Blogue-notes

24 mars 2011

Momoh van Brugge, première partie

Momoh van Brugge

 

                         Avant

Malgré de valeureux efforts n'ai-je pas commis trop d’ « erreurs » chronologiques ? N’était-ce pas la seule manière de voler ma liberté ? Les pièges sont nombreux, à commencer par cette parenté fortuite, découverte en route (merci Claude), avec « l’Oeuvre au Noir » de Marguerite Yourcenar dont on a sévèrement critiqué le verbe anachronique de ses personnages, considérant son Oeuvre « surdécorée de jugements modernistes ».

Alors pauvre moi, comment trouver le langage de l’époque, l’expression authentique, en rendant aux verbes le contenu de ce temps et sans abuser de termes architecturo-militaro-légalo-gastronomiques, termes forcément « chinois » aujourd’hui ? J’ai tenté modestement de « bricoler » sur l’étymologie et l’histoire des mots, en autodidacte !

S’il ne me vient pas à l’esprit de concurrencer le style de Marguerite Yourcenar - le mien n’est-il pas le mien -  il m’a  fallu constater d’étranges ressemblances.

Son « Zénon » est un enfant de la jambe gauche comme mon Momoh, fils de marchand… comme, né à Bruges comme…

Les images et le glossaire sont une invitation au voyage immobile, une source d’inspiration personnelle précédant la rédaction, rien de plus. S’il y a une réflexion elle n’est pas formulée, les quelques dialogues métaphysiques et autres ne sont qu’un jeu distractif. Je n’ai pas le bagage nécessaire pour des analyses ethnologiques, philosophiques ou artistiques, pas plus la maîtrise du discours (selon B.Brecht, Verfremdungs Effekt).

 

Trois questions m’ont cependant troublé :

Comment se fait-il qu’à la fin du XVe siècle une élite de lettrés et d’artistes ait pu et voulu s’affranchir du carcan religieux ? Réforme et Contre-réforme lutteront ensemble, d’un « harmonieux » désaccord, afin de préserver le totalitarisme de leurs pensées religieuses. En face d’eux se trouvent des croyants qui ont moins peur et qui voyagent du Nord au Sud et du Sud au Nord.

Qu’est-ce qui s’est détraqué (il y a plus de deux mille ans chez les penseurs grecs) pour que le mysticisme, héritage des Orients et de l’Egypte, ait pu germer si vite «  chez nous » aux premiers siècles de notre ère ?

Et pourquoi en ce XVe siècle l’Occident sut-il réagir, contrairement aux civilisations chinoises, indiennes et « musulmanes » qui, elles, entrent en somnolence. Seule l’Europe connaîtra une précoce Renaissance et permettra l’effervescence des Lumières.  

 

Alors il m’est arrivé d’imaginer que quelques uns, parmi ceux qui ne furent que des observateurs, aient pu sentir le vent tourner à travers ce XVe prémonitoire.  N’oublions pas les « annonciateurs », Abailard, Giotto, Brunelleschi,… chacun dans son domaine !

 

Ce travail je l’offre à ma belle-sœur. Merci à tous ceux et icelles qui mont aidé d’une manière ou d’une autre.

 

Antoni craint Dieu mais il en est amoureux. Dans vingt jours l’architecte fêtera son anniversaire. Les ouvriers du « Temple » feront une pause et on ouvrira une bouteille de Tio Pepe, enfin plus d’une. Peut-être que s’il portait un meilleur costume les banquiers lui feraient confiance ?

- Par la volonté de Dieu mon Père nous achèverons ce « Temple » et ta famille sera réunie. Il n’entend pas le sifflement du tramway, son oreille gauche est morte depuis longtemps. Les secours tardent. Une ambulance emporte le corps brisé du vieil homme. Dans son lit il entend qu’on parle de lui. Les docteurs ne le sauveront pas.

- J’ai vécu autrefois, ailleurs, il y a longtemps, une autre vie, un monde de peintres. L’architecture est la mise en ordre de la lumière, la sculpture joue avec celle-ci et la peinture décompose les couleurs.

L’âme du  « menuisier »* finit par s’envoler.

·         C’est ainsi que Le Corbusier qualifiait A.Gaudi avec mépris.

 

"Conservare  ac  procedere"

 

Le mystère de la naissance de Momoh, son baptême et ses premiers pas. Bruges, sa ville en déclin.

Apprentissage chez son oncle et voisin Johann van den Boogart, 1434-1438, découverte du handicap visuel de l’enfant, suite de sa formation en géométrie et en dessin chez Maître Jan van Eyck, 1438-1440.

En 1405, les Empereurs chinois lancent leurs premières expéditions maritimes vers l’ouest. On a coupé 2 millions d’arbres pour construire 200 navires (de 122 à 160 m. de long avec un gouvernail de 11 m.) qui emporteront 20'000 personnes, marins, soldats, savants et interprètes. Leurs missions successives atteignent les Cotes d’Afrique (Somalie, Zanzibar). Elles vont pourtant s'interrompre brusquement au milieu du XVe siècle.

1410, en Europe du Nord, le « Drang nach Osten » des Chevaliers teutoniques se heurte au roi de Pologne, pendant que les principautés « russes » s’affranchissent de leurs suzerains mongols.

1417, à Constance le Concile, suggéré par l’Empereur germanique, met fin au « Grand Schisme », la papauté retourne à Rome. Pas moins de 70'000 fidèles se rendront au bord du lac pour suivre les travaux d'une élite religieuse réunifiée par la raison mais non par le cœur (Haec sancta). Le Concile rejette la Prédestination prêchée par Wyclif* (1320-1384) et Hus (brûlé à Constance dans le feu de l’action) et confirme le Dogme de la Transsubstantiation.

1426, Philippe le Bon, Grand Ponant, règne sur les Flandres bourguignonnes, il a passé sa trentaine et gouverne son imposant duché depuis six ans (succédant à son père Jean, assassiné "par" le futur Charles VII). Jeanne la Lorraine n’a plus que cinq années à vivre (1412 - 1431).

 

* Le corps de Wyclif sera déterré et brûlé.

 

En cette chaude fin du mois de mai Bruges est en fête ! Philippe le Bon vient présenter Isabelle de Portugal à ses plausibles vassaux. Pour elle il jure que "nulle autre n'aurai", comprenant, bien sûr, qu'il parlait là d'épouse et non de maîtresses dont il restera friand (30).

Le Grand Duc d'Occident s’imagine volontiers l’héritier de Lothaire et soigne son image, il sait flatter la noblesse des Flandres et sa très riche bourgeoisie.

La sainte morale demeure sévère mais on sait aussi se réjouir. La ville est décorée de guirlandes aux couleurs de toutes les Bourgognes, dont celles du Comté de Flandre.

Il y a d’abord la Grand Messe à la cathédrale Saint-Sauveur, Steenstraat. L’aristocratie s’est installée en avance aux premiers rangs derrière les trônes du Grand Ponant et d'Isabelle, sa troisième épouse, ensuite les Confréries selon leur ancienneté, chacune a son banc. En premier la doyenne des Guildes, celle de Saint Sébastien, suivie des onze Corporations d'Artisans et Commerçants.

Tenues de leur coté, les fières épouses des bourgeois portent une mante à plis raides, la capuche est relevée et cache un touret souvent orfévré ; les hommes arborent leur insignes sur une cotte-hardie et conservent leur chaperon.

On entend le cliquetis des encensoirs, une fumée bleuâtre s’en échappe et monte sous la voûte du chœur tamisant les rayons du soleil que filtrent les vitraux des croisillons. Le long de la nef centrale, l’escorte des chevaliers veille à la sécurité de leurs Grandeurs.

Sur les bas-côtés s’entassent les représentants des classes moyennes qui entretiennent une sorte de murmure incessant, peinant à contrôler leur excitation. Eux sont décoiffés.

Dans son interminable homélie, l'évêque a tenté de sensibiliser le puissant seigneur sur la dégradation des moeurs brugeoises faisant des allusions précises à certains établissements du quartier qu'on nomme déjà "l'Oud Brugge", tant la cité s'est accrue. Philippe acquiesce d’un mouvement de la nuque mais on sait qu'il n'est bigot qu'en apparence. L’évêque Flessingue a mobilisé un imposant collège. Ses pairs venus de Gand et Courtrai siègent sur le coté droit de l’autel ce qui leur permet de jeter un œil condescendant sur l’Assemblée et le second, plus fervent, sur la table du sacrifice. La répartition des stalles et le partage des bancs qui entourent le choeur ont donné lieu à une sombre bataille entre dominicains et bénédictins.

Seigneur !

Ah ! Qu’il est bon, qu’il est agréable

 pour des frères d’être ensemble !

C’est comme l’huile précieuse

versée sur la tête d’un invité,

et qui descend jusqu’à sa barbe.

C’est comme la barbe du grand prêtre,

qui descend jusqu’au col de son vêtement.

C’est comme la rosée

qui descend du Mont Hermon

sur les hauteurs de Sion.

Car, c’est là à Sion que le Seigneur

donne sa bénédiction, la vie,

pour toujours !

(Psaume 133)

 

Après l'"Ite Missa Est", l’éclatant cortège se dirige vers la Grand’Place tandis que Rodenbach, le carillonneur du Beffroi, sonne joyeusement ses quatre cloches (appeelkens). Le ciel s'est dégagé, un léger vent agite les coiffures des dames. L’écuyer retient le palefroi du prince, le destrier  piaffe d'impatience sur le pavé.

 

Ala fin de la messe le Conseil de Commune a emprunté le chemin court, par le Groenerei, pour se trouver fin prêt à recevoir ce légitime héritier du Royaume de Bourgogne, les uns troussant leur habit de circonstance à fin de ne point le salir. Heureusement le couple ducal prend son temps pour remonter la Vlamingstraat et saluer ses sujets en liesse.

Une brève halte de l'équipage est prévue devant la Chasse de Saint Ursule, sortie sur le parvis pour l’occasion, le maïeur Ruysbroeck a donc le temps d’aligner son comité politique en bonne et due forme dans l’imposante salle de la Maison de Commune, il ne se gêne pas pour corriger le col de l’autre ou pour inviter fermement celui-ci à frotter ses chausses empoussiérées par l’escapade. Il répète encore une fois le sonnet qu’il entend réciter dans quelques instants :

« O Très Digne Prince, journée peu banale

Que Bruges souviendra en fières annales

L’inscrivant en bel or comme un glorieux signe

Dont nous gratifie le Grand Roi des Cygnes… »

 

Le bourgmestre joignit les mains et tourna son regard vers le ciel priant Dieu et Saint Thomas de ne pas « s’encoubler » en récitant ces lignes. Les vers sont brefs mais suffisants car ils abordent allusivement la dignité à laquelle prétend ce Valois, puis les Cygnes, eux, symbolisent la puissance intellectuelle en même temps qu’ils appartiennent depuis toujours à l’histoire de Bruges. Enfin l’évocation de l’or est un rappel aux promesses faites par l'Echiquier dijonnais.

Plus tard, après le banquet, la Duchesse Isabelle s’en ira à l’hôpital Saint-Jean, elle visitera les malades valides que les bonnes sœurs auront réunis dans la vaste closerie. C'est elle qui en a voulu ainsi. A la fin de cette charitable rencontre la princesse accordera une audience à la Guilde des Peintres dont elle se veut la protectrice éclairée. Pendant ce temps Philippe et ses ministres s’enfermeront avec le Conseil de Ville et on parlera d’impôts mais aussi de projets d’investissement, du dam causé par l’ensablement du havre de Zeebrugge et des requêtes individuelles d’incontournables postulants.   

Sur le Zand les curieux se retrouvent espérant voir encore l’insigne potentat. D’autres se découragent et envahissent les brasseries de l’esplanade.

A l’Hôtellerie du Grand Sablon les ambassadeurs de Florence, Venise et les consuls hanséatiques attendent d’être reçus à leur tour par l’habile diplomate bourguignon. Le timide Arnolfini se tient près de son oncle, serrant nerveusement la main de sa vierge fiancée, Jeanne de Chenany.

Quai du Miroir, dans la maison du Sang-Sang, les orfèvres italiens se disputent toujours pour savoir qui se chargera d’offrir la salière d’or et d’émail. Cellini perd patience tout en lustrant le support d’ébène du précieux objet. Moretti propose qu’on tire à la courte paille.

Revenant par le Sint-Annarei le docteur de Meyer rentre chez lui, indifférent. Le praticien fatigué remonte la promenade Gheldrode, il titube. Le médecin s’est arrêté à l’estaminet Vlissinghe pour éponger une large pinte de gueuze comptant se remettre d'une pénible journée. Il se désole de voir ses concitoyens acclamer des étrangers. L’homme de l’art ignore que sa nuit sera longue.

Au Quartier Sainte-Apollonia, la jeunesse se retrouve en cette fin d'après-midi, faisant bande à part ; on ira rejoindre la fête plus tard. Garçons et filles en profitent pour se taquiner. Ces moments de mixité restent si rares. La rigueur n'est pas de mise aujourd'hui, et puis leurs parents et les curés s'empiffrent au banquet, comment tenir la bride?  

Au premier étage de la Gruuthuuse, le maître du protocole princier a réuni les deux candidats à la Toison d’Or, les faisant répéter la solennelle cérémonie. Un impatient colonel du Limbourg qui s’est illustré en bataillant les Armagnacs et Veit Stoos, gentillâtre d’origine germanique et lointain cousin de l’Empereur, qui vient de perdre son fils dans un malheureux duel.  

Philippe le Bon, susurrent de méchants nobliaux, aurait créé l'Ordre pour épater son Isabelle, fille d'un roi de souche capétienne, mais en fin démagogue ce grand Duc cherche à établir une cour haute en blasons, capable de rivaliser avec celles de ses voisins.

                Marguerite accoucha dans le secret, la douleur et le silence de la nuit. Le docteur de Meyer coupa le cordon ombilical, fit un noeud aussi joli qu'il lui sembla et tendit le bébé à une servante qui emmaillota l'enfant dans un linceau mis à réchauffer sur la cheminée, entre la salle à manger et la cuisine.

Jan s’approcha de sa sœur et lui baisa le front.

- Tu es certaine?

- Ne me le montre pas!

Jan disparut en emportant la petite chose. Elle l'entendit sortir la mule, puis les sabots sur le pavé.

Margot, épouse de Jan, moucha les bougies quai du Rosaire. Elle s’assit près du lit de sa belle-sœur. Le silence apparut soudain comme un être vivant, hostile, inquiétant et qui semble condamner cet élucubrant sacrilège. Le médecin rentre chez lui.

Le bourgmestre Ruysbroeck fut pris d'une de ses terribles quintes qui semblaient à chaque fois lui arracher le mou des bronches. La réception s’était déroulée ric-rac sans mauvaise surprise. La caravane ducale filait maintenant sur Bruxelles. Le maïeur toussa encore, décollant un peu plus la plèvre de ses poumons. C'était sa manière de diversion. Les six autres sages du Conseil de Ville en avaient pris l'habitude mais comme l'accès restait profond et angoissé, l’artifice demeurait efficace. Les uns et les autres se remettaient des festivités de la veille. Rots et pets ponctuaient les sujets du lourd agenda.

                Paulus Ruysbroeck n'appartenait ni au parti des "républicains" proche des "Dix-sept" (futur PaysBas) ni à la Confrérie des Bourgeois, pas plus à l'une ou l'autre des quatre Guildes et huit Corporations d'Artisans et Commerçants que comptait Bruges. Son capitoulat, nomination à la tête de l'administration communale, il le devait à sa stature physique, à son éducation humaniste et à une neutralité quasi atavique. Son père avait été bourgmestre, son fils le serait selon la volonté divine, avec la protection de l'Ange Gabriel et sous le regard caressant de Sainte Ursule.

Des trois Membres des Flandres occidentales, Bruges passait pour la moins querelleuse. A Ypres et Gand, les réunions du Conseil tournaient souvent au chambard ou à la batterie !

Sous la tutelle du Conseil, édiles, avoyers, échevins se partageaient les dicastères de l’opulente commune, chacun sa tâche.

Le père de Paulus avait bâti une robuste mais discrète fortune dans la construction navale, livrant ses solides courriers et caboteurs à fond plats (gabares) aussi bien aux Normands qu'aux Bataves amis ou ennemis du Grand Duc dijonnais. Même aux perfides Anglais de Southend.

Le magistrat fit une première estimation du coût de la fastueuse visitation, les dignitaires faisaient grise mine.

- On s'en tiendra à ce que nous avions prévu! La renommée de notre cité a son prix! Les Corporations ont payé leur quotité, les aristocrates...aux lanternes grecques!

Il fallait revenir aux affaires courantes, liquider de ridicules conflits fonciers, examiner trois dossiers judiciaires en appel, recevoir les plaintes des mêmes avaricieux contestant leur taxation...

- Messieurs! Pourquoi trouver un responsable ? Criez haro s'il vous plait et sur qui vous  déplaît mais c'est trop tard, Balthazar ! Y'a plus de remèdes, le delta est ensablé pour l’éternité, un débâclage coûterait une fortune et prendrait des années. Le Duc vous l'a confirmé, il n'a aucune raison de privilégier Bruges aux dépens de ses soeurs flamandes.

Tournons la page! Misons sur l'innovation, sur l'habileté de nos marchands, le savoir-faire de nos artisans, sur la docilité de nos campagnards.

- Amen !

- On l'savait, protesta Eustache de Streel vague partisan de l'Empire-lointain, les Bourgeois n'ont rien fait. Qu'est devenu le versement du Dijonnais, ne nous offre-t-il pas une autre avance pour désembourber le havre ?

- Pas plus de ridders que de gelds, on ne verra rien, on ne verra plus rien, grand couillu !

- Promesses princières et diplomatiques, poursuivit Charles de Heers. Mane, thecel, pharès !

- Flamands calmés, monnaie sous'l'nez, ironisa le plus teigneux des anti-bourguignons.

- Fallait pas assassiner Jean l'sans Peur, rétorqua, Gilles van Wilde, Doyen de la Confrérie des Drapiers ! Son fils...

- Allons, allons, ne martelez point vos encéphales....

Là c’est Joop den Uyl qui, malgré sa candeur de néophyte, témoignait d’une appréciable distinction. Le bourgmestre les laissa encore échanger d’équitables insultes puis il conclut la séance d'une de ses quintes. L'ensablement de la Zwin était une catastrophe annoncée depuis cinq décennies. Bruges perdait Zeebrugge son étape maritime, Anvers l'Ambitieuse prenait le relais, l'Escaut et son estuaire semblaient naturellement protégés de l'enlisement. Certains pensaient que la nature rétablissait ses droits, furieuse qu’on ait osé canaliser ses cours d’eau, les plus raisonnables craignaient que « l’homme » ait rompu certains équilibres dans sa poursuite infernale du « progrès ».  Damme, Hoecke, Monnikerende se reconvertissent déjà dans la production et la transformation du lin. Leur versatile paysannerie revalorise au mieux les jachères en fourrage et les polders en tourbières. L'élevage bovin progresse.

Philippe avait promis des réductions sur la carnaticum et d'analogues coutumes, en guise de palliatif, confiant qu'il est en l'ingéniosité de ses entrepreneurs flamands qui depuis des siècles remodelaient leur économie au gré des concurrences et de la modernisation.

- Il veut nous faire paysans ?

- L'a-t-il dit, nenni, mais nos terres ne sont pas si mauvaises. Regardez les Champenois, plantons du sarrasin, cultivons le blé. Nous avons les moulins et la force du courant d’air, de quoi cuire notre pain mollet et engranger assez d'orge pour les bêtes.

- Nous sommes des Maîtres de Corporation pas des bucoliques.

- Schnikebuits, tu nous emmerdes ! Paulus fut pris d’une déchirante toux.

- Glaire et morve épaisses, il est temps d’aller à confesse, marmonna Maître Fifrelin, coutelier de son état, sinon tu nous réuniras la prochaine fois au cimetière ! 

- Et voilà une brillante suggestion, Messieurs, nous tenterions de trouver une issue à l’engorgement des égouts qui empestent les caniveaux. Fi de vos allongeails, la séance tenante est levée. Mais que personne n’ose oublier que ce mercredi, secondes matines sonnantes, nous irons briser le comptoir (banqueroute) du Juif Guarini qui n’a pas trouvé  sauveteur ! Je compte sur votre présence. La dernière fois je me suis retrouvé isolé face à l'un de ces piètres gestionnaires, entouré de sa menaçante famille, j'ai bien failli ne pas me sortir vivant de leur micmac ! D'accord, je suis votre bourgmestre et c'est mon devoir de conduire cette rupture de banc mais vous m'obligeriez en étoffant notre délégation!

 

Le vieux Tindemans attendait son maïeur au coin de la rue de l'Ane aveugle.

- Alors, une rumeur ?

- Rien, personne ne sait rien, personne n’a rien vu avec tout cet énervement. Si, quand même, la ronde de nuit aurait aperçu une sorte de géant, enfin son ombre pas loin du beffroi vers les premières matines (Quatre heures).

- L'ombre d'un géant ? D'habitude ces pauvres femmes abandonnent leur nouveau-né à la chapelle  Sainte-Quitterie, les bonnes soeurs entendent chialer le mome et la volonté divine est accomplie, un orphelin de plus, pas de quoi manquer la messe. Mais là, l'ombre d'un géant, le beffroi, à deux pas du Prinzenhof, des appartements de son Excellence?

- Et le bruit des sabots d'un cheval !  

- Avec le ramdam qu’ont fait ces Dijonnais, un bruit de sabots, bruit de sabots, n’y’avait que ça !

Je ne me souviens pas avoir reconnu une femme de si large dimension parmi cette foule d'invités, une de ces étrangères nous larguer son faon ? Non, non. Cherche encore, écarte tes esgourdes, tiens voilà deux sous, fais la tournée des estaminets, des fois...   

 

Chaque jour à cette heure, pas loin du quadrillion de midi, Paulus Ruysbrœck entamait sa ronde du centre ville. Comme la Maison de Commune occupait une aile des halles principales, au passage, il interrogea plusieurs commerçants, avaient-ils aperçu « l'Ombre de ce géant » ? Boutiquiers, vendeurs de bougies, façonneurs de tonneaux et barils, aucun d’eux n'avait rien remarqué d’insolite avec cette folle agitation et comment différencier une escorte ducale et le sabot d'un mystérieux géant?

- Nous autres on a autre chose à faire! Ces célébrations amusent la populace mais c’est nous qui réglons la facture.

 

Le poitrinaire fit un crochet au quartier des Toscans, rue de la Nouvelle Athènes. Ces méticuleux enlumineurs levèrent leurs yeux de leur table de travail, pas plus de dix secondes.

-    Niente, Signore Paolo, niente...

-    Grazie Seignor Moretti. Magnifique votre sucrier, il a fait grande impression auprès de la Duchesse!

-    Salière, Signore Paolo, une salière qui nous a coûté deux cents florins! Et quoi en retour ? Niente !

-    Pas certain, Maître Fioravanti, possible qu'on réduise vos taxes de séjour! C'est inscrit dans le protocole final. 

-    Vraiment, vous allez enfin nous accorder la citoyenneté ?

-    Pas si vite, le Ponant voit l'avenir, nous pourrions bientôt former une "nation lotharingienne ", peut-être « romaine » où tous les hommes y étant nés auraient les mêmes droits et devoirs. Pour le moment, si vos femmes ont entendu des murmures au sujet d'une gravide qui aurait retrouvé sa minceur par miracle entre le soir et le matin ?

-    Si, si...

-    Allez, bonne journée et que San Giacomo vous protège!

-    Que San Antonio vous aide dans votre quête. 

               

Il ne manquait jamais de se signer sous la statue de Saint Willibrod, propagateur de la Bonne Parole (au VIe siècle). Traversant sans s'arrêter le Marché aux Harengs, Ruysbroeck remontait le canal Saint-Sauveur à l'ombre des vestiges de la Haute Muraille, contournait au pas de charge le Béguinage et longeait ensuite, successivement, l'hôpital Saint-Jean, l’harmonieuse demeure du peintre Petrus Christus aux façades d'ocre peintes, les halles aux draps et la Waterhalle à la limite du Marais, pour enfin s'arrêter, gravement essoufflé, à l'auberge de la Madeleine. Le bourgmestre y avait sa place réservée, tel ses vieux amis van der Weyden, Johann Bouts, Claus Bosch et Jan Sluter le sculpteur borgne.

- Ah ! Paulus, je te cherche partout !

- Hugo ! Tu me cherches et pourquoi donc ? Je te croyais aux foires de Champagne à tapisser tes roubignoles de feuilles d’or.

- Manquer la visite de son Ponant ? Nenni !

- Mado, sers nous deux pintes! Bon tu me cherchais et tu m'as trouvé, alors ?

- Alors, ce bébé il me le faut!

Hugo van den Boogart négociait des herbes et des essences rares à travers les Flandres, l'Artois, le Limburg, le Hainaut, le Brabant, on le connaissait à Groningue, Gueldre, Utrecht, Delft et jusqu’à Amsterdam, Tilburg, La Haye et Rotterdam. Il s'approvisionnait rarement à Venise, parfois à Paris, souvent aux Foires de Arras, Lille, Lyon et Genève. Chaque trois ans le marchand se risquait au pays des Souabes ou en Bohême n'hésitant pas à traverser la Germanie pour atteindre Prague et Innsbruck. Les peintres constituaient le corps d’une clientèle aisée mais exigeante, Hugo fournissait volontiers plusieurs nobles cuisines, certains apothicaires et divers alchimistes concocteurs de mystérieuses recettes à usage thérapeutique. Son frère Johann van den Boogart appartenait à la très respectée Guilde des Peintres brugeois bien qu'il n'eut pas le génie de ses réputés Confrères. Un veuf besogneux, apprécié de l'Eglise, qui ne se permettait jamais aucune initiative et réalisait à la lettre l'ouvrage commandé.

- Le bébé, il me le faut !

Imbécile de Tindemans, pensa le bourgmestre se promettant de remonter les bretelles de son vieux clerc indiscret.

- Le bébé, il me le faut !

L'épouse d'Hugo venait de perdre son nouveau-né. Paulus le savait. Il réfléchit pendant que van den Boogart lui débitait les mamelles douloureuses de sa femme, son ennui de n'avoir "que" des filles, le veuvage de son aîné…!

- Le bébé, il me le faut !

- Quatre ! Tu as déjà quatre filles qui te fourniront autant de pue-la-sueur dévoués à ton commerce !

Le négociant en herbes et essences rares préféra en revenir à ce lait débordant qui torturait les poitrines de l'inconsolable endeuillée. O pleurs, ô désespoir ! A son habitude le bourgmestre décida de ne rien décider avant le lendemain. Souvent un problème se résolvait par lui-même. Il passerait d'abord chez les sœurs de la Quitterie, il souhaitait patienter encore un peu, qui sait le père ou la mère, pris de remords, changerait d'avis. Car l’édile en était convaincu, il ne s'agissait pas d'une sordide affaire de gamine détroussée et saillie par un oncle incestueux ou par un amoral cousin bavotant de la queue. Le drap protégeant l'enfant portait une initiale, "M." et le couffin d'osier semblait d’une facture particulièrement soignée.

- Les nantis chez les nantis, marmonne-t-il en rentrant chez lui. Faudra que je me décide rapidement, les nourrices de l'orphelinat n'ont pas les seins bien graves. Tandis que la femme d'Hugo! Paulus, acculé, tirait souvent parti de critères irrationnels. A sa femme il fit un rapport concis de ce fiévreux quantième. Sa moitié savait déjà le tout.

- Donne le aux van den Boogart « ton » petit bâtard.

- Ouaie ? Les Boogart ne font pas de politique, ils ne sont d'aucun bord si ce n'est d'celui du Bon Dieu. Hugo est un contribuable qui ne proteste jamais.

Le Johann n'a pas eu de chance avec son éphémère épouse. J’hésite, vois-tu, j'aime, j'ai besoin d'hésiter. Evidences et certitudes m'emmerdent, surtout celles des autres. Ceux qui savent l’essentiel me fatiguent, pire ils m'ennuient, le doute n’est-il pas la curiosité de l’âme ?

La maîtresse de maison secoua la tête en levant les yeux au ciel et déposa la cocotte sur la grande table. Le bourgmestre mangeait le plus souvent seul, avant sa famille. Sauf lors de fameuses occasions.

Aliter leporem ex suo iure (Lièvre cuit dans son jus)

Garum (sorte de nuoc nam), bouillon,

Bouquet de poireau, coriandre et aneth!

Poivre, livèche (plante dépurative), graine de coriandre, racine de laser, oignon, menthe, rue (plante aromatique et médicinale), mogette (haricot blanc) et graine de céleri.

Amen !

L'odeur de la rue pondérait celles des autres ingrédients. La livèche ? L’ami Hugo en avait trouvé à Prague ; un marchand venu de Perse lui en aurait, parait-il, exalté les infinies vertus ! Sa femme servit le moût de raisin cuit à part, son mari aimait y tremper son pain sarrasin. La cuisinière, gérante du ménage conjugal, remplit son verre à elle d'un piquant vin de Moselle et s'assit ensuite au bout de la table. Regarder gruger son époux lui procurait un infini plaisir et puis, comme il avait la bouche pleine, elle pouvait l’entretenir à sa façon. 

- Hugo est ton vieux complice, Berthe est ma cousine, ils leur manquent un vigoureux héritier. Craindrais-tu des vilaineries ou d’infernales jalousies de ton parlement de grognons ? Le Johann ne se remariera plus maintenant qu'il est guildien. Alors ?

Entre deux bouchées Paulus répondit calmement :

- Non. Mais la mère de ce petit n'est pas n'importe qui. Carpe diem, femme ! Dubio…

- Dubio, dubio, dans le doute absinthe-toi !

- Sage parole, sors le flacon, que Saint Ghislain me pardonne.

- Et puis, qu'est-ce que cela change, ne l'a-t-elle pas abandonné son morpion ?

- Pas vraiment, pas vraiment, c'est « l'ombre d'un géant » qui l'a déposé à la Stadhuuse.

- Tu penses à une noblionne mal prise? Une exotique ?

- Non, non, c'est un familier qui possède bien nos us.

Il s’est tellement empiffré qu’il doit se débrailler pour trouver son air. Morphée le conseillera songe-t-il déjà tandis qu’il lâche un roulement de pets.

-    Morbleu, ça fait du bien par où ça passe!

-    Pets du soir, pets de putois.

Elle et lui savent que la maladie gagnera. Elle ne lui en veut pas de partir en avance. On suit le traitement des docteurs, on pousse le fils aîné à se prendre en main, à gérer au mieux les chantiers délocalisés à Anvers. Ils sont solidaires depuis toujours. Elle ne lui refuse plus l’absinthe et soigne ses repas, c’est toujours ça de pris. La nuit, elle l’écoute s’étouffer, reprendre son souffle in extremis. Saint Alban, fais que le Ciel attende encore un peu.

Une quinzaine plus tard la maisonnée Boogart célébrait le baptême de Hjeronimus, vite dit «Momoh» ! Furent conviés les Doyens des huit Confréries et Corporations, ceux des quatre Guildes, plus de nombreux amis. On servit un boeuf entier, trois cochons de lait mais encore des vingtaines de corneilles et surtout des canards Colvert. Hugo se réjouissait de la paix retrouvée en son ménage. Ce bon vivant tachait de fortifier une solide harmonie familiale, sans aucune ambition personnelle sinon l'envie de travailler dur et de partager avec ses proches. L'homme ne posséderait jamais le talent de son frère aîné. Hugo manifestait une humeur égale et joyeuse, une chaleur presque animale et une infinie curiosité. Il aime toucher, mesurer de ses mains, caresser la vie, les choses, les gens parfois.

Aucun membre du Conseil n’avait remué le sourcil lorsque Paulus aborda le sujet d’un ton rassoté qui retenait sa prochaine tousserie. Les adoptions concernaient plus souvent des bouseux qui se constituaient ainsi une main d’œuvre gratuite. L’usage voulait cependant qu’on s’en soucie officiellement. Dans ce cas, « l’ombre de ce mystérieux géant » ne suscita qu'un vague intérêt de la part des Membres du Conseil communal, tous intimement anxieux qu'en cherchant trop les géniteurs de ce malheureux orphelin on risque, par accident, de débusquer divers infortunés coupables.

-    Sol lucet omnibus.

-    Ite missa est, maïeur, passons aux choses sérieuses.   

Coté rue, la façade d'une habitation brugeoise ne laisse jamais supposer ce que l'on peut y trouver en son revers. Parfois un large espace, souvent un jardin potager qui longe un cours d’eau naturel ou artificiel. Bien sûr dans les meilleurs quartiers de Bruges, ailleurs les fenêtres donnent droit sur des canaux nauséabonds dont les humeurs vous infestent les narines.

Hugo van den Boogart a vu grand, il a fait venir un traiteur du centre ville, des tâcherons construisent une tente et plantent des drapeaux à l’entour. Le maréchal des logis lui a loué ce chapiteau de campagne pour deux pleins tonnelets de vin d'Alsace et trente canards rôtis, de quoi régaler sa garnison bourguignonne.

C'est une dépense somptueuse que ce raout mais il ne sait pas ce qui le réjouit le plus, ce fils "tombé du beffroi » ou le sourire retrouvé de son épouse. L’euphorique maman ne se gène pas pour dégrafer son tassel quand bébé réclame la tétée. Le lait ne coule que par douceur, le sang par la violence, quoi que les Anciens leur trouvent une source unique. Je suis un rempart, moi, mes seins en sont les tours. Alors, pour lui, je suis celle qui fait son bonheur. (Cantique des Cantiques, 8/10).

Trois jours auparavant, le charcutier a saigné une truie, entortillé les saucisses et fumé les deux jambons. Avec les oreilles, le museau, les joues, chaque pièce bien rasée, et un jus de cuisson, sa femme a mijoté une galantine truffée de grains de livèche. Après avoir scellé la terrine à la cire d’abeille, elle a enterré le trésor sous un tas de cailloux près du moulin à eau. En deux nuits la masse a pris la forme d’un pavé gelé. On ne servira cette délicatesse qu’à la table des hommes.

Les dames sont vêtues à l'ordinaire, pour un mariage elles porteraient d'extravagants hennins à voiles échafaudés. L'une ou l'autre a coiffé un joli touret à l'ancienne roulant ses tresses en macaron. Les hommes, eux, enfilent une cotte hardie "de la semaine", certains rajoutent une ceinture orfévrée pour bien faire savoir à quelle Confrérie ou quelle Corporation ils appartiennent. Mariages et funérailles exigent qu'on se distingue, qu'on paraisse. En effet dans les deux cas, derrière la cérémonie, se cache un héritage, une dot ou un partage. Ces redistributions modifieront la donne et l'équilibre des richesses ici et là. Un marchand verra doubler ses étals aux halles, un fermier devra se séparer de précieuses acres de terres à fourrage. Mais un baptême ? Les invités viennent se détendre, par curiosité encore, l'absence d'enjeu permet qu'on s'amuse libre d’arrière-pensée. Berthe et Hugo van den Boogart veulent qu'une bonne fois on jacasse et murmure sur les origines du petit, que l'assemblée comprenne qu'il ne sera pas traité en demi fragment.

- Ces baffreurs te coûteront un paquet, lance Berthe à son mari, mais elle le dit avec fierté. A travers ce bambin d'occasion revivent ses trois mort-nés. A l'église n'a-t-elle pas déclaré au moins quatre prénoms ? "Momoh" (Hjeronimus) prendra l'd'ssus. Les cheveux rouges du gamin sont pareils à ceux du grand peintre van Aken, qui fut le premier Guildien de Bruges et vague cousin des van den Boogart par la cuisse d’une chaude et infidèle rouquine de haute lignée dont personne ne prononce jamais le nom (Bogey). C'est un monde de bourgeois, d'artisans reconnus, de notables instruits mais c'est aussi cette liberté unique et franche, parfois naïve mais rarement innocente, que tolère et invente la Flandre. Là le baptême coïncide avec les festivités des Matines, 125 ans déjà que les Brugeois massacrèrent ces indésirables Frouzes au cri de "Des gildens Vriend", ces François qui parlent pointu, ces arrogants dépourvus d’éducation ! Certes, l'affection pour Philippe de Dijon n'est pas éclatante mais son règne s'annonce paisible, le prince est un homme mûr qui n'a pas l'âme guerrière, on le croit né pour la diplomatie, la protection des arts, l'encouragement du commerce et l’adultère. Lui vaut mieux qu'un Habsbourg, qu’un Capet. « Valois ne cherche point maille » chantent les Dijonais. D'ailleurs n'a-t-il pas anticipé sa récente visite en Flandre soucieux de ne pas irrité son royal cousin ?

Les enfants courent autour des banquettes et on les laisse faire. Les chiens les poursuivent en aboyant. Deux grandes tables, la première réservée aux hommes,  une plus petite pour les dames. Un orchestre de flûtes, de cornemuses et de violines résiste comme il peut aux éclats de rire et aux chansons gaillardes que reprend l'assemblée.

Toujours drudu, toujours drument

Bergère, allons-y bellement

Une filée dans dix-huit ans

Bergère allons-y drument

Beau tisserand, beau tisserand

Fais-moi de la toile en te dépêchant

Toujours drudru, toujours drument

Que je me fabrique un cotillon blanc.

 

Les marmitons servent enfin la souppe. La broche tourne avec peine tant le boeuf est immense. Parfois le vent souffle et l'odeur des canards rôtis envahit le jardin et s'engouffre dans la tente. Hugo fait la tournée, veille à ce que chacun reçoive son pain, que son verre se remplisse. Compère Paulus a déjà trop bu et archi bouffé, on l'entraîne au bord du canal où il vomit saoul glaireux et rouges gorgeons. Le bourgmestre oublie ses ennuis, ces histoires d'ensablement, le déclin lent mais inéluctable de sa ville et le chancre qui lui ronge la poitrine.

Johann van den Boogart, le frère d'Hugo, se fait prier. Ce n'est pas l'homme des frappes dans le dos, pas plus celui des embrassades ou des cuissages rapides. Prudent, pour la circonstance, il a fait fermer son atelier qui jouxte la parcelle de son cadet.

Jan van Eyck survient tardivement, il débarque seul, sans sa femme Margot ni sa sœur Marguerite. Murmures. On met sa triste mine sur le compte du récent décès de son frère Hubert.

- Jan !

- Johann !

Les deux Maîtres ne se jalousent pas. Johann peint le bois, il "fournit" l'Eglise, rien que sur commande. Van Eyck lui a expliqué ses dernières trouvailles, les dosages de térébenthine qu'on additionne à l'huile de lin ou d'oeillette. Sa clientèle déborde les frontières flamandes. Il raconte son voyage au Portugal, la vie à la Cour de Jean II et à celle de Dijon. Maître Boogart éloigne son camarade, une manie du secret qui amuse van Eyck, auteur du fameux retable de l'Agneau mystique, l'initiateur de cette peinture à l'huile. Ils se sont connus autrefois, à Paris, dans un atelier de miniatures à la fin de leur apprentissage.

- La meilleure tempera ne résiste pas au temps malgré tes plus fins vernis, ton travail c'est au séchage qu'il trouve sa maturité, mon huile s'oxyde, tu comprends, elle durcit sans changer d'aspect, en quelque sorte elle emprisonne les pigments, elle participe "au miracle"...Als ich can.

Jan ramène son confrère à la grande table et s'adresse au cadet van den Boogart.

- Dis, Hugo, ce petiot, qu'en feras-tu ? Un marchand comme toi, un architecte de marine à l’instar de son parrain Paulus, lui qui menace de nous laisser chair en plan pour s'établir à Anvers, ou… le placeras-tu chez ton respectable aîné ?

La mère adoptante se lève brandissant le nourrisson, son corsage encore dégrafé laisse voir une ronde et brune papille, elle a bu elle aussi plus que de raison.

- Il sera ce qu'il voudra, j'y veillerai, mais jamais soldat, j'l'jure sur la chasse de Sainte Ursule !

L'assemblée pouffe de rire pendant qu’elle se rassied pour vider sa chope !

-    Pouah ! Amer chicotin c’tte cervoise !

Qu’importe, le malt gonfle les mamelles de bon lait. Encore !

Un des musiciens réunit les enfants et leur raconte la légende du moment, celle de Till Ulenspiegel. Quand on arrive au passage des rats, le flûtiste l'interrompt et souffle gaiement dans son flageolet ce qui laisse les gamins bouche bée. Ces diablotins connaissent l'histoire mais on adore les variantes qu’improvisent les conteurs. Déjà c’est la fin de l’après-midi, les ventres sont pleins, le ciel s'assombrit, l’orage s'annonce mais on a encore le temps. Des invités se retirent lentement. La bière remplace le vin, elle vient de la région mosane, le "Grand Axe". Une brasserie qui n'hésite pas à importer somptueusement son houblon de Bohême et torréfie le grain à la mode des Anglais. Ici les uns refont la politique, évoquent la résistance des Bourgeois de Namur, se moquent des fouteurs de merde liégeois, de ce qu'a promis le Ponant aux gens de Bruxelles. Là d'autres re-refont petit patatapon les Matines de Bruges contents de se souvenir de l'embrochée sanglante de ces colonisateurs françois.

-    Nos arrière-grands-pères, artisans, bourgeois, leur ont taillé le ventre avec leurs coutelas ! Putains de François !

-    Et s’ils reviennent on leur tranchera les bourses avant de leur prendre la vie !

Là on a sorti un jeu de carte, on tape le jos. Les femmes sont rentrées en cuisine pour papoter plus en secret.

                            

 

 

 

                    " Timeo hominem unius libri"

 

Maman Berthe tient en immense respect le frère aîné de son époux bien qu'elle n’entende jamais comment fonctionne la cervelle de cet homme si méticuleux et trop sévère. Il lui fallait une femme pour entrer à la Guilde, il en avait trouvé une. De bonne famille mais mentalement fragile. Un jour Johann l'a retrouvée pendue. L'évêché refusa de pieuses funérailles, il l'enterra donc en catimini près du canal, à sept fois sept pieds de sa manufacture. Inconsolable ou coupable, l'artiste choisit alors de ne plus peindre que des motifs religieux.

Le veuf occupe la maison voisine qui avait été autrefois celle des parents Boogart. Après la mort de sa pitoyable compagne, Johann fit appeler des maçons et des charpentiers qui transformèrent le rez-de-jardin et le premier étage en un vaste atelier permettant l’installation d’ingénieux échafaudages. L’espace considérable facilitait le travail synchronique du maître et de ses assistants. D’amples ajours favorisaient le séchage des couleurs et des vernis. Les apprentis logeaient sous la charpente, aménageant les combles et Johann au deuxième dans une  vaste "niche" qui lui servait de chambre à coucher et de bureau de travail, une pièce secrète et interdite. Hazeline, la servante s’est arrangée une paillasse dans un débarras en annexe.

A midi et à l’heure de la veillée on se retrouve à deux pas dans la salle à manger du cadet, les deux habitations se touchent. Chez ces gens-là personne ne fait de déférence, on traite les disciples et le commis en fils de la maisonnée, les servantes telles des cousines campagnardes. C'est Berthe qui décide quand il faut acheter un habit neuf à l'un d’entre eux, c'est encore elle qui force un apprenti ou une domestique à prendre congé pour rendre visite à une famille éloignée. Avant de manger, Hugo récite le "Pater Noster" et lorsque le repas est achevé, on dit: "Deo Gratias". Le dimanche et les jours saints les femmes vont à la première messe, les hommes à celle de dix heures (tierce). Pour le carême, le vendredi et les périodes de jeûne la cuisinière ne prépare qu'une soupe matinale et du poisson pour le déjeuner. 

Johann ne cherche pas sa clientèle, elle vient d’elle-même, juste assez souvent pour qu’il puisse entretenir son commis, une bonne et deux kinderen (élèves). Un abbé passe à l'atelier, fait part d'un projet de sa hiérarchie. Fortunés et ambitieux bourgeois acquitteraient la facture. Tatillon de nature, l'artiste rédige un contrat faisant mention claire et précise de l'ouvrage enjoint :

" Johann van den Boogart, veuf, membre actif de la Vénérable Guilde de Bruges, demeurant en cette noble et identique cité, près du canal Peerden, confesse avoir promis au Révérendissime Cardinal, Evêque… que représente son  honorable mandataire..., à ce présent, de faire pour ledit Seigneur trois (3) pièces de patrons de la vie de Saint Eustache selon l’histoire qui lui a été baillée et dont il a pris notes, chacune des pièces latérales de quatre (4) pieds sur trois (3),  une (1) pièce centrale de six (6) pieds sur quatre (4) garnie d'une mandorle, l'ensemble en sommets arrondis. L’entier à bordures larges enrichies de compartiments, ce suivant un petit projet en papier qui a été fait et devra encore être soumis au respectable et pieux commanditaire.  Ledit Johann van den Boogart en promet les trois (3) pièces faites et parfaites dans neuf (9) mois prochainement venant.  Ce marché fait moyennant la somme de cinq cent quarante (540) ridders, un tiers (1/3, soit 180 ridders) versé en avance.  Fait et passé en double, l'an mil ..., samedi quatorzième jour de Juillet, par la grâce de Saint Luc et sous le patronage de Saint Sébastien.

Ledit contrat doit être soumis au Comité de la guilde. 

Johann réfléchit plus d’une semaine, fouille ses ouvrages et relit la vie du saint dont on souhaite divulguer la légende. Ensuite il débarque en l'église où officie principalement l'évêque ou éventuellement l’abbé et ultérieur récipiendaire. Un apprenti l'accompagne, parchemins, papiers et charbons sous le bras. Là on taille une multitude de croquis. Le Maître dépense long temps à étudier l'architecture ogivale du lieu, soucieux car la lumière ne se diffuse que par le sommet du temple. Ensuite il demande à fouiller les archives. Mains gantées il feuillette les précieux documents. Parfois l’artiste s'entretient avec le supérieur hiérarchique du diocèse dans un but qu’il qualifie de « diplomatique ». Finalement il rend visite à l’altruiste et bienveillant mécène qui, selon l'accord, pourrait figurer en marge de l'œuvre avec ou sans son épouse. Ce minutieux travail achevé, Johann van den Boogart, Guildien de Bruges, exécute la commande. Les assistants, trois, reçoivent une tâche spécifique à accomplir. L'un croque les arrière-plans esquissés sommairement par le maître, l'autre la silhouette des personnages selon le modèle reçu et enfin le dernier recruté expérimente en avance les mélanges de couleurs et les présente à son mentor qui approuve ou corrige la combinaison. Chaque année son atelier achève un ou parfois deux tableaux, selon la dimension, uniquement sur bois. Quand l'ébauche a pris forme, le Maître peint les visages, le reste, son assistant et les disciples s'en chargent selon le degré de leur formation et leur talent respectif. Lui les dirige, les gronde se tenant en permanence derrière leurs épaules. On lui soumet les amalgames, il confirme du bonnet ou refuse en maugréant. Ses amis de la Guilde respectent sa rigueur mais regrettent que leur confrère n'ait jamais créé d’oeuvres personnelles.

« L’art de l’imitation est donc bien éloigné du vrai, et c’est apparemment pour cette raison qu’il peut façonner toutes choses : pour chacune, en effet, il n’atteint qu’une petite partie, et cette partie n’est elle-même qu’un simulacre. C’est ainsi que nous dirons, par exemple, que le peintre peut nous peindre un menuisier, un cordonnier, et tous les autres artisans, sans rien maîtriser de leur art. Et s’il est bon peintre il trompera les enfants et les gens qui n’ont pas toutes facultés en leur montrant de loin le dessin qu’il a réalisé d’un menuisier, parce que le dessin leur semblera le menuisier réel… l’art du dessin, et en général tout art d’imitation, réalise une œuvre qui est loin de la vérité et qu’il entretient une relation avec ce qui, en nous-mêmes, est réellement à distance de la pensée réfléchie, et qu’il s’en fait le compagnon et l’ami, ne visant rien de sain et de vrai. » Platon, La République.

L'homme demeure solitaire et secret. Ses collaborateurs, commis et apprentis, le craignent car ses colères jaillissent par surprise.  Croyant mais jamais bigot, Johann vit à la manière des ascètes. Debout avant l'aurore il prie un Dieu qu'il craint mais qu'il tutoie. Ensuite il travaille d’une traite jusqu'à la fin du jour lumineux. Là il mange une pomme et du pain et se consacre à l'éducation de ses nièces, de son neveu et de ses élèves. Les étudiants apprennent à lire n’osant toucher de leurs doigts la moindre page des grimoires ou des enluminures exposés sous leur nez. L’un, l’autre, à son tour, doit parler haut et fort. L’enseignant interrompt le lecteur, le corrige, lui pose une question.

- Sais-tu ce que tu lis ? Gronde le pédagogue en frappant sa férule sur les doigts du distrait.

Suit une leçon d'écriture.  Chacun doit recopier à l’onciale une page de la bible en se servant d'une plume (calame) à encre de charbon, encre que ces écoliers apprennent à doser. Charbon, noix de galle, bistre... qu'ils mélangent à de la cire, mixant pigments et liants ou diluants sous l'œil critique de leur précepteur.

Cet enseigneur si rigide ose parfois une audace, en particulier à la veille d'une fête religieuse. Si Dieu reste inflexible, il est aussi un père aimant qui permet à ses créatures de goûter aux joies terrestres. La liberté de choisir implique l'expérience de la douleur et celle du plaisir. Les escholliers, eux, trépignent d’impatience   en recopiant une séquence de Sainte Eulalie. Le ou la plus douée peut lire à voix haute les lignes qu'il ou elle vient de transcrire:

Buona pulcella fut Eulalia

Bel aurait corps, bellezur anima.

Voldrent la veindre li Deo inimi

Voldre la faire diavle servir.

Elle non eskoltet les mals conseillers

Qu'elle Deo raniet chi maent sus en ciel,

Ne per or, nel argent, ne paramenz

Por manatce regiel ne preiment;

Niule cose non la pouret omq pleier,

La polle, sempre non amast lo Deo menestrier

 

Et la leçon devenait alors passionnante. Le professeur oubliait l’amorce, remontait l'histoire, expliquait la racine d'un mot, parfaitement conscient de ce que l'auditoire pouvait saisir ou manquer. Contrairement à ce que certains pouvaient croire, il ne se contentait pas d’un enseignement religieux. Sénèque, Platon, l’humaniste respectait les Anciens. Ah ! Et Aristote ! Le guide imprudent de l’hérésie « adverse » (Islam), le sage conseiller d’Augustin de Tagaste ! Avant une importante célébration ou à l’occasion de relâches imposées par l’Evêché, l’anachorète extirpait d'un sac de lin le trésor de sa galerie : Le Codex Manesse ! 137 miniatures gothiques et autant de poèmes courtois. Il leur traduisait ces textes rédigés en haut allemand dont il censure probablement une phrase ou un passage trop mâtiné. Hugo avait offert ce spécimen à son aîné, au retour d'une mission commerciale en Alsace. La famille Schilling  vivait de l'enluminure de cette oeuvre unique en son genre. Les commandes affluaient de l’ « Univers », principalement du Saint Empire germanique. Selon la somme que le commanditaire pouvait sacrifier, ces artisans décoraient l’ouvrage d'étonnantes gravures. Il arrivait parfois qu’un client ne puisse payer cette facture. Le Flamand de passage avait appris à saisir l’aubaine.

En classe, un siècle de distance ne compte pas. La jeune assemblée reste stupéfaite (stupeur) d’admiration ignorant que le progrès se meut de manière « éternelle ».

L'enseignant soulignait le cousinage de certains vocables voulant prouver l'origine d'une langue mère nourricière de sa multiple engeance.

-    Autrefois, nos anciens..., souvenez de la Tour de Zorobabel, certes il s’agit là d’une allégorie et non d’une relation historique… qui desinit in piscem ! N'imaginez pas que le mieux, le meilleur est devant, à venir. Le passé a des richesses tellement grandes qu’il a les moyens d’ignorer le présent et peut-être le futur. Nil novi sub sole.

Lecture achevée, il recouchait le précieux livre sur l’étagère de la librairie. Seul, la nuit, à l’éclairage de sa chandelle, il lui arrivait de quitter son lit et de caresser ses ouvrages en se lamentant. Il pleurait de ne savoir partager sa passion avec une intime, il parlait aux auteurs disparus, aux moines qui avaient recopiés ces manuscrits et, tardivement, épuisé, il s’endormait oubliant le visage de cette « Laure » ou de cette « Béatrice » qu’il n’avait su aimer et qui avait jugé préférable de s’en aller dans un ailleurs. Etait-ce lui qu’elle avait voulu fuir ? Horresco referens. Il aurait du en parler à son frère, partir son incommensurable fardeau. A de rarissimes occasions, une veillée s’achevant, loin de nuls yeux, Berthe lui prenait la main et la baisait tendrement.

- Sursum corda, mon frère !

- O sancta simplicitas ! Dors bien Berthe, épouse de mon heureux cadet.

Hugo venait parfois prendre de ce bon grain que ce frère, avec ivresse, délivrait de son sac à malice. Il ne comprendrait jamais son cher aîné, si pincé, si pointilleux, si protecteur de ses secrets. Là, avec ses élèves il partageait l’essentiel. Dommage qu'il n'ait pas  fondé une famille. Entre le pédagogue du crépuscule et l'artisan besogneux des aurores, l’univers et sa voûte. Ces tableaux étaient connus pour l’infinité de leurs détails, parfois minuscules et d’une signification peu évidente, pour la précision des décors contemporains, pour ses arrière-plans où il mêle les végétations du Nord et celles du Sud, pour la rigueur des géométries et la diplomate subtilité de l’arrangement des saints et des laïques. Johann méprisait quand même l'éducation des jeunes filles. Il les tolérait à ses leçons mais souvent les ignorait, oubliant d’interroger ses nièces sur un sujet ou un exercice. Son estime pour les garçons n’était pas mieux garnie mais, selon lui, la société de son temps appartenait aux males. Alors! Quand l'éducateur parlait de foi et de religion il ne faisait que d’ésotériques rappels à « Notre Sainte Mère l'Eglise». Ne pouvant esquiver le sujet, il évoquait alors « l'évêque de Rome et sa Cour ». Si un de ses élèves le consultait sur le diable, il se revanchait d'une évidente frustration en sermonnant l’auditoire d’une fastidieuse tirade qui ne s’achevait que par manque d’air:

-    L'enfer c'est ton prochain, celui que tu imagines hostile parce que tu ne peux ou ne veux pas le comprendre mais j’entends qu'il existe des manifestations mystérieuses que la science n’a su expliquer. Les iceux qui invoquent le diable sont les ennemis de la science et du progrès, de faux prophètes ! Les livres qui ne parlent pas du Bon Dieu les effraient ! Souvenez-vous des Grecs ou de ces savants égyptiens, mesurez ce que nous leur devons.

Ecoutez : « Qui ne te craindrait, Seigneur ?

Ecoute, dit alors le Seigneur, je viens comme un voleur ! Heureux celui qui reste éveillé et garde ses vêtements pour ne pas aller tout nu et ne pas avoir la honte d’être vu ainsi… » !

Se prenait-il parfois pour un professeur d’université, un de ceux qui ne se font point payer leurs leçons ? C’est vrai qu’il traitait, son auditoire en bacheliers. Quodlibet, Quaestio, Disputatio !

Apercevant son cadet, l’enseigneur lui lançait invariablement son: 

-    In vino veritas… qui entraînait habituellement la contrepartie fraternelle:

-    Primum vivere, deinde philosophari!

-    Res, non verba. Ainsi parlait Zoroastre.

Le régent tolérait les railleries de son puîné qu’il avait toujours protégé. Leur affection était profonde mais personne ne la percevait ou alors seulement Berthe. Ces brefs devis en étaient l’unique manifestation.

Ce vieux ronchon aimait provoquer ses auditeurs en soutenant parfois les thèses de John Wycliffe,  précurseur de la contestation d’une hiérarchie religieuse corrompue et qui abuse d’une autorité conciliairement séquestrée. Ses deux bêtes noires, l'affaire de la transsubstantiation et la doxologie (Trinité).

-    A-t-on vu d'honnêtes croyants manger le fils de leur Dieu ? Et depuis qu'on le dévore, peut-il se faire qu'on n'en arrive pas au bout? Jésus ne mesurait pas plus de six pieds de haut ! Quoi, imbéciles, vous devriez me répondre qu’Il a su multiplier les pains et les poissons, alors !

La Trinité reste une affaire plus complexe, on peut concevoir que le Très-Haut souhaite humaniser son image en jouant le rôle du Père ce qui implique logiquement l’existence d’un jeton, vrai ou faux, fils ou fille, de sang ou d’adoption. Passons sur le rôle de la Génitrice, sa tendresse nous a fait perdre la raison. Nos cultures imposent que l’Héritier soit un male, ce fut donc Jésus. Reste ce troisième larron, Notre Saint Esprit, qui exerce la fonction du lettré. La question apparaît dans la structure mythologique de cette hiérarchie, l’Esprit demeure peu visuel, difficile de l’aimer ou de le craindre. Nous les peintres, nous en avons fait une oiseau blanc pareil à celui de Noé. Personne ne se soucie de son compagnon que le navigateur libéra auparavant et qui ne revint jamais.       

Le pieux homme respectait strictement les 145 jours annuels de jeûne que le Romain imposait encore à ses ouailles (ovis, brebis). En période de mauvaise bile le Maître peintre se montrait  agressif. Pourtant il mangeait peu et ne buvait qu'à de rarissimes occasions. Son humeur massacrante s'abattait alors sur les Musulmans d'Espagne, sur la religion « adverse », sur le Prophète Muhammad dont il faisait parfois de méchantes caricatures. Les enfants s'amusaient eux aussi, en fin de leçon, aux matamores, les filles contraintes d’enjouer le rôle des Maures qu’on brûle telles Jeanne-la-sorcière ou, pire, de figurer ces Gentilles que la Barbaresque abandonne en mer, prisonnières d’un tonneau à la bonde éclatée !

Un lointain grand-père Boogart, d’excellente lignée, avait eu la fantaisie d’acheter un premier ouvrage, ses enfants continuèrent, vouant désormais aux « livres » un culte rare et coûteux. Soucieux de protéger ces trésors d’imprudentes manipulations, Johann choisit de les ranger dans un meuble dessiné et commandé à cette fin. Un menuisier prit les mesures, un tanneur coupeur tailla les housses qui protégeraient les incunables.

 Pris d’insomnie ou fuyant une querelleuse épouse en plein flux cataménial, Hugo venait parfois déranger son frère dans sa cellule quasi monacale. A moins que ce ne fut qu’un prétexte pour, en son retournement, accoler la servante Hazeline et la couvrir de fripons bécots. La domestique ne lui résistait jamais longtemps, veillant avec soin à ce que nulle semence ne contamine ses terres humides. Elle sortait de rien et savait avec pertinence qu’elle ne trouverait époux qu’en son village et dans de misérables conditions. Hazeline redoutait la colère de Dieu mais elle s’excusait près du Ciel, justifiant qu’en cette lascive promiscuité elle protégeait le frère de son maître d’autres tentations aux conséquences plus imprévisibles.

-    Sainte Marie, mère de Jésus, pardonne moi ce vilain péché car je dois vous avouer, Bienheureuse Mère, y aveindre (prendre) mon plaisir. Je n’ai pas votre force et point de meilleure destinée en ce monde qu’icelle de vieillir en cette chrétienne famille où l’on me traite tant bien.

Elle ne se confessait pas à son prêtre de peur que la curiosité ne saisisse le religieux et qu’il la contraigne à nommer le complice de son manquement. Elle lavait son corps avec des épices volées en cuisine, épices qui lui rougissaient la vulve jusqu’au sang.     

Les apprentis devaient suivre un cursus bien établi. La perspective, la profondeur de champ, le mélange des couleurs, l'histoire de l'Art Antique. Johann exigeait qu’on connaisse l’ascendance, à qui rendre ce que l’on doit, intimement convaincu que personne n’invente jamais rien. L’humaniste croyait qu’il fallait s’intéresser aux choses de la Terre, créées d’α en Ω par une Solitude divine, les plantes, la vie des animaux, la marche des saisons et, dans une mesure incertaine mais raisonnable, aux découvertes des savants quelle que soit leur ethnie. Son Amour de Dieu il le justifiait précisément par la Claustration de l’Etre Suprême. Un Isolement dont il percevait la cruauté. Cet homme pragmatique considérait encore qu’il n’y a point obstacle ni divorce entre le choix de croire et celui de nourrir le doute. 

 

Linstitussion du jeune Momoh dura quatre ans. La découverte de son incapacité à différencier les couleurs attrista les deux maisonnées. Johann van den Boogart considéra dès lors inutile de l’initier à l'usage des teintes, pas plus qu’à leur mélange ou à la brisure des pâtes. Momoh eut le sentiment d’avoir commis une faute impardonnable.

- Tu n’es pas responsable de ce péché originel mais il te faudra en payer le consécutif. Dura lex sed lex !

Ses parents acceptèrent alors de le confier à Jan van Eyck. Ce dernier se réjouit qu’on accède enfin à ses demandes longtemps recordées.

-    Je lui apprendrai l'art de la caricature et la géométrie, Johann regrettera d'avoir négligé son élève. Vous verrez j'en ferai un champion des perspectives. S’il a tiré l’oeil gris, pressons en la guelte (bénéfice)!

Van Eyck atteignait le sommet de son art. La visite que lui fit le Duc de Bourgogne consacrait le peintre et la pension accordée le mettait à l’abri du besoin. Il pouvait créer en liberté. Le Conseil municipal venait de lui confier la coloration des six statues décorant la façade de l’hôtel de ville.

Rapide, discipliné, curieux, il suffisait à Momoh d’un quart de bougie pour compléter un portrait à la mine. Pour l’adolescent c’était une révolution... et une revanche. Van Eyck l'emmenait partout, lui abandonnant une généreuse liberté, celle d’observer.

- Vas-y, dénigre autant de feuilles que tu peux, ne jette aucune esquisse, nous les redresserons ensemble.

Marguerite ne faisait que de fugaces apparitions à l'atelier. Des langues indiscrètes racontent qu'autrefois elle peignait admirablement, puis la damoiselle était tombée soudainement malade, s'était confinée, dit-on, presque un an dans son dortoir. L’épouse de Jan la forçait à manger et lui portait ses repas plusieurs fois par jour. Puis elle réapparut à l’annonce de l’été, pale, défaite, elle cessa de peindre sombrant dans une singulière mélancolie. Depuis elle ne faisait que lire ou broder sa guipure ne quittant son alcôve qu’à de rares exceptions.

-    Momoh, j'ai besoin d'une « princesse agenouillée ». Miracle. Pour toi, ma soeur accepte de poser ! Tu esquisseras une ébauche en soignant les contours et les ombres, Vincent la copiera plus tard sur le bois et achèvera son fourreau, je me garde le visage. Prends ton temps, ne te contente pas d’un angle et sois aimable et patient avec ma cadette, sa complexion reste fragile.

C'est ainsi que l’élève prit l’habitude de croquer cette femme désespérée, son visage diaphane. Elle devait avoir près d’une trentaine d'années. Entre le modèle et le caricaturiste se noua une étrange relation, souvent silencieuse. Lui, s'éveillant doucement au désir de la chair, en tomba fol amoureux.

Elle se montrait tendre et chaleureuse. Parfois, épuisée par la pose, « Galatée » perdait son calme et commentait avec rigueur le travail de l'apprenti. N'osant utiliser la moindre couleur Momoh s'en tenait à l'usage de noix de galle et de l'ocre de Sienne. Ce que Jan appelle un lavis, esquisse où le beige domine. Dans l'après-midi Marguerite faisait servir un peu d'hydromel et des gelées de fruits. Souvent elle se moquait de lui en le décoiffant!

-    A Venise, les Dames te poursuivraient rien que pour ta tignasse poil de carotte!    

D'autres jours elle semblait triste ou pensive.

- Dame Marguerite, vous auriez pu trouver un époux...

- Chut ! C'est mon affaire.

On en restait là. Et puis plus tard elle revenait l’encourager.

- Essaie un trois-quarts avec la fenêtre et le paysage, tu dois soigner la profondeur de champ, et cadrer ton sujet, maintenir les équilibres, n’oublie pas tes leçons de géométrie ! Et rends moi plus désirable. Ce n’est pas Marguerite van Eyck que tu figures mais une princesse offerte en pâture à son seigneur…  

- Dame Marguerite…

- Oui ?

- Non.

- Si, parle mon petit, je ne serai jamais ton ennemie, quoique tu fasses, quoique tu dises. Partage un peu de tes secrets.

- C’est vous…

- C’est moi que tu aimes ? Momoh, j’ai dix huit ans de plus que toi ! Mais rassure-toi, mon frère et toi, vous êtes les derniers hommes que je chérisse encore. Lui parce qu’il est le plus grand peintre des Flandres et toi, toi tu es mon secret amoureux.  

Marguerite entretenait une sorte d’ambiguïté, posant sa main sur celle de l’adolescent, approchant son visage du sien pour corriger une esquisse. Et soudain elle reprenait sa distance et s’enfermait à nouveau dans sa solitude.

"Major  e  longinquo reverentia"

 

Momoh a 14 ans, pour la première fois il accompagne en voyage son père, Hugo van den Boogart, marchand de son état,  1440 (mai-juin-juillet).

 

Ilfallut à Hugo un grand talent, de l’adresse et de fins artifices pour persuader Berthe, son épouse, de le laisser emmener leur précieux Momoh. Femme de tête et généreuse en moult points, cette maîtresse de maison avait soutenu la rude ascension et finalement la réussite de son commerçant de mari. Si ces bourgeois s’étaient fait un nom et un honnête capital, la patronne s’accrochait plus à ses solides racines rurales et arrageoises que Saint Etienne à ses flèches. 

- Paris ! Trois mois! Il n'a que quatorze ans not’e gamin, « ils » vont m’l’abîmer ton « Wallon » !

L'adolescent paraît énergique, en bonne santé et il obéit au doigt et à l'oeil de son père adoptif.

- Et si vous croisez la peste ? Des voyageurs arrivés d’Autriche racontent qu’à Vienne elle fait des ravages. Et si des brigands attaquent tes marchandises. Vous dormirez dans des auberges sales, pleines de poux et de punaises ! Je sais, gros porc, que tu l'entraîneras chez des femmes de mauvaise vie où d’avides insectes lui suceront le fluide et s’établiront durablement en son duvet.

Il l'écouta s'épuiser en vaines paroles.

- Tu ne vas pas le laisser sa vie entière peinturlurer pour un Guildien ici ou là ? Faut qu'il sache à quoi l’est bon ! Je te le ramènerai sain et sauf !

- Dans trois mois, lança-t-elle en capitulant.

Elle pleurait. Momoh la consola.

- Et toi ? Si impatient de m'abandonner, c'est bien les hommes, s'étouffa la brave mère.

- Tu le dis congrûment, ma Berthe, Momoh sera un homme dans quatre ans ! Et puis on descend vers Paris, j’éviterai les Suisses qui se querellent ces temps-ci du coté de Zurich. Vienne ? Vienne c’est à plus de 150 lieues, alors ta peste !

- Et à Paris ? Si les Armagnacs suivent le jeune roi, ils voudront se venger du Bon qu’a vendu la Pucelle aux Perfides.

- Ton Bon Philippe vient de signer un traité avec ce Charles le Septième. Alors ! Ces gens ne vont pas continuer à s’estourbir de génération en génération. Personne ne se souvient plus qu’a commencé !  

Selon ses habitudes Hugo van den Boogart partait léger, deux mules, le plus simplement, mules qu'il chevauchait en alternance. Et ses meilleurs chiens l'escortaient. De la race des bergers, d'excellents marcheurs toujours alertes et contents.  Sur place, marché fait, il achetait un solide chariot pour y charger ses achats et les ramener chez lui. Durant dix ans il avait expérimenté le troc livrant des soies, des laines et mêmes des oeuvres que lui confiaient des guildiens angoissés par le fisc. Peintures jamais payées qu’un commanditaire malheureux ou présomptueux voulait oublier, parfois des estampes récupérées dans des ateliers moins connus de la région. Lassé de traîner ce fourbi, le marchand s’en tenait proprement à son commerce de teintures. Mais, soigneux de nature, il ne se contentait pas d'acheter des pigments divers, des épices, des herbes et des terres rares pour les mélanges de sa clientèle, il fouillait, tendait l'oreille n'hésitant pas à débourser des sommes conséquentes pour acquérir une carte géographique ou un instrument d’astronomie. Lors d'une expédition en Bavière il avait ainsi trouvé une "perspective cavalière" réalisée par un géographe de Zurich. A son retour, en passant par Dijon, il l'avait offerte à Jean sans Peur lors d’une réception ouverte au popolo grasso. En échange, le Seigneur lui permit de commercer avec les Français à l’Ouest et le Saint Empire à l’Est. Une prochaine fois il tomba, par identique hasard, sur un extraordinaire ouvrage précieusement fignolé, ouvrage qui s'empoussiérait dans l'armoire d'un monastère : "Le banquet des sophistes". Un moine avait du succomber à la gourmande et pécheresse fantaisie de traduire cet étrange manuscrit. L'Abbé s’en débarrassa avec soulagement car on entrait en carême et sa seule lecture pouvait faire saliver plus d’un cloîtrier. 

Les quatre solides mules se mirent en piste. Les deux chiens aboyèrent. Momoh faillit oublier de se retourner et de lancer un ultime baiser à sa mère. Jeanne, Charlotte et Marie, ses aînées, pleuraient de jalousie. Coiffée d'un petit béguin, Claire, la quatrième, applaudissait en poursuivant l’équipage un bout de chemin.

- Dominus vobiscum. N’oublie pas de me ramener un cadeau, Momoh !

Ce moment, les deux voyageurs l'avaient attendu, chacun à sa manière. Pour Momoh les quatre années d'apprentissage chez son oncle Johann avaient été une patiente épreuve. Surtout après qu’on ait découvert qu'il distinguait si mal les couleurs. Heureusement les deux suivantes, chez Maître Van Eyck, éveillèrent son imagination. Jan van Eyck créait ses propres oeuvres. L'artiste sut conforter l' « aveugle des arcs-en-ciel » privilégiant un apprentissage des perspectives et la technique de la caricature. Et puis il avait joui de ces journées intimes, dessinant Marguerite van Eyck en des attitudes parfois sensuelles ou intrépides. Le modèle avait eu la prudence d’un ange gardien et la hardiesse d’une muse. La veille de leur départ, le garçon était venu lui présenter son salut.

-    Ce n’est qu’un au revoir, pas encore un congé, Momoh, ne grandis pas trop vite, les hommes deviennent stupides et orgueilleux en vieillissant. Homo homini lupus.

Elle saisit le visage de l’adolescent entre ses mains fraîches et déposa un rapide baisé sur ses lèvres.

-    Reviens-moi ! Je t’attendrai le soir en priant Saint Jean, le petit frère de Jésus. Garde cette médaille sur ton cœur, in hoc signo vinces. Ktema eis aei (Tu vaincras par ce signe. Un trésor, un bien pour toujours).

« Ta superbe face me fait mille fois pleurer, ton cœur est comme de la glace. Tel un remède je serai sitôt vivant par un baiser », Carmina Burana, Dies, Nox et omnia. 

 

Papa Hugo choyait ses filles, leur manifestait une chaude affection et une complaisance qui irritaient souvent maman Berthe. Mais à ses yeux de vieux male, ces femelles restaient des piailleuses juste bonnes à marier.

-    Tes filles se prennent pour des aristocrates !

-    Et alors, ma Berthe, les Gens de la Haute apprendront à gérer leurs biens ! Nos filles sauront tenir leurs registres en journée et leur goupillon médianoche. Mens agitat molem ! (L’esprit meut la masse).

Peu importe que Momoh soit incapable de différencier la gamme des indigos, des azurs, des jaunes, jaune de Perse, jaune de chrome, jaune de Hansa, jaune de cobalt, jaune de zinc, jaune de bouton d'or, jaune de baryum, jaune de safran, jaune quercitron... son père y voyait un signe du destin. Pizziole le Vénérable, alchimiste réputé, lui avait déclamé d’un air pompeux:

- Natura non facit saltus, qui sait s'il n’orra mieux qu'un musicien ou si ses muqueuses nasales n’équipollent point celles du rattus musquus ou celles du canis domesticus ?

Le sage effectua diverses expériences usant de noirs végétaux et de sombres minéraux, noir de vigne, noir de campêche, noir de fumée et de suie, noir de vase, noir de fer, noir de manganèse, noir de Prusse, terre de Cassel, bitume de Judée. L’archaïque scientifique présentait de minuscules sachets au gamin, successivement, puis revenait par surprise au premier, au cinquième, le distrayant en jouant avec la fouine qui lui tenait compagnie. L'éphèbe mémorisait chaque odeur et différenciait une échelle de gris sur seize degrés. Il poursuivit l'examen en lui soumettant des rouges, vermillon et cinabe, minium, rouge de cadmium, des terres rares de Provence, du rouge de Pouzzoles,… L’érudit s’amusa ensuite à agiter différentes clochettes. 

-    Ton gamin te sera d'une aide précieuse ! Par contre ses pavillons et canaux auditifs sont à considérer  des plus ordinaires. L’œil d’un niais et le flair du goupil. Une fois la narine apprivoisée ! Petit, sais-tu ce que la fouine doit au hêtre ?

-    Et le hêtre à la fouine ? Oui mon Vénérable !

-    Chafouin, va !

Hugo lui transmettrait les acquis de son expérience. Johann avait « débourré » l'enfant, lui enseignant la discipline et l'austérité, Van Eyck l’avait initié au charme de la curiosité, à l’inquisition du regard. Son vader, lui  apprendrait simplement à survivre.

Les deux mules de "recharge" ne transportaient que deux outres d'eau, des vêtements et un peu de grain.

- Nous n'avalerons que 5 à 10 lieues par étape, une lieue égale 2000 toises et il faut 6 pieds pour une toise (une lieue = 3,9 km). En avant pour Meulebeke! Yahoo les mules! Dans trois jours, Momoh, ton cul sera aussi tanné que le mien.

Après vingt années à croiser l'Europe, le marchand s'était construit de sérieuses et durables amitiés, en particulier chez les prêteurs d'origine hébraïque. Ces banquiers lui accordaient des crédits qu'il remboursait lorsque d’itinérants acheteurs, par eux garantis, débarquaient en Flandre, Hugo avançait alors l'argent nécessaire à leurs transactions. Aussi ne transportait-il qu'une modeste bourse dissimulée entre ses jambes. Les bandits prenaient l'or quand ils en trouvaient ou s'emparaient des fourrures, des fermaux, des bottes, parfois des mules.

- S'ils sont plus de trois, tu ne résistes pas. Sinon...

Il saisit sa javeline et la brandit sous le nez du garçon. Une fine et méchante pointe de fer coiffait le bout de cette lance de fragile apparence.

- Tu ne t'en sers jamais pour ferrailler, elle se briserait, non, tu piquepouilles rapidement, tu pares, tu dégages et tu repiquepouilles, l'attaquant est confondu. Tchac, tchac, tchac ! Les chiens impressionnent aussi l'ennemi et veillent sur tes mules durant ton sommeil. Pas d'inquiétude, demain nous côtoierons de fiables compagnons. Courtrai est un centre commercial qui génère de vifs échanges et attire les nombreux commerçants du landerneau.

Maintenant tu vas me compter une lieue, vas-y, une toise c'est quatre pas de ta mule !

Il voulait que son fils reste un moment silencieux, Hugo avait besoin de réfléchir. Le silence est l’ami des excursionnistes. Cet homme d'affaire anticipait mentalement ses actions. Un besoin viscéral de prévoir l’éventail des situations qu’il pourrait encontrer.

Meulebeke. L'auberge des Eperons d'Or.

- En matinée nous passerons chez les moines de Sainte-Marie-des-Mines, nous observerons leur atelier d’enluminures, ensuite on se mobilisera, sept lieues nous séparent de Courtrai, nous y serons rendu à la nuit tombante. Bien ! Chaque jour je lui enseignerai dix mots inconnus, dix en françois, dix en allemand et dix en italien. C'est beaucoup ? On les répétera à haute voix. Quarante journées, quatre cents mots en trois langues ! Bon début.

Hugo palpa ses bourses.

- Thalers, Gelds, Ducats, Florins, je lui montrerai comment différencier les écus, il saura jauger leur valeur. Piles et trousseaux n'auront plus de secret. D'une caresse du pouce et de l’index il en appréciera la frappe et le blason du répondant. A midi ils s'arrêtèrent en bord de route. Maman Berthe leur avait préparé une goûteuse mangeaille.

- En marche, tu ne bois que de l'eau, à l'étape chacun peut se saouler. N'oublie jamais de t'assurer du bon état des sabots de ta métisse. Si un chien boite tu le charges sans délai sur ta mule de rechange. Ces mammifères sont plus que des gardiens de nuit, ils sont nos compagnons, créatures du Ciel à droits égaux.

Lorsque je voyage en solitaire on se parle souvent.

Si le métier te convient tu reprendras mon commerce. Ta mère et moi nous vieillirons dans notre maison, voisine d’icelle mes parents et où s’est installé mon frère, là où j’ai grandi, mais tu pourras vivre et fonder ta famille chez nous, nous ménagerons l’espace. Le reste de ma fortune j’en dote tes sœurs. Travail et expérience acquise t’enrichiront, pas moi. Souviens toi de Matthieu (25/14-30), tu auras ton "talent", à toi de le faire fructifier. La légende est plus curieuse qu’en Luc improvise (19/11-27), il n’y met pas trois serviteurs mais carrément dix, du vrai capitalisme. Pourtant, vois-tu ce n’est pas ce talent qui m’importe, fils, mais celui des Anciens, le talanton, le plateau de la justice, cette balance entre le désir et la volonté. L'héritage, j'suis contre, titres de noblesse, cassettes d'or, terres et fermages que les familles collectionnent par seul droit qu't’es fils de ton auteur ! Les ducs ont absorbé la Flandre, l’Artois,… en épousant nos Très Nobles Damoiselles, dans deux ou trois générations leurs bâtards disloqueront cet empire du milieu, ejusdem farinae.

Le père tira sa miséricorde de sous son gilet, il prit le pain et coupa deux grosses tranches du boulanc qu’il serrait fort contre son bedon.

A l'auberge des Eperons d'Or le tenancier les accueillit avec empressement. Un commis boutonneux conduisit les bêtes à l'écurie.

- Suis-le, veille que ce petit maréchal bichonne la litière et leur serve du grain pas pourri ! Toi, tu m’les brosses. Zan, suis Momoh. Ekin, tu restes avec moi!

Les deux chiens dressèrent l'oreille et obéirent. La femme du patron lui servit une fraîche pinte (0,93 litre) de bière, une bière qu'on brassait matines chez les moines, juste derrière l’imposante demeure van den Beer.

-    Soupe de courge et bouilli, ça vous ira ?

-    O sancta simplicitas !

Momoh étrilla les mules en compagnie du larbin. Il le fit ainsi que son père lui avait montré, en rassurant la monture, en la flattant.

- T'en as d'la chance de voyager ! Qu'est-ce qui fait ton patron ?

- C'n'est pas mon Maître, c'est mon paternel !

- Et vous allez où ?

- Jusqu'à Courtrai, après j'sais pas.

Hugo lui avait fait prudente leçon, inutile de trop parler même à d'honnêtes gens.

- Qu'est-c'qui chiade ton Vieux ?

- Il achète des herbes pour les peintres et les pharmaciens, des teintures pour les tissus, un tas de trucs qui puent et qui faut mélanger !

- Tes tiens sont cossus ?

- Riche ! T'as déjà vu des nantis pérégriner sur des mules ? Hein les métisses ?

Ils rirent un bon coup sans se poser de questions sur la diversité de leur destin.

La tenancière logea ses hotes en sa meilleure carrée. Ils firent une toilette sommaire de leur visage et des pieds dans une ample cuvette de grès qu’on avait rempli d’eau  chaude. On servait le repas dans la salle principale de l'auberge, un local important en forme de vaisseau et garni d’une cheminée pyramidale qui s’élançait jusqu’à la panne faîtière. Sous le toit, de chaque coté de la croupe, deux lucarnes permettaient d’aérer le restaurant. La soupe fumait. Hugo sortit sa miséricorde de son surcot et trancha le pain contre son ventre.

- Un jour ce sera ton tour de tailler la miche et je te donnerai cette lame que j’ai de mon vader-à-moi, un homme juste sauf qu’il ne riait jamais. Il répétait que la justice passe avant l’amour et la raison condamne l’émotion. Parait que le poignard a cisaillé la gorge d’un brigand. 

Un jeune couple de patriciens fit une soudaine entrée. L'homme portait un surcot à manches élancées et une coiffe en forme de capuchon long, doublé de fourrure. La dame détacha le fermail de son manteau avant de remonter précieusement sa guimpe. L’assemblée découvrit alors son visage de gros bébé giflu (joufflu, XIVe). Elle était vêtue d'une jupe ample en tissu léger.  

- Tiretaine, murmura Hugo, des faux rupins, Momoh !

L'homme voulait une chambre.

- Qui dort dîne rétorqua le patron !

- Combien pour le gîte et les couverts, questionna l'homme en ôtant son aumusse, révélant une coiffure en bol, distinctive de son rang.

Il régla prestement le dû, jetant les pièces sur le comptoir. Le couple disparut à l'étage.

 

Panses pleines, père et fils sortirent pour s'assurer du bon état de leurs montures. Zan les accueillit joyeusement et se jeta sur l'os bien garni qu'on lui avait sauvé. Tranquillisés, les voyageurs rentrèrent se coucher. Un unique grand lit. Pour la première fois de sa vie Momoh vit son papa tout nu! Certes il l’apercevait parfois se lavant près du canal mais toujours couvert de ses doublets. Chez eux jamais adulte ne se débarrassait de son dessous en présence des enfants. Ekin bondit sur la couche et s’étendit aux pieds de son maistre.

- Tu vois, il reconnaît la musique ce coquinet. Chez les Grecs de l'Antiquité les mires se servaient de chiens pour calmer les articulations douloureuses. Moi j'anticipe, mon Ekin y trouve son bonheur !

Hugo souffrait de la goutte. Avant leur départ sa femme avait fait la leçon à Momoh, que son père ne boive pas trop, qu'il ne s'empiffre pas de cochonnaille,…  P'is si la crise sort, il faut installer le pied sur un coussin sans le couvrir. Tu le forces à avaler ces médecines, un sachet, trois fois par jour, oh, il essayera d’y échapper, tu le forces, hein, ton père est têtu ! Hein ! Colchide, Belladone, Apis, Ledum palustre et Berbéris. 

- Ta moeder t'a expliqué, hein ? C'est une brave femme, la pauvre, elle doit chialer en soufflant sa dernière bougie ! Ta maman est née pour se faire du souci.

Momoh s'étonna de la tendresse de son père. Un homme d'ordinaire plus secret sous une composition manifestement chaleureuse et conviviale.

- Momoh, tu sais, je ne mens jamais, ou alors par omission. Tu sais ce qu'est l'omission ? Simple, ce que tu n’avoues pas spontanément. Un apothicaire me questionne pour savoir si mes feuilles de chlorophylle, d'anthocyanes ou de garance ont pris de l'humidité je l’informe vraiment. Si ta mère enquête sur mes galipettes parisiennes j’en oublie deux ou trois ! Tu verras, demain à Courtrai je te mènerai chez un de mes Israélites. Il me remettra une cassette garnie de colliers et d’agrafes finement ciselés que nous livrerons à Lille. Les Confréries ne laissent plus les Juifs franchir l’enceinte des villes sans les accabler de taxes. La Bourgeoisie se méfie des Schmoutz, pourtant ceux-ci leur prêtent des Golgotha d'or et d’argent, putain de bordel ! Eh bien tu verras, ce Bartolomeo ne me fera rien signer, il a confiance. C'est cela le vrai commerce, petit, la crédulité, la truste des compagnons d’arme, chacun y gagne son bénéfice. Les malins font de la fumée mais jamais bon feu. Quand un produit passe de mode ou si d’ailleurs on l’échange moins cher, alors tu t'adaptes, tu oublies ce qui a fait ta fortune hier encore. Tu ajustes ta spallière et tu restes fidèle à tes alliés. 

L'adolescent s'endormit en remerciant maman Berthe. Ses  fesses brûlaient mais la crème de cantharis lui sauverait la peau du cul. Au milieu de la nuit on entendit des cris, une querelle. Momoh se dressa et aperçut son père qui tenait sa courte lance dressée vers le plafond. Des gens s’engueulaient dans le corridor.

- Dors, la dispute ne nous concerne pas ! Si le chien ne bouge pas, tu ne bouges pas ! Laisse pisser le mérinos, ces faides et raccouplements (raccoupler) regardent la Noblesse. Divorce et cocufiage ruinent le commerçant. Dixi !

Momoh se rendormit, Hugo veilla une heure sa javeline à la main.

 

Ils se levèrent avant l'aurore. Hugo portait sa vieille jaquette à manches tailladées, son fils une houppelande qui avait appartenue à son oncle Johann. En route le marchand entreprit d’expliquer le négoce à son fils.

- Tu ne vaux rien pour les couleurs, qui sait peut-être tirera-t-on profit de ton odorat.

Tes soeurs recevront une dot joliment garnie, j'ai mis de coté ce qu'il faut. Toi tu reprendras mon affaire si ça te dit. Alors… j’achète et je revends…

Il lui démontra ensuite le calcul des prix. Vingt pour cent de profit, les frais, les impôts, les taxes, les commissions. Le calcul est vite fait.

- Les impôts ?

- Ah ! Oui, en bref, mon gars, les Notables de Bruges prennent connaissance de ce que la Cour des Comptes (Bruxelles ou Lille selon les époques) doit payer à notre Duc, chaque ville prend sa part du fardeau. Heureusement les édiles comprennent nos difficultés, l'ensablement de notre pauvre Zwin, la chute du lin, la hausse des laines anglaises… Prochaine étape, ton parrain Paulus et les Confréries répartissent les charges fiscales selon la richesse ou le méchef (malheur) des contribuables. Bien sûr c'est toujours l'occasion de puissants mensonges, de jalouses contestations et de violentes chicanes mais après moult arrangements un consensus s’impose, le Brugeois est chiant mais pragmatique. En temps de paix le marchand s’en sort gagnant.

En plus je dois acquitter mes droits, directement à la prévôté ducale car j'achète ma marchandise à l'étranger. Hors des Flandres, en France ou en Germanie, il me faut encore payer une redevance (tonlieu) pour négocier librement. Une licence se marchande et son octroi dépend des tensions qui énervent nos Seigneurs. Il faut savoir changer de route et de fournisseurs quand les cieux se gâtent et que les chevaliers mettent le pied à l’étrier. Nul ne sait jamais à l'avance. Ces gensses se disputent pour un rien.

 

Arrivés à Courtrai, ils trouvèrent sans peine la demeure de Bartolomeo, sise rue du Clos aux Juifs. Les mules furent logées chez un voisin qui possédait une écurie. Leurs amis servirent un excellent et copieux repas. La maîtresse de maison avait préparé une quiche avec d'un coté de beaux morceaux de cochon et de l'autre un ragoût de mouton. C'est ainsi que cuisinaient les Israélites, par cordialité envers leurs invités chrétiens. Le porc est séparé du mouton par une épaisse bande de pâte, dans un plat unique! Cette communauté évite la viande de goret, celle-ci ressemble à la chair humaine. Le diable n'a rien à faire dans cette coutume ancestrale. On leur présenta encore un fatras d’oie longtemps gâché dans un jus d’hydromel et de sauge. Après ce repas confraternel le joaillier prit Hugo à part lui faisant miroiter ce qu'il comptait lui confier. Des pierres précieuses de taille fine. L'artisan avait suivi sa formation à Venise et Parme. Il dominait l'art de la fragmentation, de l'ébrutage et du polissage des facettes en leurs obliques, transfigurant ainsi un octaèdre naturel en un bijou sophistiqué et coûteux. C'était là son occupation secrète, celle qui l'enrichissait. Pour sa clientèle ordinaire il apparaissait sous le modeste tablier d’un habile et utile verrier. A de rares occasions Bartolomeo acceptait une commande pour un vitrail d'église ou pour la chapelle d'une seigneuriale demeure. 

- Demain une délégation se rend à Lille, à la Cour des Comptes. Vous poursuivrez ces magistrats, la chevauchée se fera de paisible concert.

Momoh s'en alla brosser les mules et s'assurer qu'elles reçoivent leur picotin, que leur litière soit bien faite. Les deux chiens le suivirent. A son retour il rejoignit son père et Bartolomeo qui discutaient à l'atelier. Rien de comparable avec celui de son oncle Johann.

Un vrai capharnaüm !

                - Vous travaillez seul, Maître Bartolomeo ?

- Ada prétend que je suis jaloux de mon savoir. Enfin elle dit vrai, je me méfie des concurrents au sein de ma communauté. Nous avons nos Confréries (juives) mais elles restent secrètes. Silla et sa maman viennent parfois me donner un coup de main lorsqu'il faut dresser le châssis d'un vitrail. Pour la mise en place je me sers de poulies, de chapes que je moufle à fin d’alléger peines et poids, si nécessaire je loue deux ou trois journaliers. Mathématiques, physique et géométrie me permettent d'économiser un apprenti maladroit, un peu d'huile de coude et beaucoup d’énervement! Travailler en solitaire m'inspire. La taille des pierres précieuses me permet de subsister mais j'aime le vitrail. Un art unique où la lumière construit elle-même son oeuvre selon son volume, ses prismes, les phénomènes météorologiques, une froide aurore, un plein soleil à son zénith, des saisons, les acteurs jouent leur rôle, à son heure privilégiée. Ton ouvrage ne cesse jamais de respirer. Et que tu sois noble ou manant il t’est donné le droit égal de l’observer, de loin ou de près.

 

Le Juif lui fit toucher des pièces de verre blanc ou teint dans la masse. Il y avait là une ébauche, des morceaux sertis dans un treillis de plomb.

-    Tu vois là ce noir, je vais en faire une légère grisaille à la cuisson que les rayons puissent transpercer. Le ton "chair", ce corps de vot'e Jésus empalé par les Romains, je l'obtiens avec ma sanguine que j'applique sur du verre blanc et une tombée de cendre. Le jaune d'argent je le mets sur la face externe pour lui rendre de blonds cheveux d’européen, pour le glauque (vert)….

 

 

Momoh comprenait que l’art du vitrail exige un savoir de chimiste en plus de la géométrie et des calculs de résistances des matériaux, il fallait marier le rouge profond et le bleu chatoyant, lier le plomb, le verre, le zinc et que l’ensemble tienne droit, qu’il résiste au vent, à la pluie et aux ans.

- Il y a chez le peintre verrier un peu de l’architecte, de l’alchimiste et du physicien. Le plus difficile reste de concevoir un vitrail qui puisse être admiré par l’humble croyant.

- Te fatigue pas l'ami, il ne distingue rien, les nuances et lui !

- Aveugle des couleurs ? Quelle misère, pauvre garçon, misère qui te forcera à explorer des chemins peu ordinaires. En plus avec ta tignasse rouge ! Mais Homère n’était-il pas aveugle, Moïse, Virgile avaient un cheveu sur la langue, tu les z'imazines ? Tiens Moïse qui se fasse en redescendant de la montagne avec ses ardoises zous le bras. Crac, il z'énerve et fait liquider trois mille de nos frères, tout za pour un veau d'or, une belle pièce n’en doutons pas ! (Exode, 30 :30-35)

- Mais..., Momoh se retint in extremis.

- Mais, mais, mais comment fais-ze moi qui ne zuis pas chrétien ?  C'est za qui te tracaze,  hein ? Tiens, mes clients et généreux donateurs de l'église Saint-Gilles sont des membres d'une vénérable Confrérie, ils me demandent de figurer leur doyen en marge d'un saint, une commande présentée par des vignerons. Il me fallait trouver un prétexte pour figurer un cellérier, alors j’ai imaginé le caviste tirant d’un tonneau ce vin de messe que vos rabbins utilisent pour leurs cérémonies anthropophages!

- Allez, va nous zerzer du bois…

-   Je suis inquiet Hugo, des cousins d’Espagne nous parlent de persécutions, on chasse le Maure et on casse le Juif, à Prague on nous enferme !

- Tant que nos villes flamandes restent autonomes, ainsi qu’elles le sont dans le Saint Empire, ta communauté pourra survivre, le danger peut venir d’un pouvoir centralisé, puissant et forcé de tenir compte de ses impérialistes Corporations. Un jour vos « demeures » ne seront plus secrètes.

- Yakin ! Espérons-le.

- Boaz !    

Ils rirent quand même gentiment de ces cheveux sur la langue. Hugo s’interrogeait parfois, n’aurait-il pas du trouver une métier de sédentaire, se lever avec le soleil, voir ses enfants grandir, ouvrir son atelier.

- Nos solitudes se ressemblent, Hugo, ne regrette rien, moi je rêve de voyages, de Florence, de Venise, toi tu t’ennuies de soirées en famille !         

Bartolomeo et son ami abandonnèrent la manufacture et s'essayèrent près de l’âtre pour se raconter des histoires du passé. Ayant épuisé l’inventaire de leurs aventures ils échangèrent quelques propos sur les affaires du monde. Un chat vint s’installer sur les genoux d’Hugo qui le caressa avec tendresse.

-    Ton garçon est tout frisé, cette tignasse rouge, de qui l'a-t-il héritée ?

Van den Boogart lui confia le secret.

-    Je ne sais pas, mais son père doit tenir bon sang et sa maman pourrait être issue de blanches cuisses, l’innocente n’aura pas su protéger son abricot. La crédule soignée, le maraudeur s’est enfui du verger avant qu’un papa courroucé ne l’expulse du Paradis.

Quand mon frère a découvert que le petiot ne comprend rien à l’arc-en-ciel, j'ai décidé de le prendre avec moi, on verra s'il a le sens des affaires ! Je brûle un cierge par semaine à Nicolas de Myre, mon saint patron. Le gamin a le nez fin et une mémoire peu commune. Tiens en chemin je lui enseigne dix mots par jour, en françois, en germain et en italien. Aujourd'hui je l'ai interrogé sur la liste apprise hier, il a retenu ! Pour moi ce fils « tombé du beffroi » c’est ma chance, tu sais, traverser nos pays, la nuque de ta monture pour horizon, ça n'est plus enfiévrant à mon age, parler aux chiens, un moment ! Ils répliquent de pareille façon, mes gentils et serviles troubadours, wouaf, wouaf en branlant la queue !

L'adolescent réapparut soudain, follement exalté, perdant son peu de souffle et lâchant ses bûches.

- Papa Hugo, papa Hugo, si tu voyais ces grandioses palefrois !

- Ah ! C'est qu'on prépare la sortie de nos Ediles, ces Messieurs veulent impressionner les Lillois ! Tu les verras demain, mieux tu seras du cortège. Courtrai ce n'est pas rien, tiens Momoh, sais-tu l'épisode des Eperons d'Or ? Ton oncle devrait t’enseigner la mythologie des Flandres et ne pas vous ennuyer avec ces antiques légendes grecques et chrétiennes.

Bartolomeo se fit un plaisir de lui raconter cette glorieuse bataille. La pièce n'était éclairée que par le foyer. Un peu en retrait Ada et Silla, femme et fille du joaillier, tendaient l'oreille. Elles avaient écouté cent fois le fabuleux récit mais Bartolomeo avait ce don d'y persiller savoureux et piquants détails et les variantes paraissaient aussi multiples que déconcertantes. La vérité historique ne l'intéressait pas, il privilégiait les "à-côté", les anecdotes originales, parfois il les inventait.

-    Tu penses, Momoh, 50'000 Français, bon y'avait des archers italiens avec eux, les cavaliers d'Artois, des lèche-culs, un condottiere lombard et ses piétons. En face, « chez nous », ... 20'000 bouseux, tu te rends compte, rien que 20'000 Klauwaerts du parti de la Griffe, des soldats habillés léger qui connaissaient mieux que personne la plaine de Groeninghe, de braves gaillards soutenus par les Brabançonnais et des Namurois apparus en soudain renfort. Ils ont laissés les attaquants s’enliser dans les marécages, ces balourds pataugeaient! Ah ! La « Bel » débandade ! 500 éperons, pas moins, tu parles d'un butin de guerre, putain de guerre ! Bon il a eu sa revanche plus tard le Roitelet et les belligérants finiront par négocier. Cinq cents éperons d'or, Momoh ! Un zoli veau d’or, hum ?

 

 Meulebeke, Courtrai, Lille…

-    Vader, l’autre jour tu m’as dit avoir grandi dans la maison de l’Oncle Johann…

-    Qui est l’icelle où vécurent nos parents.

-    Et la bâtisse où nous demeurons aujourd’hui ?

-    Ah ! Une de ces batteries de famille. Elle appartenait à l’oncle lointain de ta maman Berthe, le radin vivait là avec sa femme. Un malheur ayant fait que leur fille meure d’une brusque fièvre, il n’y avait plus que ma Berthe et sa sœur Lutje en ayants droit et légitimes héritières. Penses-tu, ce porc-épic massacrant a préféré céder le bien au couvent de la Quitterie. Pour enquiquiner ses proches, sûrement ! A la mort du pingre, l’Abbesse ne savait pas quoi faire de cette baraque en délabrement, mon père l’a rachetée à un prix d’honnête Chrétien. Il a fallu d’importants travaux, l’oncle n’ayant jamais sacrifié le moindre geld pour son entretien. Mais n’en cause jamais en présence de ta mère, cette antique dispute lui tourne encore la caillette. Quand nous y avons aménagé… tu n’imaginerais jamais les antiquités que ta maman et moi y avons dénichées !

En route, pour passer leur temps Hugo inventait des rebus et des devinettes.

- Mon premier est aussi une racine malodorante, mon deuxième n’est pas lui, mon troisième une mule qui marche, mon quatrième est un vent mauvais, mon cinquième est la ville d’un grand bourrin, mon tout est un passage où notre char n’entre pas. Alors ?

-    Mère Michèle, mère Michèle…

-    Ta langue au chat, mais t’as pas pris cinq pas de ta mule pour réfléchir,…

Ou alors chacun à son tour se lançait dans un calcul mental.

-    1000 x 28 : 5 – 2814 + 14 : 400 = le nombre de branches de ce chandelier (Menorah) qu’Ada a déposé sur la table avant notre repas.

On était loin des leçons de Johann. Hugo aurait pu épater son fils en traitant de métaphysique, de poésie ou éventuellement de religion. Le marchand préférait dévoiler un visage écaché et banal sous un air bonace sans tortueux remous. Et puis pour cette marche « initiatique » Hugo abandonnait le premier rôle aux paysages, aux personnages que son fils découvrait. A lui de faire son jugement, moi je ne compte pas. Les six années d’apprentissage avaient modelé l’adolescent. Le gamin joyeux et espiègle s’effaçait pour toujours. Le père regrettait cette métaplasie, considérant que la vie des adultes n’offrait qu’ennui sous le couvercle étouffant d’une divine comédie, de l’intelligence et du paraître.

-    N’oublie pas la Genèse, Momoh, le travail est une punition, accomplis ton pensum avec joie et dans l’humilité qui n’est pas à confondre avec la modestie. L’ambition est légitime, mon père aurait dit qu’elle passe derrière la justice mais avant l’amour et la fraternité, c’est faux, essaie d’être heureux avec ce que tu as. Le surplus, tu le partages ainsi que nous l’a appris Saint Martin. Job est venu au monde les fesses à l’air, nu, moi aussi, toi aussi. Et, ironie du Ciel, n’est-ce pas dans ce simple appareil que l’espèce humaine se perpétue ? Sol lucet omnibus.

Ah ! On arrive, tout le monde descend !

A Lille les Boogart s'installèrent pour deux nuits dans une rue paisible située derrière la Bourse, à trois pas de la place de Rihan. En fin de journée et avant le crépuscule, père et fils se promenaient aux abords de la Citadelle et le long du jardin des Dondaines. En soirée Hugo visita le cousin de Bartolomeo et lui remit la cassette de pierres taillées. Leurs hotes les retinrent pour le dîner, hôtes et visiteurs partageant ce qu’ils savaient des réformes politiques et économiques. Le lendemain, bien avant que les cloches de l'église Saint Maurice sonnent midi, Hugo van den Boogart vint s'acquitter de la taxe de séjour auprès de la Sénéchaussée. A son habitude il offrit un tonnelet de vin de Moselle. Il n'avait pourtant nulle faveur à solliciter.

-    Mission accomplie !

Ils firent ensuite une longue halte au marché central, à chaque étal Hugo découvrait à son kinder les défauts d’un tissu, la faiblesse d’un produit, la démarche finit par  agacer des vendeurs inquiets de voir leurs habitués lui tendre une oreille trop attentive.

Sur le chemin du retour les Flamands aperçurent une imposante demeure dont la façade avait été richement décorée. Sur la porte d'entrée l’architecte avait installé un cadran solaire. Des artisans de Nuremberg et d'Augsburg en répandaient une version « modernisée » plus baroque que celle des Anciens.

A l'étage un gros homme se pencha à la fenêtre et les interpella :

- Vous me cherchez ou vous cherchez des ennuis ?

- Non, Mon Bon Sieur, je fais voir à mon engeance cette magnifique horloge, saluant l’intelligence de nos lointains Ascendants et la maîtrise de nos contemporains.

- D'ou viens-tu l'estranger, ton accent m'arrache la feuille et me perce le tympan, de Gand, d’Anvers ?

Hugo avait bâti son monde et ses affaires sur sa bonhomie et sur une débordante curiosité, en veillant que nul ne les confonde avec une vulnérable candeur. L’épais bourgeois les fit monter. La façade principale donnait franchement sur la Grande Place.

- Maître Jean Wazemmes, drapier, veuf et père de quatre misérables et ennuyeuses filles à marier!

Ils s'installèrent dans une vaste pièce illuminée par une ardente cheminée encadrée de massives pierres. Aux murs, le propriétaire avait accroché de chatoyantes tapisseries, oeuvres d’habiles tisserands arrageois. Des scènes de chasse. D’élégantes dorures à la détrempe ornaient un miroir, un meuble rare tant on se méfie de ce reflet de soi, de son Double (âme). Naturellement Hugo analysa le cadre! Blanc de Troyes, colle de parchemin, huile de lin et l'artisan dépose ensuite la feuille d'or qu’il aura bruni avec sa délicate pierre d'agate. De l’excellent travail, ce Lillois avait non seulement de quoi mais encore un goût raffiné! Un archebanc faisait l'angle sur la gauche entre la cheminée et une des généreuses baies, baies que garnissait en leur sommet une rose de verres colorés, des teintes vives et joyeuses. Des accolades ornaient le siège où Hugo fut invité à prendre place. Wizemmes s’installa dans son faudesteuil. Le gamin ne se vit offrir qu'un vulgaire tabouret de cuisine !

- Marie, sers nous de cette mirabelle. Une mirabelle qui débarque droit de Dijon. Ah ! Si tout ce qui nous arrivait de Bourgogne avait pareille saveur !

Hugo lui raconta ce qu'il faisait de ses dix doigts, ses déplacements, son commerce et que lui aussi avait quatre filles à marier. Calé sur son strapontin Momoh reçut un plein verre de cet alcool subtilement fruité. Son père le laissa boire.

- Et toi, marchand de Bruges, tu te balades en ville au crépuscule sans craindre les brigands ?

- On ne peut que me prendre la vie qui appartient à Dieu, je ne porte jamais beaucoup d'argent sur moi.

- Lettres de crédit ? Le bourgeois comprit qu'il avait en face de lui un commerçant plus solide qu'il n'y paraissait au coup d’oeil. Et tu vas sur Paris ? Sait-on qui en est le maître ?

- Dans un jour ou deux, là je laisse mon train se reposer et puis j'ai des clients à voir. Paris ? Honni soit l’Anglais et les Bourguignons s’en sont démis, les Armagnacs… ?

- Et si…

Leur hôte se releva, força une porte qui donnait sur la gynécée et gueula qu’on serve un chapon barde au plus vite.

-    Et une buire d’hydromel.

L’homme remplit le luminaire et se rassit en poussant son pet.

-      Pet du soir, pet de putois !

Entre gens d’une identique profession, ces choses se sentent. Le drapier avait une production en souffrance, à Lutèce un vendeur expérimenté liquiderait cette draperie avec une marge confortable.  Chacun joua serré, sur les prix, les frais de transports, le partage du bénéfice et des risques. On manipula ferme l’abaque (calculette primitive), notant l’essentiel sur sa cédule en mettant la main pour empêcher l’opposite d’espionner !  Mais sur le fond la confiance régnait. Ils firent un passage au magasin, là où l'on rangeait les draps de lin. Hugo savait ce qu'offraient les Anglais du coté de Calais, les ateliers de Gand, ceux de Bâle ou d’Aix-la-Chapelle.

- Bien, tu fournis le char et moi les quatre mules. Je te paie en avance car notre chemin de retour passe par le sud. Sur cette lettre le juif Baruch, demeurant place de la Bourse, te versera ton dû dans les dix jours.

De son coté, pour montrer qu'il respectait aussi les usages, le Lillois lui signa un blanc-seing qu’Hugo pourrait compléter à sa guise et s’en servir de justificatif si les douaniers l’ennuyaient!  

- Depuis que les Anglais et les Bourguignons ont déguerpi, on ne sait plus qui tient le haut du pavé ! Les Armagnacs sont des puritains qui méprisent le commerce. A mon avis la Hanse garde la main sur les marchés de Paris.

Il sortit son poinçon de jurande, fit couler un peu de cire. On conclut en chaleureuses embrassades.

 

Momoh titubait! Guignant à la porte, les filles du bourgeois se moquaient de lui.

-    Deux de mes laquais vont vous tenir compagnie jusqu'à ton auberge, la nuit les chats sont gris ! Prudence. Ah ! Ton petit a fait une découverte. Repasse par ici avant de le marier, une alliance avec un solide patron, rien de plus intelligent pour soigner nos entreprises, Cher Confrère !

La marche fit grand bien au jeune prévaricateur. Sa mère l'avait pourtant averti : « Qui trop vide le pichet, déborde son feuillet ». Là le téméraire s'était fait piéger comme le gamin qu’il ne voulait plus être ! Des images défilaient dans sa tête, fugaces et vertigineuses. Il voyait l'immense table de chêne avec ce globe céleste où l'artiste avait représenté l'univers et les étoiles connues des astrologues. Et cette terrifiante tête d'ours en ivoire, posée sur la cheminée ! Le jeu des flammes semblait lui donner vie. Arrivés dans leur chambre, Hugo dévêtit son fils et le pencha sur la bassine.

- Vomis !

Il lui fit ensuite engloutir une cruche d'eau fraîche. Compatissant et heureux à la fois, Hugo se réjouissait de voir son fils entrer au jardin des délices… même par le seuil des commodités !

Paris ! 85 lieues (330 km) et une dizaine de jours au petit trot…

De Lille à Paris leur progression fut ralentie par cette charge engourdie de draperies. Soucieux de leur sécurité, ils joignirent de pareils convoyeurs en marche pour la mégapole françoise. Le trajet croisa peu d’encombres. Un essieu brisé, un passage gobelet, un gué profond. A mi-étape la caravane découragea, de rudes coups féris, une poignée de téméraires affamés. Une racaille de soldats démobilisés qui voulait se payer restor sur la nuque de cochons de capitalistes. Nos pacifiques itinérants brandirent leurs lances et gueulèrent à l'unisson. Ces hyènes désespérées préférèrent attendre une proie plus facile à dégorger. Mais le pénible venait d’un ciel de mai en avance sur la saison, l’astre solaire tapait dur sur ces nomades commerçants, pas l’ombre d’un cirrus, d’un cumulus ou d’un nimbus. La poudre du chemin enrobait les chars, les bêtes et leurs guides. Parfois une roue se prenait dans une méchante fondrière. Si l’un secourait son devancier ce n’était pas tant par charité chrétienne mais parce que l’espace manquait pour le déborder.  Les mules traînaient leur fardeau.

 

Enfin Paris !

Le convoi fit son entrée porte Saint-Denis et là chacun se dissipa sans trop de politesse, pressé de retrouver sa liberté. Hugo se souvenait vaguement de l'itinéraire à suivre mais il préféra louer un guide et sa carriole, histoire d'éviter des quartiers mal fréquentés. Il fallait d'abord trouver un endroit sérieusement paré, y entreposer leur marchandise, une hôtellerie convenable et bonnement centrée et enfin se décrasser de leur amas de poussière. Depuis peu, des panneaux affichaient le nom des rues empruntées. Le guide leur apprit qu'on venait d'en publier un "indicateur officiel".

-    Ouaie, mais c'est qu'pour ces gensses de la prévôté.

Paris semblait trop vide. D'une peste l'autre la ville avait perdu la moitié de ces habitants (275'000 en 1350 et 140'000 en 1435). Les Lutéciens ? Ne sachant plus quel prince louer, n'en vouaient aucun !

- Paris est une catin qui se paie chère, lança le carrioleur ! Parait qu'un Charles Septième du nom logerait à l'Hôtel Saint-Pol, nos rois se méfient des Parisiens, si la Pucelle ne lui avait pas botté les fesses, on aurait encore l’Anglais et le Burgonde sur les reins. Enfin ils valaient mieux que ces couillons d’Armagnacs.

Et mes Bons Seigneurs d'où-c'qu'vous débarquez ?

- De Flandre où les Bourguignons ponctionnent encore nos revenus et nos récoltes, l’ami !

Hugo n'avait rien contre les Ducs d’Occident, Philippe le Bon confirmait ses qualités d’excellent organisateur et de diplomate peu tenté par les rangements guerriers. Mais avec leur rocailleux accent du Nord ne valait-il pas mieux susciter une forme de sympathie, fut-elle teintée d’hypocrisie ? Cracher dans la soupe peut vous sauver la mise ! L’expérience s’acquiert par l’erreur ou par une confiance mal placée. Le plus niais des mercantis doit prendre des risques s’il veut engranger un bénéfice, Hugo considérait simplement qu’il avait le choix de ses inquiétudes et de ses misères. Et puis n’avait-il pas promis à son épouse de lui ramener entier son petiot !

-    Y’a le danger, le hasard et des bagarres qui ne valent pas les coups qu’on y prend. Le danger, tu fais face avec ton courage, ni plus ni moins, le hasard, tu l’analyses en mettant de coté superstitions et orgueils. Même chose en ton foyer conjugal, fiston, ne l’ouvre que pour sortir une bonne nouvelle. Il y a parfois du bon sens à refuser une bataille. Un gagnant fait un vain cul !

Momoh comprenait l'essentiel de ce qu’il entendait. Il avait assimilé plus de deux cents mots à ce jour, en quatre langues, bien au-delà de l’objectif. Parfois son père lui faisait une traduction sommaire.

- Tiens, clochettes, le carillon, appeelkens qu'on dit chez nous !

- C'est le quadrillion de la Tour Saint-Jacques, mes pérégrins !

Leur guide les conduisit à l'Hôtellerie de la Rue de Rennes. Ils louèrent deux chambres au premier étage. Une brigade de journaliers transporta les ballots dans une des pièces jumelles. L’écurie était spacieuse et proprement maintenue. Les chiens escortaient les tâcherons faisant l’aller-retour, aboyant à tous escients.

- Pas de meilleure vigie que nos bergers !

Zan et Ekin avaient achevé leur journée à l'arrière du chariot. Hugo les épargnait. Les quatre mules auraient le temps de récupérer.

- Nous n'avons réalisé qu'un p’tit tiers de notre expédition, mon garçon. On se lave et on se remet en piste, j'ai à rencontrer notre banquier avant la nuit!

 

- Carrioleur, dis moi ton prix pour la quinzaine, nous avons à traverser Paris trois fois du quantième, cette prochaine semaine, de l'aube au crépuscule.

Rafraîchis, ils abandonnèrent mules, chiens et draps en lieu sûr et grimpèrent hardiment dans la voiture du loueur.

-    Place Mauber, l’ami, mais tu t'arrêteras d'abord en face de l'Hôtel des Noiers, rue…, rue…

-    Rue de la Calandre, je connoys mon généreux exotique !

Hugo abandonna Momoh à ses découvertes. Les habitations lui paraissaient ordinaires mais l'amplitude de la ville impressionnait. Ils croisèrent des litières, des "chariots branlants" (voitures suspendues, sorte de carrosse avant l'heure). Les rues étaient pavées sauf les plus larges, tapissées de terre. Le populaire se pressait, se chahutait, s’asticotait en grisollant, grommelant, beuglant, dans d’étouffants nuages de poudre.

Pour deux piastres ils traversèrent la Seine, sur une barge, à fin d’éviter la cohue du Petit et du Grand Pont.

-     Attends-nous !

En face de l'Hôtel des Noiers se trouvait un atelier de ferronnerie. Ils entrèrent dans la forge, la manufacture était diablement éclairée par un éclatant foyer près duquel deux gaillards martelaient une penture, frappant leur masse en alternance. Un solide bonhomme se retourna et les aperçut.

-    Hugo le Boogart ! God ! Quelle surprise !

-    Giorgius Florentus, le plus grand mécanicien du monde occidental !

 

Le géant abandonna l’enclume à son manoeuvre et entraîna ses visiteurs près d'un bassin où il se lava sommairement mains et visage.

-       Alors c'est là ton fils ?

Une femme apporta des gobelets et une buire de vin frais.

-    Un petit de la Loire, tu verras il pique un peu au début mais il se laisse faire. Puis, pas le choix, depuis qu’on interdit l’importation des vins étrangers. Fonder vos trains sur ces billons. Santé les Flamands ! Là c’est une grosse commande, depuis le retour du roi l’ouvrage ne manque pas, reste à faire payer le client. Triste à dire mais j’ai le sentiment que ce Charles veut en finir avec les Anglais.

-    Avant de s’en prendre à notre Bourguignon ?

-    Je ne sais pas, votre Duc est habile et plus robuste qu’un monarque. Paris se remet au travail. Le Roi a rénové un décret qui nous épargne la taxe apostolique ! Pas trop mal pour un début, pourquoi me plaindrais-je. Résistera-t-il au retour de ces putes d’Armagnac ? Et toi, tes affaires, comment se portent ton frère Johann et notre ami van Eyck ? Sais-tu, gamin, que je les ai côtoyés par ici lorsqu’ils jouaient les apprentis barbouilleurs.

-    Mon aîné se tasse, des fois je me demande s’il ne perd pas la mémoire. Van Eyck est au sommet de sa gloire, il s’est marié, sa femme Margot lui a pondu un fils.    

 

Finalement, après avoir évoqué le commun souvenir d’antiques gaillardises, pris des nouvelles d'ici et des Flandres, on aborda le sujet de la visite.

- Je te l'ai débusqué mais il m'a fallu y sacrifier de lourds écus !

Cet artisan puissamment charpenté souleva le couvercle d’un coffre et en sortit délicatement un sac de lin.  L'ouvrage était protégé par une enveloppe en peau de vache dûment frayée.

- "Les Riches Heures du Duc de Berry" et signé par les Frères de Limburg ! Le manuscrit n'est pas de première main, le Seigneur avait urgent besoin de pécune, l’aubaine quoi ! Tiens, ouvre, moi j’ai les mains mouillées.

Hugo commerçait, s'il traversait tant de pays en rencontrant parfois le danger, s’il croisait les guerres étrangères, contournait des pestes apocalyptiques, décourageait les brigands, il trouvait son bonheur dans ces livres rares. Avec les ans son carnet s’était garni d’adresses aussi surprenantes que celle de ce maréchal-ferrant.

-    Les artisans ne sont pas des ânes, lança le forgeron à un Momoh ébahi, à travers les ages nos régents ont appris la mécanique, la chimie et les mathématiques, j’sais lire, mon fils itou ! Je maîtrise la physique et la géométrie aussi bien que toi, l’alliage des matériaux en plus.

Au retour de ses expéditions Hugo offrait ses trouvailles littéraires et scientifiques à son frère qui possédait aujourd’hui une bibliothèque aussi fournie que celle de bien des aristocrates. Le tatillon savait prendre soin du trésor familial.

- Mieux l'ami, et le trouver à Paris, quel défi ! Probablement oublié par un Bourguignon pressé de sauver ses billes. Un "Minnesang" d'Hartmann von Aue ! Toi tu entends le francique, moi j'ai consulté le chapelain de l'Abbaye de Poissy, c'est parait-il une des proches versions ! Chez nous cette musique n’a plus cours.

Si ça te chante j'ai encore là un exemplaire de cet écrivaillon de Chastellain, une "Recollection des merveilles advenues de mon temps", si tu me prends les trois on est quitte, je ne te devrais plus rien !

- Serre la, vieux maquignon!

On acheva une deuxième cruche de ce léger vin de la Loire avant de conclure en valeureuses poignées de mains.

- Je repasserai dans trois jours.

- Tu sais où me trouver l'Hugo ! Ouvre les yeux Momoh, Paris est une fête !

Place Mauber, la réunion fut d'un genre différent. Un individu âgé portant collier de prophète et amples habits d’alchimiste les conduisit péniblement à l'étage. Ici tout paraissait sombre. Les fenêtres garnies de barreaux ressemblaient aux lucarnes d’un cachot. Hugo sortit des documents qu'il cachait sous sa chemise. Le vieillard les consulta silencieusement, fit ses calculs alternant boulier et abaque, enfin il se tourna vers les visiteurs.

- Vous voulez la somme en une fois, demanda-t-il en patinant sa barbe d’incessantes caresses ?

- La moitié dès que possible, le reste en huitaine, si cela vous convient, Mon Sieur Branach.

- Vous stationnez rue de Rennes, me dites-vous? Je vous y ferais tenir cette provision dès demain midi, c'est plus sur. En livres, soles et deniers que tout fournisseur vous prendra de bon aloi, je vous en guéris.

Momoh n'avait pas ouvert la bouche. Il savait qu'ici on ne rit pas, qu’on ne s'embrasse pas, que l'on y traite affaire de la plus juste façon, bien que celle-ci ne soit point chrétienne.

- Pour le fur (intérêts)..., la peste, le départ des Anglais et de nos opulents Bourguignons, je crains que le remède...

- Je reste fidèle à ma parole, aequo animo, mon capitaliste, seul m'est apodictique le comptant. Mon commerce c'est d'acheter et de revendre, c'est là que je réalise mon bénéfice. Votre métier est de faire salade des heurs et malheurs de votre clientèle, normal que vous y trouviez profits.

- Celui qui est irréprochable fait ce qui est juste. S’il prête de l’argent c’est sans intérêt.  

- Qui agit ainsi ne faiblira jamais. (Psaume 15/2,5)

Le banquier Branach sourit et tendit prestement une vieille main osseuse, main qui s’en retourna nolens, volens, à sa chasse au mélophage et autre peoil (forme ancienne de pou).

 

Le lendemain ils s'offrirent une matinée de repos avant de se balader sur la place de Grève où des journaliers faisaient le piquet en attendant un éventuel employeur.

-    Tu vois, la Maison aux Piliers, en somme c'est leur Stadhuuse. Paris s’organise ainsi que nous le faisons mais en gigantesque, nous avons un Suzerain, le Bon Duc Philippe, les Francs ont un Sire, Charles Septième, le Bien Servi, mais la ville garde son indépendance. Enfin presque. Il faut savoir avec qui tu traites, si le Pouvoir se durcit, le vassal courbe l'échine, le bourgeois paie son vingtain, le rustique sa gabelle, si l’Absolu faiblit, la révolte gronde comme chez nos cousins Gantois ou autrefois en cette Principauté liégeoise ou ici à Lutèce, du temps d’Etienne Marcel il n’y a pas plus de cent ans. Quand ton Prince vit loin, les souris dansent et son chat avec. Paraît que le Roi est à Paris en cette fin de Mai ! Le pire vient quand leurs Grandeurs entrent en guerre, peu importe le prétexte, là c’est un tiers qu’ils exigent de ta fortune. Voila pourquoi nous supportons le joug du Bourguignon.

Le Ponant n’est pas belliqueux, certes une haine profonde le dérange depuis qu’ « ils » ont assassiné son parent. Il a bataillé pour saisir sa dépouille et l’ensevelir chrétiennement en sa capitale. C’est parce qu’il manie adroitement l’épée qu’on le nomme «Bon». Pour se venger de Charles, Philippe a livré cette salope de Pucelle aux Perfides. Mais voilà, leurs deux fils s’opposeront bientôt, plus sauvages que leurs géniteurs, Louis ne cesse de comploter et le petit Charles piaffe déjà en son Charolais. Momoh, je ne t’envie pas ta jeunesse.   

Hugo fit volontiers un détour par la Sorbonne (1257).

- Là, Momoh, lui expliqua son père, c'est l’Université, des sages y enseignent le quadrivium, la plénitude de la Connaissance du Monde.

- Ainsi qu’à Louvain (1425) ?

- Presque, les Parisiens ont deux siècles d'avance ! Ces facultés dispensent un savoir qui franchit les bornes romaines et dépasse les doctrines des Anciens, l’eschollier se spécialise suivant son projet: géomètre, architecte, médecin, avocat,… mais d’abord il complètera sa déterminence (Les sept piliers ou ruisseaux de la Sagesse).

Un Johan Huizinga y forge des orateurs et des gens de lois. Ce Johan est Brugeois, il a préféré la considération d’une Ecole réputée !

A Paris tu croiseras des Goliards, de jeunes intellectuels qui contestent le système, des forts en gueule, carmina burana, des « joculators », des jongleurs de mots qui ne craignent ni Diable ni Maître et nous inventent l’avenir.

« Je veux mourir à la taverne, là où les vins sont proches des lèvres de celui qui agonise, les anges descendront en priant Dieu de pardonner à ce bon buveur ».

«  Tes yeux brillent comme les rayons solaires, comme l’éclat de l’éclair donne la lumière aux ténèbres. Mandaliet, Mandaliet, mon amour ne vient pas. Que Dieu veuille, que les dieux veuillent ce qui est dans mon esprit : que de sa virginité j’ouvre enfin les chaînes ».« Circa mea pectora », Cours d’Amours. Carmina Burana.

Et puis c’est à Paris encore, avant la Sorbonne, que le fameux Abélard proposa ses audacieuses théories, un clerc plus intéressant que sa pitoyable légende. Les lectures de ce professeur, licentia docendi, finirent par attiser le courroux de ses contemporains, Guillaume de Champeau et Bernard de Clairvaux. Le premier ne manifestait que jalousie, le second, un moine pourtant cultivé, n’a rien compris aux raisons d’Abélard, il n’a pas su ouvrir le dialogue. A sa manière, ton oncle Johann dispense un enseignement comparable à celui d’Abélard, la logique, d’abord celle du langage, les mots sont faits pour signifier mais ils ne se fondent que sur le réel, enfin celle des chercheurs et scientifiques qui doivent se libérer d’un mysticisme religieux, le progrès et la foi se réuniront si Dieu le veut. Abélard fut castré mais Rome ne désavoua jamais ce philosophe qu’on enterra dans son monastère.

Son père lui parla ensuite de Thomas d'Aquin, de Roger Bacon, le Docteur admirable.

- Si je m'intéresse à la Connaissance, je n’en contiens qu'un petit rien. Les us et coutumes muent pareilles à la fourrure des chiens. Autrefois mon papa gagnait notre bel argent négociant laines et draps, maintenant Zeebrugge est paralysé, Anvers devient le centre de l'Univers, nous ne pouvons rien changer à cette aventure mais au moins tu perçois ton fatum. Je ne me fais pas de souci, ta route sera plus cahoteuse que fut mon chemin mais tu trouveras les embranchements. Quatre ans chez ton oncle Johann à jouer l’arpette (« Arbeiter ») alors que tu ne discernes rien à l’arc-en-ciel, deux ans chez Maître Van Eyck croquant portraits et perspectives au charbon à te noircir l’empan des matines aux vêpres, là tu dévoiles d'occultes horizons.  Quelques-uns seulement ont ta chance, souviens-t'en les jours sombres! Et tu peux demeurer bon Chrétien en t’énervant  « contre » le Ciel, le papa-de-là-haut s’en accommode mieux que des faiblesses de nos pasteurs.

« L’ordre du clergé tombe dans le mépris du laïque, la fiancée du Seigneur devient vénale, de dame… dame publique… (Sponsa Christi fit mercalis, generosa generalis) ».

Crains Dieu sept fois plus que tu me crains et moque-toi de ce qu’en dit Epicure.

En rentrant, ils découvrirent le chantier éblouissant de Notre-Dame.

- Dommage que tu ne puisses pas apprécier les couleurs de la façade !

A midi deux commis, aussi sombres que leur maître, vinrent livrer la somme arrangée la veille place Mauber.

- Vous ne recomptez pas ?

Hugo sort sa miséricorde et la plante sur la table où est posée la bourse d’argent.

- C’est simple, mes amis, s’il devait manquer un écu je viendrais la nuit vous chanfreiner la gorge où que vous dormiez. Et s’il devait en faillir deux, je vous amputerais d’abord les burettes ! Faut-il recalculer, Mes Sieurs ?

Après une légère collation, qu’ils prirent rue de la Boucherie, repas suivi d'une partie de jos, les deux marchands se firent conduire aux Halles, à Goulardi, impasse située au revers de la paroisse Saint Eustache. Là derrière ils croisèrent de nombreux marchands aux étals fort achalandés. On y achetait surtout des tissus, des étoffes, des outils et de la céramique. Hugo fit la tournée s'adressant tranquillement à l'un puis à l'autre.

- J'ai un plein chargement de draperie de Lille, huit cents toises de qualité, lin de Bonne Flandre et laine d'Angleterre, une dizaine de tapisseries d'Arras, commande impayée d'un Seigneur d’Artois, une affaire à l'emportée ou au détail, point ne doute qu’à Paris vous trouviez nobliaux en hâte d’acquérir ces trésors à prix d’ami, maintenant que le roi est en ville l’Aristocratie se soucie d’épater la galerie !

Personne ne semblait intéressé.

- Tu vois Momoh, ils savent que je n'ai pas le droit de tenir boutique, alors chacun avance sa pièce, c'est le jeu. La Hanse monopolise le pavé, ce puissant syndicat (« des marchands de l'eau ») impose ses règles, malheur aux fraudeurs ! En même temps cette Ligue fait la police. Rien ne lui échappe! Et avec leurs péniches ces matelots jettent leur grappin sur ce qui navigue de Paris à Rouen et jusqu'en Bourgogne!

 

- Si tu ne casses pas tes prix, personne ne prendra ta camelote, ricana un grossiste.

- Paris n'est pas le bout du monde, tant pis pour vous ! Certes, vos comptoirs sont lourdement garnis mais le choix reste minable, moi je vous propose de la variété celle où tu doubles tes marges!

Ils revinrent trois jours de suite, parfois avec un échantillon qu’ils donnaient à circuler. Depuis l’évacuation forcée des Anglais, les Parisiens manquaient de luxueux textiles, ils s’étaient habitués aux riches basins, lainages, bougrans, cotonnades moirées et soieries. Le Brugeois le savait et patientait. Entre temps ils firent la tournée des herboristeries qui s'alignent en face de l'Hôpital des Quinze-Vingts. N'était-ce point là leur vrai métier ?

-    Momoh, inspire, ferme les yeux, mémorise et distingue, nous verrons si not'e Bon Dieu a compensé ton malheureux handicap !

Chlorophylles, anthocyanes, racines multiformes des rivages méditerranéens, alizarine, lycopènes,...

Ils achetaient de faibles contenances pour ne pas inquiéter de soupçonneux apothicaires et s'assurer ainsi le juste prix. L’apprenti commençait à s'y retrouver. La quiddité consistant à refuser des herbes moisies ou celles séchées hâtivement. Un ligotage trop serré suffisait à chancir le cœur d’une botte, une combinaison hétérogène dénaturait le moindre faisceau, une coupure grossière appauvrissait l’essence originale, une huile frelatée avec empressement s’enfiellerait au retour.

Leur longanime conducteur rangeait patiemment les colis et les fioles sous les sièges de sa carriole. Jour après jour ce brave homme s’initiait, l’air de rien, au singulier négoce de ses clients. Il leur suggérait ainsi des  adresses inconnues. En quelques instants une violente averse transforma la poussiéreuse chaussée du Petit Chastelet en un méchant bourbier, chacun s’enfonçait, bousculait son quidam pour ne pas tomber, les chevaux s’énervaient, la clientèle se réfugiait vers le haut du pavé, les commissions cachées sous son pourpoint. L’orage fit quand même du bien, les piétons respiraient sans plus embouteiller leurs naseaux. Et puis la tête trouvait sa paix, l’orage noyait une heure ou deux les soucis du commun mortel.    

En soirée, le ciel s’étant découvert, les visiteurs se risquèrent à la Foire de Saint-Antoine (actuelle Foire du Trône, fondée en 957). Une surprise pour ce néophyte qui s’émerveilla des cracheurs de feu, des montreurs d'ours, des dresseurs de singes, des avaleurs de sabres, et s’étourdit devant une danseuse gitane qui lui lançait, crut-il, d’affriolantes œillades tandis que ses musiciens  accéléraient la cadence.

- Patience petit, lança son père en le bourrant gentiment de l’épaule. Je te mènerai voir les petites «dames» de Paris mais d'abord faut qu'on achève la gravité de notre chagrin (travail). Pour l’instant « tenere gupilum auribus » telle est ma devise (retenir le renard par les oreilles), le péché peut attendre. Mais je comprends ta démangeaison et cette mignonne Egyptienne savait tournoyer, j’en ai frisé l’entêtement (vertige).

Le matin suivant, un marchand des halles se décida finalement et nos brugeois liquidèrent en un lot cette encombrante marchandise.

-    Moi la draperie, c'est pas mon métier, conclut Hugo, content de ne plus avoir cette épine dans l’orteil.

-    A bon vin point d’enseigne, si tu repasses une de ces quatre lunes, fais moi signe l’étranger.

-    Ab imo pectore, promis !

Voilà déjà une grosse semaine que père et fils déambulent dans Paris. Leurs flacons d’huiles rares et leurs ballots d'herbes s'accumulent maintenant dans la pièce de l'hôtellerie. Un chien s'y tient en permanence, heureusement plantes séchées et liquides visqueux n'excitent la convoitise d’aucuns voleurs. Qu'en feraient-ils ? Ce deuxième dimanche les Flamands allèrent à la messe en l’église Saint-Séverin, pédibus et traversant un Grand Pont engorgé par la populace qui se moque du repos qu’impose le clergé. Tandis qu'il rêvassait en observant du coté des femmes, le jeune croyant entendit le prêtre du haut de sa chaire qui semblait pointer son doigt sur lui seulement.

 "Elisez un lieu secret et solitaire, devant un bel autel ou une belle image, et illec prenez place et vous y arrêtez sans aller ça et là, ayez la tête droite, ayez aussi continuellement votre regard sur votre livre ou au visage de l'image, sans regarder homme ou femme, peinture ou autre chose, et sans papelardie ou fiction, ayez le coeur au ciel et adorez de tout votre coeur dans un sentiment de noble piété".

 

Le lendemain, après avoir rondement mené leurs ultimes achats, le mentor entraîna son protégé aux bains publics de la rue de la Sacalie.

- "Li baings chauds, bienvenue messires. Entrez. Vos bains vous attendent. Ils sont chauds-t-à-point, sans excès".

L’étonnement consterna l’adolescent. Jamais il n'aurait pu imaginer pareille liberté de moeurs. L'eau fumait dans de rondes cuves de bois. L'endroit, Hugo le savait, avait valable réputation, le patron, Guillaume Lorris, la garantit.

«  De graillons suspects ou de morpions agaçants

                     Nos eaux sont affranchies

                            J’en fais le sèrement

                                                                  Vous aurez en confiance le derme blanchi »

 

Le matin c'est la pratique des lève-tôt, celle des petites gens du popolo minuto et des boutiquiers, plus tard viennent les bourgeois et dans la journée c'est le tour des artisans. On peut choisir ses herbes parfumées, il en coûte quatre deniers de plus. Certains en profitent pour se faire raser, masser ou épiler. Lorris refuse l'entrée aux enticheuses mais il a son propre personnel. Ses servantes sont diligentes, ses valets serviables et des barbiers experts manipulent leur lancette sans peler la couenne de leur clientèle. Et comme tous ceux de France et de Navarre, les bains sont mixtes! Personne ne s'en offusque. Jeunes et vieux, gras et laids, on y décrasse son monde.

Les deux trempent dans la même bassine. Une grosse femme vient leur frotter le dos.

-    Le samedi, fils, c'est le jour des étudiants. Escholliers et jouvencelles dansent au son des tambourins. Chacun s'ébat en riant et chantant. Le patron laisse faire ne veillant qu'à sauver la morale ! Sous roche l’anguille frétille, sous mousse on se trousse. Ni vu ni connu. Pas tenu, pas cocu !

Ils se firent servir une collation qu’une donzelle posa sur une planche en travers de la cuve. Une large portion de fromage persillé accompagnée d'un pain de campagne, l’en-cas bien arrosé d’un cidre pétillant. Une servante s'en vint dorloter l’abondante tignasse du jeune homme qui en rougit de plaisir.

- Y’a pas de mal à se laisser faire. Nous reste du pain sur la planche, eh ! Eh ! Mange fiston ! Tu saisis ce que j’entends par « omission » ? Te voila bientôt aussi coupable que moi, avec tes regards obliques, n’est-ce pas délicieux ? Fils je ne t’enseigne pas le mal, je t’apprends le plaisir. Quand j’ai épousé ta mère, la brunette était pucelle ce qui gage son sérieux, on est d’accord, il m’a fallu dévergonder (vergogne) la damoiselle qui criait « maman » quand on la couche et qu’j’lui dégrafais son corsage, petit à petit la chatte a pris goût à ma trompette peu curieuse de savoir chez quelle Jeanne j’avais appris la musique. Plus chiant de débourrer une vierge qu’une jeune mule ! Momoh, samedi tu reviendras par toi seul. Nul péril en la demeure. Il est temps que tu débouches ta gourde, que ton verjus ne tourne pas au vinaigre, tu guigneras la pratique ça te fera la main et chauffera le gland ! L’onanisme n’est qu’un pis-aller. Y’a pas offense divine à galvauder une pelouse et à la défriser sous l’écume ! Un de mes amis lyonnais, marchand de son état mais poète à ses heures, a écrit:

Suyvre la sensualité

C'est toute bestiale vie;

Vivre en plus grand dignité

Par rayson d'avoir envie;

Concupiscence ennemye

Des vertus tout accomplir veult,

De toy l'âme a seignorie:

Résister contre elle peut.

(Complainte du marchand lyonnais  François Garin,

 adressée à son fils, 1460)

...il a composé ces lignes pour son fils, ce que je ne sais faire. Il le mettait en garde contre les dangers qui guettent les jeunes gens : « la danse, à laquelle plusieurs maulx se peuvent forger pour l'ardent désir de jeunesse; les joutes et autres sports violents, qu'il faut laisser aux nobles, professionnels de la guerre; l'amour-passion, qui peut entraîner la mort; la femme bavarde, qui trahit tous les secrets; la dérision et la diffamation, qui se retournent contre leur auteur ». Ici tu trouveras francs et joyeux complices qui te montreront comment trouver plaisir en esquivant un fatal amour. Le conseil est à prendre ou à laisser, fiston, le mieux pour un niaiseux qui ne connaît que la pratique du poignet, le mieux c’est de t’essorer le bourdon avant d'entreprendre une renommée qui sait jouer du pipeau. Ainsi tu profiteras sans empressement ni nervosité de l’inédite entreprise. 

Le père avait achevé son discours. Il ramena la conversation sur un sujet plus sérieux.

- Momoh, nous avons une mission à accomplir. Je ne t'en ai jamais parlé auparavant car c'est un secret. Chaque fois que je viens à Paris j'essaie de rencontrer le cadet van Eyck. Je le fais à la demande de Jan et Marguerite.

- Jan et Marguerite ont un frère ?

- Lambert s'est enfui de Maastricht il y a longtemps, presque quinze ans. Un talent précoce, le gaillard aurait pu devenir un guildien réputé. Mais voilà sa santé est fragile, je veux dire que c'est un artiste qui voit le monde avec un œil vierge, dans sa tête le sang bouillonne. Il n’est pas construit d’une ordinaire façon. Cet homme perçoit des choses qui nous échappent, hélas il ne peut créer que dans la douleur et la passion, rares ceux qui aujourd’hui pourraient juger ses œuvres. D’ailleurs personne ne lui commande rien. Il crève misère. Jan s’inquiète et tente de le soutenir financièrement. Lambert reste un garçon fier qu’on ne peut aisément aider et comprendre. Certains prétendent que sa raison s’est défaite. Je ne le crois pas. Tu vois Momoh, on en revient à ce mystère, la souffrance engendre-t-elle le génie ? Fallait-il que notre Jésus soit humilié et torturé pour que s’accomplisse la parole divine. Fils, je ne sais pas !  Sauf que là, Epicure s'est planté.

C’est ainsi qu’ils se rendirent le jour suivant dans l’un des quartiers primitifs de Lutèce, pas loin de Saint-Ouen. Le garçon fut surpris lorsque la voiture se gara devant une modeste église parfaitement associée à son voisinage. Le porche franchi ils s’orientèrent vers la sacristie qui obstruait le bras gauche du transept. De là un passage rejoignait la cure de cette discrète et somnolente paroisse. Une sœur laie fit patienter les intrus dans une chambrette qui sentait le pain rassis. Un long moment s’écoula avant qu’une nonne apparaisse. Cette régulière n’avait rien d’une moniale sinon l’habit. Une face aimable et sans age sur six pieds d’abondantes chairs. La religieuse manifesta une joie spontanée et sincère en reconnaissant Hugo Van den Boogart.

- Maître Hugo !

- Chère Abbesse Saint Victor, voilà mon héritier, c’est une première pour ce garçon, n’est-il pas temps qu’il découvre la Grand’Ville ?

- Et ses rues à sens interdit, insinua la pieuse et géante femme ! Que Saint Anselme et mon Saint Victor te bénissent mon enfant. Tu pécheras, féal de ton genre, ne serait-ce qu’en suivant bêtement ton père, mais ne traite jamais ces femmes en cheptel méprisable, elles t’ouvriront leur ventre mais ne te vendront pas leur âme. On doit les aimer.   

Momoh rougit imaginant que l’abbesse ait pu les deviner prenant leur bain la veille, rue de la Sacalie.

-    Nous vous avons apporté des étoffes lilloises, du lin de sérieuse qualité. Et puis je vous prie de recevoir cette grêle poche, des écus pour vos compassions.

C’était une cérémonie traditionnelle, manière convenable de ne pas aborder trop tôt le sujet de la visite. La chapelaine eut un geste de gratitude suivi d’un bref soupir puis elle se lança:

-    Oui, Lambert, notre pauvre Lambert. Il a passé  l’hiver à l’infirmerie, toujours ses poumons,  l’absinthe n’arrange rien. Il a disparu brusquement en février. Craignait-il notre carême ?

-    Son frère me charge de vous remettre cinquante livres. Savez-vous où nous pourrions le trouver ?

-    Lambert n’a plus de domicile fixe. Il a vécu  parfois chez une fille, rue Saint-Blaise ou Impasse Galandre. Que vous raconter de plus ? Lors de son dernier séjour il nous a peint un chemin de croix, l’avez-vous aperçu en entrant ? Non ! Venez !

Elle les ramena vers le cœur de l’église.

-    Nous avons hésité, notre aumônier m’a convaincue du réalisme de cette audacieuse composition. Vous savez, il a réalisé l’ensemble en deux mois, deux tableaux par semaine ! Les fidèles n’en finissent pas de tourner le long des bas-côtés. Depuis l’installation de cette « passion » le rosaire fait son comble. Ad majorem Dei gloriam.

-    Amen. 

Ils firent eux aussi le tour de l’édifice remontant les allées latérales. Les quatorze « bois » représentent le désespoir de Jésus à l’agonie. Hugo eut le sentiment que Lambert se figurait lui-même à travers le Sacrifié. Plus étonnant, les saints et les apôtres lui apparurent singulièrement proches. Il reconnut les acteurs d’un drame fort ancien, à l’exception de Ponce Pilate qui, lui, semblait immature et vide de consistance.

-    Etrange, n’est-ce pas, les personnages sont d’une provocante sobriété mais chaque visage exprime une insondable douleur.

-    Il a travaillé ici, dans votre couvent ?

-    Non, nous lui avions installé un modeste atelier dans la cave de l’hospice Sainte-Geneviève. Le prieur lui a déniché des peintures, des bois, des pinceaux. Lambert est un artiste, un génie qui a perdu sa voie, il aurait pu devenir aussi célèbre que son frère. Si vous aviez vu avec quelle spontanéité il peignait ses planches ! Percevait-il une urgence ? Spiritus ubi vult spirat (l’esprit souffle où il veut).

-    Jan et sa sœur Marguerite seront ébahis (bâiller) mais heureux lorsqu’au retour nous leur conterons cette Passion du Christ.

-    Deo Gratias.

-    Amen.

Le carrioleur les attendait en face de la chapelle, insultant un charbonnier qui livrait des briquettes.

-    Ah ! Mes clients, tu vois imbécile, je dégage ton passage, pas besoin d’en faire une purée de pois chiches ! Nicodème, trou du cul, gourdiflot.

-    Enculé de Berrichon.

-    Niguedouille, ganachon…

-    Bon, b’en ça va l’ami, il a saisi l’injure, allez, tu nous emmènes rue Saint Blaise.

-    Non mais, faut pas croire, ces Savoyards débarquent à Paris et se croient permis de chanter pouille, gnasse, t’es aussi noir dedans qu’dehors ! On y va mes Bourgeois, on se meut… Saint-Blaise ? Bougre, chez les lutainpèmes, les reinettes de la galipette ?

-    Pas authentiquement, non, je cherche un vieil ami, la bonne sœur nous a soufflé qu’il pourrait s’être réfugié dans une de ces Abbayes-des-s’offrent-a-tous.

-    Yahoo ! Yahoo ! Fulgurant, remue-toi l’croupion, allez, j’vous emmène droit à l’Auberge du Pince-cul, la ministre en charge connoyt ses cagnasses, c’est elle qui leur purge l’entrecuisse lors d’embarras. Yahoo ! Mon gros.

-    Pas b’soin de lui arracher le cul à ton bourrin, j’aime pas qu’on frappe les bêtes. Cette carne désossée c’est ton gagne-pain, tartignole.

L’adolescent avait suivi l’échange sans comprendre plus de sept mots mais il saisit la nature de l’argument et le creux du fond de la démarche paternelle. Hugo sourit et lui donna en chemin une leçon de vocabulaire argotique.

-    Ca ne te sert à rien mais la canaille apprécie qu’on lui tienne la tête, le respect d’ces gens vaut bien celui des Seigneurs de la Haute.

-    Où va-t-on ?

-    Au bordeau, à l’hôtel borgne, au grand numéro, à la lanterne rouge,…

-    Et si l’endroit est dangereux ?

-    J’ai quasi plus un rond sur moi, que des picaillons de misère dans ma bourse, de la grenaille trop lourde, et un écu de bon or coincé au cul de ma chausse. Rassure-toi, c’est ce rustre écraseur de piétaille qui nous protège, je ne lui concède qu’une avance jusqu’ici, son denier intégral c’est nous ramener sains et saufs rue de Rennes.

-    Pourquoi personne n’évoque jamais Lambert à l’atelier de Maître van Eyck ? Et tu as vu sur ces tableaux dans l’église, j’y ai reconnu des gensses d’chez nous,…   

-    Ouaie, moi aussi j’les ai identifiés, sauf un. Sache que Lambert a trucidé un aristocrate, autrefois, personne n’a jamais su le pourquoi, ni même quelle était sa relation avec la victime. J’t’l’ai dit, le génie peut rendre fou. 

Il fallut deux bonnes heures (au cadran solaire de la Maison aux Piliers) pour traverser la ville et la Seine, tant les Parisiens se bousculaient au Grand Pont. La galopade les conduisit du coté de Ponthieu où ils n’arrivèrent qu’en fin d’après-midi sans avoir eu le temps d’avaler ni le moindre morceau de pain, ni un verre d’eau. Qu’importe, Momoh savourait cette excitante et insolite épopée, confiant en son timonier.

-    Tiens, Momoh, regarde, voila un atelier de tapisserie fort renommé, faut qu’on y repasse un de ces quatre matins, là, Momoh, cette magnifique sculpture, là, là, Momoh, Momoh,…

Le père aurait voulu tout apprendre à son héritier, il oubliait que de multiples expéditions lui avaient été nécessaires pour découvrir l’« Univers ».

- Triste d’admirer le Beau en solitaire, songea-t-il en plongeant dans un court silence. Je le vois naître, mon Momoh du Beffroi, mon Momoh van Brugge!

La pluie avait cessé.

 

L’auberge du Pince-cul leur apparut noire d’un monde peu reluisant. Ça puait le graillon. La clientèle brinde-zingue se frottait tantôt avec courtoisie tantôt prise d’un brusque besoin de retoucher le portrait voisin jugé soudainement déplaisant. Un faux Leude défiait au bras d’honneur un  Gastald (Lombard) en perdition. Planté au milieu de la salle, le tenancier gardait son calme, bastonnant à l’occasion un mauvais perdant ou éjectant un ivrogne avant qu’il ne dégorge ses bières sur l’épaule d’un quidam.

-    Nos Gentils Aubains (étrangers) voudraient-ils bouchtifailler ou se rafraîchir le gosier ? Si ch’est pour la bectanche je vous parasite dans un coin plus tranquille.

-    Va pour l’équanime dépendance, j’aime m’entendre causer, p’is d’la graine et d’la pinte, gargotier, prim’abord un pichet de cidre de derrière tes fagots et en suivant tu nous sers une double portion de ce que tu as de meilleur ou de moins pire à ingérer.

-    Pieds de cochon dans leur jus, museau en gelée, brouet houssie, voilà le menu à prendre ou à déguerpir, O Pèlerins allochthones, cha vous va-t-il ?

-    Roule cuistancier ! Ah ! Fais servir pareille collation à notre carrioleur, le mâtin qui piaffe sur ton pavé, si toutefois le coquin n’s’est pas sauvé chez une gigolette s’en faire moirer le pilon !

Hugo tentait d’étouffer son accent flamand et de jacter l’argot des bas-fonds.  Les personnes instruites savent faire la différence entre une Bourgogne suzeraine et ses fieffés impuissants. Mais ne valait-il pas rester prudent et éviter l’amalgame qui fâche ? Anglais et Bourguignons n’avaient pas laissé un immaculé souvenir. Aussi s’efforçait-il de parler à son fils le plus fouillé des jargons. Momoh progressait en cet usage ne sachant plus si ce mot-ci ou celui-là appartenait aux Allemands, aux Flamands, aux Italiens, aux sujets d’oïl ou aux bigorneurs parisiens. Sa grammaire restait primitive, par contre sa prononciation paraissait excellente, comparable à celle d’un chenapan des faubourgs.

Les deux hommes mangèrent et burent à satiété. Leur chauffeur avait subtilement informé le tenancier de l’obscur objet de leur visite.

-    Bon ch’est pas le congrès qui vous mène au quartier, che « Lambert », quelle noise tu lui cherches, gros tas, si ch’est des heurs faudra d’abord me régler chon ardoise, putain de merde, chet engourdi d’crachoteur n’a jamais un quibus vaillant dans cha poche.

-    Combien !

-    Quatre-vingt sous ou quatre louis.

-    Et avec notre croustance ?

-    Quatre-vingt quinze au total, bons comptes…

-    Bons chamis, tope la, maître aubergiste. Momoh, tiens la grenaille et paie-le !           

Momoh ouvrit la bourse et compta lentement. Il allait à coup sur en manquer.

-    D’où qui sort ton petit-chalé, l’aurait-on extrait des entrailles maternelles aux forcheps avant de lui luchtrer sa tignache au vermillon?

Le marchand ignora la méchante question, occupé qu’il était sur sa chausse à déloger sa pièce d’or.

-    Bon alors, j’te dis carré tranché : le frère du Lambert c’est mon poteau, il bataille en Italie pour chais pas qui, alors j’l’ai promis qu’en passant par Lutèce j’prendrais des nouvelles de son cadet. P’is j’ai par ailleurs une poignée de florins à lui remettre si des fois on l’croise. Bon pour ta pomme de tavernier, hein ?

L’aubergiste fit semblant d’hésiter pour se donner plus importance.

-    Va-t-en à l’Escargot-qui-bave, le bourdeau, chix logis plus bas, tu demandes Manouche-qui-pue, rapport aux fragranches qui se dégagent d’ches terres humides, mais pour le chuche-gouttes ou le taste-couille c’est une championne, bon, elle, elle chaura…

-    Allez, tu nous renvoies une tournée et on met le cap sur ton essoreuse de harengs.

-    Ch’est pour moi, Marion, un large pichet de pomme-qui-pique pour mes aminches…

-    Chanté, conservation, et à dans quinche jours ! Conclut Momoh qui se prenait au jeu.

Ils firent à pieds le reste du chemin. Leur carrioleur les suivit au petit trot. Le canasson avait lui aussi reçu son picotin. Le pavé devenait glissant. Une bruine mouillait la chaussée.

-    Bizarre, c’est pourtant la bonne saison commenta Hugo.

-    C’est pareil depuis dix jours, à croire que le Bon Dieu désapprouve le retour du Roi. On a beau dire mais rien ne va plus depuis le retrait des Anglais. Tenez, le voilà votre bordel, moi je me tiens à carreau en face. A vos risques et périls, à cette heure-ci faite, pas bon d’traîner dans le coin.

-    Tu nous attends ? Pas d’entourloupe !

-    Pas de souci mon prince, je ne te lâcherai pas avant de locher mon du.   

Une maquerelle dégoulinante de graisse leur ouvrit, elle fit entrer les visiteurs dans une pièce sordide au plafond étrangement bas. D’évidence la clientèle de l’Escargot-qui-bave ne vivait pas dans la dentelle amidonnée. Manouche-qui-pue se fit quand même attendre. L’hétaïre de quat’sous apparut au sommet de l’escalier. Elle mesurait six pieds de haut comme l’abbesse Saint-Victor, mais pas un pouce de lard sur les hanches et des tétasses aussi sèches que le gosier d’un ramoneur savoyard. Un godelureau accompagnait cette filiforme créature.

-    C’est bien Matti.

Le garde du corps fit demi tour et disparut.

- Alors ?

Van den Boogart expliqua l’extravagant motif de leur incartade.

-    Bourgeois, ici ce n'est pas les bonnes oeuvres.

-    On te payera plein tarif mais ce qu’on veut c’est trouver un accoutumé que tu fréquentes à l’occasion…

La croqueuse de biroutes l’écouta un bon moment. Puis soudain cette femme fut prise d’une rage hystérique, vagissant à en faire trembler sa cage thoracique tandis qu’elle lançait ses griffes sur son locuteur.

-    Des salopards de Bourguignons me tannent la peau, vacarmes, au secours !

Matti, suivi d’un puissant gaillard, dégringola de l’étage et, sans rien demander, les deux cerbères cognèrent à tue-tête marchand et fils. Ils se servaient de bâtons couverts en leur sommet de vilains clous d’au moins un pouce d’long.

Hugo bouscula son petit sous la table et fit face, hardiment, il se saisit de la chaise sur laquelle il s’était assis et assomma le furieux Matti. Le siège se brisa. Le deuxième agresseur allait écorcher un peu plus son cuir chevelu lorsqu’un malingre survint opportunément et franchit le  pas de porte.

-    Arrêtez, arrêtez, c’est pas un odieux Burgonde c’t’homme-là, il vient droit de Bruges, d’chez moi.

Il était temps ! Momoh sortit de sa pauvre cachette et aida son père à sécher le sang qui coulait sur son visage.

-    C’est rien, fiston, moi j’pisse vite gros boudin, mais ces empoignades ne sont plus de mon age ! Pardi, ardents commensaux, faisons paix honorable et si moyen est de se faire servir, je vous offre la pinte. Morbleu, Lambert, tu t’es pointé in extremis.

Hugo n’était pas un homme au courage sans pareil, ni un mordant, ni un chicaneur, plus futé que bagarreur. Simplement il y avait en lui une mécanique articulant l’instinct de survie et l’expérience du routard.

-    Argumentum baculinum (l’argument du bâton).

-    Errare humanum est.

-    Nunc est bibendum (c’est maintenant qu’il faut boire).

Les compères relevèrent les chaises, ou ce qu’il en restait, et chacun vida allègrement une profonde pinte de  cervoise brassée à l’anglaise.

-    Renvoie nous la dose, cantinière !

Les Huns prirent le temps de se remettre de leurs émotions. Les ostrogots regagnèrent leur vigie.

-    Fais voir le bout de ton groin, Manouche-qui-pue, tes méchants Bourguignons ne sont que des amis.

-    Méfiance vaut mieux que condoléances. Lui, là il m’a parlé d’un frère soldat, t’as pas de frangin piéton, non ?

-    Ni arquebusier, la belle. Méfiance vaut mieux que condoléances, dis tu, b’en lui aussi c’t’un prudent. Hein, et si un marchand de lacets me cherchait disceptation pour une facture oubliée, qui finirait au plessis ? Hein, pas con l’Hugo.

Lambert-le-toussoteux roula un gluant patin à sa Dulcinée et la renvoya au turbin, une claque sur son tagada. La goton haussa les épaules et quitta la « salle d’attente ».

-    Viens dormir à notre hôtellerie, Lambert, nous n’aurons pas trop de la nuit pour raconter le pays, tu sais, ton affaire est enterrée, tu pourrais rentrer chez nous.

Conduits à leur hôtel de la rue de Rennes par les soins d’un carrioleur joliment embrumé, les Brugeois retrouvèrent avec soulagement leur chambre et leurs chiens. Malgré l’heure tardive et une bruine tenace, le logeur consentit à ce qu’ils prennent un bain dans la bassine installée en pleine arrière-cour. En temps normal l’imposante baignoire servait d’abreuvoir aux montures de passage. Les trois hommes se mirent à l’aise dans une eau pourtant glaciale.

-    Punaise, des lurettes que je ne me suis pas astiqué la myrtille dans un liquide si propre !

-    Tu ne vas pas aux bains publics ?

-    En aurais-je les moyens ? Dis, les gamins plongent toujours l’hiver dans le Peerden ?

-    Non, c’est trop pollué maintenant.

Lambert raconta sa maladie.

 

Lavé, séché et réchauffé Momoh s’endormit sur son lit. Hugo et van Eyck avaient à parler. Ils le firent joyeusement en sifflant une piquette. Au matin, frais et dispos, les trois Flamands s’offrirent une copieuse omelette forestière à la première bouche du coin.

- Alors Momoh, le métier rentre ?

- Maître Lambert…

- Allons l’ami, je ne suis pas Guildien, appelle moi Lambert !

- C’est vrai que vous avez tué un homme ?

- Momoh, gronda le père.

- Non, non, laisse. Oui Momoh et de son plein gré. Ce blesse de la Haute avait une dette envers les van Eyck et pas très envie de la payer. On s’est retrouvé matines fumantes près d’une écluse abandonnée. Il faisait un froid de canard pour y croiser le fer, les canaux frisquaient de partout. Salut, mise en garde, allonge, mouche, riposte, dégagement, revers, moulinet, seconde, le laid me déchire une oreille, je ne suis pas friand du jeu de lames mais d’une pointe je lui pique ses nobles parties, là où je ne pensais qu’à mirer.

Pas de chance, ma pointe a infecté les œufs du coucou. D’abord soigné par un carabin fort maladroit, le gentillâtre a du bientôt se faire sabrer les burettes,  un chirurgien de sa garnison s’est chargé de l’amputation. Pas de peau, le junker a finalement rendu son âme au diable. Juste fait !

- Sauf, coupa Hugo, sauf que son paternel s’est montré rancunier. L’affaire est revenue aux oreilles du Grand Duc !

- Ainsi j’ai tué un homme, il le voulait bien. Par contre l’affaire de la dette, tu n’en sauras rien.

Lambert remercia Hugo. Il écrivit un mot à l’attention de Jan et de sa sœur. L’émotion fut grande au moment de la séparation.

- Je vais descendre vers le Sud, le climat me conviendra mieux, Paris j’en ai fait le tour. Momoh, je suis heureux de savoir que tu aies pu ranimer notre Marguerite. Merci !

-    Et comment pourrons-nous te retrouver ?

-    Ma lamentable épopée arrive à son terme, je crache trop de sang et personne n’y peut plus rien. Mais c’est surtout dans ma tête que ça ne va plus. Gamin, rien ne m’a fait plus plaisir que de te rencontrer.   

 

"Autre N'aurai"

 

Mai 1446, Noces. Momoh, fils de bourgeois, épouse Anne de Thuin, fille d’un nobliau désargenté.

 

Philippe le Bon prend possession de Trêves et Cologne. Louis le Prudent (il a alors 23 ans), futur Onzième et Universelle Aragne, se réfugie à Dijon fuyant le courroux de son père Charles VII (contre lequel il complote). Charles, comte de Charolais et fils de Philippe le Bon, n’a lui que 13 ans et tout juste veuf de Catherine de France, sœur du Prudent, fille du roi de France. Catherine n’avait que de 18 ans.

 

Deux terribles découvertes en si peu de temps ! Fallait-il disparaître comme Lambert autrefois ? On en parlerait longtemps à la veillée, même au plus profond des sombres ruelles de l’Oud Brugge ! Pourtant il ne se révoltait pas. Aurait-il hérité la bonhomie de son père ? Hérité? Que pourrais-je bien collectionner de ce faux père ?

- Tu reprendras l'affaire et ça n'est pas rien !

Sa soeur Claire le secoue, elle la cadette des filles et la dernière en manque d’accordailles.

- God ! Et pourquoi ne t'épouserais-je pas toi, ne suis-je pas qu'un enfant trouvé, ma promise est une salope de dégrafée, une goton qui cherche l’daron de la farce pour nicher son mouflet en genèse ?

- Tu te montres bien injuste ! Ecoutez-le ce fiérot ! Il y a peu tu bavais des rondelles quand elle soulevait un brin son jupon !

Allons, cogite mon cadet ! C'est vrai, son père est de la Haute, il porte jarretelle au mollet et Toison à son cou mais sa famille n'a plus maille à partir. Toi, tu es pareil à notre papa, l'argent, l’honneur ne t'intéressent pas, ce n'est pas là chausse qui te blesse. Tiens ce petit qu'elle grossit, d'une certaine façon, c'est un peu ton "frère", ne partagez-vous pas comparable abandon?

Choisis ton avenir, tu es un male, tu as cette chance ! Mais réfléchis vite, mon gentil frère. Si tu t'enfuis, que deviendras-tu ? Tu n’as pas le talent d’un Lambert.

-    Tu connais Lambert ?

-    Engourdis qu’vous êtes, vous prétentieux masculins de tous âges, vous prenez vos femmes pour des bêtasses ? Qui ne connaît pas l’histoire de « la couille percée » ?

Tandis qu'elle prenait l’avantage, Claire ajusta le garde-corps de son cadet. Le visage du jeune homme paraissait transparent. Sur ses longs cheveux frisés et flamboyants il porte un cale-bonnet brodé d'or. Finalement elle lui récite, de mémoire, ces vers tirés du Livre des Trois Vertus (de Nicole Oresme et Jean Gerson, 1405) :

« Si fu comme fils nommé

Et bien nourri et bien aimé

De ma mère, à joyeuse chiere,

Qui m'ama tant et si chiere

Que elle meismes me alaicta...

     Et doucement en mon enfance me tint »

 

-    Notre maman Berthe a partagé son lait, tu as sucé semblables tétines que nous tes sœurs ! Et dis donc toi, beau rouquin, quand tu voyages avec notre papa Hugo, ne cours-tu pas un brin la prétentaine ? Combien de marmousets n’as-tu pas oubliés, par omission ou sans le savoir, misérable frelon ?

-    Et vous, mes quatre sœurs, vous saviez que je n’étais qu’un bâtard ?

-    Si nous savions ? Depuis cinq jours, Maman pleurait son bébé mort-né, la folie guettait, le troisième faon qu’elle perdait ! Les servantes nous racontaient des histoires de limbes où flottaient ces malheureux qu’on n’avait pas eu le temps de laver du péché.

-    Mais Claire, tu n’avais que quatre ans ?

-    Et alors ? Tu vois ta mère six mois avec sa grosse bedaine, la maisonnée s’impatiente et puis… pouf, ça chiale de partout. De nourrin, nenni, que des larmes et des cris. Le père qui titube de chagrin, bourré de bière.

-    Pas l’une n’a trahi le secret !

-    Après, papa est rentré avec un bouchon de linge qui piaillait, le vader nous a réunies, l’une suivant l’autre a juré sur Sainte Ursule, il a même demandé la permission à l’abbesse qu’on vienne poser, chacune à notre tour, la main sur la Noble Chasse de la Martyrisée… et il y a eu ensuite ta purification initiale et une fête majestueuse ici même. De sacrées bacchanales ! Tout juste vingt ans. Tu as reçu le meilleur, rien n’était jamais assez magnifique pour notre Momoh ! Et si l’une avait trahi le sèrement, maman Berthe lui aurait fendu le crâne et jeté son corps aux écrevisses de la Zwin.  

  

C'était la première fois depuis son baptême que des tâcherons installaient une tente dans le vaste jardin des Boogart. Son père l'avait pareillement louée au nouvel officier de la garnison, un certain Jean, troisième fils du dijonnais Pierre Waquelin, échevin au palais ducal. Un peu à l'écart et sous un soleil d’enfer, une dizaine de cuisiniers, maîtres queux et maîtres coqs, s'affairaient, engueulant, brutalisant marmitons et apprentis gâte-sauce dans un vacarme épouvantable de chaudrons, casseroles ou jambonnières qu'on bousculait d'énervement. La famille de la promise logeait chez le Sénéchal Bouts, heureux propriétaire d'une des plus admirables demeures de la cité, la Gruuthuuse, large bâtisse sise en face de l'icelle de l'encore plus riche bourgeois de Bruges, Sieur van den Beurze, l'homme qui avait eu l'idée géniale de convertir  des moulins en fractions négociables. Le Sénéchal Bouts convoitait une Toison d’Or, normal qu’il héberge et chaperonne un parrain d’honneur et sa chiasserie d’engeance. Par convenance, la fiancée, suivie d’une de ses sœurs, s’installa chez l’oncle Johann qui fut propulsé en ses combles où il disparut furieux qu’on ose violer sa sphère intime. Banni de son terrier, il se vengea en imaginant ces deux vierges endormies nues sur sa couche. Les kinderen furent conséquemment chassés au fond de la grange aux mules, voisine de l’atelier. La couturière aurait ainsi sa matinée pour déguiser la promise, en traditionnel secret. 

Les pompes nuptiales traverseraient la Grand'Place. L'évêque, ou un de ses premiers goupillons, bénirait le couple en l'église de Notre-Dame. Les mariés feraient une brève apparition à la baie géminée du beffroi, encadrés de Paulus Ruysbroeck, le bourgmestre et compère du jeune époux. Les convives se retrouveraient ensuite rue Groenerei. Là on abandonnera les chevaux et les équipages aux laquais en faction pour traverser à pieds le Peerdenbrug et rejoindre la rive du canal où l’on a monté prestement mais solidement ce chapiteau de campagne. Car il vente, un courant d’air marin fait claquer les bannières.  Hugo avait d’abord imaginé un cortège à la vénitienne qui emprunterait les canaux de la ville mais, la saison reste frisquette, il craint qu'au retour un maladroit tombe à l'eau, si ce n’est à l'aller.

A cette noce il y a du beau monde, trié sur le volet ! L’incontournable Paulus Ruysbroeck, l’in articulo mortis  bourgmestre en fin de mandat, Tomaso Portinari, digne représentant des Medici à Bruges, Hugo van der Goes, Doyen de la Guilde des Peintres de Saint Sébastien, Lucas Kranach de la Guilde Saint André tout juste arrivé d'Anvers, van Mussenbroeck de la Guilde de Saint Luc de Gand, Matthias Grünewald, ambassadeur de l'Union hanséatique, Lorenzo Ghilberti et Giorgione Castelfranco, commerçants vénitiens tenant comptoir en Flandre et le collège des Corporations et Confréries de la cité. Jan Van Eyck bien sûr.

Les susdits escortant leur légitime moitié et poursuivis par leurs intenables lardons. Les aînés chaperonnant un pot-pourri de jeunes filles en fleurs.

Et une poignée d’originaux qui débitent des théories sur la marche des étoiles ou inventent des machines dont personne ne sait à quoi elles peuvent servir si jamais achevées. Hippodamos de Milet exilé de Petite Egypte (Grèce) en compagnie d’Halicarnasse. Hugo les aimait bien parce qu’ils n’ont qu’une délirante passion : la curiosité. Hippodamos de Milet s’intéressait à l’astronomie de position et à la précession des équinoxes se basant sur les travaux en trigonométrie de son ancêtre Hipparque. Il lui arrivait de s’installer, par extraordinaire faveur, dans la cellule de l’oncle Johann pour y étudier des livres savants. Il y avait une fois dessiné et construit un sextant armé de bois ce qui horrifia le peintre, l’hébergeur craignait que le scientifique empoussière ses incunables. Les commis et apprentis déménagèrent l’encombrant objet aux sommet de la bâtisse l’équilibrant sur un périlleux échafaudage, on écorcha la bâtière (toit à deux pentes) pour mieux percevoir les étoiles et (tenter de) définir les longitudes terrestres. Halicarnasse orientait ses travaux sur des machines agricoles devant, selon lui, permettre de simplifier la récolte du blé. Pratique, ce chercheur adorait saisir la terre de ses mains, se salir l’enjouait et cet ingénieur bucolique ne manquait jamais d’améliorer la charrette de son ami Hugo, particulièrement les semelles des roues, éléments si faibles de l’hippomobile. Hélas ses prototypes de freins conduisirent l’inventeur à de douloureux échecs. Ou encore ce Baron La Popelinière qui écrivait depuis vingt ans un Traité sur le brassage de la cervoise, son inquisition le forçait à visiter la complétude des cuves flamandes, le pinailleur refusait de conclure son ouvrage de peur de manquer une inédite recette. Le défi consistant à deviner ce que les moines lui cachaient. Ale, porter, stout, faro, houblon, malte, levure, drèche, moult bonnes raisons de s’incruster ou de traverser la Manche, de filer jusqu’en Bohême le temps d’un été, de faire un crochet par la Forêt Noire ou, mieux, de s’imposer une studieuse retraite dans un monastère forcément équipé d’une pompe à bière. De quoi vivait-il ? Mystère. La lavandière qui sait des secrets prétendait que sa famille champenoise lui envoyait régulièrement d’estimables subsides à l’impérative condition de ne jamais remettre les pieds sur le domaine ancestral. Cet expert en gueuzes accompagnait parfois Hugo lors de ses missions commerciales. L’accort Boogart l’écoutait avec une amicale et patiente tendresse. Souvent solitaire, l’enthousiaste baron ne se plaignait jamais de rien.

 

Par politesse et diplomatie, il fut aussi convenu d’inviter trois Dijonais de passage à Bruges. Georges Chastellain occupait un poste jalousé à la Cour de Bourgogne. Le dignitaire fonctionnait en qualité de conseiller politique. Son Maître Philippe le Bon l’envoyait sillonner son duché pour y palper la fidélité de ses sujets et y soupçonner de dissidentes ébullitions. Jean Molinet avait une tâche différente, plus délicate, celle d’évaluer les potentielles richesses de certaines vassalités, une manière de s’assurer que la Cour des Comptes flamande ne sous-estimait pas ses déclarations fiscales. Olivier de la Marche suivait ses deux amis. Né d’une des plus nobles familles bourguignonnes, cousin du Valois, Olivier représentait l’excellence d’un esprit chevaleresque. Soldat exercé au combat, parlant le grec et le latin, cet homme vaillant et fidèle souhaitait écrire un jour l’histoire du Grand Duché d’Occident. Une histoire sans complaisance, le contraire de ce que prétendait l’obséquieux Commynes, vil et toujours soucieux de plaire ou de flatter son orgueilleux employeur. 

Et puis il y avait encore un personnage aux allures fantasques dont on préférait taire le tumultueux passé, Auguste Trichet, prêtre défroqué, autrefois professeur à Louvain. Les femmes avaient ruiné sa carrière. Il profitait de l’hospitalité de Petrus Christus son beau-frère et de la tolérance brugeoise, tolérance motivée par une jalousie têtue, Bruges n’ayant pas encore son Université. Averti de la présence de Trichet, l’évêque Flessingue fit sa poire et refusa diplomatiquement l’invitation des Boogart ne délégant qu’un aumônier en remplacement. Ce procureur en fut ravi.

                Ces dernières années, son temps, Momoh le partageait entre les voyages à l'étranger, où il accompagnait son vader, ses visites matinales chez les van Eyck et celles à l'atelier de l'Oncle Johann. Celui-ci avait pourvu, espéré que son neveu puisse reprendre sa manufacture mais, déception pansée, il découvrait d'appréciables qualités à ce docile rouquin. En particulier un sens synthétique du croquis. En moins d'une chandelle à deux sous il traçait le contour d’un entier panneau, respectant parfaitement les perspectives et les profondeurs de champ. L’adolescent se servait d'un charbon finement taillé, dessinait les personnages ignorant le détail. L'essentiel apparaissait en justes proportions. Commis et apprentis se mettaient à l'œuvre, copiaient ses ébauches et travaillaient les arrière-plans et les costumes en attendant que Johann se penche sur le visage des saints et des figurants laïques. Momoh suivait son oncle lorsqu'il fallait esquisser un projet. Le matériel qu'il ramenait était précieux. Il se garait derrière son parent, tenant son cartable d'une main et de l’autre caricaturait vivement la personne qu'on devait présenter sur la scène. Pour imager les saints et les mystiques, Momoh se rendait dans les églises et les couvents de la région. D’obligés abbés et abbesses lui ouvraient parfois de secrètes chapelles aux trésors oubliés. Il découvrit ainsi Sainte-Geneviève, voisine du Béguinage Princier de la Vigne, béguinage tenu par des bénédictines à la Règle moderne et libérale. La Dignitaire lui permit, à une heure déserte, la visite du réfectoire communautaire. Trente ans auparavant cette salle à manger avait été magnifiquement décorée par le peintre van Ruysdael notoirement connu pour son retable du Saint Sang. Certaines familles de noble souche ou de riche bourgeoisie plaçaient temporairement leurs filles en ce couvent, pour de pieuses retraites. En fait on espérait, le plus souvent, éloigner une amoureuse en chaleur d'un mauvais prétendant.

Les jouvencelles ne porteraient jamais le voile, l'ordre exigeait qu’elles se vêtent à l'ancienne, jupe longue de tiretaine, un voile dissimulant le cou et la gorge, bonnet de toile et mentonnière bien serrée.

Anne fut la première à l'apercevoir. Le dessinateur travaillait à la chapelle. La malicieuse envahit doucement ses perspectives. Des jambes élancées, les hanches plantureuses, la taille fine et une florissante poitrine composaient le troublant échafaudage de cette charmante pensionnaire. Au faite de cette harmonieuse charpente une coiffe délicatement négligée laissait soupçonner une abondante chevelure, blonde comme celles d’Eve, de Vénus et de la Sainte Vierge. Cette platine lui donnait l’air tendre et suave d’une femme qui a besoin de protection. La beauté d’une blonde a moins d’éclat à l’œil mais elle plait au cœur. Un visage doux, plein de sentiments, des yeux craintifs et humides, un regard mâtin et le derme lactée. « Tout en elle respirait sensibilité » ainsi que l’écrivait Saint Epiphane. Elle joua ses atours si ce ne fut initialement de ses meilleurs atouts. Issue d’une famille aristocratique mais ruinée, la nymphe n’avait reçu qu’une façade d’éducation. S'il avait pris le temps de mieux l'écouter, Momoh aurait  trouvé suspect ce besoin de retraite mystique, besoin si vite contredit par l'empressement que l’oiselle mettait à le séduire. Le benjamin des Boogart n'avait pas fait son difficile. Loin de l'oeil inquisiteur et pastoral de maman Berthe, son père l'avait progressivement initié au bon usage des plaisirs de la chair, celle qu'on mange et celle qui démange ou qu'on caresse. Ce paternel apôtre d’Epicure le théophile pensait qu'en libérant son fils d’impatients besoins, il lui permettrait de garder la tête froide en toute circonstance. Oleum perdidisti, prétendent les Anciens ! Tu as perdu ton temps et ta peine, tu as gaspillé l’huile de ta lampe…  Quand l'effervescente péronnelle choisit de lui concéder une avance sur leurs épousailles il fallut trouver une histoire pour justifier le dégât de sa virginité. La maligne se peignit en victime d'un oncle pervers tenaillant une famille ruinée, oncle qui l'aurait saisie de force aux heures juvéniles d’une précoce puberté. Elle se saigna de chaudes larmes faute d'hymen à réduire en charpie.

-    Un parent si proche, imagine le scandale, la pollution !

Et Momoh la crut car elle avait si adroitement su lui mettre la puce à l’oreille et attiser son ardeur, du culmen au bas-fond de l’abdomen. Le niaiseux osa de coquines rimes volées à ces escholliers parisiens qu'il avait fréquentés avec tant de zèle:

Anne, entendez à mi;

Je vous aime plus que créature,

Et pour ce d'umble cuer vous pri

Qu'au dessoubz de vostre sainture

Me laisser de la turelure

Et de ma chevrette jouer.

Là vous apprendray à dancer

Au coursault, et faire mains tours.

(Eustache Deschamps, poésie grivoise, XVe)

 

-    Momoh, je n'y sçaroie aler: doit-on ainsi parler d'amours à une damoiselle, protesta la perfide abeille avant de laisser le bourdon lui darder la vulve de son piquant vermillon.

La fausse allergique en eut les lèvres gonflées et cette première communion eut lieu à la sacristie sous une médiocre effigie de Saint Paul. L’apôtre sourcilla mélancoliquement :

- Tss, tss, tss, tss !

Tandis que le fougueux écureuil renversait sa lapine en carême, elle, elle souriait. Acta est fabula. Tangage et roulis rendent fol l’équipage, qu’importe, remuons le goupillon, si la coupe est déjà pleine. Alea jacta est, la messe est dite.  

-    Que Jésus et Madeleine me pardonnent, murmura la novice. Et toi aussi Paul de Tarse, apôtre des Gentils.   

Paul ferma les yeux, Dieu le Père, lui, ne l’entendit pas de cette oreille et ne pardonnera point ce quodlibet. Le badin s’essouffla à plumer la corneille, de sa canne de bois vert il bourgeonne encore sa pèlerine. Les jours suivants Momoh déposa des bleuets, amour timide, sur la margelle du puits. Elle répondit par deux branches, l’une de bruyère, amour robuste, l’autre de fougère, sincérité. Une semaine plus tard il cueillit une pervenche (mélancolie). Un mois plus tard Anne lui offrit un bouquet d’iris, bonne nouvelle. Asinus asinum fricat.

La messe fut dite en deux temps trois mouvements, l'Introït, la Lecture des Epistres et la Consécration du pain et du vin que précédèrent les promesses de fidélité et la bénédiction des anneaux. Deo gratias. Le cortège fit son arrêt programmé au beffroi de la maison de commune. Les mariés jetèrent des dragées et des amandes que les gamins s'empressèrent de ramasser.

Sur le vaste espace le long du canal, derrière les maisons van den Boogart, on finissait préparatifs culinaires et la mise en place. Les invités s'engouffrèrent dans l'immense tente, une pareille à celles qui abritent les Chevaliers bourguignons en campagne, campagne guerrière ou voyage diplomatique en terres étrangères. Des valets engagés pour la circonstance guident chacun à sa place. Au centre on a disposé une table en "u" où s'asseyent les hauts dignitaires de la Commune, de l'Eglise tolérante et, bien sûr, les proches membres des familles unies. Au fond se dresse une estrade de bois, estrade montée la veille par cinq charpentiers à la petite cognée. Ménestrels et troubadours bondirent soudain sur la scène. Un lai charmant annonça le début de la réjouissance.                             

                                                                                              

Quand li cuers est pleins de joie,

Il se delite et se resjoie

Musique est une science

Qui veut qu'on rie, chante et dance!

Par bours et en bonne occasion

Abondante chair faisons

Si point n'est careme prenant

Et parts aux pauvres donnant

Essaucions Dieu et sa gloire

Par le bien manger et le boire

Comme il en est à l'office divin

Qui sanctifie le pain et le vin!

(L.Tobler, inédit, XXIe)

 

Un orchestre de harpe, de gigue, de tambourins et de rotes reprend des airs traditionnels que chacun connaît. Hydromel, vin de Moselle, cervoise du couvent voisin, cidre piquant, jus de fleur d'oranger pour les dames et gentes damoiselles. Un adorable puceau à la voix pointue servit une gorgée de rimes apéritives... 

            Nobles Convives, Doux Mariés

Oyez le menu

Qu'allons vous servir

Mult plats variés,

En ce jour de Festivité

Au jeûne nul n'est tenu

Car en sa grande bonté

  Sainte union Dieu a béni !

 

-    Oui, oui, reprirent les convives, sainte union Dieu a béni. Dominus nobiscum !

 

Un peu à l’écart on dressa une petite table où patientait une dizaine de miséreux. Hugo prit le temps de s’asseoir et de trinquer un moment avec eux.

-    Vous inquiétez pas, la graille va venir !

Les plats défilèrent et à chaque fois le gentil ménestrel annonçait le nom du met servi aux sons aigus d'un chalumeau et d'une mandore (mandoline) qu’un trouvère manipulait en alternance.

Boussac de lièvre au gingembre

Venaison de sanglier en souppes

Rôti mitonné dans un mouillement de bouillon

 de boeuf et de vin

Macreuses et sarcelles épicées

à la cannelle et aux girofles

Balivernes de rots de porc, de mouton et d'oie

Petite pause pour souffler, pisser et vomir :

 Gelées de couleur, dragées, épices doux enrobés de sucre

Pièce maîtresse : le Paon cracheur de feu !

Desserte de table : compotes, pâtisseries, tartes

Mais ce qui époustoufla ces gloutons de Brugeois ce fut la vaisselle et les services. Hugo avait ramené fourchettes, cuillères et couteaux d'une récente expédition vénitienne. Un Maître coutelier en avait réalisé d’habiles copies. Sous promesse de garder le secret jusqu'à la noce, Boogart lui négocia le droit exclusif d'en fabriquer à l'avenir. Les tailloirs en terre cuite venaient de Strasbourg où l'on a récemment saisi les techniques des artisans saxons. D'une facture sobre, ils permettent d'arroser sa viande de sauce sans que celle-ci dégouline sur son vêtement. Porcelaines, écuelles, raviers, barquettes, saucières, légumiers, saladiers, l’entier service lui avait été livré par son ami Bartolomeo qui s'était reconverti dans la production de ces nouveautés plus à la mode que ses vitraux et moins grevée d’impôts que celle des bijoux. 

- C'est trop de somptuosités et de précieuses manières qu'au Palais du Grand Duc, osa insinuer une aristocrate qui transpirait de jalousie !

Pragmatiques, Hugo van den Boogart et sa femme Berthe avaient décidé, qu'une fois la fête achevée, ils liquideraient cette prétentieuse quincaillerie à leurs trois filles déjà mariées. Claire aurait sa part plus tard, si toutefois elle consentait à trouver un homme à sa taille. Mais dans cette teile quelle force risquerait l’incision ? Pourtant les servantes murmurent que plus d’un en auraient émoulu son ciseau et par l’entaille affranchi le liber. Pourquoi n’a-t-elle pas su en retenir un seul de ses apprentis couturiers ? Elle semble pourtant mignonne avec son nez retroussé.   

Coeur lourd et ventre plein, Momoh tentait d'oublier sa peine. Sa juvénile épouse riait librement. Les parents de Thuin se serraient près des deux ou trois couples de nobliaux brugeois invités par courtoisie.

Les Dijonais se montraient ravis.

Auguste Trichet pinçait le train des serveuses et, cul sec, vidait son godet pour les guigner au passage quand elles se penchent et refont le plein. Les inventeurs grecs croisaient l’équerre s’engueulant en leur idiome sur l’origine de l’astrolabe que l’un voulait rendre aux Hellènes et l’autre renvoyer à l’Arabe El-Nayrizi.

- Attends, j’t’explique, je sais, je sais.

Silencieux, La Popelinière essaie une gentille petite bière parfumée à la cerise prenant des notes sur un coin de table. Hugo souffle un mot aux ménestrels qui se lancent alors dans des refrains populaires de Bourgogne. Il le fait par diplomatie et par respect envers les dignitaires d’un Prince qui lui permet de consolider ses affaires en France et en Germanie. Personne n’y voit rien d’infâme, plus tard les musiciens reprendront les airs du répertoire flamand. Le ciel est clément, Dieu aussi.

Quand même c'est beaucoup d’échos en un jour, entendre que je ne suis pas le fils de mon père et que ma promise s'est laissée fertiliser par un sigisbée de passage ! Curieusement, à l'image de ce faux père qui l'avait  éduqué, le marié ne se révoltait pas. Les arguments de Claire revenaient à son esprit. C'est vrai, j'aurais pu être le père de ce merdeux à venir! Hugo surprit son regard et comprit la solitude du marié. Il fallait que quelqu’un lui dise tôt ou tard, évidemment si on avait su que son épouse lui confesserait encore une plus odieuse tricherie !

Les trouvères ayant achevé leur pause ils reprenaient leur musique. On dansa.

Le père et son fils adoptif s'éloignèrent. Berthe les suivit d’un air inquiet. Elle s'angoissait toujours pour son rouken.

- Tu vas refaire ce que j'ai accompli, Momoh, tout simplement. Tu choisiras de lui découvrir sa vérité à ton levraut, le moment venu, si tu le juges bon. J'avais choisi l'"omission", imposé le mensonge des lâches. Main'nant pour ce qui est de ta femme c'est un autre problème. Tu lui en veux procès!

- Non mon père, je suis triste, rien de plus. Ma gentille soeur Clairette a raison. Ne me suis-je pas conduit en coquin de garenne avec sa lapine de salon? Si le petit qu’elle gésine n’est point mon sang…, dis, quel est mon sang, qui est ma mère, qui est mon père ?

- Je ne sais qu'une seule chose, il y a probablement parmi ces gens un invité qui sait ton origine, un Maître de Confrérie ou un guildien, peut-être un de nos bourgeois ? « L’ombre d’un géant » !

Ta mère ? J'ai cherché autrefois, je pensais qu'un jour tu me poserais la question. A l'époque j'ai enquêté chez les accoucheuses, j'ai espionné les maisons de femmes qu’on avait vues grosses. Dès que l'on entendait murmurer de relevailles ici ou là, j'envoyais ta grande sœur, elle fouinait. Lorsqu’on appelait un clerc pour l’amessement (purification de la mère), je le faisais suivre par un commis. Il faut qu'on ait généreusement compensé les servantes pour qu'aucune ne lâche un mot !

- Je crois connaître ma génitrice. Parfois, lorsque l’enfance nous abandonne, il arrive qu'on aime en secret une dame plus mure. Celle-là me couve de tendresse mais d’un coeur si triste.

Hugo ne demanda rien, ce que lui avouait là son fils rejoignait une secrète hypothèse. Tenter de s’en assurer n'eut été que pécheresse curiosité. Ils parlèrent de la suite. 

- Tu iras seul à Venise. Mes os me font mal de partout, je suis fatigué. Il te faut un espace de solitude. Si tu n'es pas de retour à temps, maman Berthe et ta soeur Claire veilleront sur la parturiente. Ma Confrérie te confiera une lettre de privilège qui confirmera sa bienveillante tutelle en attendant que tu atteignes l'age d'en être un membre à part entière. Où je t'adresse, nos alliés te recevront bras ouverts. Pour le reste, à Venise, tu apprendras par toi-même, per fas et nefas, la fréquentation des marchands arabes et turcs. 

En route il te faudra ouvrir les yeux, forgerons, tanneurs, selliers et chaudronniers innovent, leurs techniques évoluent. Aujourd’hui certains les méprisent croyant les comparer à de subalternes artisans, des ouvriers incultes. Ils ont toujours été nos inventeurs. Tu t’souviens de Georgius Florentus, ce ferronnier qui trouve de précieux livres ? Un intellectuel aux grosses pognes crasseuses !

Les règles changent, les sénéchaux font le ménage aux halles et aux marchés couverts, fixent les taxes, délogent les maquignons indélicats, chassent les nomades. Rapporte ce que tu découvres. Laisse aller ton imagination, visite les éperonniers, les armuriers, bientôt ces gens feront des horloges perpétuelles ou des machines à pomper l'eau plus efficacement que nos argumenteurs et semellators grecs. Sois curieux des étoffes inconnues. Achète des soieries, des draps et des tapis que vendent ces effrayants Ottomans. Les cuirs, tu trouveras à Venise des marchands venus de loin, là où l’on travaille la peau de bête mieux que personne chez nous. Ton parrain Paulus a beau clamer qu'Anvers et Lisbonne sont les métacentres du monde, toi et moi nous savons que ce n'est pas vrai ou plus pour longtemps. Tu as appris combien ton oncle Johann dispense ce qu'il puise en ces livres que nous lui dénichons. N’oublie aucune de ses leçons. Je l’ai souvent surpris lever son doigt au Ciel et menacer le Très-Haut : « Dieu je te maudis mais je te crains ». Une crainte qui n'a rien à voir celle dont parle Epicure.

A Bâle tu trouveras des Maîtres de l'estampe, prends le temps nécessaire, peut-être refuseront-ils de partir leurs secrets, à ton retour tu t'arrêteras chez mon ami de Haguenau, il nous doit un peu d’argent et il n'en a jamais, l’homme te payera d'un ouvrage enluminé, un chagrin cochonné par un ouvrier maladroit, prends.

- Vader, tu m'as répété leurs noms si souvent et j'ai le chemin de leur domicile inscrit sur ma cédule (carnet).

- Oui mais si la pluie te la mouille ou si tu perds ton cahier ? Allez, rejoignons nos invités, là je me sens moins lourd, l’estomac d’abord mais surtout le coeur. Si tu ne peux plus m’aimer comme ton Vader, aime-moi tel un vieil ami.

Momoh a bu lui aussi mais n’avait-il pas martel en tête, trop d’amertume à déglutir en ce jour de célébration nuptiale ? Quand les plus nobles convives s'en furent déguerpis à grands renforts de saluts et de courbettes, les proches et intimes choisirent de s'éclipser avec politesse. 

Un habitacle provisoire avait été aménagé pour les mariés sous le toit de la résidence familiale. L’endroit paraissait presque nu. Hugo avisa son fils d’abandonner à son épouse le soin d’en arranger le meublement et l’innovante décoration. La mariée pleura deux larmes en voyant s'éloigner ses géniteurs. La compagnie du Sénéchal, poursuivie d’ennuyeux aristocrates, convoyèrent les de Thuin.

-    Nous repasserons demain Mon Enfant, pour le constat et l’au revoir ! Prie Sainte Agathe avant de te soumettre.

Une fois seuls dans leur chambre les époux s'assirent sur le lit, chacun de son coté, se tournant étrangement le dos. Anne craignait qu'il n'apprécie pas cette troisième surprise. Sa mère avait pourtant insisté et débusqué elle-même une habile refaiseuse de virginité ! La vieille remblayeuse avait reconstruit avec minutie un semblant d'hymen.

-    Viens !

Elle voulut souffler les chandelles préférant une décente promiscuité.

-    Non !

-    Tu veux me prendre en courtisane ?

-    J’ai envie de te contempler, d’observer ta pudenda, l’amande, ton angora, la trousse, ta mandoline, la fraise, ta cyprine (poisson sans dents), la balafre, ta pâquerette, l’oiseau,…

-    Pareille à l’une de tes putains de couchée (étape) ?

-    Et si ? Et si c’était notre dernière chance de ne pas nous toiser en ennemis le résidu de nos jours ? Tu filais un brochet, tu n’as ferré qu’un goujon. Travaillons une entente sur des fonds calmes et apaisés.

Il fallait donc lui payer son restor à ce camelot. C'est alors qu'au creux de l’alcôve elle aperçut le chien Wic qui remuait la queue. Inséparable de son maître !

- Je n’aime pas sa façon de m’épier !

- Wic ! C'est là que tu t’enserres ?

- Tu ne vas pas tenir cette bête sur notre couche ?

- Cette bête ? Ce chien Wic est, lui, un fidèle ami, le compagnon de nos expéditions. Sa femelle est morte en prenant ma défense. Il m'a deux fois sauvé la mise si ce n'est la vie. Et puis, ainsi que l’affirme mon paternel, il n'y a pas plus héroïque et préventif remède pour les douleurs articulaires. Chez les Grecs...

- Eloigne ce canidé, qu’il s’en aille chez tes Grecs !

- Tu le chasses, je le suis ! Wic ne te dérange pas, il se gardera propice à nos pieds et les chauffera quand le froid pique soleil levant.

Capituler ? Déjà ? Elle qui avait vécu dans le Monde civilisé de Bruxelles, fréquenté la Société des Nobles, la voilà forcée de s'appareiller pour de bon avec un marchand de teintures, la voila coincée dans une ville en décrépitude. Odi profanum vulgus (Je hais le vulgaire profane, Horace, Odes III, 1,1).

- Ne fais pas ta dédaigneuse. Cesse tes afféteries de farouche damoiselle! Mes parents, mes soeurs, mon oncle, nous, bourgeois de Bruges, sommes des gens instruits. Modestes lettrés qui considèrent les écritures des Anciens, les Arts, la Bible. La peinture, les Guildiens d'ici l'inventent tels nos Jan Van Eyck, Rogier van den Weyden et de nombreux anonymes. La bibliothèque de mon oncle compte plus de livres que celle de la princesse Visconti (67), que Blanche de Navarre (69), un peu moins que Marguerite de Flandre (273) et que Gabrielle de la Tour (317). Nous en possédons plus que la parente du Roy de France, Yolande de Savoie (133)! Bien sûr nous ne concurrencerons jamais le Duc Jean (de Berry, 674). Mon père parle et écrit au moins quatre langues, en comprend six, mon oncle entend grec et latin…

- Viens, souffla l’épuisée ! Mais si j’ôte ma chemise tu enlèves la tienne.

Elle laissa tomber son demi-ceint, défit son gipon et se glissa sous le linceau (succ. ceinture, corsage et drap) qu’on a volontairement oublié de passer à la chaufferette. Trop de chaleur assomme le bourdon.          

« Embrasse-moi, embrase-moi donc

Ton amour m’enivre plus que le vin,

Mieux que la senteur de ton musc,

Rends-nous follement heureuse

Que ton gland soit plus violent

Que la dague d’un cerf… »

 

Leurs facultés s’épandent et s’épanchent, il semble qu’elle l’appelle à l’aide, elle se fait lierre, elle se confond en lui, radieuse, exhalant le parfum du désir. Il ne lui faut que peu de chose pour être comblée, une caresse, un regard, un doigt qui pointe et elle frissonne, elle pleure, elle rit. Il faut l’oubli et l’abandon. Lui n’est pas méchant, il est triste ce qui, comme la migraine, épice les jeux de l’amour.

Au matin, suivant l’us, une servante rougissante exhiba à la fenêtre un drap maculé de sang.

- Faisons la paix ma femme. Tu as su me piéger mais je ne suis pas innocent itou. Voyageant avec mon père dans des pays lointains, j'ai visité ces endroits que l'Eglise maudit et dont avec sévérité Elle condamne l’accointance. On m'y a si fort massé le dos, branlé et sucé la queue qu’il te faudra de l’ingénieuse disposition, ton usance et de l’industrie pour m’apprendre un péché que j’ignore.

- C'est vrai, Mon doux Goret, j'ai chéri un voyou plus que le reste du monde, il me lardait vigoureusement l’entrecuisse, mieux que toi… jusqu'à cette nuit. C’est vrai, le malavisé a lesté malheureuse graine en mon giron. Mais je respecterai notre contrat.

- Paulo majora canamus (Virgile, Eglogue IV/1, « Chantons des choses plus relevées »), ma Dulcinée. Tu ne manqueras de rien. A chaque fois que tu voudras t'enfuir à Bruxelles pour galanteries et balivernes de ta noble condition, tu en auras les moyens et la liberté.

Nous ne devons rien à personne si ce n’est au Très-Haut, mes soeurs ont récolté leur dotation, notre commerce est un pommier en fleurs, j’en cueillerai les fruits, tu auras de ce jus à nul distrait et personne ne te chassera jamais de notre « soue ». Le marcassin que tu engraisses portera l’insigne des Boogart, un nom qui ne m’appartient même pas !

 

Désormais alliées de raison si ce n’est de cœur, les deux familles se retrouvèrent pour un gaudeamus courtois où l'on servit les "résidus" de la veille.

-    Les restes des restes iront à l'orphelinat, ordonna Hugo.

A l’heure des pets et des rots, le maître de maison convia le père Thuin en aparté.

- Chevalier de Thuin, nous ne reviendrons plus jamais sur cette dot que vous êtes incapable de garnir. Le bâtard de votre fille sera mon petit-fils et qui murmure le moindre commentaire désobligeant à ce sujet, je lui fends les parties ou la matrice, car ce sont souvent les femmes qui aiment répandre rumeurs et vilaines humeurs. Croyez moi, j'ai l'expérience de cette chose.

On en resta là. La belle-famille s'en retourna à Bruxelles par la malle de l’après-midi.

-    Viens Wic, ton Maître et moi allons en promenade. C'est juste qu'il sait ranimer  nos petons ce gros loup.

-    Et au retour nous passerons à l’orphelinat, histoire de nous assurer qu’on y a déposé les reliques du festin.

Il fallut plusieurs semaines d'adaptation à cette femme de la Grand’Ville pour s'acclimater à la routine de son domicile conjugal ainsi qu’à l’apparente austérité d’une vie brugeoise et bourgeoise. Mais son état d'espérance l'épuisant vite, elle ne se plaignait d’ennui. N’était-elle pas le nombril du vaisseau Boogart ? Sa belle-mère l'entretenait avec franchise évitant de compliquer la situation. Une fois par semaine les deux femmes se rendaient aux halles pour y acheter des coupons, des lainages, des étoffes, le nécessaire à l’emmaillotage d'un bébé. La sage-femme passait chaque quinzaine pour suivre la grossesse. Par soins attentifs on consulta encore le docteur Marcus de Velroux qui analysa le pissat de la future maman. L'homme de l'art conseilla un régime diététique riche en légumes frais. Anne se fit tailler des jupes adaptées à ses croissantes rondeurs. Les drapiers de Bruges "offraient" des toiles et des tissus d’une qualité incomparable. A sa requête la couturière soigne ses corsages car si sa taille s'élargit par l'évolution de la nature, elle tient à profiter de circonstances aggravantes pour que chacun admire la plus florissante des poitrines. Il lui arrive de se faire colorer la chevelure. Son mari lui a confié un ouvrage ancien où sont copiées des recettes de teinture à base de racines, d’écorce et de bois qu’on trouve chez l’apothicaire Myrepse, rue des Echevins. Dans l'après-midi elle vient, à sa discrétion, écouter les leçons de Johann. Les deux apprentis répètent ce qu'ils ont appris la veille sur la logique d'Aristote ou la géométrie d'Averroès. En soirée, avant le dernier repas pris en famille, l’épousée s'assied devant le miroir installé exprès dans sa chambre et pommade son visage et son corps. Sur une table joliment travaillée s’étalent une palette de fards et toutes les sortes de crèmes inimaginables. D'onguents et de muscs, la belle couvre ses bras et ses seins. Elle entretient ses mains de laits blanchissants. Ses ongles sont nets, sa chevelure sévèrement brossée. Elle porte sa coiffure ramassée en chignon ou tombante sur les épaules selon l’humeur ou son projet nocturne. Une fois par mois, elle prend un bain dans la chambre d'à coté. Les servantes tourmentées font d'incessants allers-retours ramenant des cruches d'eau chaude. Anne s’éternise en cette bassine, se parfumant le corps avec une éponge. Plus tard, enfin, elle se retrouve seule avec son mari, la coquine l'invite à défaire le corsage et à s'enjouer de ses fières et copieuses mamelles. Parfois on les entend rire du troisième au premier solier. Qui s'en plaindrait pense maman Berthe, n'a-t-on pas craint le pire ? Mon Goupil et sa bedonnante ! Sait-il se montrer prudent ? Ses mort-nés reviennent la hanter! Combien en a-t-elle eus ? Le pire c’est qu’elle les  oublie, certes ils n’avaient que le faciès ingrat de bébés sans vie. Où se sont égarés mes mauvais sorts ? L’abbé affirme qu’il ne peut dire une messe pour ces enfants-là, partis encore souillés du péché originel. Quel péché ? Et puis elle s’endort sans achever sa dizaine. 

Le départ du juvénile époux attrista la maisonnée. Hugo jurait que son fieu en avait, qu’il saurait conduire sa mission. Claire craignait que son frère ne brasse trop d’amertume en son sac de bile. Berthe l’imaginait encore si vulnérable pour ce voyage en solitaire. Anne se retrouvait maintenant isolée, bravant une famille unie qui déclarerait peut-être son hostilité. En bonne régente Berthe veilla à ce que personne ne lui fasse payer sa tricherie. Berthe est ainsi, en primeur elle s’énerve, elle résiste et se révolte mais une fois l’affaire entendue elle sait se montrer raisonnable, objective et admettre une erreur, la sienne ou celle de son prochain.

La veille des noces, c’est par accident que Claire avait surpris une contention animée entre la promise et sa génitrice. Elle en avait sur l’heure informé ses parents. Et c’est Claire, encore elle, qu’on supposa mieux choisie pour exposer l’ignoble vérité à un fiancé déjà mal brassé.

-    Le Ciel nous a-t-il discernés à fin de chérir ces garçonnets de la providence, s’interrogeait Berthe en un moment de doute ?

Dans l’urgence Hugo avait réuni les van den Boogart, en conclave, vieilles servantes comprises, à fin de mettre définitivement les points sur les « i ». Personne ne reviendrait jamais sur le sujet, les futurs parents choisiraient, le moment venu, de raconter l’histoire qu’il leur conviendrait à l’héritier ou l’héritière à venir. Nul cependant ne dut jurer « bouche cousue » sur la chasse de Sainte Ursule.

Pour Hugo, le plus dur avait été de prendre son fils a part, ce même matin, et de lui révéler le mystère de ses impropres origines. L’enfant « tombé du beffroi » ! Le choc, ce premier choc, fut rude. Le marchand s’en doutait. Accepter brusquement un père et une mère qui ne sont pas les siens mais qui vous ont élevé et aimé, c’est encore possible mais ne rien suspecter de ses concepteurs, voila une rongeuse douleur. Prenant la relève d’un vader à bout d’arguments, ce fut Claire, toujours elle, qui tenta l’impossible. Elle trouva les mots doux et les gestes tendres pour calmer sa peine.

-    Mais alors, je pourrais t’épouser toi ?

Ils pleurèrent un moment s’étreignant l’un l’autre. Un instant, par accident peut-être, leurs bouches se rejoignirent dans un ardent baiser. « Oh ! Oh ! Oh ! Je fleuris entièrement ! De mon tout premier amour je brûle ardemment ! Un nouvel, nouvel amour est ce dont je meure », Carmina Burana, Tempis est iocundum.

Ils s’étaient détachés brusquement, ils avaient ri et pleuré une fois encore. Elle sécha ses larmes et celles de son cadet.

-    Tu es mon frère, épouser mon nigaud, vois-tu, j’y ai souvent rêvé en secret, mais ne serait-ce pas faire de toi un étranger ? Pour nos trois sœurs, leurs époux, pour Bruges et son ensemble, tu es Momoh van den Boogart et, en liminaire, que tu le veuilles ou non, l’aliquote de notre papa, tu as son caractère, son empreinte, maman t’a baillé le lait d’un faon mort en couche. Ton soudain débarquement lui a rendu vie, nolens, volens, tu as sauvé notre alma mater et soulagé ses seins encombrés.

-    Dis moi soeurette, dis moi ce que j’ai choisi en mon existence ?

-    Ce que tu as choisi, grand fadé ? Tu as choisi d’être un homme bon, sans pavois, avec des faiblesses et j’en suspecte plus d’une, mon tendre vilain. Pareil à notre vader, tu as choisi le cœur avant la raison. Faiblesse et naïveté ne sont pas gage d’innocence !

-    Ne suis-je donc qu’un ligot de défaillances ?

Comme convenu Anne put fourbir et remeubler à son goût l’appartement qu’on leur avait libéré. Hugo lui accorda un estimable crédit ne lui demandant que de consigner avec précision les dépenses faites car il aimait tenir ses livres en bon ordre. Claire accompagna l’acheteuse chez un maître artisan de la petite cognée. Le plus doué des apprentis de Johann avait dessiné les équipements à fabriquer.

-    Et du bon bois qu’a passé l’hiver dehors, Mon Sieur Joop. Ma « sœur » est une dame de la ville mais moi je sais entendre les cirons bouffer l’encoignure !

Joop den Uyl était un homme sérieux mais jovial. Il siégeait depuis peu au Conseil général, digne représentant de la benjamine des Corporations brugeoises. C’est lui encore qui fournissait à l’oncle Johann les bois sur lesquels l’artiste peignait a tempera. On fixa le prix et les délais de livraison. La commande comprenait encore un berceau et deux faudesteuils à l’attention des patrons de la maisonnée.

 

Quinze jours plus tard Hugo invita ses dames à l’unisson, Berthe, Claire et Anne. On se rendrait à Arras. Ils profiteraient de l’escorte rassurante d’une délégation commerciale se déplaçant en Artois. Celle-ci voyageait pour le compte des Medici, avec à sa tête Tomaso Partinari.

-    Les Arrageois sont de fins tapissiers. Nous passerons commande ou, qui sait, dénichera-t-on une merveille qu’un noble n’a su payer. Je ne dis pas cela pour te chagriner, ma belle-fille, mais l’aristocratie n’entend rien aux finances, elle aurait même la fâcheuse habitude de dépenser au frais des autres et celle, moins délicate, d’oublier ses notes.

-    Ne crains tu pas pour la santé de la future maman ?

-    Mais non, vingt lieues, nous reposerons d’abord à Waregem chez l’ami Standaert, à Courtai chez Bartolomeo et à Lille chez le gros Wazemmes, de quoi dépayser notre Wallonne, p’is elle coincera son train sur de la paille comme la maman de Jésus. Son œuf est mollet mais bien accroché à son flanc.

-    Et s’il pleut ?

-    Sacrebleu, maman Berthe, prie le Ciel et brûle un cierge à Saint Médard ! Berthe, Berthe, tu t’inquiètes pour beaucoup de choses mais une seule est nécessaire (Luc 10/41).

-    Fiat voluntas tua.

-    Ita est ! On s’ébranle dans deux jours.

Anne n’avait que peu voyagé dans sa prime jeunesse. Les racines de sa famille (de Thuin, Hainaut) étaient certes provinciales mais depuis leur installation à Bruxelles les Thuin comptaient leurs sous et n’osaient entreprendre aucune expédition. Imaginer que leurs hotes puissent les recevoir, les régaler et les loger sans préavis fut une première surprise. Que les portes s’ouvrent dans la bonne humeur et la franchise, un deuxième étonnement !

A Waregem, Wil Standaert dirigeait un important atelier de tissage employant au moins une cinquantaine de personnes. Sa fabrique occupait le rez d’une authentique maison seigneuriale qu’il avait achetée à un baronnet en faillite. A l’étage une douzaine de gens se chargeait du service,  majordome, domestiques, cuisiniers et valets de chambre.

L’accueil des Bartolomeo fut certainement moins fastueux, il fallut partager les lits. Anne n’avait jamais croisé d’autres Juifs que les créanciers de son père. Ainsi que Momoh l’avait fait autrefois, elle visita l’atelier de l’ex-joaillier et verrier. L’Israélite y travaillait encore pour son plaisir. Il sous-traitait aujourd’hui la manufacture et la distribution de vaisselles et de services de table. La mode se répandait, les nantis ne se satisfaisaient plus de vulgaires souppes sur leur table. Seuls les chiens auraient pu se plaindre de ce progrès qui les privait de juteuses tranches de pain. Sa troisième surprise, elle la découvrit lors du repas. Bartolomeo, sa femme, sa fille se tenaient par la main en récitant une curieuse prière que son beau-père se permit de conclure par :

-    Donec eris felix, multos numerabis amicos.

-    Ad majorem Dei gloriam.

(Quand tu seras heureux, tu auras de nombreux amis). Elle n’avait jamais pensé que les Israélites puissent parler latin et osent s’attabler avec des Chrétiens.

Entre Courtrai et Lille une de ces pluies qui mouillent attrista les  voyageurs. Hugo semblait fâché du peu de rendement des jérémiades de son épouse.

-    Couvre bien la petite, tiens prends ma chappe, Clairette, colle toi à son épaule, frotte lui le dos. Berthe récite tes prières, Morbleu !

Anne découvrait en effets ce qui différenciait la Bourgeoisie et la Noblesse, petite ou grande. Ah ! Si ses amies de Bruxelles la voyaient ainsi bahutée à l’arrière d’une ordinaire carriole et ces gouttes qui chutent ! Vrai aussi que les voitures de l’Elite n’offrent pas meilleur confort et qu’en aristocratique véhicule elle aurait à coup sur fait sa couche prématurément. Là, Berthe avait installée sa bru sur un duvet de chaume qui absorbait les secousses de la route. Et puis, elle avait si peu vu le « monde ». La curiosité prenait le pas sur son amour-propre.

Les valets de Monsieur Wizemmes s’empressèrent de conduire nos passagers à leurs appartements.

Jean de Wizemmes affichait un air ravi. Ce dérangement à l’improviste le sortait d’une ennuyeuse routine et lui rendait sa gouaille d’autrefois.

-    Hugo van den Boogart, pourquoi n’as-tu pas engendré quatre fils. Ce que seraient nos journées ! Là, vois-tu, j’ai passé mon temps à parlementer avec de jeunes clients qui ne comprennent rien à mon commerce et qui ne s’intéressent qu’à l’addition. 

Ainsi ton petit a pris l’affaire en main, veinard, moi je souffre des gendres imbéciles qui ne sont bons qu’à vilipender et dissoudre ma fortune. Mesdames ! Oh ! Que là ! Il n’a pas chômé ton apprenti, en somme tu seras grand’père avant la Chandeleur ?

Ma Dame Berthe, quel infini plaisir d’enfin vous encontrer, vous aussi gentes filles. L’averse vous a surpris ? Moi je ne sors plus, mes fournisseurs font le trajet, mes détaillants revendent, j’encaisse.

Le repas fut servi sur une majestueuse table de chêne madré, dans l’immense salle à manger du premier. Les quatre filles et beaux-fils du propriétaire se montrèrent curieux de la vie à Bruges. Le sommelier servait les boissons, les servantes déposaient les plats et les faisaient circuler en parfaite harmonie. Un musicien jouait de la harpe sous l’œil sévère d’un « palatin » ainsi que Wizemmes aimait à adresser son majordome.

Plus tard les dames se retirèrent dans leur chambre, Hugo et Jean finirent la nuit dans le pré carré du maître de maison, là où six ans plutôt ils avaient trouvé connivence.

-    Tu te souviens de la biture de ton gamin ?

-    La leçon lui a servi ! 

-    Ouaie, mais pas à nous ! Marie ! La mirabelle.

-    Je sens qu’on ne va pas fermer l’œil.

-    Et le bon !

La noblionne progressait dans l’institution des us bourgeois. Les marchands et commerçants paient contents, l’Aristocratie promet en vains et obséquieux mensonges. Si elle avait rêvé un sort plus brillant, elle appréciait le bien-être et le confort de ces fortunés commerçants. Ses beaux-parents se montraient discrets et chaleureux. La donzelle avait grandi dans un hôtel en ruine, héritage familial que son père, futile « toisonné d’or », s’avérait incapable d’entretenir. En hiver le froid s’installait jusqu’au fond du lit et par mauvais temps la pluie dégoulinait des tapisseries en lambeaux. Contrainte par un frugal ménage, la famille Thuin observait un interminable carême, mal servie par un laquais sournois au costume élimé. Quant aux Gens de leur Rang, ce n’était que jalousie et hypocrisie.

A Bruges, chaque midi, la table était couverte de plats longuement mijotés par une cuisinière qui n’y crachait pas son mépris, une femme dévouée qui aime sincèrement ses employeurs. Berthe lui suggérait des recettes et trouvait toujours un légume inconnu pour surprendre ses convives. Car les Boogart recevaient sans façon, sans obscur dessein, pour le plaisir d’une gentille discussion ou pour faire suivre le repas d’une de ces prosopopées dont Johann demeurait l’étonnant marionnettiste.

Les veillées duraient long temps, surtout lorsque La Popelinière parlait de « ses » monastères plus très catholiques ou lorsque les Grecs évoquaient le souvenir de leurs cousins Cohn de Thessalonique, des Valeureux dont les frasques tordaient de rire l’attentive assemblée. Dans la pièce maîtresse il fait toujours bon, adossée au mur de soutien, la vénérable cheminée partage sa généreuse chaleur aux premières froidures d’octobre. Coté cuisine une servante alimente le feu. Un commis veille la bûche jusqu’au matin pour qu’on puisse séant recevoir ses œufs, sa soupe de courge où chacun naturellement mouille son pain.

Le soir personne ne crie misère sur l’argent qui manque ou sur les chandelles consumées. Pas besoin d’attendre jussion pour qu’au celherius (cellier) la vieille Radegonde remplisse un plein pichet d’hydromel que les femmes osent boire à la vue de tous. Si les hommes sont absents Berthe y va de ses Evangiles de la Quenouille, les commères pouffent et s’étranglent cachant des joues écarlates derrière leur broderie (racharne) qu’elles n’achèveront peut-être jamais. Les van den Boogart pourraient mener un train plus fastueux pareils à ces clinquants de Bruges et d’ailleurs, soucieux d’éblouir le voisinage, ils en auraient les moyens. Le patron a généreusement pourvu ses trois premières, cent mille gelds chacune et il en garde autant pour la cadette, ses en-cours paraissent considérables, ses réserves s’écoulent rapidement. Une guerre, la peste, les affaires restent  cependant fragiles mais chacun vit bien dans cette famille.   

 

Anne fut surprise de constater l’ennui qu’elle avait de son époux. Tant de déchirantes vérités avaient tiédi leurs embrasements mais elle savait son homme juste, gentil et attentionné.

-    Je ne mens jamais, lui avait-il juré avant de s’en aller, sauf par omission, ainsi que me l’a appris mon père adoptif.

Elle trouvait toujours quoi faire de ses heures lorsque papa Hugo ne convoyait pas son harem à Gand, à Arras ou même à Saint-Nicolas et quand Berthe n’invitait pas une famille de la rue Groenerei pour le « dîner », qui suivait la grand’messe dominicale.

-    Santé, lançait le patron, cul sec pour faire avancer l’hostie !

-    Hugo ! Grondait alors son épouse.

-    Bonum vinum laetificat cor hominis.

-    In saecula saeculorum, pardonne lui Seigneur !

Son mari faisait patienter les affamés en servant une piquette champenoise ce qui, aimait-il redire, mouillait agréablement l’hostie croupissant en chaque estomac car, pour communier, il fallait ne rien avoir mangé depuis la veille au soir. Jésus n’est pas une mouillette !

La future maman devenait trop ronde pour les escapades en camion. Satisfaite de sa silhouette, confiante en l’avenir, Anne ne manquait plus une leçon de l’oncle Johann. Claire l’y avait entraînée. L’occupation la distrayait. Elle prit l’habitude de s’asseoir avec les escholliers, fils et filles de ses belles-sœurs en détente, apprentis peintres, commis ou servantes en répit. Ici encore elle prenait conscience de la force d’une bourgeoisie aisée où l’éducation est chose admise pour males et femelles, même si parfois…

Johann variait les sujets soucieux de garder à vif l’insert de ses pupilles. La jeune femme découvrait bien plus que la lecture et l’art de fignoler ses hastes ou celui d’arrondir sa hampe, elle s’intéressait à l’histoire des Arts, à la philosophie, aux langues anglaise, italienne et allemande. Le Flamand négligeait volontairement le françois. Et en fin de leçon le collège oubliait ses Universaux pour une séance «participative» où Johann, pieux Chrétien mais libre anti-papiste, reprenait la Genèse du Monde et réécrivait les Testaments à sa façon. Une attitude qui contrastait avec sa rigueur habituelle.

-    Dame Anne, il ne vous est point interdit, ni par l’obstétricienne ni par Esculape, de vous essayer à la peinture ?

Elle ne se montra pas très patiente en cette discipline, l’odeur de la térébenthine lui tournait la caillette, s’excusa–t-elle. L’oncle lui proposa donc de l’initier au dessin, plus exactement au croquis.

En vingt coups de sa calame (plumes à encre), il ébaucha une élégante jupe assortie d’un avantageux corset.

-    Voyez, Gentille Dame, voila le patron d’un habit qui vous siérait joliment. Si Bruges a perdu sa splendeur, ses Halles aux draps offrent encore un choix unique de surprenants tissus que nous envient les Florentins de Sieur Medici. Vous y trouverez des merveilles. Par la cuisse de votre mère vous naquîtes en amont du torrent, par alliance vous échouez en aval mais sur la bonne rive, partant, trois sous vous suffiront pour ordonner à une ingénieuse et agile couturière coupe et taille d’un ensemble adapté à vos courbes aggravées. A vous d’en esquisser à votre idée.

-    Oncle Johann ?

-    Je t’écoute, malicieuse belle-nièce !

-    Et si vous peigniez mon portrait, ne serait-ce pas là un doux cadeau pour la rentrée de mon chevaucheur et la naissance prochaine du poupon ?

 

Le peintre réfléchit un long moment. Il avait passé sa vie à figurer des saints et des saintes, Jésus, Marie, des scènes bibliques, en faisant quelquefois poser une agréable servante au seuil de la puberté mais il ne lui était jamais venu le projet de réaliser le moindre « portrait », reflet d’un proche. Etait-ce mal, songea-t-il ? Une femme ! Des souvenirs amers surgissaient. Un portrait ? Où se cachait le diable-qui-n’existe pas. Hutin dilemme ? Peindre une femme qui lui souvenait tant sa « perdue » ? Ou était-ce l’action de  portraiturer un être qui n’appartient ni à la mythologie chrétienne ni à sa noble clientèle? Van Eyck en réalisait mais il s’agissait de commandes lucratives qu’il ne pouvait diplomatiquement refuser. Il remua Socrate d’Attique, Platon d’Athènes, Saint Augustin de Tagaste, Saint Bernard de Fontaine-lès-Dijon et relut encore une nuit entière les commentaires de l’Impératrice Irène au sujet du concile iconoclaste de Nicée (787).

- Femmes, vous me faites tant souffrir !

L’artiste fit semblant d’oublier la proposition. Le lendemain en soirée il prit sa (belle-) sœur Berthe en aparté et lui posa franchement la question.

-    Serait-ce mal ?

-    Hugo, ton cadet, prétend que le mal c’est l’affaire du diable et que le diable c’est la terre entière sauf lui. C’est toi qui lui as bourré le mou avec ton charabia. Il est temps, vieux catho, que tu penses à créer tes propres œuvres. Que garderons-nous de toi lorsque tu auras réduit tes pinceaux pour t’en aller sucer les pissenlits ? Commence par cette finaude et si tu t’en sors mieux que tes kinderen, tu croqueras Claire…, et Momoh et le poussin en gestation… Je te vois le dedans, tu m’es transparent, tu t’interroges encore au sujet de ta femme qui a préféré une poutre à ton cou, va, dépose ton colis, tu n’es coupable de rien, la pauvre souffrait de délire mental. Et puis quoi, tu la trouves si charmante cette noblionne qu’il te vient des regrets, où est le mal, mon grand frère, crois-tu que je la laisserais aux mains d’un artiste au regard vicieux ? Toi et tes leçons ! Misère, par Saint Etienne, tu racontes à tes élèves qu’heur et malheur font la paire, que la souffrance n’a de « raison » que si on la partage avec la passion et le plaisir. Primum, vivere…

-    Deinde philosophari, que mon frère est béni de t’avoir choisie comme épouse.

-    Et une fois qu’elle aura pondu son marmouset, fais-nous en leur tableau, lui suçant goulûment sa papille et elle, benête, te souriant !

La sage femme n’avait apaisé qu’une moitié de son balancement. Bah ! Si sa conscience osait le troubler il se saignerait d’une confession dans un de ces « main à main » qu’il engageait parfois avec Dieu, son Vagabond céleste et Seigneur des Equilibres. 

Ainsi débutèrent les séances de poses. Les apprentis en bavaient des rondelles, leur Maître se révélant tardivement un talentueux portraitiste. Anne, Claire, Berthe, Hugo et mêmes les servantes, chacun prit sa pause. Johann s’était converti à la peinture à l’huile et au cadre de lin. Il ne lui fallait qu’une dizaine de jours pour achever une toile. Sans remords, il abandonna une commande en cours à ses disciples.

-    Vous voila bientôt au terme de vos quatre années, allez-y, Saint Sébastien vous observe, je me réserve  la face de Notre Seigneur Jésus et vous confie le reste de la Sainte Famille, ne me décevez point ! Mais vous verrez, c’est sur le bœuf que vous allez souffrir ! Pour l’âne copiez une de nos mules, personne ne verra la différence !

 

Ses disciples se montrèrent à la hauteur de cette soudaine confiance. Sauf pour l’âne et le bœuf que le Maître du achever lui-même. Il ne put s’empêcher de faire sourire le baudet, manière bizarre de balayer définitivement les restes d’une  angoisse métaphysique.

-    Mon Johann, Mon Grand Frère, pourquoi avoir attendu si longtemps, tu sous-estimes ta richesse, regarde tes amis Jan, Memling, Kranach l’allemand, lorsque la folie les saisit ils oublient les règles académiques qui nouent les viscères et ça devient admirable. Toi le plus «éthique» de ta profession, tu auras vécu à l’ombre de ton génie,… à l’ombre d’un géant ?

-    N’exagère pas, frérot !

-    Non mon grand, tu n’auras donné à cette putain de monde qu’un aperçu de ton autorité, pas plus du vingtième ! Chuis qu’un marchand mais je sais la valeur du Beau.                        

Un complot révolutionnaire allait bientôt troubler leurs vivantes soirées. Anne fit adroitement basculer Claire à son bord, la cadette se chargea ensuite de peaufiner l’audacieux projet avant de le présenter à une famille éberluée : Hugo, Johann, Berthe, servantes, commis et apprentis devenus soudainement muets.

-    Et si nous abandonnions le potager pour en faire un espace d’agrément avec des plantes et des fleurs variées et colorées ?

-    Et une tonnelle, souffla l’âme damnée.

-    Et du lierre qui grimpera le long de la façade.

Forte de son expérience en matières de patron, Anne avait préparé une série de dessins croqués de la plus chatoyante manière. Le boulevard coté canal y prenait l’aspect d’un jardin botanique.

-    Tiens ma térébenthine ne te tourne plus la caillette !

Johann lançait la contre-attaque.

Claire fit circuler les esquisses.

-    Oui. Et si nous voulons organiser une fête pour le baptême du bébé ? Hugo fut le deuxième à retrouver sa voix.

-    Ah ! Et tous ces ouvriers qui viendront nous infester.

-    Et piétiner le potager…

-    Fouiller dans mon atelier…

-    Maculer le linge qui sèche…

-    Ca va nous coûter au moins…

Là, Johann redevenait le personnage suspicieux d’autrefois. Il craignait que des importuns distraient son travail. Hugo rêvait déjà d’une somptueuse réunion pour la naissance de son petit-fils,…

-    Moi j’aime bien mon jardinum, soupira Berthe un peu tristounette à la perspective d'un arrachage sauvage de ses laitues, céleris, poireaux…

-    Et on n’aura plus notre rhubarbe pour les tartes ?

Ici c’est une servante qui osa jeter son grain de sel et se mêler des oignons qui ne lui appartenait pas.

-    Est-ce la saison pour planter ?

-    Johann, l’hypogée de votre épouse sera le cœur du jardin, personne ne troublera son repos.

Anne savait qu’elle prenait là un risque en s’adressant au vieux solitaire, ignorant trouble-fêtes et piétailles.

Je crois qu’elle aurait aimé que vous l’entouriez  de  fleurs.

Il y eut un étrange silence. L’ultime argument entraîna l’assemblée aux frontières du mystère, au royaume des Saints. La raison perdit pied.

-    Si Johann est d’accord, prenez tout, maudites femelles mais pas la rhubarbe ! Hugo tranchait ! Pas-la-rhu-bar-be ! 

Les paysagistes en herbe acceptèrent l’avantageux compromis, en particulier en faveur de cette rhubarbe qui se marierait fort bien avec l’environnement et qui, rhubarbe, par une fantaisie de la nature, stimule la floraison de son entourage. Les comparses firent front et siège commun face aux ridicules poireaux et à la citronnelle qui pourtant chassait les moustiques. Une semaine plus tard Rudolf Lubers se mit au travail, secondé par une cohorte de turbulents ouvriers. Ce contrat lui plaisait, le soir, dans les chaumières de Bruges, les bourgeois en parleraient à leurs affinités, d’abord ils se moqueraient de tant de frais inutiles et puis le tisonnier remuant la braise, une bûche sous le landier de la cheminée, les uns imagineraient derrière leur chez eux un identique jardin d’agrément.

- Les modes ont du bon, se réjouissait le paysagiste.

L’approche de la mauvaise saison lui faisait souci. Il choisit des végétaux complaisants et robustes et prévint ses commanditaires qu’elles devraient patienter jusqu’à la reverdie pour que l’hortillonnage atteigne son acmé.

-    Tant mieux !

-    Et les canards ne vont-ils pas s’envoler pour des cieux plus cléments ?

-    Je choisirai de jeunes adultes, on leur taillera le bout d’une aile et nous leur bâtirons un abri de fortune, il vous suffira de les approvisionner pour en faire d’augustes paresseux !

Ily avait de quoi occuper une escouade de pépiniéristes et horticulteurs. Pas moins de cent pieds (30 mètres) entre le canal Peerden et le flanc des deux maisons Boogart, deux cents de largeur (60). Sur la rive opposée du canal,  le vaste clos du Béguinage offrait une évasure paisible et ombragée. L’architecte créa une pièce d’eau intérieure qui communiquerait avec le canal par une abée, il prendrait le soin ingénieux d’en adoucir l’écoulement. Il fallut creuser l’épaisseur à des niveaux successifs et construire deux ou trois paliers. Halicarnase, conseillé par son ami Hippodamos de Milet, établit un périmètre de sécurité à l’endroit supposé où gisait la pendue.     

Johann s’enferma dans son atelier avec ses apprentis. Claire et Anne chaussèrent de lourds sabots pour superviser de près les remuantes opérations.

- Des nénuphars !

- Et des canards !

- Et des poissons !

- N’oubliez pas le lierre aux pieds des façades.

Du solier (étage), constipée à sa fenêtre, Berthe lâcha quelques larmes en criant «contre» sa servante qui oubliait de sauver trois salades et un rang d’oignons.

- Et les poireaux ! Dis leur de ne pas écraser la rhubarbe.

La saison basculait, un matin sur deux le chantier se transformait en un inquiétant bourbier. Il en fallait plus pour décourager ces innovatrices qui prenaient un étrange plaisir à piétiner la gadouille. Hugo, lui, se réfugia à l’auberge de la Madeleine où, à l’heure du quadrillion, il retrouvait son vieux camarade Paulus le Maïeur qui se soignait à l’absinthe.

-    Tu dois dépenser des fortunes avec ta plantation de nénuphars ?

-    Pas tant que ça, et puis mes filles sont casées, sauf la Clairette, mon gamin mène la barque dans sa bonne direction. Johann contribue aux frais, il a finalement daigné  sortir une poignée de gelds de sa poche.

-    Eh ! C’est ta bru qui l’a mis dans sa poche à elle, plaisanta le bourgmestre ravalant sa morgue. Remarque, moi, mon héritier fait le joli coeur à Anvers et néglige le chantier naval, faudrait que je reprenne l’affaire, que je m’installe là-haut, si…

-    La Madelon, viens nous servir à boire,…

A son passage le bourgmestre fila un claque sur les fesses de la tenancière bien qu’elle ne soit plus d’une grande fraîcheur.

- Vous n’avez pas de quoi vous occuper ailleurs à c’tt’heure ? Peloter le derrière d’une grand’maman !

- T’es mère-grand, la Mado ? Et depuis quand ?

- Depuis la rosée d’c’matin, mes obsolètes fainéants.

- Tournée générale, gueula Ruysbroeck.

L’échansonne avait été l’une des plus belles filles d’Arras. Son père Jean-Baptiste Cousteyin, astrologue de profession, ne s’était jamais enrichi. Sa femme mourut peu après la naissance de leur fille.  A l’aube de sa quinzième année, une splendide chevelure boucanée, des yeux clairs et un teint abricot donnent à la gamine un air de madone aux rondeurs malicieuses, rondeurs qui éperonnent déjà complimenteurs et galants. Cousteyin, lui, s’est ruiné dans la boisson négligeant sa progéniture.

 

Mado s’amourache d’un soldat d’origine anglaise que par malheur politique le conseil communal lui interdit d’épouser, alors même que son éthylique de père arrange un mariage avec un sagouin supposé nanti. Là voilà forcée d’accepter un charlatan qui oriente son commerce vers les eaux minérales avant de se relancer dans celui plus lucratif des liqueurs. Avec les années la femme perd de sa grâce mais son regard demeure prenant. Accablé de dettes et prisonnier de combinaisons douteuses, l’odieux mari offre Mado à son banquier en guise de maîtresse ! Peu de temps après, le rusé « cocu » porte plainte pour « dérèglement de conjugalité ». Heureusement le juge démonte cette grossière intrigue, rend justice, acquitte le prêteur mais annule la dette du pervers époux. Selon la loi, Mado est fouettée sur le cul (bacul) et fait amende honorable, un cierge entre ses mains, agenouillée, nue, face au Christ en la chapelle d’un couvent où on la garde enfermée. Têtu, son Anglais la retrouve. Hélas, une nuit de pleine lune, l’abbesse surprend leurs jeux immoraux. Le magistrat, pourtant compréhensif jusqu’ici, fait incarcérer la diablesse dans un endroit sinistre où elle porte cinq jours le carcan. L’amant doit, lui, jeûner quarante jours, au pain et à l’eau. Emu par tant de malchance et peut-être encore par le charme de la donzelle, le magistrat décide d’aider cette malheureuse et la fait transférer dans une chartreuse où règne une morale libertine. Là elle subira d’innommables sévices. Son soupirant amaigri, mais toujours obstiné, apprend qu’elle attend un enfant. Une fois libre, il organise alors promptement l’évasion de son aimée. Ensemble les fuyards se referont une vie sous de vierges identités.

C’est un des mystères de Bruges et des Brugeois, ville catholique sinon papiste, ses habitants sont des bigots qui croient à la confession et au pardon du Très-Haut. Chacun sait le calvaire de cette marchande de vin, on en parle lorsqu’il faut prévenir une jouvencelle des dangers qu’engendre une ardente passion. L’évêché aurait voulu qu’on chasse l’intruse. A l’époque le Conseil communal s’y opposa unanimement ainsi qu’en témoigne le procès-verbal de la séance tenue à la Stadhuuse de Bruges le 29 août de l’an 1420. Dans cette affaire, Berthe, jeune épouse Boogart et arrageoise de naissance, avait joué un rôle actif mais discret dans la défense de Mado Cousteyin devenue Mado Loos.

 

 

"Donec eris felix, multos numerabis amicos"

 

Voyage de Momoh en solitaire, de Bruges à Venise en passant par Bâle, Genève, Lyon, Arles, Saint-Maurice, Turin, Modène et Florence, 1446 (Mai - Novembre).

                               

Durant plusieurs mois, la rumeur courut plus vite que le furet. Une Tablée de Nobles Seigneurs préparait une croisade. Ces Monarques, outrés par le siège de Constantinople, répondaient à l’appel du Souverain Pontife Nicolas V. Les Grands et Bons Fils de l'Eglise avaient donné leur accord de principe à ce féal quoique hasardeux projet. Et puis personne n'en parla plus, sans honte Rome laissa crevoter la flamme du Saint Esprit. Memeth II pouvait dormir tranquille et rêver sous sa tente de campagne ! La chevalerie est morte à Azincourt.

Quand il ne sifflait pas ses pintes à l’Auberge de la Madeleine, Hugo van Boogart s'appliquait à ses « affaires » sans quitter Bruges plus de trois ou quatre jours et dans un rayon qui ne débordait jamais vingt-cinq lieues (100 km). Il visitait sa proche clientèle et lui vendait ses marchandises. Momoh serait désormais l’infatigable manant. Avant le grand départ, père et fils avaient sorti les deux cartes achetées dernièrement à Conrad Turst, le géographe et graveur zurichois.

-    Bruxelles, ensuite tu te diriges vers la Germanie en descendant le Rhin jusqu'à Bâle. En gros tu connais l’itinéraire, avant d’arriver en Basse-Union, il est impératif que tu rencontres ce joaillier reconverti, Gensfleisch de Mayence, l'imprimerie n'est pas notre métier mais on raconte qu'il publie déjà des ouvrages variés quand les abbés lui lâchent la grappe avec leur Sainte Bible à quarante deux lignes. Et qui sait, a-t-il besoin de nos matières premières ? Ton métier, talonner le progrès !

Après ? Les Suisses ne sont pas méchants, juste de grossiers campagnards descendus en ville, à l’instar des bourgeois ils protègent leurs acquis. Berne, Fribourg. Le danger peut venir, plus bas, des Savoyards, leur prince (et princesse !) bouffe à moult râteliers !

Plus loin c'est pour toi une terre inconnue.

Le père avait tracé la route à suivre sur le parchemin.

- Le lac, à l'Ouest c'est Genève que tu as visitée une fois, à l'Est ce sont les montagnes, tu n'en as jamais imaginées de pareilles! Retourne d’abord à la foire des Genfois au bout du lac, on y offre des produits de qualité. Tu pourrais ramener de gracieux  tissus pour tes soeurs et ton épouse. Quelquefois j'y ai aussi croisé des marchands d'épices et d’agrumes qui remontent bravement le Rhône jusqu’en cette luxuriante cité espérant y liquider leur abondante cueillette, Genève paie mieux que Lyon et puis c’est une manière de contourner l’annone (impôt sur la récolte). Ensuite tu suivras la rive sud du bassin lémanique. Une cote sauvage peuplée de rustiques plus primitifs que les Helvètes. A Saint-Maurice, les moines t'offriront le gîte et t'informeront des perturbations politiques dans la région. Ces terres savoyardes, autrefois impériales, font allégeance à notre Ponant qui les traite en fieffées mais ces gens sont surtout de grossiers bouseux jaloux de leur indépendance. Certains dialoguent un françois qui chante, d'autres, plus haut, un court allemand, cornebleu, ça te déchire l'oreille avant que t’en saisisses la moindre particule. La montée du Saint-Bernard, une éreintante grimpée, sacrebleu, épargne tes mules, marche à leur coté. Au retour tu loueras des journaliers pour t'escorter et secourir ton attelage. Choisis les discrètement, l’environ est plein d’heriliz (déserteurs) qui abandonnent leur régiment. Au-delà des Alpes se répand la vaste plaine des Lombards. Ne manque pas de verser le tonlieu au Gastald (fonctionnaire lombard) ou au centenier là où tu campes, sans quoi ils pourraient lâcher leurs antrustions au cul de tes mules. Toujours en terres alliées, enfin espérons-le, la paix tiendrait à en croire l’ambassadeur florentin. Tu marches vers l'est et tu rencontres la Sérénissime. Ton italien reste médiocre, engage un translateur. Raphaël de Modena t'en trouvera un à tarif convenable, un de confiance.

Ils calculèrent les étapes, le nombre de lieues pour chaque journée.

-    Si tu prends de l’avance, pousse jusqu’à Florence. Rentre avant la visite du Charolais, on l’annonce pour la Fest de Toz Sainz (Martror) et…

-    Et mon coucou devrait éclore à la Saint-Nicolas !

Son père choisit quatre solides mules, vérifiant lui-même sabots, jambes et l’harnachement. Halicarnasse posa une semelle d’acier sur les roues du camion.

Momoh attela le chariot. C’était son idée, d’étape en étape il vendrait et achèterait des marchandises.

-    Ne crains-tu pas de ralentir ta marche ? Moi, le colportage ne m’a jamais porté chance.

-    Un char vide ne rapporte rien. Mon conseil est de couvrir nos frais de voyage.

A l’heure annoncée, la famille s'était rassemblée devant la maison.

-    Je serai de retour pour la délivrance, allez Wic, yahoo les mules, yahoo…

Le jeune homme n’avait manifesté aucune tendresse particulière envers son épouse. Berthe s’en inquiéta, Hugo pensait que c’était mieux ainsi. Claire suivit son frère au bout du chemin. Dominus vobiscum. Il lui faudrait au moins deux longues tirées pour joindre Bruxelles.

L’équipage trottait gentiment. Vers le midi, il tomba sur un moine qui marchait le long de la route.

-    Grimpez mon père, Notre Seigneur ne vous refusera pas un peu de repos.

-    Grand merci, fils, que Paul le Cilicien te bénisse lui qui, de sa Tarse natale, a marché jusqu’à Rome, mes pieds sont en compote et Bruxelles est encore diablement loin. Bon sang je transpire plus qu’un damné de l’enfer. Hou ! Là ! Puissant ton berger ! Ton escorte ?

-    Wic ? Un brave chien, de temps en temps je le fais monter à l’arrière pour sa ronflette.

-    Alors, tu vas loin ?

-    Jusqu’à Bruxelles, après on verra, si mon négoce tourne à mon avantage je descendrai plus au sud.

Ne jamais trop en révéler, songea Momoh.

-    Et vous mon père ?

-    Bruxelles, je retourne chez mes frères, mon abbé m’a laissé rentrer dans mon village pour y enterrer ma sœur. Elle a chuté du toit, je me demande ce qu’elle faisait sur cette putain de toiture, elle n’a rien voulu dire avant de s’en aller ! 

Deux jours plus tard, tierces matines, Momoh et son moine franchirent la Porte de Schaerbeek et pénétrèrent les rues étroites de Bruxelles. Il déposa son pieux compagnon à deux pas d’un couvent de bernardins. Le religieux, qui s’interrogeait encore au sujet de la présence de sa sœur sur ce toit, lui indiqua le chemin à suivre, Momoh n’eut ainsi aucune peine à joindre l’hôtel particulier où demeuraient ses beaux-parents.

-    Saint Arlan ! Wic, lorgne cette baraque, quel misérable état ! Est-ce l’endroit ?

Un vieux serviteur le fit entrer dans une cour étroite et privée d’ampleur. L’herbe y mangeait le restant de pavés. La bâtisse avait du croiser son heure de gloire. Deux étages, un large porche d’accès et derrière, sur les cotés, une modeste écurie et probablement la cuisine ou les communs. Le Seigneur de Thuin, son récent beau-père, l’accueillit sur le perron. L’intérieur de l’ « hôtel » ne valait pas mieux que ces façades. Des tapisseries en lambeaux puant le moisi, des meubles dépareillés encombrant le passage et des lustres où ne brûlait qu’une bougie sur dix. Une domestique, d’un aspect aussi antique que le château, lui tendit poliment un grand verre d’eau qu’il accepta en la remerciant.

-    Je suis seul, annonça de Thuin, Cher Beau-fils, ce soir notre entière famille sera réunie, je ne sais pas ce que font mon épouse, mes filles et leurs maris mais il semble qu’on tienne à fuir l’endroit. Le gîte vous est cependant acquis.

-    Si vous me le permettez, Mon Sieur de Thuin, le temps de me rafraîchir et j’irai liquider ma marchandise au marché d’Ixelles, j’ai là un important bagage d’excellente qualité, acheté à l’étape d’hier, il me parait préférable de ne point tenter les fripouilles, votre enceinte ne  leur résisterait pas longtemps.

-    Vous avez raison Mon Beau-fils, bien que notre « état » de souffrance matérielle soit connu dans les parages ! Les voleurs ont fini de nous surprendre.

Le visiteur prit le temps de se laver le visage à la fontaine et de confier son chien Wic au factotum. Il repartait déjà faisant claquer son fouet sur la croupe des mules. Momoh trouva acquéreurs, les draps négociés la veille à Erpe-Mère sortaient de la meilleure manufacture de Flandre (occidentale). Vendre, acheter, certes il perdrait du temps et ralentirait son acheminement mais à chaque transaction le marchand réaliserait un avantageux profit. Le débutant ne possédait aucunes des qualités qui font un commerçant ou un fin maquignon. Il avait si souvent observé son père que le commerce lui paraissait facile pour autant qu’on y prenne patience et la patience ne lui manquait pas. Sa charrette délestée, bourses pleines, il retourna chez ses beaux-parents. L’archaïque valet rouvrit la grille et sourit d’un air affable. Momoh mena ses mules à l’écurie, les détela et les brossa.

-    B’en, l’ami, y’a pas beaucoup de foin, pas plus de picotin, qu’est-ce que tu lui donnes à ta vieille carne ?

-    Le cheval de notre Seigneur, on ne le sort plus, où se rendrait-il notre Maître ?    

-    C’est pas chrétien motif pour lui tenir son bonnet vide ! Prends l’ancien, la nuit est encore à venir, fais toi livrer serein six bottes de fourrage, un boisseau d’orge et achète un cierge que tu brûleras pour Saint Gilles. Si mes mules restent coffiot vide, elles n’avaleront jamais les six lieues qui les attendent potron-jacquet !

Pauvre vieux, songea-t-il encore, en caressant le naseau du bourrin, t’as oublié le bonheur d’une  saine repue !

Le dîner fut misérable. La maîtresse de maison fit mettre les petits plats de la semaine dans les grands ébréchés du dimanche. La soirée sombra dans l’ennui mais le Brugeois de passage se montra courtois. Ses belles-sœurs et beaux-frères lui posèrent deux ou trois questions, par politesse, comment allait Anne, la fraîche épousée, où se rendait-il donc pour ses affaires ? Personne n’écoutait ses réponses. On le logea, jura-t-on, dans la plus confortable des pièces. Triste lieu, songea le passager. Me voila déjà loin de la chaleur de notre demeure familiale. La panse à moitié vide, il imaginait que son inaccessible père naturel puisse ressembler à ces nobles prétentieux et démunis.

-    Ils n’ont que balivernes en tête. Le travail ne les fait jamais suer. Et pourtant ces misérables « toisonnés » bourdonnent autour des Puissants, leur suggèrent opportunistes politiques et glorieuses batailles aux dépens des cochons de bourgeois ! Boudiou !

 

N’arrivant pas à s’endormir, une souris ou une chouette faisait son charivari sous les voliges et les lattis de la charpente, Momoh sortit jeter un œil sur ses mules et son chien. Il aperçut alors une faible lumière dans ce qui devait être le logis des domestiques.

-    Je dérange ?

Le couple leva le nez fatigué de son potage, un seul bol et deux cuillères. La chandelle se mourait en tremblant d’avance à cette sombre perspective.

-    Je crève de faim, vous n’auriez pas un coin de miche ?

La vieille femme souleva le couvercle d’une corbeille et en sortit un quignon. Elle trouva une pomme, la frotta sur son tablier.

-    Mais c’est ce qu’il reste ?

-    Prenez, prenez…, nous avons notre soupe de courge !

Le Brugeois put mesurer la triste misère que cachait son aristocratique allié.

-    Enfin ce n'est pas possible, n’ont-ils pas de fortune, une ferme, des terrains, le moindre champart (revenu d’un fermage) ?

-    Pensez Mon Sieur, tout est gagé, chaque quinzaine un huissier les menace de commise (saisie).

Les deux vieux se laissèrent engager doucement à moult et désobligeantes confidences, le désaveu paraissait leur faire du bien. La femme avait déjà raconté à son compagnon comment les Thuin avaient dédaigneusement traité leur  hote. Ces gens lui en apprirent plus sur sa belle-famille, qu’Anne en deux mois de mariage. Cet affligeant objet de ressentiment, son épouse désirait l’oublier.

-    Ils ont une métairie et des terres, patrimoine gravement hypothéqué, là ils arrivent au bout du rôle, personne ne leur accordera le menu crédit.

-    Et pourquoi restez-vous ?

-    Où irions nous à nos ages, Mon Bourgeois, privés que nous sommes ?

Le lendemain Momoh se leva à la pointe du jour. Au petit-déjeuner, Seigneur de Thuin parut, l’air gêné.

-    Un brouet lacédémonien (soupe de légumes) vous irait-t-il en matinale collation ? Le boulanger nous oublie parfois.

La domestique apparut au son de la clochette présentant un plateau lourdement garnie : fromage, lait chaud, rôti de porc, du pain et des pommes séchées.

-    Voila qui parait copieux, plaisanta Momoh, mais où est ce spartiate potage que vous m’annonciez ?

Le maître des lieux sut contenir son étonnement et ne se fit pas prier pour passer à table.

-    Mangeons et tant pis pour les lève-tard !

-    Que Dieu bénisse cette nourriture.

-    Amen.

-    Qu’en est-il de ce domaine en fermage du coté de Saint-Trond ?

-    Ah ! Anne vous a parlé ! Je songerais à la liquider si ce n’était son honnête revenant…

-    Mais n’est-il pas hypothéqué jusqu’au trognon.

-    Ah ! Anne vous a aussi entretenu de notre condition!

Anne n’avait rien révélé, contrairement à ce couple de serviteurs usés par le manque et les humiliations. Mais quoi de bon à les compromettre ? Le marchand y avait réfléchi le reste de sa nuit. Depuis une vingtaine d'années, sa vie en somme, la Bourgeoisie de Bruges n'hésitait plus à investir dans l'agriculture et l'élevage. Jusque là ces commerçants et grossistes avaient fait leur succès dans le textile. L'ensablement de la Zwin sonnant le glas des enrichissements rapides, ils s’adaptèrent et établirent des coopératives agricoles dont ils confiaient la gestion à des contremaîtres avisés. De leur coté les perfides Anglais cassaient les prix de la laine et ne craignaient pas d’expédier leur production sur des caboteurs loués à des Portugais qui s'infiltraient jusqu'en Méditerranée. Les Ligues hanséatiques se tournaient elles aussi vers d'autres fournisseurs et de nouveaux débouchés. Que penserait son père? Les van den Boogart propriétaires terriens ? Et à Saint-Trond, le Limbourg, à plus de 50 lieues de Bruges ! La veille, le serviteur des Thuin lui avait fait une description de l'endroit et sur le matin, alors qu’ils finissaient un fond d'eau de vie "retrouvée" derrière un fagot, sa femme avoua qu'elle fouinait parfois dans le scriptorium du baronnet. Le visiteur put ainsi évaluer la valeur des terres et du domaine, la taille du rendement et l’abîme de la dette.

-    Cher Beau-père, ma famille ne croule pas sous les ducats cependant nous pourrions racheter ces terres et la ferme, une sorte de poire pour la soif à l’attention de l’enfant à naître. Vous en garderiez l’usufruit jusqu’à sa majorité. Le bien resterait finalement dans la famille.

-    Vous êtes exercé, mon garçon.

-    Habile ? Non, même pas rusé, je travaille, j’écoute, j’observe.

De Thuin n’avait plus les moyens de refuser cette offre quasi providentielle. On parla de la surface en bonniers (1 ha 1/3), d'acres, de boisselées, de mines, des termes dont Momoh ignorait le sens quatre heures auparavant. Le Noble n’en savait guère plus, les chiffres dont il se souvenait correspondaient simplement au montant du prêt qu'on lui avait accordé en son temps. Il tenta de tricher sur sa déclaration. A chaque fois le Brugeois lui replantait poliment le museau sur son état, corrigeant les versions contradictoires de son respecté parent. Son beau-père se souciait principalement du revenu qu'il tirait misérablement de ce fermage… une fois les intérêts déduits.

- Vous m’annoncez une valeur qui ne correspond pas au prix du marché. Voyons le montant de l’hypothèque…

Les calculs furent rapides et approximatifs. En fin de matinée ils se rendirent chez le banquier de cette famille en déclin. Le capitaliste manieur d’argent posa d’incidentes questions au repreneur.

-    Van den Boogart, de Bruges, oui bien sûrement, et ces lettres de crédit semblent parfaitement recevables, vous payeriez une avance à la signature de l'engagement et le reste aux termes de l’an nouveau ? Vous promettez par addendum de ne point revendre ces terres avant la majorité de l’enfant à naître, enfant issu de l’union d’Anne de Thuin et de vous-même, Hjeronimus van den Boogart ? Et si l’héritier meurt avant cette majorité, le Sieur de Thuin ou ses ayants droit récupèrent le domaine ? 

-    Sommes nous d’accord, le gage versé à Monsieur de Thuin couvre la totalité des biens de Saint-Trond ?

-    Certainement, le reste concerne l’hôtel familial dudit seigneur ici présent. Nous sommes à l’unisson.

Momoh hésitait. Son expérience dans l’industrie agricole et dans celle de l’élevage ne dépassait pas deux ou trois chapitres lus dans les manuels de l’oncle Johann. Et puis l’investissement lui parut soudain trop important. Une semaine seulement après avoir quitté Bruges, il aurait déjà dissipé trois des cinq lettres de crédit que lui avait confiées son vader ? Et cet achat ne rapporterait rien aux Boogart avant la maturité d’un enfant pas encore né, pire, qui pourrait mourir en venant au monde !   

-    Je pourrais valider la transaction, disons,…

-    Disons aujourd’hui, demain je quitte Bruxelles.

-    Disons aujourd’hui, acquiesça le traitant, embêté de voir annulée sa visite chez les Etourdies de la rue Verte. Bah ! Il compenserait ce midi en s’offrant de succulentes moules au safran et un carré d’agneau. N’allait-il pas réaliser en Prime le bénéfice de son quantième ?

Momoh se rendit aux trois adresses indiquées par son père. Il y trouva des ferronneries, des selles  travaillées avec adresse et des objets hétéroclites qui lui parurent intéressants par leur exotique facture. L’oncle Johann lui avait appris la discipline, l’effort et la rigueur, Hugo, son père, avait su lui transmettre le goût du Beau inutile et celui d’une insatiable curiosité. Sans (vouloir) ignorer ses qualités intrinsèques, le néophyte savait que, jusqu’ici, il devait l’essentiel à ces éducateurs. Qualité ? Voyons, trouve m’en une seule qui t’appartienne ? Une voix frêle, celle de Claire, lui répondit :

-    O Cœur mordant, tu es obstiné, ainsi dit pour ne point te traiter de mule !

- C’est bien susurré, par Sainte Apollonie, tiens, je pourrais en faire ma devise tel un preux chevalier:

« Hij zegt – hij doet » «Il dit - il fait »

Conclure ses achats, charger la charrette et repasser chez l’avoué achevèrent sa rude journée. De retour à l’Hôtel des Thuin, Momoh fut informé que ceux-ci l’attendaient pour le repas du soir. Il prit le temps de se débarbouiller la face et de vêtir son gilet qu’il serra d’un précieux fermail, cadeau de sa Clairette. Il caressa furtivement la médaille que lui avait confiée Marguerite van Eyck. Que faisaient-elles en cet instant, Claire, Marguerite, Berthe, Anne ?

Le menu fut copieux et l’on servit deux profonds pichets d’un surprenant vin des Ardennes.

- Père nous a informés de l’appropriation brutale de « nos » terres, sachez, Cousin brugeois, que nous ne saurions approuver.

L’attaque se poursuivit sournoisement, un deuxième beau-frère prit le relais et lança une méchante pique. L’invité ignora la charge et vida son verre.

-      Excellent breuvage !

-    Vous les Bourgeois, vous êtes les complices des spéculateurs juifs.

Bien que tourmenté par ces mesquineries successives, Momoh répondit avec la courtoisie nécessaire qu’il agissait là pour le meilleur du fils ou de la fille à venir. Bizarrement, les épouses, nées de Thuin, jugèrent, elles,  inutile ou imprudent d’intervenir. On en resta là. Le Brugeois termina la soirée en compagnie du vieux serviteur. L’homme attendait le retour de sa compagne toujours accablée par la vaisselle qu’il fallait laver et ranger. Wic rongeait son os. Un bref orage rafraîchit l’atmosphère.

               -       L’ancien, es-tu bonhomme ?

-    Je l’ai été jusqu’ici, mais vérité qu’en cette demeure le vol et l’envie n’ont point matière à tentation.

-    Et ta femme ?

-    Une sainte, une ennuyeuse, une qui prie Bernard nuit et jour !

-    Je vais te céder un modeste pécule. Achète de quoi ravitailler ton canasson et permets lui de mourir en paix. Quelle tristesse, survivre enclos ! Le reste c’est pour toi et ta bigote, pas un mot à leurs z'Hauteurs ! Saint-Trond est sur ma route je m’y arrêterai passant, toi qui as rencontré ces fermiers, conte moi ce qu’ils valent dans la gestion agraire.

-    Connaître, connaître, pas de trop, nous nous y sommes rendus trois fois, y’a b’en longtemps, à l’œil, j’dirais que ce sont des bougres qui tirent la langue pour si peu de profit, des bras dans la force de l’age et en santé.

-    Font-ils autre chose que du blé, de l’avoine, du fourrage,… ?

-    Non, du blé mais la terre n’est pas convenable.

La vieille finit par rentrer, elle avait sauvé un pichet de vin qu’ils achevèrent dans la bonne humeur.

Le lendemain, seul Monsieur de Thuin lui présenta ses adieux.

-    Je n’aurais pas du vous céder notre domaine…

-    Rien ne vous y compulsait en effet. Vous pourrez nous le racheter en temps opportun ! Si vous pensez en tirer meilleurs profits, allez-y, ne serez-vous pas plus à l’aise ainsi pour régler la dotation de mon épouse ?

-    Votre père…

-    Mon père vous en aurait fait grâce, pas moi !

Ce discours n’appartenait pas à notre Momoh de Bruges, sa nature le pousse à fuir le combat, à contourner l’obstacle même si cela le force à un large détour. Cependant, sans jamais savoir où se situe cette frontière, coincé par un obstacle, réduit aux pieds de la muraille, le placide se réforme en un rude et hardi opposant. Et si à l’intérieur de son Double il doute de la pertinence de cet achat, il le fait parce qu’il l’a dit. Plus tard, souvent, au gré de sa marche, ce doute se transformera parfois en cauchemar, une obsession qui le poussera à calculer mille et une fois recettes et dépenses, prévisions, gains, crédits… 

L’aristocratique beau-père comprit qu’il ne faisait pas le poids face à ce marchand aux allures pourtant débonnaires. Son bourgeois de gendre avait longtemps gardé son calme mais il venait de manifester les limites de sa patience.

La route ne supposait pas encore de dangers immédiats. Comme son père le faisait à l’occasion, il chargea des soldats ou des mercenaires qui rentraient chez eux. L’antenne bruxelloise du palais bourguignon les congédiait.

-    Jusqu’où se rendent nos piétons avec leurs oblongues guisarmes ?

-    Loin, loin, Blodling, on rentre chez nous dans un pays que t’as pas idée.

-    Quoi, Berne, Fribourg, Uri, Unterwald ?

-    B’en ça alors ! Himmel Arsch und Zwim!

-    Eh ! Votre accent. Vous n’êtes pas Germains, pas des Flamands, pas plus des François, alors… que reste-t-il, les Savoyards sont trop chiards pour guerroyer si loin de chez eux, Lombards ? Non, eux ils ont la parlure chantante.

-    Gottfried Stutz ! Tu vas finir par nous les gonfler ! Arschloch !

-    P’t’être mais en attendant ce sont mes mules qui vont trimbaler vos noix et vos piques !

-    Tu machsch mi stigelisinnig !

Les soldats grimpèrent sur le char se carguant (serrer, terme de marine) le moins mal qu’ils purent entre  ballots et marchandises. L’atmosphère se détendit peu à peu, la conversation ne flottait certes pas très haut mais quel plaisir de discourir des affaires du «monde» avec des assassins patentés.

-    Les gars, j’ai un contrat à vous avancer, pas au tarif du Bourguignon, mais qui sait…

Momoh et ses Trois Suisses trouvèrent correspondance et scellèrent leur combinaison à la pause de midi devant quatre chopes de bière. Hélas l’aubergiste, qui les avait laissés entrer par derrière, refusa de leur servir la moindre soupe en ce vendredi maigre.

- Le manger, le boire, le dormir… plus le transport, jusqu'à Bâle, mais avec un détour par Liège et Aix-la-Chapelle  et trois jours dans une ferme que je viens d’acquérir ?

-    Pas de problème pour les « 23 Villes » de Germanie, personne ne nous y cherche noise, l’Empire vient de signer un traité avec notre Union, c’est pourquoi le Ponant nous désappointe, Le Bon se méfie soudain des Helvètes. P’is les Teutons sont moins chicaneurs sur les jours sans viande. Chaib, nous allons nous refaire une santé à tes frais, on mange comme trois, dumme blode !

 

Ces mercenaires étaient d’origine rurale, des puînés contraints d’abandonner l’exploitation familiale, ils s’étaient fait piétons pour ne pas finir ouvriers ou moines. Momoh leur raconta ce qu’il savait de cette métairie, expliqua son rendement actuel, ce qu’on y cultivait. Les trois Fédérés l’avisèrent volontiers du coût d’un boisseau, de la valeur du seigle, de celle du sarrasin, sur les fourrages alternatifs et de la loi des saisons, de la manière d’engraisser les bœufs ou les cochons. Qu’ils aient fait leurs armes loin de chez eux n’y changeait rien, ils savaient convertir les valeurs, les mesures et les monnaies et avaient, dans leur jeunesse, servi de valet de ferme à leur aîné.    

Rendus à Saint-Trond dans l’après-midi, les voyageurs conduisirent la visite de l’affermage « ex-de Thuin » au pas de charge. Le contadin fut informé des insolites conditions. Le bouseux prit acte du complant et soupira de soulagement.

- Je craignais qu’il nous vende au rabais à un méchant propriétaire, toi tu me parais sans-façon…

-    Et tranché, poursuivit le Brugeois. J’ai appris ce qu’il me faut sur ce domaine, le bilan de tes dix dernières annones. Pourquoi t’acharnes-tu à faire du grain ? L’élevage conviendrait mieux ?

-    Pour sûr, mon titulaire, eh, eh, où trouverais-je les sous pour acquérir un troupeau ? Vois-tu les prêteurs nous faire crédit,… à nous campagnards ?

-    Allons, ne me prends pas pour un abruti, mon antérieur tu le bouleversais dans la farine, moi, si je ne maîtrise pas la science agreste, les additions et les soustractions je les éprouve matin et soir.

-    Mais mon Seigneur…

-    Je ne suis pas un ci-devant mais un marchand, alors si tu veux qu’on s’entende, post hoc ergo propter hoc (à la suite de quoi et donc à cause de cela), va te falloir réapprendre l’amitié des comptes.

-    Mais je nous mettrions bien à l’élevage, vous l’dis, avec un cheptel, les saisons restent moins chanceuses…   

-    Je t’avance de quoi. Tu me rembourseras à partir de l’an prochain, on oublie l’intérêt.

Le commerçant prenait un certain risque en accordant une confiance presque aveugle à ce contadin travailleur mais vicieux qu’il ne fréquentait que depuis la mi-journée.

-    Saint Joseph, et comment payerai-je mon champart à ce maudit Seigneur de Thuin ?

-    Il n’exigera rien, pas avant la Saint-Jean, tu as onze mois devant toi. C’est prévu. Bon, tu me la tapes ou je rembourse ?

Momoh dépocha une centaine de ridders  qu’il compta pièce par pièce sur la table de la cuisine. Il se souvint  de son premier voyage avec son père, comment celui-ci lui avait appris à discerner d’une touche la plus singulière des piastres. Le paysan n’avait jamais aperçu si considérable fortune !

 Dis, ta femme pourrait pas nous cuisiner un peu de cochon et des légumes, mes Suisses n’ont rien bouffé depuis la renaissance ? Et puis on crèchera c’tte nuit dans ta grange.

-    Mathilde, sors la cruche et va-t-en puiser trois pintes de rouquin, rouquin, ah ! Tu verras, il est aussi rouge que ta tignasse. Allez les Suisses, rapprochez-vous et serrez votre cul sur la banquette, espérons qu’elle tienne. Mathilde, ça vient ou quoi !

Les Confédérés ne se firent pas prier. Fraîchement remerciés, les soldats n’avaient pas rempli leur gamelle depuis Bruxelles. Et lever le coude, sans fendre le crâne d’un ennemi choisi au hasard de l’emmêlée, leur convenait à merveille. L’émotion les saisit lorsque la cuisinière immergea une entière épaule de porc dans le jus de sa bouillante daubière. Pour patienter elle leur écarta un pain de seigle qu’elle offrit avec une assiette de radis et de l’ail.

-    Avec des choux fermentés, ça ira-t-il ? C’est vendredi. Vous ne le répéterez pas aux prêcheurs !

-    Sauerkraut, traduisit Momoh ! L’Eglise pardonne aux itinérants.

-    Dummi Gans, moi qui prenais cette bergère pour une Blode Chue !

-    Tu n’est qu’un saublod, lui lança l’un de ses deux compagnons en explosant son rire.

Pour un peu ces vaillants hallebardiers en auraient versé de chaudes larmes. Une choucroute ! Ils eurent encore la patience d’attendre que la patronne charcute son épaule pour que chacun touche son content. Plus tard, bouches pleines, ils racontèrent de vieilles batailles pour le compte d’un Empereur, loin, plus loin que le Pays des Souabes.

-    Personne ne savait qui nous allions occire…

-    Pire, j’ignore le nom du Puissant qui payait notre solde, un Leude au service d’un Basileux.

-    L’Arschlegger avait ordonné : « Ceux qui ne porte pas d’aigle, tu l’égosilles ! ».

-    C’est ce qu’on a fait, un jour durant, oubliant de faire la pause pour l’Angélus ! Qu’Unsere Vater nous pardonne.

-    Nous les piétons, on ne porte pas de cottes de maille ou de spallière, rien qu’un saladier, l’attirail est pas offert, tu t’engages avec armes et bagages.

La paysanne servit une troisième tournée de sa bistrouille. Wic eut droit à sa ration, rien de comparable avec le misérable croûton de l’avant-veille.

-    Achète-toi un ou deux cerbères de pareille race, y’a pas meilleur gardien de troupeau.

Il était temps d’aller « schloffer ». Les transhumants s’installèrent sur une paille drue, bien sèche. Le chien s’endormit sur les pieds de son maître et ami. Momoh tira large profit de ses Helvètes, leur souche rurale le servit grandement, eux ne voyaient que le plus simple, le plus résistant, le plus profitable. Il aurait fallu attendre le marché aux bestiaux du premier lundi du mois mais le Brugeois voulait imposer ses réformes avant de reprendre la route, s’assurer aussi que la somme avancée ne se liquéfie pas dans une des innombrables auberges de Saint-Trond. Deux Suisses accompagnèrent le paysan chez les éleveurs de la modeste mais besogneuse cité. Ils rentrèrent avec la nuit gouvernant six génisses, deux truies portantes, six brebis et un bélier. Le troisième mercenaire travailla dur en bouteculant la grange, transformant le bas en une écurie provisoire. Momoh lui servait d’ouvrier.

Le lendemain, l’un fit l’inventaire du fourrage et de la paille disponible, le deuxième entreprit la tournée du pâturage, le dernier acheva la porcherie et l’enclos des ovins. Le bouseux nettoya ses faux, aiguisa ses serpes, redressa les piques de ses fourches. Sa femme déshabilla trois lapins et en fit un civet. On apprécia le vin servit. La veillée dura longtemps avec encore d’efrroyables histoires de batailles, personne ne se souciant de savoir qui gagnait ou pourquoi on s’étripait et puis très tard les passagers se coincèrent sur la paille, rassurés par l’odeur des vaches.

-    Debout soldats, trois lieues et nous serons à Lidge, sifflez votre soupe et roulez vos sacs de couchage. 

-    Du goosch mer uf d’Nerve, capitaine !

Wic aboyait, impatient de se mettre en piste. Momoh scruta les nuages qui n’annonçaient rien de bon. Il refit la leçon au paysan.

-    P’is, je passerai au retour.

Les mercenaires poussèrent la charrette et attelèrent les mules. L’escale les avait requinqués, ils se revoyaient chez eux, loin des guerres.

-    Yahoo, les mules, yahoo.

Pourquoi me suis-je lancé dans cette aventure, songea le commerçant, n’ai-je pas assez de soucis à trimbaler ces marchandises ? Et il sourit, Claire priait pour lui, sa maman Berthe aussi. Marguerite ? Marguerite priait-elle ? Anne ? Savait-elle glorifier le Très-Haut, s’oublier ? 

La Principauté de Liège manquait de l’essentiel. Momoh trouva de quoi liquider sa marchandise au meilleur prix, hélas rien à acheter.

Aix-la-Chapelle, Cologne, Mayence. L’équipage progressait à train d’enfer avalant bornes et lieues. Les Suisses chantaient du matin au soir et n’hésitaient pas à sauter du char pour affronter une méchante ascension. A Aix, Momoh consulta les fiches que lui avait préparées son père. Voyager épuise passagers et bêtes, il avait encore un long périple devant lui. Ses soldats se montraient d’agréables compagnons, heureux de retrouver  bientôt leur canton et leur femme. Rien ne les empêchait cependant de profiter de ce bon temps au frais de leur généreux « Leiter ». Sur Templergraben un maréchal ferrant leur loua sa remise, spacieuse pour eux quatre, l’attelage, les mules et le chien. Chacun trouva de quoi faire sa couche au fond de cette ancienne écurie. L’artisan manifesta sa curiosité. Un marchand qui traîne une charrette vide et trois soldats en goguette ? L’homme parlait un si clair allemand que Momoh n’eut aucune difficulté à l’entendre.

- Tu dis que tu descends jusqu'à Bâle ? J’ai une de ces nouvelles machines à encrer la bible, il me faut la livrer à Mayence. Je cherche un déménageur. Tes mules sont solides, ton escorte d’Helvètes mettrait l’outil à l’abri des brigands mais ta carriole est trop faiblarde.

- Renforçons la !

- D’accord mais je le déduirais de ta commission.

- Parlons-en  d’abord avant de me l’amputer !

La négociation fut rapide et bien arrosée. Le forgeron remercia une kyrielle de saints qui lui ôtaient là une méchante épine du pied. Son mécanicien les accompagnerait sur sa propre monture.

 

Kapuzinerg, en face du monastère, il fallu recruter six ouvriers, installer des poulies et des cordages, l’opération de chargement fut périlleuse. Par prudence on mit le camion en chantier. Les mercenaires donnèrent un coup de main. Les paquets de tissus trouvés aux Halles du Grand Marché servirent à stabiliser et à coincer l’incroyable engin. Le chien gueulait en tournant autour du chariot. Le Brugeois faisait d’une pierre deux coups, l’avance reçue pour le transport et sa protection couvrirait largement le toit et les couverts de son escouade d’affamés ! En sus le maréchal avait renforcé les essieux de son char. Jour de chance, pensa le chef de convoi. Cette livraison lui permettrait d’entrer en relation avec ce Maître Gutenberg et ses associés dont on entendait parler à chaque étape. N’était-ce pas trop de généreuses coïncidences ? Il lui faudrait encore plus que de la fortune pour rétablir ses comptes. Il se demandait ce que donnerait la brusque mutation des activités de son fermier. Cette affaire le rongeait. Tandis que les Suisses finissaient d’harnacher solidement l’objet, il se rendit à la chapelle du monastère. Le frère sacristain accepta son argent et promit de brûler trois cierges par jour durant une semaine. Il s’agenouilla et contempla la déplorable fresque qui dominait l’autel.

-    Aide-moi Saint François, c’est promis je reviendrai rafraîchir ta chapelle. Je ne pose pas mes conditions, qu’on s’entende bien.

Il retrouva son équipe qui l’attendait près de cette machine infernale.

-    Avec c’t’outil nous n’abattrons pas plus de cinq lieues par jour.

Les Helvètes s’énervaient. Le train se mobilisa lentement, chacun vérifia « son » moyeu. Le forgeron avait posé des roues plus résistantes dont les rais s’orientaient légèrement vers l’axe de l’essieu. Confiant, l’ingénieux mécanicien prit les devants, il les abandonnait sans inquiétude. Son convoi cheminerait en sécurité.

- Je vous attends à Bad-Godesberg ! 

Cologne, Coblence et finalement Mayence. La marchandise fut livrée en moins de cinq journées, « saine et sauve », aux ateliers de Gutenberg de la Poppelstrasse ! En longeant le Rhin, entre Coblence et Mayence, à hauteur du rocher de la Lorelei, l’escorte découragea une poignée de brigands qui exigeait un droit de passage. A Rudisheim il dut encore réparer les cerclages, cerclages qui menaçaient de déjanter. 

Ouf ! Les mules soufflaient enfin. La presse fut déchargée, soulevée par deux potences et roulée sur des billes de bois  dans l’atelier des commanditaires. Il avait fallu abattre un mur.

Les soldats prirent un juste repos à l’Auberge de l’Ange. Johannes Gensfleisch, dit Gutenberg, avait trop de soucis d’argent pour se permettre de maltraiter un visiteur si serviable, peu importe qu’il soit novice en matière d’édition livresque et ignorant en science des mécaniques. Malgré la fatigue, Momoh resta plusieurs heures à l’imprimerie, posa cent questions sur les encres utilisées, sur leur composition, il nota ces précieuses informations dans son carnet. Si Gutenberg et ses associés se montraient jaloux des secrets de leur machine, en particulier sur le fonctionnement du piston rotatif, le mélange des boues noires n’avait rien de nouveau, par contre le mouillage au rouleau posait toujours un délicat problème. Le néophyte se permit de suggérer l’usage d’une peau de daim, selon lui  moins spongieuse que celle de vache. L’imprimeur et ses associés échangèrent un regard rapide et surpris.

-    Merde alors, il a raison notre déménageur, une peau de daim, je n’y avais pas pensé !

-    Hans, tu files chez le tanneur Humboldt et ramènes en une pièce de daim, je passerai le payer plus tard.

Alors !

Pour s’éviter une fâcheuse concurrence et soucieux de protéger leur technologie, ces innovateurs avaient choisi un maître artisan ferronnier d’Aix-la-Chapelle. Le projet paraissait ambitieux. Et leur gentil Brugeois venait de trimbaler cet instrument révolutionnaire sur plus de cinquante lieues pour découvrir bientôt qu’on ne pourrait lui payer le solde convenu ! Alors ? Pourquoi ne pas se montrer aimable?

-    Monsieur Boogart, qu’ai-je inventé ? Rien ! L’imprimerie n’est qu’un dérivé de la gravure sur cuivre, une technique connue depuis des lustres en Europe et en Orient. Certes jusqu’ici nous ne reproduisions que des images, l’imprimeur grave l’illustration sur une surface en cuivre ou en bois, il l’enduit d’encre, p’is il presse ! La nouveauté ? L’écriture. Des caractères mobiles en plomb, chacun figure un caractère de l’alphabet en son relief. Nos commis assemblent ligne par ligne les différentes lettres pour composer une page. Reste à encrer autant d’exemplaires que l’on souhaite avant de passer à la suivante. Pas si facile, il faut huiler ou graisser le plomb sinon on tache la rame de papier. Et vous venez probablement, l’air de rien, de nous fournir une performante solution.  

-    C’est ainsi que mon oncle sèche un trop de peinture sur ses tempora. Celui qui cherche la science doit la pêcher la où elle se trouve !

-    N’empêche, l’idée est heureuse.

-    La flatterie est un capital qui ne coûte rien mais qui rapporte beaucoup.

-    Rapporter beaucoup, euh, en parlant argent, Monsieur le Brugeois… euh…, pourrions-nous trouver un arrangement ?

Le transporteur compris que le génie et ses associés n’avaient plus de quoi lui régler son dû.

-    Nous pourrions, l’interrompit Momoh, j’ai vu la sur vos étagères deux ouvrages joliment enluminés,…

Maintenant que la mécanique se prépare à remplacer les moines et les clercs, ces manuscrits vont  paraître obsolètes. En ma Flandre natale il faudra des années avant que votre invention se propage, en attendant je ferais excellent usage de ces « vieilleries », enfin si nous trouvons entente !

Gutenberg sourit. Il tenait à ses « vieilleries » comme nul ne pouvait l’imaginer mais par ailleurs il se débattait depuis toujours avec des créanciers enragés, cherchant les moyens de circonduire son innovante industrie. Ce Flamand lui plaisait, il soupçonnait un jeune homme instruit sous son bonnet de colporteur.

-    Qu’en feriez-vous, mon ami ?

-    Mon oncle, ainsi que je vous l’ai déjà appris, est un peintre de la Guilde de Bruges, c’est aussi un lettré qui sacrifie un précieux temps à répandre son savoir à des pupilles, pupilles dont je fus. Je vous promets de ne pas en tirer un profit commercial, sauf contraint par un malheur financier.

-    Je te fais une offre différente, les ouvrages que tu guignes me sont chers, mais j’ai là en réserve une de mes bibles imprimées selon nos modernes procédés. Alors ?

Gutenberg négocia ferme, mais se trouvant en mauvaise position de débateur, il dut encore sacrifier un recueil de sa collection. Il avait aussi omis de préciser que la bible en question présentait certains défauts, il lui manquait un bon tiers de l’Ancien Testament !

-    Bah ! Ainsi que vous le dites, avec l’imprimerie les enluminures passeront vite de mode. Mais je le regretterai.

-    Mon métier c’est d’acheter et de vendre des herbes, des essences rares pour faire des peintures et des encres dont vous vous servez. Je suis curieux d’apprendre. Et puis ma route est longue, les carambouilleurs qu’on croise par infortune sur des chemins isolés s’en prennent d’abord à notre argent, les livres ne les intéressent pas. Si mes affaires sont juteuses je ramènerai, ainsi que je vous le promets, cet ouvrage à ma famille, si forcé par un méchant sort je le vendrai à un ploutocrate seigneur pourri d'orgueil mais qui au moins saura le préserver d’une fin lamentable.

-    Brugeois, tu m’arraches le cœur mais j’ai pris la mauvaise habitude de manquer d’argent. Avec ces deux livres que tu me voles, ta journée est faite ! 

Déjà il fallait se remettre en route. Momoh avait enregistré la composition des huiles essentielles à la fabrication des encres utilisées par les imprimeurs. Lorsque l’imprimerie se développerait à Anvers, Bruxelles, Gand, Louvain et Bruges, il saurait où trouver les ingrédients, il en maîtriserait la vente un an ou deux. Son père avait encore une fois raison, il faut suivre le progrès quel que soit notre attachement au passé. Il découvre aussi qu’un inventeur, doué soit-il, ne peut se passer de secours extérieurs. En saluant Gutenberg il eut le triste sentiment que celui-ci épuiserait son talent à disputer de vétilleux prêteurs. 

Il suffisait désormais à l’équipage de longer les berges du fleuve. Le rythme s’accélérait enfin, les mules trottaient allégrement, malgré le vent et la pluie.

 

Arrivé à Bâle une semaine plus tard, Momoh invita ses compagnons pour un repas d’adieu. Il ne lésina ni sur le boire ni sur le manger, s’en remettant à ses compagnons pour le choix du menu et de la boisson. Si proches de leur foyer ses soldats affichaient une soudaine inquiétude. A Berne l’état-major des armées les punirait, se plaignirent-ils, avoir servi un prince ouvertement hostile à la Haute-Union est une trahison. Le Conseil des Etats venait de publier de sévères ordonnances.

-    Punir ? Mais que peuvent-ils vous faire ?

-    Au mieux nous vider les poches, au pire nous trancher la main droite. Blode Siech !

L’alcool aida les Suisses à retrouver leur joyeuse humeur. Momoh promit de les saluer à son retour. Il nota leur nom  et celui de leur village. Le chien Wic parut s’attrister d’une séparation qu’il jugeait incongrue.  

Le lendemain le marchand se mit en quête de l'atelier des Frères Schnitt. Ces artisans se spécialisaient dans la gravure. Le Flamand leur liquida une quantité de mines (charbon) et de craie sanguine qu'il avait trouvée par hasard à Mayence chez un artisan qui n’en avait plus l’usage, orientant désormais sa manufacture vers l’imprimerie automatisée. La concurrence s’annonçait acharnée pour la société Gutenberg & Fust !

Chaudement accueilli par les Schnitt dans leur officine de la Wettsteinstrasse, le Brugeois découvrait les finesses du dégradé noir-blanc. Ces artistes négligeaient volontairement les couleurs. En une seconde il venait d’oublier son péché originel.

- Sacrebleu l'ami, tu as l'oeil d’un lynx!

- Je ne fais que tirer bénéfice du malheur de ne point distinguer les nuances du rouge et celles du bleu.

Les frères lui demandèrent d'évaluer une série d’"exemplars" prête à l’impression, ce que l’aveugle des arcs-en-ciel fit avec plaisir et enthousiasme.

- Que dirais-tu si nous allions nous en jeter un petit au troquet du coin et un klopfer ça ne se refuse jamais chez nous !

A l'auberge de la Petit-Couronne, cette espiègle fratrie l’informa des rumeurs bâloises, le projet d’université (1459), la construction d’une audacieuse maison de commune maintenant que l’Evêque a perdu son tout pouvoir, et de la présence en ville d’un excentrique physicien d'Einsiedeln.

- On murmure que le crapaud se fait plus gros qu'un boeuf ! Mossieu Philippus Aureolus Theophrastus Bombast von Hohenheim s'est rebaptisé, remarque on comprend, rien moins que Paracelsius tant il est convaincu d’éclipser le noble Celse de l'Antiquité! En fait ses théories tournent autour de la cuisson des aliments et de la circulation des éléments au travers du corps.

- Un Arschloch, rien de plus.

Les Schnitt aiment vivre et rire, s’ils se moquaient du Saint-Gallois trop prétentieux, les deux frères avaient malgré tout étudié ses ouvrages.

-    Tu ne connais certainement pas celle du curé alsacien qui annonce en chaire que l’hiver étant là et qu’il promet d’être dur, il faut des poêles et du charbon pour chauffer la sacristie, la salle de catéchisme et cætera … et que donc le devoir des fidèles est de sortir un sou de sa poche.

Quand la quêteuse passe dans les travées secouant sa sébile, et le bedeau qu’est d’vant, à chaque coup de sa canne – pan ! « Bour les boeles du gulte, s’il sous blait» - pan ! « Pour les boeles du gulte, s’il sous blait ! »

Le klopfer arrosé d’un Mantelkragen (vin d’Alsace) n’avait pas suffi à calmer leurs gouailleuses fringales. Ils choisirent une Winstub voisine et réputée pour sa cuisine rustique. D’abord un « Roigabrageldi » que suivirent un Schiffale et finalement un boudin au raifort avec, pour dessert, l’incontournable « Siasskàs » du Sundgau.

-      Santé le Flamand !

-    Hein, pas mal ce « Kaeferkopf » ?

Après cette agréable collation, ils se firent conduire au centre ville et marchèrent le long du Rhin. L’affluent paraissait se mouvoir paisiblement, un tapis gris qu’on ne cesse de dérouler.

-    Prenons le coche d’eau, proposa brusquement l’aîné des Schnitt, il nous débarquera à Santa- Klara, tu as  besoin de te faire presser les noix. Et puis une culbute, rien de mieux pour la digestion.

-    Si la petite Martha est de sévices, j’lui comble ses trois entonnoirs ! 

-    Das isch alles zum kotze, ne l’écoute pas !

 

Le Flamand sourit en songeant aux leçons de Johann, sur l’énergie diluée en accouplement durable. N’aurait-il pas du éviter un mariage consigné, se satisfaire de remplacements bigarrés au ton de ses fièvres libidineuses ?  Alors qu’ils traversaient le fleuve sur cette fragile coquille, Momoh se souvint des histoires de chalands à fond plat remontant la Zwin, histoires qu’aimait raconter la nostalgique servante Radegonde :

« Ce petit heu flamand, qui des vagues se joue,

Des marchands voyageurs épargnent les travaux

C’est un coche flottant, la flèche en est la proue,

Les voiles, l’attelage, et les vents, les chevaux… »

Econome d’efforts, le batelier maniait habilement son timon tirant profit de la force des eaux. Le Rhin coulait avec une puissance plus grande que le Flamand n’imaginait, le courant grondait d’un bruit sourd.

-    Il va pleuvoir. Le ciel devient lourd.

Que faisaient-ils, elles à Bruges, en cette heure crépusculaire ? Radegonde replaçait une bûche et sonnait la soupe. Johann finissait sa leçon quotidienne, Hugo titubait en rentrant de l’auberge, Berthe chassait les limaces de sa rhubarbe à la lueur d’une bougie, Clairette, Anne, Marguerite ? Et elles et eux, que se figuraient-ils à l’opposé. Hugo devait consulter ses cartes et calculer des hypothèses, maman Berthe le voyait trop boire et manger, Claire forniquer, Anne s’entretenir avec le chien Wic, Marguerite ?

-    Tu vois juste Claire ! Ton cadet s’est laissé débaucher. Homo sum : humani nil a me alienum puto.

Vers de Térence, « le Bourreau de soi-même », « Je suis homme : rien de ce qui est humain ne m’est étranger » Térence, Publius Terentius Afer, poète comique latin, Carthage 190 – 159. « Inspirateur » de Molière. Esclave affranchi et membre du cercle de Scipion Emilien, le destructeur de Carthage et Numance (ville de l’ancienne Espagne).

Le marchand n’imaginait pas descendre si bas vers le sud. A Genève, il aurait du prendre la rive méridionale du lac et se diriger vers les montagnes suivant l’itinéraire de son vader. Mais les affaires avaient été lucratives en cette grosse bourgade savoyarde. Il y avait liquidé les étoffes acquises à Bâle et qu’on tissait du coté de Mulhouse dans des ateliers familiaux. Les Schnitt l’avaient conduit aux magasins Diesbach (commerce). Là encore les conseils des graveurs furent précieux. Tant sur la qualité à choisir que sur le prix à payer.Ses confortables bénéfices lui permettaient d’envisager avec sérénité la poursuite de son expédition. Cela ne l’empêchait pas de recalculer encore et encore ce qu’il avait dépensé en reprenant le domaine Thuin et de se tordre l’esprit sur la manière de consolider ses comptes. Parfois il pensait avoir voulu lourdement se venger de la trahison de son épouse.

-    Suis-je mauvais ?

 

A la foire estivale de Genève, la Confrérie des Ferronniers lui céda une encombrante quantité d’outils à travailler la terre, à seule et impérative condition de ne la revendre qu’à plus de vingt  lieues des frontières de la cité où  le roi de France venait d’interdire à ses commerçants de s’approvisionner espérant ainsi satisfaire les Lyonnais. Des outils ! C’était bien loin de son commerce d’origine mais il savait maintenant s’adapter rapidement et par ici l’offre dépassant la demande, les vendeurs de pelles, de faux et de pioches cassèrent leur prix. Des maraîchers venus de Grenoble lui avaient aussi affirmé qu’en Provence et en Arles, les campagnards manquaient de fourches, de chevilles, de cognées, de drilles, de faucilles, de dégorgeoirs, de haches, de maillets, de plantoirs,… Enfin ils n’en manquaient pas mais rien n’égalait la qualité reconnue des produits savoyards. Un conflit récent opposait les Corporations de Genève à celles de Berne et Saint Gall, les unes accusant l’autre de saturer leur marché. Désormais les douaniers de Koniz et Bienne ne se contentaient plus de prélever les taxes dues mais refoulaient les indésirables ne bénéficiant pas d’un laissez-passer. En exportant ces marchandises loin des cantons fédérés, le Brugeois saisissait une banale opportunité.

A Lyon Momoh s’empressa de bazarder au plus vite sa volumineuse quincaillerie à un grossiste itinérant. En ville, notre marchand trouva enfin ce qu’il devait ramener chez lui : des herbes séchées, des huiles essentielles et des terres rares ! Le métier, il l’avait aujourd’hui assimilé et se fiait à son odorat pour dénicher ou renvoyer une botte avariée, pour refuser des ocres trop humides, pour dédaigner une huile rance ou pour négliger un macis desséché. De Lyon jusqu’en Arles, Momoh chemina en compagnie de pèlerins qui se rendaient à Compostelle. Pieds à terre il tenait les brides des mules pour partager ainsi les pieux efforts de ces braves Chrétiens. Prier en marchant calmait ses préoccupations et troublait son ennui. Ses marchandises se composant d'herbes arides, d’une douzaine de sacs d’ocre et de diverses argiles, il pouvait occasionnellement permettre à un marcheur épuisé de se reposer sur la charrette. Quelques uns avaient les pieds en sang et devaient encore parcourir au moins cent cinquante lieues (600 km)! Les vauriens s'attaquaient parfois à ces pèlerins d’humble condition, le risque demeurait faible si ce n’est celui d’exacerber la frustration des brigands. On lui raconta d’horribles histoires sur le vain massacre de malchanceux coquillards. Comme eux, aux étapes, il dormait chez les cloîtriers, heureux de bénéficier de la générosité de ces hospitaliers. Au matin il payait sa nuit bien que ces moines n'attendent rien.

-    Alors dites une messe pour ma famille.

-    Ita Deo placuit.

En route certains prient, inventent un chant ou compose un lai.

… Où vous emmène l’espérance

Aux limites d’infinité

Lorsqu’enfin cessent vos errances

Et vos temps de mendicité,

Parvenus en cette cité

Que le saint garde en sa tutelle

O pèlerins de l’humilité,

                                                                  Priez pour nous à Compostelle …                           

(J.-C. Bourlès, Le Grand Chemin de Compostelle

Payot/Voyageurs. 1995)

 

C'est un grand détour que de descendre jusqu'en Arles, mais le marchand pensait y trouver des espèces inhabituelles, des quintessences inconnues "par là-haut", en ses Flandres natales. Tandis que les courageux piétons poursuivaient leur « camino », Momoh jeta son dévolu sur une auberge convenable et bien située. L’hôtellerie lui inspira confiance au premier coup d’oeil. Momoh veilla à ce que le maréchal prenne soin de ses mules et qu’on fasse porter sacs et marchandises jusqu’à sa chambre. Le chien garderait ces encombrants bagages. L'exubérant et joyeux tenancier lui conseilla plusieurs adresses d'herboristes tenant officines au cœur de l’antique cité.

-    Sinon, fouinez chez les paysans du coin. Ecoutez les femmes, elles comprennent plus sûrement la botanique que nos carabins et cupides apothicaires, elles tiennent cette science de leur maman, pour les teintures, j’ne sais pas, voyez le peaussier derrière la cathédrale Saint-Trophisme, on raconte qu’il a fait son apprentissage chez les Maures de Cordoue. Paraît qu’ils vont le déguerpir, ces odeurs empestent le quartier et empêchent les bigotes de prier leurs tierces ! Pour vos ballots, pas de soucis, je soigne ma clientèle, personne n’y touchera.     

Arles paraissait en ébullition. Partout dans les rues, badauds et passants se bousculaient soudain, les uns criaient :

- Venez, venez, ils sortent, ils vont défiler !

Le Brugeois céda à la curiosité et suivit la foule, se laissant conduire par la populace. Cette vague d’excités le porta jusqu'au centre ville près des arènes. Il découvrit enfin le cortège si bruyamment annoncé. Etrange défilé en effet, suivant juges et magistrats, des gens d'armes encadraient un pauvre diable pourtant convenablement vêtu. Les soldats forçaient le passage sans ménager les plus proches. L'homme avait les mains liées. Sa face maculée de sang le rendait méconnaissable.

-    C’est lui, le menteur, le dépravé, le réfugié !

-    Tu as ton châtiment, forgeur de mensonges !

L’escorte protégeait le supplicié d’une assemblée devenue progressivement hystérique. Les derniers avertis  pressaient les devants. Une méchante écharde transperçait la langue du condamné. Le misérable pénitent saignait en abondance et ne pouvait ni ravaler ni cracher sa bave. Momoh se retira, frappant des coudes, il en avait assez vu de cette exhibition indigne de Chrétiens.

                Dans la salle de l’auberge, des clients discouraient avec éclats de cet affabulateur et de sa langue cruellement dardée. Les uns contestaient une justice trop expéditive, d’autres argumentaient, rétorquant que preuves établies, pourquoi s’opposer à la sentence. Où irions-nous ?

-    Les preuves, quelles preuves, prévôts et robins font torturer un malchanceux qui t’avouera n’importe quoi. Tiens c’lui-là crachait déjà son épaisse mouchure avant qu’on lui taille la baveuse ! Aubergiste, remet nous un pichet d’absinthe !

-    Il se prétendait peintre, artiste, un exotique au vin mat. Ah ! Si vous aviez vu les horreurs qu’il a pignochées ! Et en plus ce pouilleux dégoisait comme les Teutons, j’sais leur accent, deux campagnes en Lorraine, hé !

Jusque là Momoh n’avait suivi qu’abstraitement la conversation des tablées voisines. Un peintre venu de Germanie ou peut-être du Nord ? Il se mettrait en route le lendemain avant l’aube, ses derniers achats déjà soigneusement paquetés. Pourtant une voix, qui n’était pas celle de Clairette, le suppliait d’enquêter sur les origines du condamné. Le mieux, songea-t-il, c’est de questionner le curé de l’église à cent pas d’ici. Un gros capucin le reçut aimablement et le fit entrer dans une chambre des plus spartiates. Le religieux posa son bréviaire et se gratta la tonsure. Il rajusta ensuite sa bure, noua la corde autour de son abdomen et saisit une croix, pas plus large que sa main.

-    Vous pensez  remettre ce malheureux ?

-    Il se pourrait que …

-    Je vous accompagne à la gendarmerie, nous verrons ce qu’ils en ont fait, si ce n’est pas l’homme auquel vous pensez nous le saurons rapidement. Mais vous me laissez parlementer, ces notables prennent plaisir à chercher des pouilles aux étrangers.

La milice occupait le sous-sol des arènes où l’on avait aménagé de sinistres et humides cachots.

-    Et pourquoi, Mon Père, vous donnerais-je des informations sur cette crapule ?

-    Parce que s’il est au bout du rouleau, Capitaine, il faut bien qu’un serviteur du Très-Haut lui donne l’onction du départ, même à celui qui meurt sans gloire, n’oublions pas de lui dire « au revoir » prêchait Saint Jean l’Esposite… Vous le reverrez au jugement dernier !

-    L’imposteur n’est plus ici, curé, ce mécréant a préféré rendre l’âme au bout de la procession. Y’a peu, une ribaude de l’Ane Rouge est venu réclamer sa dépouille, nous, on demandait pas mieux, ce Germain empestait la corruption !

Le capucin entraîna Momoh vers la montée de l’Ane Rouge.

-    J’étais pas rassuré en débarquant à la Maréchaussée mais là je te dirige au cœur du péché et du crime ! Le Seigneur me met à l’épreuve.

-    Vous en avez déjà beaucoup fait mon père, je peux y aller seul, je suis costaud.

-    Costaud ? Penses-tu, li Bon Diou ne sera pas de trop, même s’il remonte les manches de sa chemise de nuit. Cette canaille est plus sauvage qu’un loup blanc des Alpilles.

A peine étaient-ils arrivés au summum de la grimpée qu’une bande de voyous les entoura. Leurs faciès inquiétants firent trembler le bras du religieux qui brandit sa croix en signant une bénédiction.

-    Des fois ça marche lança-t-il à son compagnon.

Les malfaiteurs se montraient de plus en plus menaçants.

-    Je viens pour le sacrement « in extremis », ce clerc m’accompagne pour tenir la bougie, parait que le bougre est à l’agonie, mais je sais qu’il n’a rien contre li Bon Diou. Facilitez nous son « passage vers l’Au-delà», mes frères.

-    L’est raide mort, tu débarques trop tard corbeau sermonnaire.

-    Non, non, des fois le « Double » prend son temps pour déménager, p’t’être qu’l’âme rode encore et se heurte par l’encontre, si vous ne la calmez pas, elle viendra vous mordre les pieds les sept nuits prochaines.

L’homme de Dieu n’avait en rien l’allure d’un imposant ecclésiastique, son habit usé filait de partout. Et les forbans n’étaient pas les plus rebelles agneaux du Céleste Vagabond.

-    Barnabéo, conduis les curetons chez la Justine, elle décidera.

Un borgne claudicant rompit le cercle et leur ouvrit le chemin. La baraque paraissait décrépite par les ans. Là ils trouvèrent une femme en pleurs. Sur une paillasse, on avait déposé le corps décharné de Lambert. Justine finissait la toilette du défunt. Le prêtre sortit une bougie de sa poche et posa sa croix sur la poitrine nue du cadavre.  

- Frotte le briquet et donne moi la flamme que je lui récite son congé, tiens la chandelle bien droite, sacrebleu.

Ils prièrent. Momoh pleura. Certes il avait peu côtoyé le cadet des van Eyck mais il pensait à sa Marguerite et à Jan.

-    A la fin il était fou mais jamais brutal, il peignait vite, personne ne lui a commandé un tableau. Pourtant il avait la main. Des fois il causait de sa cocagne, chais pas où ce qu’c’est.

-    Lambert a un frère, un peintre connu, je viens de ce même pays, il a aussi une sœur, Marguerite…

-    Ah ! Oui, la Marguerite, il en parlait dans ses cauchemars.

Barnabéo crut devoir intervenir :

-    La Rascasse a dit qu’on l’enfouirait près de l’Arbre au Chardon bien qui ne soit pas de la Truanderie, La Rascasse a dit qu’il méritait d’être des nôtres.

-    Faudrait mieux pas tarder suggéra le capucin, le corps dégage la consomption.

-    C’est le mélange du sang et de graillon qui l’a étouffé, « normalement » on s’en va pas d’une percée de serpillière.

Pour confirmer la sentence l’Eclopé tendit sa panosse trouée. Puis il comprit qu’on allait encore prier, il préféra d’attendre dehors.

-    Pécheresse Justine, mon compagnon t’a fait savoir qu’il était un concitoyen de feu ton maquereau, peut-être aurais-tu un souvenir qu’il puisse rapporter au frère et à la sœur ?

Justine sortit un rouleau en toile de lin et la tendit à Momoh.

-    C’est sa dernière. Je crois qu’il avait perdu la raison, mais un menteur, non, pas un menteur.

-    C’était quoi cette menterie, questionna le curieux serviteur de Dieu ?

-    Son alibi ? Je ne sais pas, il voulait protéger un médecin juif d’Aix qui lui laissait parfois consulter un ouvrage (Astruc de Sestier, plus grand collectionneur de livres connu à cette époque. L’ouvrage consulté : « Guide des Egarés », Moïse Maimonide).

Il fallait maintenant rebrousser chemin. Lambert fut enseveli au pied de l’Arbre au Chardon. Momoh confia une somme d’argent au prêtre pour qu’il dise une messe en sa chapelle.

-    Le reste c’est pour vous, Mon Père.

-    Tu es un brave garçon, Fils. Bonne route, que Saint Martin te protège. Ne te laisse pas manger par le « taedium » (dégoût), le doute est le sel de la vie. Il n’y a pas de Foi sans scepticisme. 

Sur le retour, alors qu’il remontait la vallée du Rhône, Momoh eut la surprise de croiser le plus étrange des cortèges. Léon de Rosmital, seigneur tchèque, avait quitté Prague deux mois auparavant. Cet homme, pieux à sa façon, voulait visiter les « Royaumes chrétiens d’Occident » mais aussi les principautés religieuses enclavées en terre romane et particulièrement le Sépulcre de Compostelle, là où repose l’apôtre Jacques. Le noble voyageur évitait la capitale du Saint Empire germanique et Rome, deux infortunées cités tombées, prétendait-il, dans les mailles de l’obscurantisme catholique.

- Voilà une agréable manière de faire repentance, songea le marchand de Bruges. Cette joyeuse et confortable caravane ne ressemble en rien à celle de mes piétons souffreteux, leur bourdon à la main, suant eau et sang !

L’escorte de ce prince du lointain permit au Flamand de camper dans leur enceinte. Selon sa pratique, Momoh prit d’abord le temps de soigner ses mules et de sécuriser les marchandises qu’il transportait. Ensuite il se lava, nourrit son chien avant de s’habiller plus proprement que d’ordinaire.

-    Notre Seigneur de Rosmital souhaiterait que vous l’entreteniez de Bruges et de la Flandre.

Un capitaine le fit entrer sous le chapiteau où l’aristocratique personnage prenait son repas du soir, distrait par le jeu de ses musiciens. Momoh fut surpris par la vivacité des airs qu’il entendait.

-    Mon ami, tu t’étonnes de ce cortège et de ce faste ?

-    Seigneur, je l’avoue, une semaine passée, alors que je descendais en direction d’Arles, mes mules et moi-même avons croisé de plus pauvres pèlerins. Mais c’est surtout la cadence de vos harmonies qui m’est inconnue et me déconcerte.

-    Ah ! Ces rythmes témoignent à la fois de notre joie de vivre et d’une ancestrale nostalgie dont nous ignorons la cause, comme si nous avions déjà existés en des temps immémoriaux, possible encore que nous subissions l’influence des nomades arrivés des Indes par le biais de la Petite Egypte (Grèce). Ainsi toi tu viens des Flandres, Flandres que le Ponant tient entre ses griffes ?

-    Si mes respectés parents ont voulu m’apprendre la géographie, en particulier celle qu’enseignait le noble syrien Abu Fida, l’histoire selon Hérodote ou la philosophie de Platon à Sénèque, j’avoue ne rien comprendre à la politique. Mon oncle est peintre et mon père commerçant. Je ne les ai jamais entendus se plaindre du Seigneur de Dijon, bien qu’il apparaisse légitime qu’une nation cherche sa liberté et s’épargne le financement de guerres qui ne la concernent pas.

Pardonnez mon audace, Mon Sieur, mais ce pèlerinage est-il l’unique prétexte qui vous entraîne si loin de  vos terres ?  

-    Curieux et astucieux jeune homme ! J’ai des motifs personnels et secrets, d’abord je veux tirer profit et avantage de cette entreprise pour enrichir mon expérience, en m’exerçant dans l’art militaire et en étudiant les usages de pays dissemblables. Sans rien trahir, ami de rencontre et de hasard, je rêve de créer ou d’aider à l’établissement d’une fédération européenne qui réunirait les différents royaumes et principautés, plus de 250 ! Une société indépendante de la papauté et de l’Empereur germanique, deux puissances gênantes, admettons-le sans hypocrisie. Nous aurions à la tête de cette fédération un conseil chargé de régler les litiges réciproques qui épuisent les princes en coûteuses batailles. Les Puissants sont querelleurs et jaloux de nature, tu en témoignes toi-même avec une diplomatique prudence. A cette date j’ai déjà rencontré ton Bon Duc Philippe à Bruxelles, le Roy Edouard IV d’Angleterre, et bientôt celui de Castille Henri IV, le Rey du Portugal Alphonse V et le Matamore d’Aragon Jean II ! En cela je ne fais que m’inspirer des théories visionnaires de Pléthon, ce philosophe byzantin qui proposait une refonte de l’économie et de la structure sociale.

-    Nos Flandres se réjouiraient de votre succès, Mon Ambitieux et Démocrate Seigneur, nos communes passent d’un potentat l’autre au malgré des guerres et des mariages, quand nous ne sommes pas honteusement vendus ainsi qu’il en fut de Trêves et de Cologne. Et, si Votre Grandeur me le permet, ne suis-je pas, en modestie, un exemple de ce qu’offrirait une Europe ouverte aux libres échanges. De Bruges j’ai déjà colporté moult produits variés, achetant et revendant d’étapes en étapes… En notre bonne cité de Flandre occidentale sont établis des ambassades de Florence, de Venise, des florissantes mégapoles hanséatiques. 

Momoh avait hésité. Lequel des deux ouvrages offrir a ce curieux personnage ? Un exemplaire tronqué de la « Bible en quarante lignes » que lui avait cédée Gutenberg ou une édition rafraîchie de la Mélusine qu’il avait acquise à Genève.

-    Seigneur de Rosmital, vous plairait-il d’accepter un cadeau, marque de mon respect envers votre Grandeur et son louable projet. N’étant pas très parvenu, je ne puis que vous en offrir un seul, à vous, Noble Prince, de faire votre choix. Le Tchèque manifesta vivement sa curiosité.

-    Sacré putain de bourgeois, l’Aristocratie vous imagine illettrés et âpres aux gains. Fais-moi voir. Une Bible de Gutenberg imprimée sur sa machine, la « Quarante deux lignes » ? La Mélusine de Jean d’Arras ? Tu m’en sacrifies un dis-tu, et si je t’achetais la seconde ?

-    En face d’un confrère marchand je n’hésiterai pas à traiter pareille cession mais…

-    Arrête ton charabia, Ami brugeois, je prends la bible en cadeau car les Ecritures n’ont pas de prix  et je te concède 35 florins pour cette « Mélusine », que réponds-tu.

-    Affaire conclue !

Pécunieuse affaire en vérité. Il venait de rembourser ses génisses, ses cochons et ses brebis ! Il aurait pu rentrer chez lui mission accomplie. Ces bénéfices accumulés au fil de ses étapes et en sus : trente-cinq florins ! Il fut tenté de regagner sa Flandre. A quoi bon avoir une famille, une gente demeure si c’est pour dépenser sa vie d’auberge en auberge. Le voyageur avait perdu beaucoup de temps et, là, ne faisait-il pas marche arrière avec un massif chargement.

Ayant dépassé Lyon de trente lieues il choisit de contourner Genève et de faire escale à Annecy. Le commerçant se souvenait d’un ami de son père, un Suédois qui s’était perdu loin de chez lui. Il fouilla ses notes.

Yomp Kristofson paraissait encore plein d’ardeur, bien plus que son vader. Vert de cœur mais gris de peau, cet aventurier avait sillonné des contrées aussi lointaines que la Pologne et la Lituanie, poussant deux fois au-delà des frontières de la Horde d’Or chez les Cosaques et les Mongols.    

-    Tu as croisé ce Hongrois, non ce Tchèque ? Tu entends marcher jusqu'à Venise ? Et avec ce chargement ?

-    C’est le but de mon voyage, jusqu’ici je n’ai cherché qu’à faire du gain pour assurer nos arrières mais c’est à Venise que je trouverai les produits indispensables à nos peintres et clients.

-    Que penserais-tu si je faisais un bout de route en ta compagnie. Je dois me rendre à Turin, un savant à consulter. Des habits, un ou deux ouvrages, mes cahiers, nous n’alourdirions pas ton encombrant équipage ?

-    Ta présence me sera confortable, depuis deux jours j’ai la nostalgie du pays. Il m’arrive de pleurer la nuit. Tu sais, les musiciens de ce Seigneur pragois jouaient des airs à la fois tristes et réjouissants, depuis je suis saisi de maussaderie. Heureusement j’ai mon chien.

-    Autrefois vous n’en aviez pas deux ?

-    Bien plus, il m’arrive de penser que mon père préfère les chiens aux êtres humains, l’un est mort empoisonné lors d’un voyage à Paris, son frère s’est arrêté, fatigué de vivre. Lui il a perdu sa femelle en me protégeant lors d’une sournoise embuscade près de Colfontaine en Hainaut.

-    Maussade l’ami? Allez viens boire un coup. Cette musique gitane dont tu parles, je la connais pour avoir vécu un temps avec ces romes qu’on croise sur les chemins entre la Bohême et le Royaume des Cosaques.  

En trois étapes ils atteignirent Saint-Maurice où l’on vénère les reliques des Soldats Martyrs, Maurice le centurion mais encore Exupère, Candide et soixante de leurs opiniâtres compagnons. Les chanoines les accueillirent avec une aménité empreinte de curiosité. L’Abbé Hilaire se chargea lui-même de guider ses visiteurs à travers le labyrinthe de ce vénérable cloître, le plus ancien de la chrétienté occidentale. Ce « pasteur immobile », ainsi qu’il se qualifiait, avouait l’impatience d’en savoir plus sur ces itinérants auxquels, en échange, il découvrirait un pan de ce qui est éternel.

-    Oui, le plus souvent nous recevons des roumis (pèlerins) qui se rendent à Saint-Pierre (Via Francigena). Autrefois nos frères travaillaient les pierres précieuses, aujourd’hui nous nous en tenons à la Règle d’Augustin. Venez je vais vous dévoiler les plus riches pièces de notre « trésor ». Beaucoup furent offertes par des Seigneurs et des Rois comme cette épine de la couronne de Jésus.

Yomp le Suédois plaisanta, taquinant le prêtre :

-    Des princes dans ce trou du cul du monde, ils devaient s’être égarés ? 

-    Pas vraiment égarés, non Mon Fils, ces gorges ont été longtemps le passage obligé de ceux qui se rendaient en Italie, quelle que soit leur intention, les barbares du Nord, Hannibal et Charlemagne que suivit un éventail de Régnants en quête d’onction pontificale. Et puis c’est ici que fut fondé le Royaume de Bourgogne il y a six cents ans.

 La visite accomplie, le vénérable abbé conduisit ses hotes à leur « cellule ». Les deux voyageurs y trouvèrent de quoi se rafraîchir. Plus tard une cloche leur annonça l’heure du souper. Selon la règle de l’évêque d’Hippone, un chanoine fit la lecture des textes sacrés tandis que ses frères s’empiffraient. Etait-ce en raison de l’arrivée imprévue de ces insolites et baroques étrangers qu’on jugea opportune la reconnaissance des dix gouvernes du canon d’Augustin ?

-    Charité

-    Humilité

-    Prière

-    Jeûne

-    Soins aux malades

-    Chasteté

-    Correction fraternelle

-    Dépôt commun

-    Lavage des habits, hygiène du corps

-    Obéissance et observance de la Règle

L’Abbé Hilaire interrompit son lecteur et commenta deux points en particulier.

-    Frères, lais et chrétiens de rencontre. Augustin nous enseigne qu’il est sain de se laver aussi souvent que possible, que prendre un bain hebdomadaire n’est pas une offense faite à Dieu, au contraire. Mens sana in corpore sano, ainsi que l’écrivait le païen Juvénal. Pour ce qui est de la chasteté, je rappelle aux plus fragiles d’entre vous qu’agiter sa trique en solitaire reste puni de dix jours de repentance, pain et eau. Là encore notre maître Augustin se veut tolérant et n’alourdit point la peine des récidivistes. Plus grave, l’acte sodomite est péché mortel que seul sept ans de pénitence et dix ans de jeûne, chaque vendredi, peuvent tenter d’effacer.

-    Deo gratias ! 

Une règle souple à l’image d’Augustin, vénéré docteur de l’Eglise, dont on sait que la jeunesse fut « orageuse », une éthique peu comparable à celle des bernardins ou des franciscains. Le cloîtrier garde son bien propre et ne le lègue au monastère qu’à l’heure ultime. La cellule n’a rien de sévère, leur manger est goûteux et leur vin fait plaisir à boire. Surtout ce blanc de Villeneuve, apprécié des Romains, particulièrement pour ses vertus diurétiques. Sa consommation favorise la miction, dissout la gravelle et calme une prostate exacerbée. D’ailleurs les moines ne s’en privent pas, surtout les anciens, fragiles des voies urinaires. Prêtres et frères travaillent les terres de leur vaste diocèse. En réalité ils supervisent l’ouvrage de journaliers venus du Duché d’Aoste et qu’on engage à la bonne saison. Valdotains que les religieux surnomment gentiment « hirondelles ». A la saison des pèlerinages ces convers reçoivent généreusement les Chrétiens venus prier Maurice, le thébain, avant de passer le col de Bernard pour descendre à Rome.

En fin de repas l’Abbé proposa à ses hotes de partager les dernières nouvelles de ce monde. Les histoires de Yomp Kristofson eurent large succès d'audience. Les moines craignaient de voir prochainement la barbaresque s’attaquer à leurs cousins d’Orient. Des rumeurs se répandent, celles d’une attaque prochaine de Constantinople assiégée depuis deux ans. Si le dernier concile de Bâle n’a pas atteint son objectif initial, réunir les deux chrétientés, un bon croyant ne pouvait que s’inquiéter de voir les Maures envahir l’Europe par un chemin détourné. Imaginer ces hordes de « paulmiers mahométans» massacrer les valables sujets du Basileux, pénétrer les vaincus et violer leurs femmes donnait chair de poulet le long des avant-bras et jusqu’au creux des reins ! 

-    Les Rois Catholiques les expulsent d’Ibérie et ces diables réapparaissent à l’Est ! Des mécréants, fils de Belzébuth !

-    Frère Grégoire, tss, tss,… paulo majora canomus !

L’abbé Hilaire rappela son turbulent collège à l’ordre de la Règle. « Ad augusta per angusta » (à des résultats grandioses par des voies étroites).

Et vous, Ami brugeois, nous n’avons pas votre chance mais des pèlerins venus du Nord nous ont rapporté que vos peintres ont réalisé d’extraordinaires et dévotes œuvres à la gloire du Très-Haut ?

-    Vous pensez sans doute à l’ouvrage récent de Maître Weyden qu’on vient d’installer à Beaune ou au retable que van Eyck a finalement livré à la cathédrale de Gand, en effet, ces compositions font l’admiration des fidèles et inspirent la volonté universelle et la compassion du Message Rédempteur.

-    De auditu nous avons appris avec tristesse que certains ecclésiastiques germains manifesteraient de la sympathie pour les écrits de ce perfide Anglais.

-    Le curé Wyclif ?

-    Curé, curé, n’a-t-on pas exhumé son cadavre pour le brûler après le Concile de Constance ? Croyait-il encore en Dieu ?

-    Un apostat ! Un patafiole (hérétique cathare) !

-    Frère Alexis, tss, tss,… judicatum solvi (ce qui est jugé est payé)!

-    Maître Abbé, « Errare humanum est, persevare diabolicum », Momoh choisit une prudente retraite bien qu’il entende la question, n’étant pas théologien, il m’est difficile d’argumenter sur le sujet mais je vous confirme que beaucoup de nos pasteurs, des plus catholiques, penchent en faveur de ses théories ou de celles de Jean Hus. La honteuse manière dont fut arrêté, jugé et condamné cet intellectuel, recteur d’université, a branlé la confiance de nos prêtres envers une hiérarchie qui semble oublier la quintessence du message biblique…   

-    Pardon et compassion, je vous accorde qu’en son temps il paraissait difficile de savoir à quel pape se vouer ! Notre communauté se veut humaniste, nous avons nos « ultras » certes, nous sommes aussi les dociles fils de notre Mère, la Sainte Eglise, une, catholique et apostolique, mais nous restons humbles et reconnaissants envers les Grands Penseurs et Savants mahométans que furent Averroès, Avicenne,… inspirateurs de Thomas d’Aquin. Plus difficile nous est de proposer une vaine indulgence à ces adeptes d’une dissidence évangélique quel que soit notre trouble en découvrant trop souvent ce que sont ou furent les égarements de nos pontifes. Nos frères d’Orient vont payer cher la déchirure qu’ils ont voulue sous futiles prétextes que la Trinité n’existe peut-être pas ou que la consécration du pain et du vin n’est, ne serait qu’un acte « in memoriam ».

-    Pardonnez ma témérité mais…

-    Audace, Mon Fils, tout au plus, je vous en prie, parlez librement…

-    Ces affaires commerciales d’indulgence nuisent à notre Sainte Mère l’Eglise, maints évêques se conduisent honteusement…

-    Vous pensez, n’osant vous risquer à le dire, que ces gros cochons se remplissent les poches, forniquent, ahanent, produisant, sans honte apparente, des bâtards qu’ils placent ensuite à la tête de leurs couvents… ? Oui mais des hommes nouveaux viendront et redresseront la barque, ceci ne justifie pas l’abandon du navire. Voyez Cher Fils, ce qui me chagrine, mais ne me désespère point encore, ce ne sont pas leurs copulations dont la finalité ne serait que le plaisir, pas plus me fait rougir l’observance de deux frères lais qui s’enculent alternativement et de butte en blanc, non, Augustin l’explique, quoique tournant autour du pot, c’est notre puissance énergétique que l’appareillage des sexes fragilise, affaiblit et dilue finalement, que les sexes soient complémentaires ou comparables peu importe, c’est pourquoi Augustin nous conseille  « faites vous prêtres mais pas trop vite, rien ne presse » , le sacrifice d’Héloïse ne fut pas ce qu’on a voulu faire croire, son époux Abélard n’avait prononcé aucun vœu, elle a souhaité que son intellectuel aux qualités rares ne s’épuise qu’en enseignement, non, Cher Fils, ce qui me désole c’est de voir les Puissants contester l’Autorité de l’Eglise, gouverner sans Elle et admettre de facto qu’il y a deux justices…  

La charrette fut déchargée et les marchandises entreposées au sec sous le toit d’une imposante grange a foin.

-    Vous serez le bienvenu à votre retour, nous veillerons sur vos biens, penser que ces herbes et ces terres se transformeront bientôt en estampes, toiles et gravures glorifiant le Très-Haut et que leur contemplation pourrait accélérer la rédemption des âmes flottantes et ramener les Princes à plus de modestie! Nous nous réjouissons déjà de vous revoir, rapportez nous des échos de Venise et les dernières nouvelles d’Orient. Nous vous bénissons !

-    Deo gratias.

-    Dominus vobiscum. 

Les mules trottèrent gaiement, soulagées d’un grave fardeau, sans se douter de ce qui les attendait à moins de six lieues de leur bénéfique villégiature. Le maréchal-ferrant de l’abbaye les avait examinées de près, limant leurs sabots, vérifiant ensuite les harnais et la mécanique de la charrette.

-    Vous aurez une sacrée grimpouillette jusqu’au col, dormez d’abord en Octodure et la nuit d’après à Bourg Saint-Pierre, plus haut la route devient franchement mauvaise, si les bêtes ne sont pas en leurs meilleures conditions, vous n’y parviendrez pas. Accordez leur de fréquentes pauses. Elles sont des créatures de Dieu ! Terminus ad quem… (limites à ne pas franchir). Vade in pace.

-    Deo gratias.

-    In aeternum.

Wic s’impatientait, il aboya. Momoh le fit sauter à l’arrière du camion où l’espace ne manquait plus. Ils suivirent le conseil des moines, s’arrêtant souvent pour laisser souffler les mules, louant une cohorte de journaliers pour pousser au char à de mauvais tournants.

L’arrivée au sommet du col les surprit. On paya les bras de secours et ces crétins, heureux de s’être fait trois sous, dévalèrent la pente pour rentrer chez eux. A force de trimer dans cette interminable ascension les deux étrangers imaginèrent qu’elle les menait en enfer corps et âme ! La nuit tombait brusquement.

Deux chanoines de l’hospice se précipitèrent à leur rencontre. Des éclairs déchiraient les nues.

-    L’enfer ? Vous vous trompez d’adresse braves pérégrinateurs, ici ce n’est que le purgatoire !

-    Rentrons les bêtes à l’étable qu’elles ne prennent point le mauvais froid. Vous aussi, pas d’inquiétude, Frère Anselme s’y connaît, il va en prendre soin. Ah ? Tu as un chien !

-    Je l’ai baptisé Wic ou Wil en souvenir de Saint Willibrod qui évangélisa notre contrée.

-    Baptisé, que racontes-tu mon frère ?

-    Pardon, mais c’est un précieux compagnon. Il m’arrive de lui parler lorsque nous sommes seuls lui et moi.

-    Alors tu as bien fait de lui donner du sacrement, nous aussi nous avons des chiens, païens mais solides, tu les verras après un peu de repos et une bonne soupe.

On leur laissa le temps de se laver et de changer leurs vêtements humides. Une cloche sonna. Ici aussi les reclus s’empressaient d’entendre leurs hotes les entretenir du reste de l’Univers.

Ils auraient du se remettre en route dès le lendemain, après l’office, une neige en avance sur la saison retarda leur départ. Les bourriques avaient tant souffert que le prieur insista pour qu’elles prennent le temps de récupérer.

-    Et puis ces jours, à part les piétons qui s’en vont faire la guerre en sens inverse, nous n’avons pas vu passer grand’monde !

-    Nous restons à la clause précise, unique et suivante : pas un mot de théologie.

Yomp en avait trop ingurgité à l’Abbaye de Saint-Maurice et digérait encore.

-    N’ayez crainte, nous prions matines, pour le reste, les chiens, la cueillette d’herbes médicinales, rien n’empêche de méditer en s’occupant. Nous sommes des contemplatifs agités.

-    La cuisine nous occupe aussi, compléta Frère Anselme.

-    Des herbes médicinales ? En « professionnel » Momoh avait réagi spontanément.

-    Frère Matthieu vous montrera son laboratoire, vous vous entendez en pharmacologie ?

-    En pharmacologie non, mais j’achète et je vends des essences rares pour les maîtres peintres, alors…

Momoh raconta des histoires et des légendes de Flandre, Yomp fit revivre ses ancêtres, insistant malicieusement sur les mœurs rudes et impulsives des trolls (lutin). Les moines n’étaient qu’une dizaine, un seul avait fait sa promesse et suivi un cursus pastoral au séminaire, les autres, des veufs ou des solitaires préférant se retirer du monde d’en bas. Les vœux pouvaient attendre. Sur ces hauteurs, en été, ils ne se réunissaient qu’avant la soupe matinale, mais ils compensaient d’octobre à avril, se relevant trois fois chaque nuit pour chanter ensemble et glorifier Dieu tout puissant. 

-    Y’a qu’l’hiver qu’est un peu trop long, mon n’veu ! C’lui-là risque d’arriver plus tôt qu’annoncé par l’almanach. Si vous saviez, au gros de la saison, nos cellules sont glaciales, parfois on dort avec les chiens.

Les « insulaires » profitèrent de cette intrusion providentielle pour ordonner au frère cuisinier des plats plus copieux que leur ordinaire.  Momoh visita ensuite l’officine du Frère Matthieu qui avait été apothicaire dans une première vie. Le Flamand lui proposa d’acheter une partie de ses réserves.

-    Pourquoi pas, tu verras avec le prieur. La clientèle ne se presse pas chez nous, autant liquider le trop plein avant que la froidure nous enferme.

Yomp s’intéressait aux molosses que les moines élevaient depuis cinq siècles.

- C’est probablement des bêtes abandonnées par les Romains, on ne sait pas, mais de braves animaux qui résistent à la gelure ! 

Le prieur leur fit encore un « rapport » des plus concis sur la situation politique régionale. La Savoie, la Lombardie respectaient une trêve, le Milanais subissait des incursions génoises et parfois celles des Espagnols.

- C’est compliqué, je ne sais jamais à qui nous appartiendrons dans un, deux ou cinq ans, le Saint Empire, la Savoie…. Mais là, évitez Milan, en route vous ne croiserez, au pire, que des pillards ou des piétons démobilisés. Agitez vos massues et vos javelines, ils n’insisteront pas.

La dévalée sur le Piémont se fit sans ennuis. Le ferronnier du Bourg avait renforcé les essieux et monté un frein plus puissant que celui du semellator grec. L’automédon pouvait l’articuler d’une poigne musclée tout en retenant son train. Frère Anselme vérifia la mécanique et graissa les essieux les enrobant généreusement de suif.  La communauté s’aligna devant l’hospice et entonna un cantique qui, selon le prieur, les protégerait de malheureux accidents.

-    Ceux-là, je les préfère à tes Agauniens !

En chemin Yomp plaisantait sur mille sujets, les femmes, les  religieux, la politique, les princes, les bourgeois et les artisans jaloux. Fatalisme et cynisme.

-    Tu ne crains pas la mort ?          

-    Ce n’est pas la mort que je crains, c’est de mourir. Jusqu’ici nous avons eu de la chance, le frein a tenu à la descente, les malfaiteurs sont en embuscade sur des routes plus carrossables… Les hommes et les pommes c’est pareil, tu les entasses, ils pourrissent. Garde toi de demander du temps, le ciel n’en accorde jamais. Cacher l’intimité du corps ou de la l’âme c’est attirer l’attention des impudiques, pire, des iceux qui clament ne pas l’être. Une femme te pardonnera de la brusquer, jamais d’ignorer son désir.

Le Suédois semblait inépuisable, sautant du coq à l’âne.

-    Tu sais, Yomp, je ne suis pas le fils d’Hugo, je suis un enfant trouvé.

-    Et alors ? Des momes j’en ai oublié plus d’un derrière moi. « La première pierre » je la garde en poche !

-    Et ce fils à naître n’est pas de ma graine.

-    Qu’est-ce qui te taraude mon gars ? Ca te contrarie qu’il te lorgne en quittant sa cachette, hein, tu imagines déjà y surprendre les yeux du coucou qu’a troussé ta belle ? Ne lui complique pas la vie à ce miteux.

Yomp n’était que bon sens. Ses arguments valaient ceux de Claire, le ton variait.

-    Qu’est-ce que tu vas faire à Turin ?

-    B’en Momoh, je vais me faire charcuter l’abdomen par un spécialiste du chancre. Chuis en train de crever. Cette saloperie me ronge l’intérieur.

Aoste, Ivrée… A Turin Momoh accompagna Yomp chez son docteur. Celui-ci consultait et opérait dans un hospice tenu par les Franciscaines de Sainte Claire.

- Continue ta route, passe par ici en remontant. Des fois que ce chirurgien fasse un miracle, je rentrerai alors avec toi. Les nonnettes te diront où me dénicher.

Les religieuses lui confirmèrent qu’il valait mieux éviter Milan, la jeune République Ambrosienne se querellait avec ses voisins. Les Sforza, Visconti et compagnie semaient la confusion en s’alliant épisodiquement aux Autrichiens, Français, Lombards et Vénitiens.

- Ils organisent des Lotto (1449) pour financer leur guerre au Tessin !

 

La « descente » sur Florence lui parut interminable. La déclination ne fut que théorique puisqu’il choisit de s’accrocher aux flancs propices des Apennins plutôt que de longer la cote qu’il imaginait vulnérable aux agressions des malfaiteurs. Le soleil frappait la croupe des mazettes. Wic tirait la langue.

Alexandrie, Plaisance, Parme, Modène.

Enfin Modène !

Raphaël Ludovici, dit Raphaël de Modène, reçut chaleureusement le fils de son ami Hugo. L’artiste paraissait usé, parfois absent ou pris d’une profonde tristesse. Le Flamand se fit discret, il n’avait besoin que de repos et peut-être de se sentir en territoire familier.

-    Pardonne moi, fils, depuis que ma femme est morte je n’ai plus le courage de vivre. Ta visite est bienvenue nous parlerons plus tard sur la terrasse, accorde toi un répit.

-    Je brosse d’abord mes mules.

Une servante prépara le repas, du mouton. Ils burent en silence.Le lendemain Raphaël lui présenta un de ses neveux.

-    Il a presque ton age et parle déjà trois langues, il te servira d’interprète, toi tu lui apprendras ce qu’est le commerce, c’est un bon garçon mais sa mère ne sait pas quoi en faire !

-    Je vais continuer ma route jusqu’à Florence, mon vader me l’a conseillé, ensuite je reviendrai à Modène avant de poursuivre jusqu’à Venise, mon ultime étape. On ne pérégrinera qu’en matinée, mes  bêtes ont assez souffert.

-    Si tu me juges digne de confiance, laisse moi tes herbes médicinales, tu les trouveras au retour.

Le neveu Marco n’avait aucune aptitude manuelle mais il était de composition docile et curieuse. Momoh lui apprit à atteler les mules, à les brosser. Il fallait reprendre la route.

-    Raphaël, que devrais-je rapporter à mon père lorsque je rentrerai en mes Flandres ?

-    Que je suis vivant dehors et mort dedans ! Ah ! J’allais oublier, son ami Cyrianus d’Ancône vient de publier un traité où il rend hommage à la Corporation des Marchands de Bruges.

-      Yahoo les mules, on y va ! 

Wic approuva en branlant d’la queue, le chien gueulait et bondissait autour du char. Le marchand repensa à Yomp qui avait été un compagnon idéal. Entre Turin et Modène, seul durant six jours, Momoh avait sombré dans la navrance, les « papillons noirs » l’avaient encore attristé. Les gâteries qu’il s’accordait aux étapes ne suffisaient plus, hommage rendu il chassait la putanetta et se saoulait jusqu’à s’endormir. Toujours le destin. L’héritage de son père, ces amitiés construites sur la confiance et le respect lui avaient permis de trouver le courage de continuer. Raphaël, presque sans mots, il n’y croyait plus, lui avait offert sa chaleur, sa tendresse, sa maison, son désespoir. Et il lui confiait un compagnon de son age.

-    Comment vous remercier Maître Raphaël ?

Florence ! Enfin !

Suivant les recommandations de son père, Momoh se rendit  chez Maestro della Francesca. Piero travaillait dans un large atelier aux abords de la cité des Medici. Le Maître s'enthousiasma en apprenant que son visiteur avait traversé l'Europe du Nord au Sud et même fréquenté le fameux Gutenberg.

-    Et sous un soleil de plomb ! Tu as triste figure, allez, nous allons soigner cette déprime. Et toi qui es-tu ?

-    Marco, neveu de Raphaël le sculpteur.

-    Le Raphaël de Modène, Seigneur, que le monde est petit ! Entre mon ragazzolino !

Un jeune serviteur conduisit les mules sous un ombrage. Momoh ordonna à son chien Wic de rester près d’elles.

- Je viendrai te livrer ta pitance.

- Tu as raison d'aimer tes bêtes commenta l’artiste.

- J'ai failli perdre deux mules en montant le Saint-Bernard, mais nous avons échappé aux brigands.

- Comment vont ton père, ton oncle Johann et ce génial Van Eyck ? Raconte-moi le paese "de par là haut" ! Tu sais, autrefois, je suis venu à Bruges, Gand, Bruxelles, maintenant je n'ai plus le temps de voyager si loin ou alors pour deux ou trois mois, cette commande de Rimini par exemple. Et ta bonne maman? Dis, est-ce vrai que la soeur de Jan est malade et qu’elle ne peint plus ?

- Oui, répondit Momoh !

Piero della Francesca avait bâti sa réputation en élargissant son regard sur des perspectives inconnues. Il vivait à l'aise, protégé par un mécène, Leonello d'Este, marquis de Ferrare. Il travaillait présentement sur l’esquisse d’une fresque imposante commandée par Pandolfo Malatesta, ami et lointain parent de son pécunieux tutélaire. Pour consolider sa clientèle Piero avait du s’établir à Florence mais il envisageait déjà un retour en sa bonne ville de Borgo San Sepolcro. Il s’ennuyait de ses frères et sœurs, Francesco le moine camaldule, Veria, Luigi, Angelica, Matteo.

-    Il est heureux que j'aie joué l'apprenti au Nord, dans ta Flandre. Ce prétentieux mais fortuné client porte le même nom que l' « ancêtre » de vos ducs de Bourgogne! Le Sigismond, roi des Burgondes. Alors je lui prépare une salade qui lui plaira... Le monarque au centre et le p’tit Sigismond à genoux sur un à-côté. Putain d'époque, que ne faut-il pas faire pour mettre du beurre dans ses épinards et toucher sa « pro tabule costruende » (avance)! En cachette je m'amuse, tiens, regarde ce Triomphe de la Chasteté, c'est Jeanne, une tendre amie, qui a posé, tu la verras ce soir pour le dîner ! Tu sais, je ne m’en vante pas mais je reste attaché au diaphane des Siennois, la patte des Sassetto et Anghiari, j’ai besoin de leur « amistà », de l’harmonie des couleurs qu’ils ont su garder d’une Ecole byzantine qu’on méprise aujourd’hui. Je me souviens de la visite de ce pauvre empereur d’Orient que Rome et son Concile n’ont pas voulu secourir, Jean VIII espérait encore le soutien des Medici.   

Là c'est une esquisse pour le choeur de l'Eglise Saint Eugène, comment éviter un grossier trompe-l'oeil ? Je n'ai pas le génie créateur de Jan ou de son ami Rogier, tu vois je reste prisonnier des géométries, impossible de me libérer d’une réalité spatiale, « chez toi » ils savent présenter l'"infini", des mystiques primitifs, moi je calcule laborieusement des parallèles fuyantes en espérant les faire se rejoindre. L'équation mathématique est simplissime pourtant : une perspective mono focale centrée sur un unique point de fuite. Les lois de Pythagore me rendent esclave de la logique et des mathématiques. Autrefois, chez les Egyptiens, les équations nourrissaient la poésie. Je prépare un traité où seront réunis mes travaux théoriques (De prospectiva pingendi). Mais je t’ennuie, viens te rafraîchir, et toi Marco que comptes-tu faire ? De la sculpture ?

Momoh se gratta la tête, Durant son apprentissage il avait assimilé les principales règles académiques. Son oncle ne plaisantait pas avec le calcul et les théorèmes de Pythagore. Maître Van Eyck, lui, avait digéré naturellement ces règles, pour mieux s’en libérer, il n'y pensait plus et les respectait sans le savoir. La mystique et la raison peuvent-elles faire bon ménage ?

« … Tous ces corps, il faut concevoir qu’ils sont si petits que, pris un à un dans chaque genre, aucun ne puisse être vu de nous en raison de sa petitesse, mais que, si plusieurs s’agrègent, les masses qu’ils forment deviennent visibles. Et naturellement aussi qu’ils sont ajustés suivant des rapports de proportion, parce que le dieu quant à lui a partout réalisé avec exactitude les proportions qu’entretiennent leurs nombres, leurs mouvements et leurs autres propriétés, dans la mesure où la nécessité le permettait en s’y prêtant volontiers ou en se laissant persuader » Platon, Timée.

-    Ah ! Momoh, tu arrives à une bien mauvaise période ! Nous avons un cureton moralisateur qui commence à nous emmerder, mieux vaut ne pas croiser son chemin. Ce fanatique manipule la populace, bon, notre Seigneur Laurent abusait de son pouvoir. Si les Florentins laissent faire, ce maudit capelan va nous forcer à jouer les bigots, déjà qu'il condamne l'usage des miroirs, bientôt il brûlera nos livres (Savonarole, "Falo delle vanita", 1497). Cet imbécile voit du mal partout. Stronzo, va fan culo ! Récemment il s'en est pris à ce pauvre Andrea (Mantegna) et à son "Christ mort" l'accusant d'avoir peint un Jésus qui bande ! Ce puritain nous a pondu un livre sur le bien manger, un traité sur la diète perpétuelle !

A peine remise de la conjuration des Pazzi, Florence sombrait dans l’intégrisme religieux ! Il y a peu les comploteurs criaient : « Popolo e libertà », aujourd’hui plus aucune femme du peuple ou de l’aristocratie n’ose sortir sans se voiler.

- Les citadins vont se lasser, hélas pour l’instant, chacun garde profil bas, terrorisé par les milices religieuses. Encore, j’ai la chance de vivre hors les murs et d’entretenir une ferme. De quoi attendre des jours meilleurs avant de rentrer chez moi, dans cette vallée où coule le Tibre, aux pieds des Apennins, mes vignes, mes maisons…

Viens Jeanne, tiens, lui c’est Hjeronimus le fils de mon ami Hugo, un voisin de van Eyck, le timide là c’est Marco, neveu de Raphaël, Raphaël le tailleur de Modène qui travaille avec Filippo (Lippi).

L’artiste articulait ses mots et les accompagnait de signes avec ses doigts. Jeanne manifestait une tendresse peu coutumière envers son amant.

-    Elle est sourde, nous parlons avec les mains. Ta visite me permet de jacasser à nouveau. Autrefois n’étais-je pas le prince des bavards ? Perdre la parole, l’ouïe ne serait plus si grave mais la vue et le goût, nous vivons au paradis, le vin, la bonne chair, le salami, tiens main’nant des denrées hier inconnues apparaissent sur le marché, les pâtes de semoule et le riz! Alors, que demandez de plus au Bon Dieu sinon de nous épargner au plus vite les frasques de son Fra Savonarole.

Ils burent longtemps et beaucoup. Le Brugeois resta plus d’une semaine retenant la leçon de son hote, en silence il observait l’artiste. Nullement gênée, Jeanne posait dévêtue et parfois s’enfuyait ainsi aux cuisines pour y chercher du vin, du pain et du salami. Marco rougissait la suivant du regard.

-    Dis Marco, tu ne me la manges pas ! Quelle figa, hein ? Chez ton oncle tu ne croises jamais de petites vierges déculottées ? 

Piero traduisit manuellement l’essentiel  à Jeanne qui fut alors prise d’un enjouement incontrôlable. Elle riait en produisant un son étrange. Momoh n’avait jamais observé pareille connivence. Ses seules libertés, il les achetait à de gentilles catins. Et les tirettes que lui concédait sa noble compagne ne ressemblaient en rien à cette complicité amoureuse. Marguerite s’effrayait de ses ardeurs, Claire lui refusait leurs jeux d’autrefois.

-    Momoh, sais-tu ce qu’est le « rêve mathématique » ? Comment, selon toi, un peintre, un créateur peut-il choisir de « s’enfermer », de s’emprisonner dans des contraintes géométriques ? J’en reviens toujours aux trois regards, celui de l’artiste, celui du regardant et enfin celui du cyclope pythagoricien, là sur le front, il n’arrête pas de ricaner ce maudit Grec quand je lâche trop ma liberté. Je ne t’ennuierais pas autant si j’avais de proches amis avec qui partager mes obsessions, mais cet imbécile de curé nous oblige à la fermer. Allez, assez de graves discussions, buvons ! Florence n’est-t-elle pas la plus admirable des villes ?

Marco ! Regarde, Florence, punaise, il est encore puceau ce gamin ? Tiens, c’est qu’il nous ferait un pathétique Saint-Étienne notre hébraïque. Marco !

- Pour l’instant c’est lui qui bande son arc !

- En souffrant un doux martyre !

Marco consentit à revenir sur terre. On resservit à boire en attendant le manger. Le Chianti paraissait rose. On attachait la fiasque à la bouche d’une fontaine ce qui gardait le vin frais. Le soir, les amis s’installaient sous la tonnelle. De là, on pouvait apercevoir le Ponte Vecchio, la récente coupole du Dôme et l’Arno. Pour Piero l’age ne signifiait rien, il traitait ses visiteurs comme ses jeunes frères et soeurs. Le calme et la paix des journées passées à Modène et là, sur cette colline, l’exubérance du génie, le calme, pourquoi chercher si loin. Momoh lui raconta la triste fin de Lambert, le cadet des van Eyck.

Et puis il fallut revenir à la réalité, hélas, et songer au départ.

-    Mes affaires ont bien tourné ces trois derniers mois, j’ai dans ma bourse des écus qui pourraient tenter les brigands sur le chemin de la Sérénissime. Que pourrais-je acheter par ici qui manque aux Vénitiens ?

-    Des épices, Momoh, des épices. Le poivre a triplé chez les Doges. Les Portugais nous en fournissent largement depuis qu’ils exploitent leurs colonies africaines. Et puis de l’indigo ! Maintenant que les Turcs tiennent les routes maritimes de l’Est, les prix s’envolent. A Florence tu trouveras une multitude d’ingrédients qui nous viennent droit de Sicile, de Sardaigne et d’Afrique. Le malheur des uns fait la fortune des autres !

-    Mais alors, mes essences, en trouverai-je à Venise ?

-    Mes fournisseurs ne se plaignent pas, ils ont ajusté leurs tarifs, tes marchandises n’intéressent qu’une minorité de peintres et de grossistes, on évite encore la surenchère. 

Piero « signa » à l’attention de Jeanne qui lui répondit en souriant.

-    Son frère te servira de guide en ville, il sait ce que coûtent le safran, le piment et tout ce bazar. Un brave garçon qui a le malheur d’être juif et qui déteste le commerce du change et du prêt. J’en aurai fait un barbouilleur si ses doigts valaient quelque chose. Alors je le garde en attendant ! On verra.

Samuel était aussi sourd et muet que sa sœur aînée. Le jeune homme ne devait avoir qu’une vingtaine d’années. De taille moyenne, râble, la tignasse frisée et le sourire en coin. Une barbichette flamboyante lui donnait un air de Bacchus,  Piero, lui, le voyait en Basileux, parfois en Ponce Pilate. En trois jours les deux hommes firent tant d’achats que la charrette débordait. En plus des indigos, des épices Momoh  avait trouvé des chaussures et des peaux.

-    Il te faudrait un deuxième camion si tu ne veux pas achever tes bourriques.

-    Oui mais…

-    Samuel semble se plaire en ta compagnie, emmène le avec toi, le bougre est débrouillard à sa manière, il saura te trouver une escorte d’ouvriers en route pour Venise. L’itinéraire est sécurisé mais il est préférable d’envisager le pire. Non ? Sur place tu lui garantis le logis et le couvert. Et tu auras encore ton Marco jusqu’à Modène, à vous trois vous y arriverez.

 Une fois de plus c’était le temps des adieux. A son tour Momoh composait son réseau et renforçait les anciennes relations de son patje. Il avait aussi de la tristesse à abandonner Piero et Jeanne. Là encore la chance l’accompagnait. Pour combien de temps ?

Le départ se fit dans l’émotion.

-    Tu raconteras à Jan, comment je deviens fou, fou, riche et impatient de rentrer chez moi cultiver mes vignes.

Bologne, Modène, Ferrare, Padoue et Chioggia, pas moins de cinquante cinq lieues, à bon train le convoi rejoindrait la mer en dix nuitées. A Modène, il fallut abandonner Marco. Chacun promit de se revoir dans quatre semaines. 

Refoulée en mer, la Sérénissime se rabattait sur des conquêtes terrestres, le Frioul, Trévise, Padoue, Vérone. Cette présence militaire permit au marchand d’atteindre Venise en sécurité. Se référant une fois de plus aux conseils de son père, le commerçant abandonna ses mules chez un sellier de Chioggia. Un homme de confiance qui travaillait avec Hugo depuis vingt ans. Les marchandises furent transbahutées sur une barge à fond plat, pareille à celles qui remontaient l’Escaut, pareille à celles que gréaient les Ruysbroeck à Anvers.  En attendant la fin du chargement les deux compères se firent servirent un plat d’huîtres sur la terrasse d’une auberge, près du port. Wic renifla ces fruits de mer et sans détourna.

-    Des huîtres ! Longtemps que je n’en avais pas mangé, se réjouit Momoh.

Samuel sortit une feuille de parchemin et son crayon de charbon. Il écrivit en « hiéroglyphes » :

-    Huître, ostrea chez les Romains d’avant, ostreon chez les Grecs d’avant les Romains, Grecs qui se servaient des coquilles pour voter l’exclusion d’un membre de leur cité. Aujourd’hui pas besoin d’huître pour nous autres Hébraïques !

Le Flamand et le Juif s’inventaient des signes et s’ « entendaient » à merveille. Samuel et sa sœur avaient composé leur langage, le codifiant au fil des ans. Momoh eut une fois de plus le sentiment de revivre son premier voyage avec son père, celui-ci jouant avec les mots et les images pour l’aider à mémoriser son vocabulaire quotidien. Et toujours lui, ce père qui ne l’était pas, lui avait enseigné ce que sont les Séfarades, les Ashkénazes et les Levantins, la dispersion de la tribu de David, la migration progressive des Israélites d’Espagne vers l’Afrique du Nord. Les Hébraïques vivent en marge de nos sociétés d’Occident, tolérés en prêteurs ou chassés et persécutés lorsqu’ils tentent d’ouvrir au grand jour des ateliers et des échoppes d’artisans. Hugo, encore lui, avait construit son « univers » en s’appuyant sur ces « égarés ». En déplacement il partageait leur manger, leur coutume, leur humour et leur tendresse. Momoh cueillait cette manne. Parfois il se souvenait du jour pas si lointain de son mariage où il avait appris qu’il n’était rien, où il avait douté de son « vader » ! Maintenant il ne souhaitait qu’achever cette épuisante excursion et rentrer pour lui manifester son affection.

- Bois moins mon vader ! "Je vais partir et retourner chez mon père" (Luc, 15/18).      

Lequel des deux itinérants fut le plus surpris en découvrant Venise ? Momoh avait grandi au bord d’un canal et Samuel voisinait depuis sa naissance la précieuse architecture des palais et des églises de Florence.

 

A peine débarqué Fondamenta delle Zattere, Momoh fut invité à se rendre à l’officialité du Décemvirat. Là on l’interrogea avec une certaine brutalité. Il conserva son calme, usant le peu d’italien qu’il maîtrisait, le Brugeois expliqua d’où il venait, qui il était et de quoi se composait sa cargaison.

- Connais-tu des commerçants à Venise ?

Momoh sortit une fiche de sa besace et la tendit à l’inquisiteur de service. Il avait choisi un document où n’apparaissait aucune adresse compromettante. Le pointilleux fonctionnaire parut surpris.

-    Et tu commerces avec ces gens ?

-    Mon père le faisait, il est trop vieux maintenant, en ce qui me concerne c’est la première fois que je visite votre république.

-    Où logeras-tu ?

-    A l’Auberge du Rédempteur, Fondamenta san Giacomo, pas loin du couvent de Zitelle mais pas avant d’avoir mis ma marchandise en un lieu sûr.

-    Tu te prétends commerçant en teintures et peintures mais là on me dit que tu transportes des épices ?

-    En effet, Mon Officier, plutôt que de me déplacer « à vide », je préfère marchander ce que je glane sur ma route, je vends, j’achète.

-    As-tu déjà preneur pour ce chargement ?

-    Hélas non, voyez la liste des accointances que je vous ai donnée, ce ne sont que des mercantis de couleurs, rien à voir avec mes épices.

Le Brugeois comprit à cet instant que le douanier allait abattre un pan de son jeu. Pourquoi ne pas me débarrasser de ce barda au plus tôt ? Il choisit d’attendre que l’opposite avance son pion. Le gabelou prit son temps et donna un ordre à l’un de ses subalternes.

-    Voyons ce que tu veux fourguer aux Vénitiens…

-    Les meilleurs aromates de Sicile et d’Afrique !

L’assemblée leva séance et s’en retourna là où la barge avait accosté. Un gros homme barbu attendait sur le quai.

-    Buon giorno, Cipriano !

-    Buon giorno, Stefano !

-    Puo vedere ?

-    Vedere ? Si. Per favore !

L’opportun client fit soulever la bâche qui protégeait les sacs d’épices. Un commis ouvrit une douzaine de paquets.

-    Posso fare un’ordinazione ?

-    Prego !

Et tandis que l’on « quanto e » ou « quanto costa », oisifs et gobe-mouches s’attroupèrent, uniquement intéressés par ce que serait le « prezzo finale». Si Momoh n’y entendait rien à la valeur des épices, il savait ce qu’il les avait payées à Florence. Le transport, son bénéfice, un calcul rapide lui permit de faire son offre.

-    E troppo caro !

La négociation progressait. L’autochtone voulait « comprare a buon mercato », calculant probablement la commission à verser à son complice douanier. Le Brugeois proposa une « rimessa » substantielle et l’affaire fut conclue dans la bonne humeur. Il conto e trovato. L’acheteur entraîna le vendeur à l’écart et compta ses ducats.

-    Tu, Signore de Flandria, fare delle compre ?

L’homme simplifiait ses phrases, conscient des limites de son interlocuteur étranger. Momoh lui fit comprendre qu’il s’intéressait aux essences rares, aux herbes d’Orient, a la « seta » (soie) des Trois Indes, a du « tessuto » (tissu) et a du « ricamo » (broderie) de Smyrne, a du « cuoio » (cuir) d’Afrique du Nord,…

Samuel observait son ami a respectable distance, surpris de le voir si vite gagner en assurance dans une monde inconnu. Libérés de leurs contraintes fiscales, soulagés d’avoir pu si rapidement liquider leurs marchandises, le Flamand et le Juif se chargèrent de leurs modestes bagages personnels et se firent conduire sur la rive opposée du Canale della Giudecca, à la pointe du Campo di Marte.

-    Ce soir je te fais dormir chez les honnêtes Chrétiens, demain nous irons au Campo dei Mori, là où vivent tes Frères hébraïques. Mon père y a de solides amis, les Danielli.

Les semaines et les mois passent si vite en voyageant. Là mon Momoh s’approche de Bruges, la journée s’achève. L’enfant va naître, qu’importe s’il n’est pas son père naturel. Le marchand a fait de bonnes affaires, son chargement est lourd. Les mules se fatiguent. L’heur et les circonstances l’ont aidé à réaliser un avantageux commerce. Le chef du convoi fouette le cul de ses bêtes.

-    Ai cavale su mon bidet, quanqu’i trotte i fat in pet !

Il est reparti de Venise avec une si abondante cargaison qu’il a du recruter une escorte de soldats, déserteurs valdotains qui avaient trouvé un refuge provisoire à Sermione, les pauvres ne savent plus quel seigneur les louera ou les punira. Dans les bagages du marchand, en plus des herbes et des essences, il ramène des velours, des damas, taffetas ou brocarts de la plus élégante facture. A la Mercerie on lui a vendu des escarpins en « vero cuoio ». A Murano, il a hésité craignant que les verres du Dottore Berengo ne résistent pas au voyage. Sestiere San Polo, il s’est laissé tenter par des pani del Doge et de crostate di marroni… des pasticcerie qui n’arriveront jamais à Bruges !

 La Sérénissime accueille des brochettes d’aristocrates maltais craignant le projet méditerranéen des Ottomans. Belle occasion pour le marchand flamand qui achète des lots complets de vaisselles finement ciselées, ces gens sont aux abois. Il n’a aucun scrupule à saisir l’opportunité et à profiter du désarroi de ces apatrides.

 

Samuel a choisi de rester chez un cousin qui tient une legatoria sur le Rio di San Girolamo. Le sourd-muet a préféré l’industrie du papier et de la reliure à l’ascétique joaillerie des Danielli. De bon gré, le garçon a promis d’accompagner son protecteur un bout de chemin. Il veut revoir Marco, et Momoh fait comme prévu le détour par Modène, toujours soucieux d’éviter les brouilles milanaises.

 A Turin, les sœurs lui apprennent la mort de Yomp le Suédois. Le cancéreux lui a laissé un message, une adresse, un endroit où il devra se rendre. Là un avoué lui remet une cassette de bijoux.

« Momoh, tu arrives trop tard. Les nonnettes m’aideront à quitter ce monde en Chrétien. Je te laisse mon héritage. La bague ornée d’une pierre, tu l’offriras, s’il te plait, à Marguerite van Eyck, le reste tu en disposeras selon ton cœur, je sais que, pareil à ton père, tu ne cherches pas l’enrichissement. On se reverra dans ma forêt de Trolls ». 

Un généreux supplément convainc les Valdotains de pousser plus loin, jusqu'à Romont, fief savoyard, où le Comte Philippe les engage, soucieux de renforcer sa garnison face aux incursions successives des Bernois et des Fribourgeois. A Saint-Maurice, le Flamand a récupéré les ballots abandonnés à l’aller. Il confie à l’Abbé Hilaire le trésor du Suédois.

De passage à Berne l’heureux Flamand débusque un de ses Suisses qui rameute ses camarades. On les a punis d’amendes. Faute de guerres et de terres à partager ils dépérissent en se louant bûcherons dans leur misérable Oberland. Les trois Helvètes n’hésitent pas longtemps, faisant juste semblant de négocier leur précieux ennui. Momoh les connaît, pour une fois il ne marchande pas sur le prix.

La compagnie reprend le chemin du Nord, on refait la route à l’envers, Bâle, l’interminable longée du fleuve, Aix-la-Chapelle, la traversée du Limbourg, Saint-Trond, Bruxelles,…

A l’étape de Saint-Trond, où l’équipage s’arrête deux jours,  le paysan n’en mène pas large, revoir soudain son propriétaire accompagné d’identiques gardes du corps !

La caravane a quitté Bruxelles aux regrets des lamentables Helvètes qui retrouvaient leurs quartiers d’intempérance. Momoh est pressé, sans comprendre pourquoi, sans se poser la question. Retrouver sa terre « natale», prouver à Hugo qu’on pouvait lui faire confiance, se mettre au lit avec son épouse, attendre la naissance de l’enfant ?

Sait-il où est la frontière de son « pays », à partir de quelle borne ose-t-on croire qu’on est proche de chez soi ? Seul celui qui rentre voit que le paysage change, pour les étrangers, ici où là, est-ce vraiment la Flandre ?

Les mules sentent l’écurie ? Elles franchissent le pas. Le patron a lâché la bride à son mercenaire, derrière la deuxième charrette force le trot pour coller au train. Les Bernois comprennent qu’enfin ils arrivent au bout de quelque chose, que ce soir ou demain ils dormiront paisiblement, repus et probablement ivres de bière.      

-    Scheisse, c’est pas dommage, il commence à faire friscoulinet !

La nuit tombe plus vite en cette saison. Les tourbières fument.

La Flandre entre en son hiver, dans trois semaines c’est la Saint-Nicolas, dans six… la Nativité !

L’obscurité ralentit le convoi, Momoh crie d’être prudent de ne pas basculer dans une ornière, pire dans un canal. Wic a donné l’alerte, les servantes sortent avec des torches, elles crient ou elles pleurent.

- Noël, Noël !

A peine le temps de s’étreindre, on s’empresse de décharger la considérable « cargaison ». Les apprentis de Johann abandonnent leur repas pour donner un coup de main. Les bêtes sont un peu serrées à l’écurie, on verra demain, là elles reçoivent double ration de picotin. Le commis étale le foin à l’étage de la grange, Radegonde apporte une brassée de couvertures. San gène, les expéditionnaires se mettent tout nus et sautent dans le Peerden malgré la froidure. Hugo allume un grand feu sur la rive. Momoh salue ses proches et s’étonne du volume qu’a pris son épouse. Anne pleure avec les femmes. Johann vient comm’un gamin qui sait qu’on ne l’a pas oublié. L’ouvrage de Paracelsius le fascine, il ne peut attendre demain, la circulation du sang, le chemin de la digestion, il commente mais personne ne l’écoute, tourne les pages sans prendre de gants…Des soies et des tissus pour les dames, un fermoir acheté pour rien à un Byzantin dans l’urgence, des bijoux trouvés chez les Juifs de Venise, des couteaux, des fourchettes en argent,…Momoh n’a pas négligé les apprentis, chacun reçoit un  surcot brodé sur le devant et le dos matelassé de cuir pour protéger les lombes. Une broche de Smyrne, en plein or, pour sa femme, un collier de perles d’Egypte pour Clairette.

-    Bon, mes damoiselles, aux fourneaux, y’a de la compagnie à régaler, lance Hugo qui boite un peu et s’appuie maintenant sur une canne. Viens fils, allons brosser les mules et parler un peu entre nous. Belle-fille, tu l’auras plus tard rien qu’à toi et p’is ronde comm’t’es tu vas quand même pas lui sauter d’ssus !

Les curieuses ouvrent les sacs, fouillent les tissus, ajustent les pièces sur leurs habits en imaginant ce que cela pourrait donner. Les servantes s’en mêlent, Berthe remet de l’ordre.

- Allons, le pain, la boisson, jetez un large  morceau de porc et ce qu’il faut dans la marmite, réchauffe la soupe pour faire patienter ces messieurs.

Wic a fait le tour de la maisonnée, gueulé un peu partout avant de se retrouver nez à nez avec une  inconnue, fine et vive. Les deux se reniflent, la femelle baisse la queue en signe de soumission. Lui, le male hésite un instant avant de lever la truffe et il cherche, inquiet, où a disparu son maître ?

Moeder Berthe sent sa poitrine qui brûle, elle porte en elle une blessure, la peur que l’absent ne rentre plus, elle sait isoler cette anxiété, tenir les mois d’attente, elle évite de tout remettre en cause à chaque départ, à chaque retour. Pour l’instant elle respire et vient donner un coup de main aux fourneaux, le temps que son cœur retrouve un rythme plus paisible.

On n’a pas des heures pour cuire un large menu, il reste du ragoût à réchauffer et puis le pain, le fromage,…

De la bière et du vin.

Momoh parle de Yomp qui est mort, de Raphaël le taciturne, de Piero della Francesca l’exubérant, des Danielli…Il lui reste encore à passer chez les van Eyck pour leur annoncer la mort de Lambert. Il n’aura que cette toile à leur offrir, le reste il n’osera pas le raconter. Il ira demain porter cette bague à Marguerite. Demain ? Il fera les comptes avec son père, une estimation rapide du bénéfice de l’expédition, à ce moment il abordera la question de cette ferme acquise dans le Limbourg.

 

Posté par Buoi à 08:20 - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]


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Posté par goaustralie, 20 mai 2011 à 00:07

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