26 mars 2011
Sommaire des éciturailleries qui suivent
Commentaire: cela peut paraitre prétentieux d'offrir ainsi à la lecture de tout un chacun des textes parfois intimes. Je ne tiens encore mes deux blogues que par tendresse pour une dame importante.
J'ai une bonne affection pour mon "Momoh van Brugge" qui me contient en entier.
"Trieste " est maladroit, le reste ce ne sont que des brouillons, Brouillon ? Je ne suis qu'un brouillon.
1. L'incroyable histoire du profeseur Bolert, nouvelle.
2. La promenade du cochon nouvelle "vietnamienne".
3. Momoh van Brugge, "roman historique" (fin du XVème).
4. Trieste, "roman historique" (Trieste, 1910 - 1979).
5. Reflexion embrouillée, Vietnam, Confucius,... (brouillon).
6. Pourquoi je hais le téléphone, brouillon.
7. Loex, document piqué dans la presse (à propos d'activités anciennes de Mr Hide)..
8. Les héros, Vietnam, brouillon.
9. La curioisté, Vietnam, brouillon.
10. Intégration, Vietnam, brouillon.
11. Réflexion, borderline ? Brouillon.
12. Réflexion, distraction, brouillon.
13. Réflexion, la profondeur, Vietnam, brouillon
14. Réflexion, en attendant l'orage, brouillon de lettre à un correspondant
15. Réflexion, "Bon à rien", ébauchon.
16. Photo de nos dernières vacances en Europe.
17. Réunion de famille en Suisse, (page suivante).
24 mars 2011
L'incroyable histoire du professeur Bolert
L'incroyable audace du Professeur Bolert
La table du comité d'organisation paraissait agitée. On avait fait un mauvais calcul. La salle du congrès était pleine à craquer. La rumeur avait suffi.
Normalement on groupait les conférenciers par thème. Quatre chercheurs ou spécialistes présentaient leur sujet. Suivait alors une table ouverte avec son modérateur qui groupait les questions et ramenait chacun à l'ordre.
L'ordinaire d'un congrès en somme, d'une session l'autre, entre les cafés.
Mais l'abstract avait retenu l'attention de l'un qui en avait parlé à d'autres et le résumé accompagnant le titre de la lecture avait fait son effet.
La société internationale de sexologie fonctionnelle aurait pourtant préféré clore cette ultime journée dans le calme et à l'abri de la polémique.
Mais là!
"Bilan de cinq années de recherche sur le transfert de l'orgasme du sexe à l'oreille chez les rongeurs (rats et le lapins)".
Personne n'avait osé refuser ce "papier". Le Professeur Bolert jouissait d'une notoriété certaine dans le milieu de la sexologie fonctionnelle, tant chez les sexo-psychiatres que chez les autres spécialistes invités. N'est-ce pas lui, en effet, qui avait publié cet extraordinaire ouvrage sur l'orgasme des tortues des Galapagos et mis en évidence toute la subtilité des neurones et des synapses de ces betes, neurones capables de compiler et/ou d'étaler le plaisir des heures durant. Etrangement c'est une firme d'informatique japonaise qui exploita cette découverte (MP3 et MP4).
Elle! Elle apparut brusquement sortant de derrière un lourd rideau rouge, elle longea le podium et s'installa devant le pupitre. Les talons de ses bottes ébènes résonnèrent dans toute la salle. Elle portait une jupe plissée écossaise, plutot courte, et un blouson de cuir qui laissait entrevoir un corsage blanc.
Elle avait sur le coté de sa joue, attaché à son oreille droite, un de ces légers micros sans fil comme en usent les chanteurs d'aujourd'hui.
Elle ne laissa pas une seconde au "chairman" qui fut surpris de constater l'absence du Professeur.
"Mesdames, messieurs, chères Consoeurs, chers Confrères, Monsieur le Président, je suis l'assistante de Monsieur Bolert, le Professeur m'a demandé de présenter cette lecture à sa place.
Je m'appelle Heidi Von Sacher.... Eva pour les intimes du lab'."
Elle lança ses clichés et aborda premièrement les rudes aspects scientifiques, en particulier la localisation des acquis sexuels fonctionnels sur la chaine génétique (versant externe). On aurait dit un prof de géo!
Elle suivit avec une série de relevés et de graphiques démontrant qu'après trois générations il n'est plus nécessaire de modifier artificiellement les maillons concernés, ceux-ci effectuant un simple travail de mémorisation.
"... pourquoi passer du sexe à l'oreille? Les avantages sont nombreux, je vais en lister quelques uns.
Le plus évident, la contraception, on n'a jamais vu une vierge tomber enceinte en se faisant astiquer l'oreille.
La relation "sexuelle", puisqu'il faut encore garder cet adjectif, n'obligera plus les intervenants à se dévetir dans des endroits froids, sales ou dépourvus d'intimité.
L'hygiène ensuite, oui, important l'hygiène, on ne risquera qu'une otite ou au pire la surdité, je parle ici de cas particuliers.
On élimine le risque de SIDA, sans oublier la chtouille, la syph et quelques autres saloperies de type herpétique.
Les allergiques au plaisir n'auront qu'à se coincer des boules Quies dans le CAE.
La jeune fille ne craindra plus de se faire violer dans un passage sous voie.
Egalité des droits au plaisir, finie la rapide chevauchée du male dominant et condescendant, parfois brutal... meme!
Plus de stress jeunes hommes, adieu la dictature du climax dame. Pair et manque!
Pratique de la "sexualité auriculaire", en groupe, en solitaire, en couple homo ou hétéro, en colonie pourquoi pas, une ère nouvelle s'ouvre sur les relations orgasmiques humaines!
Quel portail sur l'imaginaire, toute une bouffée d'air pour la poésie, l'art, les arts, tous sans exception.
Plaisir double... car n'avons-nous pas deux oreilles!
L'usage des mains et en particulier du petit doigt reste conseillé.
Disparition des sites pornographiques et pédophiles, l'oreille est là, nue, démocratique, accessible aux yeux de tous!
La prostitution désormais peu rentable n'aura plus sa raison d'etre.
Egalité devant l'orgasme, on oubliera les complexes de petites queues et les bravades des adeptes du sexe-kalachnikof, les frigidités et les maux de tete du samedi soir.
L'age ne comptera plus. Un gros vieux laid pourra vous faire bander l'oreille!
La liste est encore longue... mais je voudrais, car le Professeur souhaite que notre exposé reste honnete, vous montrer quelques courtes séquences filmées sur les rats et les lapins... durant la première phase d'essai."
Dans un grand silence des images cruelles et insoutenables défilèrent, des rats aux oreilles déchirées, couvertes de pue. Les rongeurs dévoraient à vif les pavillons de leurs congénères!
"Oui, nos recherches ont nécessité le sacrifice de nombreux rongeurs mais après une longue errance les résultats sont là..."
L'assistance découvrit alors un grand parc avec des centaines de lapins aux oreilles démesurées, toutes dressées fièrement et solidement.
Les braves rongeaient des carottes.
"La copulation n'aura plus qu'une fonction reproductrice, les uns, les unes et les autres choisiront leur moment, dans le calme et la paix du foyer. On peut estimer que la baisse des divorces voisinera les 74,2 % ce qui du point de vue économique représente un énorme soulagement pour les ministres.
Pensez: plus d'enfants non-désirés!
La petite paysanne saillie de force et engrossée par son oncle... terminé le VTT (violeur tout terrain)!
En modifiant simplement un maillon de la chaine, nous orientons toute l'attraction érotique, permettez moi d'oublier le mot:sexe, nous l'orientons vers le pavillon, vers l'oreille. On envoie tout le sordide univers des fonds de culotte(s) douteux aux oubliettes de l'Histoire. Le plaisir au grand jour!
Il n'est pas impossible qu'après quelques années nous observions une modification de nos feuilles auriculaires, elles vont s'enrichir de vaisseaux sanguins, qui sait, comme nous l'avons vu chez ces lapins, elles vont grossir, se gonfler, rougir, trembler, suinter... qui sait... se couvrir de poils! Et que de nouveaux champs pour la recherche, tenez... Luis...heu...le Professeur Bolert étudie déjà comment nous pourrions jouir rien qu'en écoutant Beeth'o'ven avec des earphones moulants et vibrants".
Ses mains tremblaient, on sentait la conférencière prise de passion pour son exposé. Une feuille tomba sur le sol. Et lorsqu'elle se baissa rapidement pour la ramasser toute l'audience put apercevoir sa petite culotte jaune canari.
On applaudit sans rompre, cinq minutes au moins.
Le "chairman", vaguement agacé, tenta de ramener le silence en frappant sauvagement le verre d'eau qui se trouvait devant lui. Il finit par le renverser.
- Mesdames, Messieurs, voyons, voyons,... des questions?
Il tendit son doigt vers un congressiste assis au premier rang.
- Oui, vous, non pas l'autre, l'autre après, vous!
- Professeur Franklin Gaude-Michels, Dildo University Center, Tempas, AZ... my question is...pourquoi le Professeur Bolert n'a-t-il pas jugé bon de présenter lui-meme ces extraordinaires résultats?
Heidi se racla la gorge et sourit.
- Indeed, le professeur a été hospitalisé il y a quelques jours après un léger accident.
On a du lui suturer son oreille droite suite à une expérience que nous avons tenté sur un jeune gorille... heu…"précoce".
- Qu'en pense la Curie Romaine....?
- Et le Grand Muphti de Bombay...?
- Pourquoi l'oreille et pas la bouche, ou le nez? S'enquit un autre participant.
On entendit une voix ironique dans l'obscurité:" Pourquoi pas le cul!"
Heidi répondit calmement.
- Notre confrère a lancé...pourquoi pas l'anus? Oui, pourquoi? Le Professeur Bolert ne prétend pas monopoliser un trou plus qu'un autre, pas plus qu'il n'est soutenu financièrement par une firme de tiges de coton auriculaire, libre à vous de continuer à fouiller dans vos slips pour y trouver du plaisir mais une fois revenus de vos exercices spéléologiques, relisez la liste des avantages de l'oreille... déjà rien que l'odeur! Ciao les crevettes!
Imaginez-vous qu'on introduise un doigt dans un nez, je veux dire un doigt qui ne soit pas le votre! Sans négliger le danger d'étouffement. Et puis la morve!
Pour ce qui est de la bouche, ne faut-il pas humblement admettre qu'on en a tiré tout ce qu'on pouvait. Sucer une oreille me parait plus élégant que tailler une pipe à un mec qui conduit sa voiture....et puis...
Mesdames, pour une fois les roles seront inversés, mieux... partagés! Oubliés ces cunnilingus ou le nez se trouve fourré à un doigt d'un anus pas toujours très net! Le votre, le mien. Qui peut se vanter d'etre à l'abri d'un petit accident du transit intestinal, genre coup de grisou.
Après une longue série de questions, le chairman conclut la session et invita chacun au repas de cloture qui aurait lieu dans une heure, tenue de ville, dans la Grande Salle "Prince Charles", au troisième. N'oubliez pas votre carton d'invitation.
On se bouscula à la table ou Heidi Von Sacher choisit de s'asseoir.
L'assistante du Professeur Bolert portait une robe turquoise, sans manches, longue, d'une coupe extremement simple et pure.
Sur son cou, pas l'ombre d'un bijou, rien que deux minuscules boucles à ses oreilles.
Son dos restait entièrement nu.
Un homme s'approcha d'elle, discrètement, par derrière. Il déposa un baisé humide sur le lobe gauche,rose et frais de la jeune conférencière.
Elle sursauta frissonnante!
- Ah!
- Désolé de vous avoir traitreusement surpris mais je suis séduit, complètement, votre présentation, vous, vous tout bonnement vous! Dites quand pensez-vous commencer vos travaux sur l'homme...enfin (il sourit), sur l'homme ou la femme, sur l'etre humain?
Heidi Von Sacher ne répondit pas et se tourna vers d'autres convives.
On servit du champagne. La jeune femme ne put se retenir. Elle trempa deux doigts dans sa flute et humidifia ce lobe qu'un inconnu venait d'embrasser.
Elle souriait à chacun mais n'entendait personne. Just'un doux air de l'"Enlèvement..."
Plus tard, seule dans sa chambre d'hotel (une suite junior) elle s'endormit en revant à cet audacieux, elle avait just'eu le temps d'apercevoir le léger duvet qui couvrait le sommet de son pavillon quand il s'était penché vers elle..
Hanoi, 7 Janvier 2005,
ã L.T.
La promenade du cochon
La Promenade du cochon
Elle soupira. Hien prit sa main dans la sienne et lui demanda quelques minutes sans l’interrompre.
- Ecoute moi jusqu’au bout, on ne parle pas souvent. Tu sais, parfois tu me fais peur, je veux dire que je n’aime pas te voir te fâcher soudainement, que tu aies raison ou tort, ce n’est pas une vraie peur mais…... Alors voilà.
Il reprit son souffle et ne lâcha la main de sa femme qu’à la fin du long monologue. Hien sortit ce qu’il gardait inutilement sur le coeur. Leur vie de couple, d’épouse et de mari. Comment il croyait qu’elle ne tenait pas beaucoup à faire l’amour, comment il s’en était aperçu, comment il se sentait vil lorsqu’en ayant trop envie ou besoin il se conduisait alors si primitivement.
Finalement il lui lança sa conclusion:
- C’est mieux qu’on arrête.
Cette ultime sentence la blessa. Le reste était vrai même si elle ne l’avouerait jamais. Elle se souvint des remarques ironiques du vieux Wil Standaert, un “expat” qui travaillait de temps à autre comme consultant.
- C’est toujours un petit crime de généraliser mais j’ose affirmer que, le plus souvent, après quatre ou cinq ans de vie commune, la femme vietnamienne a tendance à “fermer boutique” et à ne plus assurer qu’un service minimum.
Il avait même été plus loin, un soir, après quelques bières belges à l’occasion d’une sortie récréative au bowling de Lang Ha:
- Les vraies femmes sont rares, j’entends…les baiseuses, ah! les autres: des silhouettes, pas de cul, pas de seins, souvent d’honnêtes suceuses mais elles s’accrochent presque toutes à une idée obsolète et quasi obsessionnelle: faire plaisir, attention…pas le donner, l’échanger…contre quoi…ah!. Nous autres, étrangers, ça flatte notre ego…imaginer une nymphette jouir en nous taillant une pipe, une nymphette? Enfin, je me comprends! Et on excuse alors l’absence de rondeurs, on pardonne leur enthousiasme menteur! On remonte sa garde bravement, hum et v’lan…ça y va, ça y va …prenant nos vessies pour une lanterne rouge.
Ce qui la blessait c’était surtout de ne plus se sentir une femme entière, le reste elle s’en passait bien. Elle renonça à la pilule après quelques mois d’attente, avec un certain soulagement, on racontait que celles-ci ternissaient la peau du visage. Et puis le médecin-conseil de la compagnie, à qui elle s’était plainte de douleurs aux jambes, lui avait suggéré d’arrêter pour un temps et de se mettre aux préservatifs. Il prescrivit du Daflon qu’elle ne prit jamais car le Journal de la Jeunesse publia coïncidemment un article sur la Sécurité Sociale française. Celle-ci refuse désormais de rembourser cette spécialité jugeant son efficacité trop faible. On critiquait aussi le Mucomist (acétylcystéine) que prenait chaque trimestre son gros fumeur de mari. Malgré son radical libre.
Une autre question la tracassait encore: pourquoi avait-il décidé de s’exprimer maintenant, si soudainement ?
Hien poussa la moto dans le petit yard devant la maison en s’assurant que le portail etait toujours cadenassé.
Hoa prépara les documents nécessaires et se rendit au bureau administratif du quartier. Le voisin occupait le poste de responsable de ruelle et l’avait informée:
“ Les attestations de propriété du terrain (où ils avaient bâti leur maisonnette sept ans plus tôt) sont enfin disponibles”.
Au bureau du comité de quartier le vieux Khai l’accueillit en souriant. Il aimait cette femme, plus moderne, plus nerveuse que les autres dames du coin. Et, malgré sa quarantaine, elle s’habillait avec une certaine fantaisie, une légèreté. Personne ne la voyait jamais sortir les ordures vêtue de cet horrible pijama-training si commun à chacune. Les années l’avaient doucement arrondie ce qui ne gâchait rien, au contraire.
- Non, tout ce que je peux vous donner Madame Hoa, c’est un certificat de domicile, il faut aller au bureau central du district sur la rue Lac Long Quan, vous savez, … qui mène au Waterpark, ce truc de merde, sur la gauche, le grand bâtiment. Demandez Madame Phuoc, c’est une parente, elle vous aidera, parce que là-bas….
Il la sentit se crisper mais elle garda le silence et finalement le remercia poliment en lui adressant un au revoir respectueux comme si peu savent encore le faire aujourd’hui.
Là-bas…on la bal(l)ada un long moment d’un bureau l’autre.
Elle rentra triomphante mais en maugréant, pour qu’il soit bien clair qu’elle n’avait pas obtenu ces papiers avec facilité, que normalement c’est le travail de l’homme que de se perdre dans ces corridors, de sourire aux réceptionnistes et de flatter ces importantes secrétaires. Mais Hien vivait dans un autre monde et n’avait jamais su faire le beau, mendier, glisser une enveloppe à un fonctionnaire ou faire jouer les relations qu’il n’avait pas.
Lui, il finissait de nettoyer la maison, d’arroser les plantes sur le toit. Sa femme s’y mettait à l’occasion, par crise ou selon des cycles mystérieux, faisant alors le grand ménage dépotant et rempotant, tranchant et cisaillant sans pitié. La dernière fois elle avait cruellement raccourci l’une de ses préférées jurant que cette espèce reprenait racine sans problème. Il en doutait et s’inquiéta car chaque année, just’après le Têt, elle donnait deux grosses fleurs au parfum envahissant. Il y voyait un signe confiant de prospérité.
Hoa se sentait fier d’être enfin la propriétaire de ce carré de terre. Peu lui importait la subtilité de la loi qui ne prévoit qu’un “droit d’usage” indéterminé dans le temps et transmissible aux héritiers. Sept ans auparavant elle l’avait payé deux millions le mètre et aujourd’hui il en valait plus de douze.
- Douze millions fois soixante et un mètres carrés…?
- Sept cents trente deux….mais tu dois tenir compte de l’inflation, du coup de la vie, en 94 le dollar valait onze ou douze mille dongs.
- Le dollar n’a rien à voir là-dedans, répondit-elle avec brusquerie.
- Je voulais simplement….enfin…il y a sept ans tu avais besoin de moins de dongs pour faire tes achats, le riz, l’essence, les habits,….
- Tes cigarettes importées, tes tubes de peinture hongrois…., là elle se vengeait avec méchanceté. Pourquoi me rabaisser?
Mais il n’y prêta pas attention ou alors mine de rien.
Depuis quinze jours , An prenait l’autobus pour se rendre au Collège Nguyen Du en centre-ville. Elle quittait la maison vers les six heures moins dix.
Durant deux mois sa mère l’avait accompagnée à moto jusqu’à l’arrêt du bus. An etait née d’un précédent mariage, malheureux et trop précoce.
Il fallait prendre son temps pour la réveiller et s’assurer qu’elle n’oublie rien. L’adolescente ne montrait que peu de goût pour les études, l’indispensable pour se ranger dans la moyenne, rien de plus. Elle s’était faite au jugement définitif de ses maîtres qui, lors d’une réunion parents élèves, un dimanche matin à huit heure, l’avaient classée :”rencontrera de sérieuses difficultés pour suivre des études supérieures”. Elle ne s’inquiétait qu’à moitié, sa grand’mère paternelle et sa mère lui trouveraient bien, le moment venu, un métier à apprendre. Ces deux femmes avaient toujours tout décidé pour elle.
Depuis peu la jeune fille dormait enfin dans sa chambre et ne s’en portait pas plus mal.
Depuis deux semaines Hoa avait un amant, enfin un bon ami avec lequel elle buvait un café froid après le lunch qu’elle prenait à deux pas de son bureau. Elle remuait la longue cuillère pour faire chanter la glace pilée en écoutant les déclarations de cet étranger de dix ans son cadet. Jan réagissait comme tous les nouveaux arrivants, complices du présent, du passé et du futur vietnamiens, …pourvu qu’ils atteignent leurs objectifs professionnels. Elle? Narguer, de sa quarantaine, quelques mauvaises jalouses suffisait à son plaisir,… pour le moment. Plus tard l’une de ses jeunettes prendrait le relais avec une ambition démesurée: se faire épouser. Qu’importe, soupirait-elle. Pour le moment, l’homme croyait l’aimer, la voyait belle avec ses hanches bien garnies, peut-être plus tard dresserait-il un sourcil en découvrant quelques tissus adipeux. Vergetures. Turelutututu.
Depuis quatorze jours Hien avait un jeune chat, une femelle. La voisine vendait “sa” dernière portée à un marchand ambulant. Il ne sauva qu’un chaton.
Leur destin est plus enviable que celui des chiens d’élevage, eux finissent à la casserole ou laqués, hideusement écartelés à l’échoppe d’une rue. L’horrible voisine continuerait son cruel commerce. Il entendait parfois cette femme gémir un "méo méo” désespéré en pleine nuit, à la recherche de sa pondeuse. Et il se relevait alors pour l’aider dans sa quête angoissée. La bête maigrichonne venait occasionnellement se réfugier dans leur minuscule yard pour se lécher le poil en paix. Le peintre lui chauffait un peu de lait mélangé avec du miel de Da Lat et ramenait ensuite la “demoiselle” à sa propriétaire.
Hoa aurait préféré un chien qui puisse monter la garde mais elle considéra que la coïncidence, elle l’amant, lui le chat, traduisait un message de l’Au-delà et mieux valait ne pas contrarier les Divinités. En somme “On” tolérait son infidélité et “On” offrait une compensation au mari cocu. Certes il n’y avait pas encore eu d’irréparable puisque, jusqu’ici, Jan et elle n’avaient pas couché ensemble. Ce niaiseux lui posait la main sur le bras, lui caressait les cheveux.
Faire durer le plaisir. Car dur doit être le plaisir.
Elle songeait parfois à cette conversation qui avait mis fin à ses relations conjugales. Elle y trouva une autre excuse,…puisque…..
Mais elle n’en voulait pas vraiment à son mari.
De son côté, le peintre de mari se rendait une fois par semaine au salon de massage, pho Kim Lien, loin de chez lui, district Dong Da. Peut-être que quelqu’un le reconnaîtrait un jour ou l’autre, le saluerait, le hasard fait bien les choses, mais ça n’aurait aucune conséquence grave. Il s’était assuré de l’hygiène de l’officine auprès d’un vieil ami médecin, le Dr Tiên. Cet homme-là savait tout de Ha Noï. La patronne soignait ses habitués et comprenait vite le client. Préférait-il retrouver la même masseuse ou en changer à chaque visite? Une rieuse, une “sentimentale”, une sportive? Hien à sa manière était un fidèle. Il apprit tout de Yen, semaine après semaine, sa famille, ses frères et soeurs, pas grand’chose au bout du compte. Elle avait été guide touristique mais ça ne payait pas.
Il donnait cinquante mille à la tenancière et glissait discrètement trois autres billets à la jeune fille: un de dix et deux de vingt car il savait qu’elle devrait en sacrifier un à sa patronne.
Yen oeuvrait avec application soulageant les muscles du peintre fatigué. Hien se tournait ensuite sur le dos. Elle arrangeait discrètement le linge qui couvrait le ventre de son patient, riant quand même à chaque fois. Alors elle glissait doucement ses mains entre ses cuisses, remontait en lui caressant la fente du cul, redescendait en frôlant ses couilles. Au début Hien, timide, frémissait mais ne bandait pas, elle finissait par le branler en le fixant, presque désolée de ne (pou)voir gonfler son sexe.
Et puis se sentant rassuré, il lui avait demandé la permission de lui tâter les fesses et, de facto, il déployait maintenant le solde de sa virilité. Yen aimait bien ce “vieux” qui ne tentait jamais de commettre quelques gestes obscènes, se contentant de lui toucher le derrière sans jamais faufiler une main dans sa culotte. Pour le Têt, pour la fête du travail, pour l’anniversaire de la mort de l’Oncle Ho, il doublait les gages sans un mot. Si par hasard il apparaissait le premier d’un mois lunaire, le sage restait à jeun se satisfaisant d’un massage ordinaire.
Enfin il était toujours propre, sa peau lisse sentait bon le savon de qualité et le sable chaud.
Ainsi gardait-il confiance en lui. Parfois le peintre imaginait l’ultime érection.
Je crois qu’on doit sentir venir cette dernière fois, songea-t-il, délaçant en rêve la jupette portefeuille de la jeune fille.
Sa femme rentrait tard . Le matin, elle prenait du temps pour se maquiller choisissant avec soin ses habits du jour, ses dessous. Elle recalait le rembourrage de son soutien-gorge et, avec ce geste étonnant d’énergie, elle se pinçait les mamelons, l’un après l‘autre, les tirait vers le haut comme pour gonfler sa poitrine.
An et Hien s’ignoraient gentiment. La jeune fille regardait son beau-père comme on observe un artiste, sans le comprendre mais en lui accordant le bénéfice du mystère. Elle aimait ses toiles, toujours des paysages de montagnes, qui se vendaient mal, si reposantes. Elle pensait qu’ainsi il échappait à de vilains cauchemars.
Pendant longtemps elle ne se posa jamais les questions: pourquoi ma mère et Hien sont-ils ensemble? Pourquoi a-t-elle abandonné mon père, pour cet homme qui ne parle jamais? Baisent-ils ces vieux?
Hien jouait du saxo, pas très bien sauf lorsqu’il prétendait improviser. Dans son atelier s’empilaient de vieux disques de vinyle. Des trucs du Duke: Solitude, Sophisticated Lady, In a sentimental Mood, In a mellow Town,…Il lui arrivait de l’écouter lui raconter l’histoire du jazz, des enterrements, de New Orleans au Cotton Club de Chicago. A chaque fois il sortait un atlas désarticulé qu’il avait trouvé en ville, une donation française commercialisée en librairie. Son doigt plein de couleurs pointait la bonne image, il montrait le voyage de la musique nègre au pays de l'oncle Sam.
Elle craquait pour “Pagin’ the Devils” qui s’ouvre par un solo de contrebasse.
An savait manipuler ce step-father, car sans partager autres choses que les repas et ces quelques séances sur l’histoire de la musique, la jeune fille avait appris à découvrir son caractère, ses manies et ses agacements. Par exemple lorsqu’il se levait brusquement de table pour commencer la vaisselle, bien avant qu’elle et sa mère n’eussent fini leur bol, il ne supportait pas leur façon de manger sans lever les coudes, le nez sur la table. Ou alors en soirée quand la télévision passait un de ces vieux films héroïco historiques. Il disparaissait dans son atelier en bougonnant: “Mensonge, mensonge, manipulation, propagande”.
Sa mère ne lui avait presque rien raconté. Personne de son côté à lui ne leur rendait jamais visite.
- Il est né au nord et sa famille est descendue à Sai Gon en 54.
- Mais il a été marié avant toi?
- Oui mais sa femme est morte.
- Tu as une photo d’elle?
- Non mais j’en ai vu une, une fois, c’était une grande et élégante dame, fille d’un riche commerçant proche de l’ancien régime fantoche du Sud.
- Il a eu des enfants?
- Le bébé est mort avec la mère.
La chatte Nana avait tout juste trois mois. Il fallut encore l’alimenter quelques jours au lait de vache. La petite fragile s’installait sur les genoux du peintre le forçant à interrompre son travail pour ne pas la déranger lorsqu’elle tétait sa bouteille de “La Vie” transformée en biberon. Il avait choisi “Nana” car sa femme lui ayant récemment offert un livre de Do La (Zola) avec cette dédicace à la deuxième page, en dessus du copyright: “N’oublie pas : tu as promis que je serai ta dernière femme”. Etait-ce pour lui rappeler un devoir de fidélité ou pour se prémunir lorsqu’ "on" découvrirait son impropre liaison?
Souvent Hien se relevait la nuit supportant mal la chaleur humide de la chambre. Il portait Nana dans ses bras et faisait le tour des ruelles réveillant les chiens du ngo. Parfois notre "somnambule" tombait sur le vigile de service qui chassait les petits voleurs mal renseignés par les ouvriers des innombrables chantiers en cours, eux-mêmes n’hésitant pas à piller nuitamment ciment et briques d’une autre construction. Chacun refaisait un jour ou l’autre sa maison, rajoutant un étage, couvrait la terrasse d'un toit de tôle ou carrément reprenait tout à ras terre.
Vers les quatre heures du matin il croisait le jeune Chien armé d’un puissant bâton et qui poussait sa grosse truie beuglant de terreur.
- Alors ?
- B’en descendre les esc’liers ça va encore mais quel tr’vail pour la ram’ner dans sa cage! Elle r’fuse d’monter.
- Elle s’appelle comment?
- Bush!
- Bush, comme le président? Mais c’est une femelle….
- On s’en fout pas mal….
Nuits après nuits Hien prit l’habitude d’accompagner le pauvre cochon et son rustre berger. Il fallait bien lui dégourdir les jarrets!
Les premiers temps Nana tendit vers la truie un museau inquiet et dégoûté.
Quinze nuits plus tard ils étaient amis comme…...
Chien eut alors une idée géniale.
- Si vous v’niez chez moi avec vot’chat, p’t’être qu’elle mont’rait plus facilement les esc’liers?
- Pourquoi pas, qu’est-ce qu’t’en penses Nana? T’voilà guid’à-c'chon!
Quinze autres sorties suffirent à civiliser les deux mammifères à quatre pattes. Nana ouvrait la marche conduisant la balade qu’elle connaissait maintenant par le bout de ses moustaches. Hien avait hésité mais elle s’était plusieurs fois enfuie de ses bras; au début la féline progressait presque en rampant, sursautant au moindre bruit. Lorsqu’elle tentait une fugue de curiosité ou fouinait dans un trou suspect, l’énorme truie grognait une fois et Nana revenait illico allegro que sur ses pas pour balancer un gentil coup dégriffé sur le groin de la péquenaude.
Main'nant Bush trottait gaillardement à sa suite, sans plus subir les pénibles rappels de Chien et de son rude bâton. Au retour Nana grimpait les marches de ces maudits esc’liers, la queue verticale, s’assurant de temps à autre, d’un “méo méo” strident, qu’au talon de ses bottes, on ne traînait pas plus que de raison en ces lieux.
A la mi-année lunaire la vieille mère de Chien se présenta chez Madame Hoa.
- Paraît que votre mari fait d'la peinture, je voudrais lui ach'ter un tableau.
Un brin étonnée l’hôtesse la conduisit à l’atelier où son mari travaillait un paysage des montagnes du Nord. En premier plan il avait placé deux jeunes femmes H’Mong dans leur costume traditionnel. C’était en réalité les portraits de sa première épouse et de Yen, la petite masseuse. Cette dernière tenait un chat dans ses bras.
- C’est beau, vous l'vendez combien c’lui-la?
- Je les vends tous au même prix….un million, un million deux avec le cadre.
- C’est une belle somme mais je l'prends... si vous êtes d’accord?
- Je vous le porte dès qu’il est sec, quelques retouches encore, là, la montagne est trop sombre et puis j’ajouterai le cochon Bush en arrière plan avec votre fils… bien sûr.
La mère de Chien aurait dû normalement marchander quelques minutes mais ça faisait maintenant un an que le peintre et son fils promenaient la truie dans les ruelles du quartier, chaque nuit sans exception. Bush était en pleine forme et avait cochonné deux douzaines de puissants gorets, pas un mort, pas un faiblard, pas besoin de faire le calcul, la voisine y gagnait encore.
Cette vente, aussi étrange qu’en fut son origine, eut un effet boule-de-neige si l’on peut user de cette expression dans un pays qui ne connaît que pluie, brouillard, typhon, humidité et crachin, parfois un bel automne.
On s’était longtemps méfié de ce Hien, demi chinois catholique. Sa famille avait cru trouver refuge au sud. En son temps, n’avait-il pas travaillé pour le régime de Sai Gon….. et combien d’autres compromissions? Pourtant en fuyant les communistes de 54, son père n'avait cherché qu’à assurer la sécurité de sa famille, le bruit courant que les chrétiens seraient dangereusement inquiétés par un viet-minh aux viscères staliniennes.
Le père rouvrit une échoppe dans la mégapole sudiste grâce à l’aide financière de ses beaux-parents, du côté de Cho Lon. Il ne se compromit jamais en politique, cotisa pour tout et rien. Ses enfants firent de beaux mariages même ceux, comme Hien, qui n’avaient rien appris, pas meme à survivre. Celui-là ne valait d’ailleurs pas grand’chose pour les études, nul pour le commerce il passait son temps dans des boîtes jazzy pleines d’arrogants américains et de fumées enivrantes. Mais comme il n’était pas l’aîné de la portée, personne ne s’inquiéta trop de son à venir.
Lorsqu’il parla à ses parents de cette fille, fine, élancée, le père se renseigna immédiatement auprès du comité des Anciens Commerçants. Sa femme, elle, consulta les Astres.
Les parents des amoureux se rencontrèrent un samedi après-midi au Country Club, qui longe la rivière Sai Gon. On mangea des crabes à la sauce tomate fortement épicée. Les familles étaient de mondes différents mais chacune y trouva son intérêt. D’un côté la puissance économique des Chinois de Cho Lon, de l’autre une vénérable lignée d’aristocrates et de catholiques, bien vue des autorités. Et puis n’était-ce pas une habile façon de préserver un avenir déjà bien incertain.
Croyait-on.
Il était temps! La “promise” gonflait. On activa les fiançailles.
Procession en cyclos à travers la ville pour s’en aller offrir aux géniteurs de la demoiselle les cadeaux traditionnels, les uns vêtus d’un costume neuf, les femmes en ao dai aux corsages variés, tous finement brodés d’or, les hommes en complet de lin blanc cassé, tant à la mode ces années-là. Ils se marièrent dans cette église où les deux frères Diem furent assassinés quelques années plus tôt… pour cinquante mille dollars américains offerts par la CIA.
Peu après ce mariage, Hien fut contraint d’abandonner ses misérables études philosophiques et littéraires, d’oublier Schopenhauer, Alechxandro Puskin et de rejoindre l’armée fantoche du côté de Plei Ku. Là on le propulsa “officier” puisqu’il avait été correctement éduqué, bien qu’il n’ait jamais appris à diriger un commando, pas même le moindre domestique. Le jeune homme ne savait-il pas lire une carte et s’orienter dans les collines ? Il oublia “Arixtot” et se souvint du “De Bellum…” de Julius ”Xe Da”.
Prudemment il recruta un guide Lat qu’il paya sur sa solde.
Quinze jours plus tard son capitaine l’informa de la mort brutale de son épouse et du nouveau-né. Le jeune officier rentrait tout juste d’une mission où il venait de perdre trois de ses hommes dans une embuscade.
Mais ici, pour les voisins, le peintre demeurait l’ “étranger”, pire: un sudiste pestiféré, probablement à moitié chinois et pleinement catholique! Mais la toile, avec les deux indigènes, le chat, le cochon et Chien, suscita l’envie, chacun voulant décorer le salon familial d’une oeuvre personnalisée.
Seule Hoa avait reconnu la première femme “H’mong” de la toile au cochon. Elle acceptait qu’il s’en souvienne.
- Qui est l’autre avec le chat?
- Un modèle, là, dans ce magazine.
Et il lui tendit la photo. Cette question, il l’avait attendue, prévenue. Qu’aurait-elle pensé s’il lui avait avoué bêtement la vérité? Le mensonge, la fuite, voilà bien les hommes. Ou alors : “salopard,…tu le payeras!”.
Quelques jours plus tard ils se rendirent chez les parents de Hoa qui célébraient l’anniversaire de leur fils, unique garçon de la fratrie, suicidé mystérieusement une trentaine d’années auparavant. A chaque fois le père racontait la même histoire d’accident et d’électrocution, pourtant tous connaissaient la tragique vérité: il avait choisi de quitter ce monde à cause d’une femme qu’il aimait et d’une autre qui l’avait trop secouru.
La police avait trouvé, à l’époque, un carnet, son journal intime. Le fils y blâmait sévèrement son père, expliquant pourquoi il avait fui le domicile familial, sa honte d’être entretenu par une tendre créature qui avait l’âge de sa mère. Quant aux autres pages et sa gomme syphilitique….mystère. Ces jeunes soeurs se rassurèrent en répétant que leur aîné avait un caractère sensible, poétique. Dommage, concluaient-elles, il avait tellement de succès auprès des filles. Séduisant avec ses cheveux longs et ses allures anticonformistes. Une seule de ses maîtresses avait assisté autrefois à ses funérailles. Une femme mure, elle pleura et disparut pour toujours.
Le lendemain, un dimanche, une autre voisine vint frapper à la porte.
- Je voudrais une peinture avec mon mari, mon fils et moi, vous croyez….?
- Venez, il est dans son atelier.
Hien s’amusa en écoutant la femme préciser sa commande.
C’est ainsi qu’il avait survécu, autrefois, à la sortie du camp, peignant le portrait flatteur d’un défunt, tout inspiré d’une photo en décomposition.
Mais aujourd’hui il pouvait “mettre en scène”.
- Pourquoi pas, et derrière, qu’est-ce qui vous tente….la montagne, des ruelles de par ici ou un bord de mer idyllique? Nha Trang, Do Son?
- Idyllique…? Oui..mais rien de politique.
Il fouilla dans un tas de vieilles revues qui sentaient le moisi, un cafard s’enfuit en agitant ses antennes d’un air furieux.
- Voilà une plage avec des cocotiers. Ici…le Phan Si Pan …ou alors, comme je vous l’ai proposé, une des Trente-six Rues? Ou…ah! Le Mausolée? La pagode au pilier unique en ciment?
- La pagode, oui, la pagode….je préfère…
Un gecko fit claquer sa langue d’impatience.
Elle lui confia trois photos passeport.
- Et pour les habits? Classique, moderne?
- Moderne….moderne mais pas trop courte ma robe….pas de ao dai!
- Revenez…dans trois jours, je m’y mets à l’instant….faut que ça sèche quand même! Trois jours…oui. Vous avez un chien, vous voulez que je peigne le chien?
- Non on a des pigeons sur le toit….Et…?
- Vous payerez à mon épouse, uniquement si vous êtes satisfaite. Ah, les pigeons, bien sûr, je les entends parfois roucouler…le gros mâle gris et deux jeunes femelles…d’accord?
Hoa fut surprise par l’aisance de son mari. Lui si souvent distant et sauvage, il avait tout pris en mains, l’affaire d‘une minute ou deux, pareil à une vendeuse de soupe de nouilles….poulet ?, boeuf ?, poulet, oignons? Oignons, ciboulette….la sauce chili est sur la table…y’a pas de gras, …du citron?
Le peintre se mit à l’oeuvre. Les commandes suivirent, la plus étonnante vint du Comité de Quartier….in corpore… avec en “background” la baraque de l’Oncle Ho dans son parc, derrière son Mausolée-Maison d'Arrêt. Personne ne pouvait imaginer qu’il avait peint sur cette toile, en secret, le vieux leader déchu, déçu, tirant sur sa sèche, tandis qu’une petite chinoise lui suçait le noeud. Il aurait fallu gratter la toile. Mais quand même il n’avait pas pu résister et l’on observait un léger nuage de fumée et le sommet d’une chevelure en torsadée. Sans chignon les cheveux cachent tout et se prennent sur la queue et les lèvres. Pfut, pfut!
Pour cette commande, il accepta d'abord qu’on le paye, par principe, mais il retourna ensuite la somme, la moitié pour une collecte en faveur de Cuba et l’autre pour un projet lancinant de place de jeu pour les jeunes du quartier. Lundi matin, à sept heures et quart, le haut-parleur annonça à tous les coins, selon la coutume stalinienne, entre autres nouvelles, la liste des derniers dons reçus…..Société Viglacera….trois millions, Huynh Huong Hien, peintre indépendant: cinq cent mille,…Pharmacie Bui Thi…, toute une flopée de néo-koulaks.
Dès qu’il le pouvait il revenait à ses motifs favoris: les montagnes avec maintenant deux “personnages” incontournables : Bush et Nana, souvent en miniature dans un coin. Par prudence il renonça à figurer Yen la masseuse de pho Kim Lien.
Hien restait un fataliste. On lui reprendrait sa chatte un jour ou l’autre, elle crèverait en se tordant pour avoir bouffé de la mort aux rats en boulettes gourmandes et Bush, trop vieille pour pondre au rythme souhaité, serait saignée aux jugulaires un matin glacial de janvier, un crochet aux talons, la tête en bas. On lui trancherait ensuite le cou, raserait les oreilles, scierait la longe, deux motos transporteraient les hémi tranches longitudinales de son corps vidé jusqu’au marché de la rue Tinh Yen.
La nuit Chien parlait de tout et de rien. Le peintre l’écoutait rarement, il lui arrivait de simplement répondre à quelques questions du jeune rustre. Un peu au hasard.
- Ma femme? La première, elle est morte dans la maison de vacances de sa famille sur la route de Da Lat. Les résistants ont voulu punir mon beau-père qui faisait de juteuses affaires avec le gouvernement Thieu.
- C’est pas possible, “i” savaient pas qu’elle était enceinte?
- Elle était grosse comme une pastèque, …la gorge tranchée, tête en bas, suspendue à une poutre. Tu sais, j’y suis allé….bien après,… le coin est joli, des hévéas et quand on remonte …le thé, le coton, aujourd’hui ils se sont mis au tabac…même au café et au cacao, ils s’en foutent de casser les prix, d’affamer un peu plus les paysans d’ailleurs, d'Afrique ou d'Amérique latine!
Y’avait encore des traces de sang sur le plancher.
Une huitaine plus tard, en lune “D”, c’est à dire croissante, le curieux garçon se risqua sur un terrain sensible.
- C’est vrai que vous, Ong Hien, vous avez été envoyé dans un camp d’éducation?
- Quatre ans, pas loin de My Tho, le plus con c’est que comme j’avais mis dans ma première confession que j’étais artiste peintre, on m’a donc fait badigeonner toutes les baraques avec une soupe de merde: trois quarts d’eau et un de peinture! Tu sais, Chien, bien sûr c’était dur mais j’ai retrouvé mes camarades de fac, quelques compagnons d’arme, des professeurs, des amis de ma belle-famille, on se serrait les coudes, et puis les gardiens nordistes voulaient se faire méchants mais ils étaient si bêtes que pour la moindre bricole ils sollicitaient notre aide.
- Pourquoi….?
- Pourquoi “i” z’étaient bêtes ou pourquoi on m’a mis là? J’en sais rien, le chef m’a expliqué un tas de trucs mais j’ai souvent pensé qu’ils se trompaient de personne, j’ai jamais rien fait de bien important, ni en bien, ni en mal. Ma peinture ? Personne n’y a jamais prêté attention….tu vois, regarde, même ici au village, qui savait que je peignais, si ta mère ne m’avait pas fait un brin de propagande...
- Mes quelques mois dans l’armée sur les plateaux? En Avril lorsqu'on a vu le commandant se barrer, le capitaine est venu vers nous et a lancé: “Demerdez-vous, boys, rentrez dans vos familles!”. On s’est précipité vers un hélico, j’ai braqué mon flingue sur le pilote et je lui ai gueulé:”….zou….à Sai Gon”. Ca l’arrangeait.
Mon uniforme au feu, la casquette au beau milieu. J’ai attendu une quinzaine
chez un oncle, les tanks sont entrés en ville, le trente. En septembre l'officier du
coin m’a convoqué. Chaque propriétaire avait du donner la liste des gens qu'il hébergeait. Et en avant la musique…
En six mois Hien avait vendu vingt six toiles à travers le district Ho Tay. Toujours la même recette, un fond à choix et devant: deux, trois, quatre personnages de la famille cliente, cinq fois la direction d’une compagnie ou d'une autre avec leurs Toyota, et jusqu’aux flics du poste de police!
Sous l’oeil dubitatif de son épouse, il dessina le projet d’un étrange “chalet” qui devait coiffer la terrasse de leur discrète maison, du tout en bois, avait-il promis. An encouragea l’audacieuse initiative mais négocia habilement son soutien.
- Une mezzanine suggéra-t-elle!
- Ouaie, mais avec une entrée séparée, une échelle, tu n’auras pas à traverser l’atelier et un grand rideau, toi et moi nous aurons la paix chacun de notre côté, enfin à notre niveau, tiens, regarde, j’y avais déjà pensé.
Hoa n’avait jamais vu son compagnon pareillement excité…ni sa fille si complice. Elle tenta d’user de tous contre arguments possibles: les insectes viendraient ronger le bois, le vent arracherait les tuiles, la foudre bouterait le feu à la maison et au village.
- Et à la ville, ironisa An.
- Un paratonnerre, on achètera deux extincteurs chinois de cinq litres, le réservoir restera dans le coin…une tonne d’eau sous la main!
- Les tuiles s’envoleront! Les voleurs briseront les fenêtres, la pluie inondera les voisins. Les rats. De gros frais…du bois à six cent mille la toise (1,949 m)!
Vaincue, elle céda. L’aventure se révéla stressante, les ouvriers montant et descendant, transportant péniblement poutres et planches, salissant tout, cognant les murs, toussant, pétant, crachant et fumant sans se gêner.
Hoa manifesta pourtant une étonnante patience, prit dix jours de congé, du jamais vu, fit des litres de thé glacé à ces envahisseurs indélicats, leur prépara le repas de midi, elle était partout, surveillait, criait, pleurait parfois. Veilla qu’on ne vole rien.
Elle avait confié l’ouvrage à un vieil ami d’école primaire. Le projet enthousiasma ce valeureux charpentier. Hien lui donna des photos découpées dans une revue et ses croquis à l’encre de Chine. Les ouvriers tapissèrent le dessous du toit de polyéthylène protégeant ainsi l’atelier et la mezzanine….du froid et du chaud….comme un thermos de Messieurs Dewar et Burger !
An avait son coin secret et Hien un atelier bien ventilé.
On aurait cru le clocher d’une église finlandaise.
Lorsque son mari l’eut repeinte, Hoa récupéra la chambre-atelier du premier et en fit un salon de lecture et de musique, se gardant, malgré tous leurs nouveaux meubles, un espace suffisant pour y installer sa Singer-à-pédalier-made-in-China, cadeau utile d’un “vieil” amant de jeunesse, un marin (Hai Phong – Shan Gai -Vladivostok).
Il faisait si bon “au chalet” que souvent la famille y passait la soirée. An sur son perchoir à s’assourdir au walkman, Hien devant une toile ou caressant la chatte, Hoa sur le vieux sofa où elle ne manquait jamais de s’endormir.
Pas un moustique grâce à deux plantes vertes miraculeusement répulsives! Nana grimpait tout au sommet, sur la poutre faîtière. Hien lui bricola un nid de cigogne.
Le village, autrefois réputé pour ses manufactures de papier, avait été doucement bouffé par la ville mais quelque part il protégeait jalousement son indépendance. On y tolérait l’élevage des cochons et des pigeons, le travail le dimanche et tard le soir mais en même temps on savait respecter la propreté la longue pause de midi. Les entrepreneurs s’arrangeaient pour que les ouvrages cessent vers les vingt et une heures.
Les marchands ambulants tournaient à bicyclette traversant ce labyrinthe d’étroites ruelles naturellement interdites aux voitures, au plus un mètre cinquante de largeur. “Pain frais, pain frais”, “Je récupère la ferraille”, “ Chiens, j’achète des chiens”; je fixe votre antenne tivi….
Hien avait déniché deux livres de photos, l’un sur Naples, l’autre sur Dubrovnik. Il imagina des similitudes, peut-être que ces villes méditerranéennes paraissaient plus lumineuses, plus blanches, plus joyeuses mais au fond des ruelles les vies devaient se ressembler. Chiens, chats, pigeons, voisins et rémouleurs, linge aux fenêtres, chamailleuses, Vespa et Honda…mômes qui font la guerre ou jouent au foot.
Cela il ne le vérifierait jamais. Dix secondes d’intense tristesse.
Elle, Hoa avait voyagé, en Inde, en Chine, en Europe mais toujours en vitesse. Son rêveur de peintre n’était jamais sorti du pays. Les livres le comblaient, se rassurait-elle.
Une dizaine d’excursions en famille dans le Nord….les montagnes et puis la mer au centre, une fois l’an.
Quelques rares descentes sur Sai Gon.
Bien sûr avant…le Mékong, Dalat, les plateaux, le Cap St-Jacques…
Sa femme croyait aux horoscopes et cette année présentait des dangers, le Rat et le Cheval ne s’entendaient pas. Le risque diminuait au-delà du septième mois.
Malgré ses fâcheux augures, elle osa lui demander de l’accompagner à Ho Chi Minh Ville où elle devait participer à une série de réunions.
Jan, son fiévreux bon ami, en serait et l’infidèle épouse craignait de ne savoir lui résister, de franchir l’ultime “pas”. Pourquoi faut-il toujours…
Prévoyant, Hien mit au point un arrosage au “goutte à goutte” pour ses plantes, trouant finement quelques bouteilles plastique de cinq litres…toujours des grosses “La Vie” qui dataient de l’époque où la municipalité avait soudain reconnu la présence accidentelle d’un trop haut niveau de nitrites dans l’eau de la ville.
Le vol avait du retard, quelqu’un annonça:” Qu’en raison de l’arrivée tardive de l’avion…”.” Sorry Airlines” ironisa un passager en attente. “Banana Airlines” renchérit un autre. Et puis une rumeur traversa le hall du nouvel aéroport: des serpents se seraient échappés dans la soute à bagage et on ne les aurait pas tous récupérés.
Au moment d’atterrir à Tan Son Nhat, Hien se pinça le nez, serra les lèvres et poussa autant qu’il put, bombant ses joues. Tu veux une pomme…Pouf va la chercher au ciel! Clic firent ses oreilles et il eut le sentiment de percevoir les sons autrement, plus pointus, moins feutrés.
Le taxi les déposa devant un magnifique hôtel donnant sur la rivière Sai Gon et le rond point où l’empereur tend le bras comme pour dire aux Chinois: “Go Home!”. La chambre leur parut immense. En face de l’autre côté du fleuve, des panneaux publicitaires géants ne scintillaient que pour eux. Sony - Philips - Panasonic !
Le lendemain il fila à Cho Lon pour acheter ses tubes de peinture. Sa femme, gérante des finances, lui accorda un confortable budget. Au retour Hien tomba sur Long, son ancien chauffeur militaire. C’est lui qui l’aperçut.
Coups de téléphone, vingt minutes plus tard, les voilà cinq, six,
sept à boire un café, à se raconter des histoires d’avant.
- Tu comptais passer incognito, hum…Hien-le-hanoïen?
- Moi….je vis comme un moine. C’est ma première sortie depuis le Têt.
- Un moine baiseur!
- Bouf! Non pas tellement, et puis cette année je me fais rare à cause de l’horoscope.
Savoir qu’ils existaient leur suffisait, Long, Su, Toan, Tien, Hung, Ky n’avaient rien à s’apprendre, la croissance ils en profitaient, s'en beurraient le cul, rien de neuf ne les intéressait. Juste parler de l’Avant, c’est tout.
Cet étrange parfum de la guerre et quelques “bia hoi” glacées.
En conclusion ils s’offrirent une visite dans un salon de massage recommandé par Toan. Soulagés, ils se séparèrent sans rien se promettre.
Une cartouche de cigarettes importées au coin du Givral, une bière allemande au pub Gartenstadt de la rue Dong Khoi (ex-Catinat). A la librairie d’état, plus haut, un livre sur la Callas, un autre sur Cézanne et quelques disques piratés.
Un film à la télé dans leur chambre d’hôtel. Une histoire d’alcoolo avec Bulack. Une douche en ouvrant tous les petits flacons et cosy dans “son” peignoir moelleux il attendit le retour de sa compagne. Il s’inquiétait pour sa Nana abandonnée aux mains distraites de sa belle-fille. Il avait promis à cette gardienne, en échange, de lui ramener quelques CD introuvables au Nord (Enamen et Linka Park).
En soirée Hoa l’entraîna au District 3 où elle retrouva deux “vieilles” camarades de l'Institut d'éducation internationale. Les femmes papotèrent; d’abord un retour aux temps de leur chambrée d’étudiantes à Hanoi, puis le travail…chacune se plaignant d’ennui et de routine, elles avaient suivies une formation de traductrice interprète et aujourd’hui, à leur âge, les voilà coincées dans des culs-de-sac capitalistes, des malins et des hypocrites ceux-là.
Hien comprit, quitta la petite terrasse, elles finissaient leur glace, et traversa la rue pour jeter un oeil dans une boutique qui vendait des souvenirs pour touristes.
Elles parlèrent de leurs hommes, de leurs aventures, avec prudence ou impudeur, de la famille et de la santé pour conclure.
Thuy devait subir des examens du sein et elle craignait que les docteurs lui trouvent un cancer. Elle seule avait déjà goûté le “tay” (western). Gentils mais ils ne pensent qu’à baiser les gamines que nous ne sommes plus.
Quelque part ces femmes sentaient que le gros de leur vie s’était évaporé.
Hien promit d’envoyer une de ses toiles au père de Thuy qui venait de se remettre avec son épouse acariâtre. Il roulerait la toile dans un tube en carton.
Ca lui plairait d’y peindre Thuy en premier plan avec ses si fragiles épaules et ce léger strabisme qui mouillait son regard. Mais il ne le dit pas.
A leur retour Nana manifesta ses humeurs et ignora le peintre, une nuit entière. La promenade du cochon lui manquant, elle dut re-civiliser son caractère de cochon-chat.
Bush fut sacrifiée bien avant le Nouvel An Lunaire.
La chatte se montra d’abord méfiante envers la remplaçante de feue Bush, plus jeune, plus brusque mais ce ne fut que l’affaire d’une semaine, l’odeur restait identique, le grognement plus pointu.
- On n’a pas encore trouvé de nom, vous avez une idée, Ong Hien?
- Callas? Cézanne?
- Ca La, Xé Dan!
Depuis quelques nuits, un chien les suivait de loin, avec prudence, un brave qui avait eu droit à sa brassée de mauvais coups…coups de bâtons, de pieds et à l’Intifada des enfants du quartier, ils le baptisèrent Foxie car il tenait du renard. Nana et la truie acceptèrent sa discrète et prudente compagnie. Du moment qu’il ne prétendait pas ouvrir le cortège. Hien lui gardait un os à l’occasion.
Fin Avril. Au tournant, près de la vieille pagode Phu Tay Ho. Ils trouvèrent, là sur le côté, un panier en osier. En arrêt, Foxie renifla ce paquet, Chien souleva prudemment la couverture. Un cri de bébé. Un “méo” de Nana, Xé Dan grogne. La corbeille paraissait pourtant en bon état, alors pourquoi l’avoir abandonnée ?
Un autre cri de bébé. Un bébé?
Hien enferma la chatte furieuse dans la chambre de sa belle-fille endormie et vint secouer son épouse. Elle saura quoi faire, pensa-t-il.
Hoa sortit le nouveau-né de son couffin.
- Heureux que les rats n’aient pu ronger la ficelle du couvercle!
Pas loin, seul, Chien eut de la peine à ramener sa novice à l’étage.
Le peintre souriait. Voilà un problème à la hauteur d’une femme comme la mienne! Elle proposa de garder ce petit une journée, deux, pour lui refaire une santé, le laver, le nourrir, soigner les piqûres de moustiques. Hien se chargea de l’essentiel.
Sa femme rentra tôt du bureau.
- Je suis sûr que tu aimerais le garder…un gros garçon comme ça!
- Au moins à moitié chinois! Ouaie! Répondit l'attendrie.
Il leur fallut quatorze semaines de patientes démarches, d’interminables discussions, payer par-ci, des enveloppes par-là, mais ils obtinrent finalement les documents leur attribuant officiellement la garde d’un bâtard dont personne ne voulait.
Le vieux Khai du Conseil de Quartier les aida autant qu’il put.
Hoa le montra à un docteur de l’hôpital français.
Ils choisirent de l’appeler : Tao, qui est un nom rarement usité, jugé trop chinois.
Le nouveau-né pleurait beaucoup, surtout la nuit. Hoa se fatiguait et pleurait.
Hien décida de l’emmener avec la chatte… pour la promenade du cochon.
Nana devant suivie de Xe Dan, la truie, et de Foxie en arrière garde, Chien et Hien trimbalant le bébé en alternance. La chatte traînait fièrement son gros ventre car elle avait péché secrètement lors de leur voyage au Sud.
Devant la maison, le peintre avait recouvert le yard d’un treillis où s’épanouissait maintenant une envahissante vigne vierge. Une petite souris s’y faufilait parfois, poursuivie par un gros rat vicieux. D’un habile coup de sa verge en bambou, Hien fendit le crâne du rongeur libidineux et l’abandonna à moitié au mort au jeu cruel de sa chatte Nana. Rat lui-même, il brûla précautionneusement une tige d’encens pour s’excuser de son crime. La nuit suivante, la souris Marguerite se joignit au cortège.
Hoa oublia son Jan, le novice étranger, l’abandonnant, elle, sans état d’âme, aux mains propres d’une collègue encore vierge. Quelqu’un lui apprit que Wil, le vieil expat, avait mis fin à ses jours du côté de Da Nang. Son épouse vietnamienne l’aurait entraîné dans des affaires douteuses, des histoires de faux documents à l’attention de candidats à l’émigration pour l’Australie, entres autres business pourris. Des jaloux avaient tout révélé, par lettres anonymes, à la police des impôts.
L.T./ 10.02/06.03
En souvenir de mon Cher J.S. qui a “vraiment” tiré l’eau voilà un an pour s’en aller aux limbes ou ailleurs….boire des gueuzes et manger des moules et p’is des frites en se moquant de son cancer du colon. R.I.P.
Relu le premier janvier 2009
Momoh van Brugge, première partie
Momoh van Brugge
Avant
Malgré de valeureux efforts n'ai-je pas commis trop d’ « erreurs » chronologiques ? N’était-ce pas la seule manière de voler ma liberté ? Les pièges sont nombreux, à commencer par cette parenté fortuite, découverte en route (merci Claude), avec « l’Oeuvre au Noir » de Marguerite Yourcenar dont on a sévèrement critiqué le verbe anachronique de ses personnages, considérant son Oeuvre « surdécorée de jugements modernistes ».
Alors pauvre moi, comment trouver le langage de l’époque, l’expression authentique, en rendant aux verbes le contenu de ce temps et sans abuser de termes architecturo-militaro-légalo-gastronomiques, termes forcément « chinois » aujourd’hui ? J’ai tenté modestement de « bricoler » sur l’étymologie et l’histoire des mots, en autodidacte !
S’il ne me vient pas à l’esprit de concurrencer le style de Marguerite Yourcenar - le mien n’est-il pas le mien - il m’a fallu constater d’étranges ressemblances.
Son « Zénon » est un enfant de la jambe gauche comme mon Momoh, fils de marchand… comme, né à Bruges comme…
Les images et le glossaire sont une invitation au voyage immobile, une source d’inspiration personnelle précédant la rédaction, rien de plus. S’il y a une réflexion elle n’est pas formulée, les quelques dialogues métaphysiques et autres ne sont qu’un jeu distractif. Je n’ai pas le bagage nécessaire pour des analyses ethnologiques, philosophiques ou artistiques, pas plus la maîtrise du discours (selon B.Brecht, Verfremdungs Effekt).
Trois questions m’ont cependant troublé :
Comment se fait-il qu’à la fin du XVe siècle une élite de lettrés et d’artistes ait pu et voulu s’affranchir du carcan religieux ? Réforme et Contre-réforme lutteront ensemble, d’un « harmonieux » désaccord, afin de préserver le totalitarisme de leurs pensées religieuses. En face d’eux se trouvent des croyants qui ont moins peur et qui voyagent du Nord au Sud et du Sud au Nord.
Qu’est-ce qui s’est détraqué (il y a plus de deux mille ans chez les penseurs grecs) pour que le mysticisme, héritage des Orients et de l’Egypte, ait pu germer si vite « chez nous » aux premiers siècles de notre ère ?
Et pourquoi en ce XVe siècle l’Occident sut-il réagir, contrairement aux civilisations chinoises, indiennes et « musulmanes » qui, elles, entrent en somnolence. Seule l’Europe connaîtra une précoce Renaissance et permettra l’effervescence des Lumières.
Alors il m’est arrivé d’imaginer que quelques uns, parmi ceux qui ne furent que des observateurs, aient pu sentir le vent tourner à travers ce XVe prémonitoire. N’oublions pas les « annonciateurs », Abailard, Giotto, Brunelleschi,… chacun dans son domaine !
Ce travail je l’offre à ma belle-sœur. Merci à tous ceux et icelles qui mont aidé d’une manière ou d’une autre.
Antoni craint Dieu mais il en est amoureux. Dans vingt jours l’architecte fêtera son anniversaire. Les ouvriers du « Temple » feront une pause et on ouvrira une bouteille de Tio Pepe, enfin plus d’une. Peut-être que s’il portait un meilleur costume les banquiers lui feraient confiance ?
- Par la volonté de Dieu mon Père nous achèverons ce « Temple » et ta famille sera réunie. Il n’entend pas le sifflement du tramway, son oreille gauche est morte depuis longtemps. Les secours tardent. Une ambulance emporte le corps brisé du vieil homme. Dans son lit il entend qu’on parle de lui. Les docteurs ne le sauveront pas.
- J’ai vécu autrefois, ailleurs, il y a longtemps, une autre vie, un monde de peintres. L’architecture est la mise en ordre de la lumière, la sculpture joue avec celle-ci et la peinture décompose les couleurs.
L’âme du « menuisier »* finit par s’envoler.
· C’est ainsi que Le Corbusier qualifiait A.Gaudi avec mépris.
"Conservare ac procedere"
Le mystère de la naissance de Momoh, son baptême et ses premiers pas. Bruges, sa ville en déclin.
Apprentissage chez son oncle et voisin Johann van den Boogart, 1434-1438, découverte du handicap visuel de l’enfant, suite de sa formation en géométrie et en dessin chez Maître Jan van Eyck, 1438-1440.
En 1405, les Empereurs chinois lancent leurs premières expéditions maritimes vers l’ouest. On a coupé 2 millions d’arbres pour construire 200 navires (de 122 à 160 m. de long avec un gouvernail de 11 m.) qui emporteront 20'000 personnes, marins, soldats, savants et interprètes. Leurs missions successives atteignent les Cotes d’Afrique (Somalie, Zanzibar). Elles vont pourtant s'interrompre brusquement au milieu du XVe siècle.
1410, en Europe du Nord, le « Drang nach Osten » des Chevaliers teutoniques se heurte au roi de Pologne, pendant que les principautés « russes » s’affranchissent de leurs suzerains mongols.
1417, à Constance le Concile, suggéré par l’Empereur germanique, met fin au « Grand Schisme », la papauté retourne à Rome. Pas moins de 70'000 fidèles se rendront au bord du lac pour suivre les travaux d'une élite religieuse réunifiée par la raison mais non par le cœur (Haec sancta). Le Concile rejette la Prédestination prêchée par Wyclif* (1320-1384) et Hus (brûlé à Constance dans le feu de l’action) et confirme le Dogme de la Transsubstantiation.
1426, Philippe le Bon, Grand Ponant, règne sur les Flandres bourguignonnes, il a passé sa trentaine et gouverne son imposant duché depuis six ans (succédant à son père Jean, assassiné "par" le futur Charles VII). Jeanne la Lorraine n’a plus que cinq années à vivre (1412 - 1431).
* Le corps de Wyclif sera déterré et brûlé.
En cette chaude fin du mois de mai Bruges est en fête ! Philippe le Bon vient présenter Isabelle de Portugal à ses plausibles vassaux. Pour elle il jure que "nulle autre n'aurai", comprenant, bien sûr, qu'il parlait là d'épouse et non de maîtresses dont il restera friand (30).
Le Grand Duc d'Occident s’imagine volontiers l’héritier de Lothaire et soigne son image, il sait flatter la noblesse des Flandres et sa très riche bourgeoisie.
La sainte morale demeure sévère mais on sait aussi se réjouir. La ville est décorée de guirlandes aux couleurs de toutes les Bourgognes, dont celles du Comté de Flandre.
Il y a d’abord la Grand Messe à la cathédrale Saint-Sauveur, Steenstraat. L’aristocratie s’est installée en avance aux premiers rangs derrière les trônes du Grand Ponant et d'Isabelle, sa troisième épouse, ensuite les Confréries selon leur ancienneté, chacune a son banc. En premier la doyenne des Guildes, celle de Saint Sébastien, suivie des onze Corporations d'Artisans et Commerçants.
Tenues de leur coté, les fières épouses des bourgeois portent une mante à plis raides, la capuche est relevée et cache un touret souvent orfévré ; les hommes arborent leur insignes sur une cotte-hardie et conservent leur chaperon.
On entend le cliquetis des encensoirs, une fumée bleuâtre s’en échappe et monte sous la voûte du chœur tamisant les rayons du soleil que filtrent les vitraux des croisillons. Le long de la nef centrale, l’escorte des chevaliers veille à la sécurité de leurs Grandeurs.
Sur les bas-côtés s’entassent les représentants des classes moyennes qui entretiennent une sorte de murmure incessant, peinant à contrôler leur excitation. Eux sont décoiffés.
Dans son interminable homélie, l'évêque a tenté de sensibiliser le puissant seigneur sur la dégradation des moeurs brugeoises faisant des allusions précises à certains établissements du quartier qu'on nomme déjà "l'Oud Brugge", tant la cité s'est accrue. Philippe acquiesce d’un mouvement de la nuque mais on sait qu'il n'est bigot qu'en apparence. L’évêque Flessingue a mobilisé un imposant collège. Ses pairs venus de Gand et Courtrai siègent sur le coté droit de l’autel ce qui leur permet de jeter un œil condescendant sur l’Assemblée et le second, plus fervent, sur la table du sacrifice. La répartition des stalles et le partage des bancs qui entourent le choeur ont donné lieu à une sombre bataille entre dominicains et bénédictins.
Seigneur !
Ah ! Qu’il est bon, qu’il est agréable
pour des frères d’être ensemble !
C’est comme l’huile précieuse
versée sur la tête d’un invité,
et qui descend jusqu’à sa barbe.
C’est comme la barbe du grand prêtre,
qui descend jusqu’au col de son vêtement.
C’est comme la rosée
qui descend du Mont Hermon
sur les hauteurs de Sion.
Car, c’est là à Sion que le Seigneur
donne sa bénédiction, la vie,
pour toujours !
(Psaume 133)
Après l'"Ite Missa Est", l’éclatant cortège se dirige vers la Grand’Place tandis que Rodenbach, le carillonneur du Beffroi, sonne joyeusement ses quatre cloches (appeelkens). Le ciel s'est dégagé, un léger vent agite les coiffures des dames. L’écuyer retient le palefroi du prince, le destrier piaffe d'impatience sur le pavé.
Ala fin de la messe le Conseil de Commune a emprunté le chemin court, par le Groenerei, pour se trouver fin prêt à recevoir ce légitime héritier du Royaume de Bourgogne, les uns troussant leur habit de circonstance à fin de ne point le salir. Heureusement le couple ducal prend son temps pour remonter la Vlamingstraat et saluer ses sujets en liesse.
Une brève halte de l'équipage est prévue devant la Chasse de Saint Ursule, sortie sur le parvis pour l’occasion, le maïeur Ruysbroeck a donc le temps d’aligner son comité politique en bonne et due forme dans l’imposante salle de la Maison de Commune, il ne se gêne pas pour corriger le col de l’autre ou pour inviter fermement celui-ci à frotter ses chausses empoussiérées par l’escapade. Il répète encore une fois le sonnet qu’il entend réciter dans quelques instants :
« O Très Digne Prince, journée peu banale
Que Bruges souviendra en fières annales
L’inscrivant en bel or comme un glorieux signe
Dont nous gratifie le Grand Roi des Cygnes… »
Le bourgmestre joignit les mains et tourna son regard vers le ciel priant Dieu et Saint Thomas de ne pas « s’encoubler » en récitant ces lignes. Les vers sont brefs mais suffisants car ils abordent allusivement la dignité à laquelle prétend ce Valois, puis les Cygnes, eux, symbolisent la puissance intellectuelle en même temps qu’ils appartiennent depuis toujours à l’histoire de Bruges. Enfin l’évocation de l’or est un rappel aux promesses faites par l'Echiquier dijonnais.
Plus tard, après le banquet, la Duchesse Isabelle s’en ira à l’hôpital Saint-Jean, elle visitera les malades valides que les bonnes sœurs auront réunis dans la vaste closerie. C'est elle qui en a voulu ainsi. A la fin de cette charitable rencontre la princesse accordera une audience à la Guilde des Peintres dont elle se veut la protectrice éclairée. Pendant ce temps Philippe et ses ministres s’enfermeront avec le Conseil de Ville et on parlera d’impôts mais aussi de projets d’investissement, du dam causé par l’ensablement du havre de Zeebrugge et des requêtes individuelles d’incontournables postulants.
Sur le Zand les curieux se retrouvent espérant voir encore l’insigne potentat. D’autres se découragent et envahissent les brasseries de l’esplanade.
A l’Hôtellerie du Grand Sablon les ambassadeurs de Florence, Venise et les consuls hanséatiques attendent d’être reçus à leur tour par l’habile diplomate bourguignon. Le timide Arnolfini se tient près de son oncle, serrant nerveusement la main de sa vierge fiancée, Jeanne de Chenany.
Quai du Miroir, dans la maison du Sang-Sang, les orfèvres italiens se disputent toujours pour savoir qui se chargera d’offrir la salière d’or et d’émail. Cellini perd patience tout en lustrant le support d’ébène du précieux objet. Moretti propose qu’on tire à la courte paille.
Revenant par le Sint-Annarei le docteur de Meyer rentre chez lui, indifférent. Le praticien fatigué remonte la promenade Gheldrode, il titube. Le médecin s’est arrêté à l’estaminet Vlissinghe pour éponger une large pinte de gueuze comptant se remettre d'une pénible journée. Il se désole de voir ses concitoyens acclamer des étrangers. L’homme de l’art ignore que sa nuit sera longue.
Au Quartier Sainte-Apollonia, la jeunesse se retrouve en cette fin d'après-midi, faisant bande à part ; on ira rejoindre la fête plus tard. Garçons et filles en profitent pour se taquiner. Ces moments de mixité restent si rares. La rigueur n'est pas de mise aujourd'hui, et puis leurs parents et les curés s'empiffrent au banquet, comment tenir la bride?
Au premier étage de la Gruuthuuse, le maître du protocole princier a réuni les deux candidats à la Toison d’Or, les faisant répéter la solennelle cérémonie. Un impatient colonel du Limbourg qui s’est illustré en bataillant les Armagnacs et Veit Stoos, gentillâtre d’origine germanique et lointain cousin de l’Empereur, qui vient de perdre son fils dans un malheureux duel.
Philippe le Bon, susurrent de méchants nobliaux, aurait créé l'Ordre pour épater son Isabelle, fille d'un roi de souche capétienne, mais en fin démagogue ce grand Duc cherche à établir une cour haute en blasons, capable de rivaliser avec celles de ses voisins.
Marguerite accoucha dans le secret, la douleur et le silence de la nuit. Le docteur de Meyer coupa le cordon ombilical, fit un noeud aussi joli qu'il lui sembla et tendit le bébé à une servante qui emmaillota l'enfant dans un linceau mis à réchauffer sur la cheminée, entre la salle à manger et la cuisine.
Jan s’approcha de sa sœur et lui baisa le front.
- Tu es certaine?
- Ne me le montre pas!
Jan disparut en emportant la petite chose. Elle l'entendit sortir la mule, puis les sabots sur le pavé.
Margot, épouse de Jan, moucha les bougies quai du Rosaire. Elle s’assit près du lit de sa belle-sœur. Le silence apparut soudain comme un être vivant, hostile, inquiétant et qui semble condamner cet élucubrant sacrilège. Le médecin rentre chez lui.
Le bourgmestre Ruysbroeck fut pris d'une de ses terribles quintes qui semblaient à chaque fois lui arracher le mou des bronches. La réception s’était déroulée ric-rac sans mauvaise surprise. La caravane ducale filait maintenant sur Bruxelles. Le maïeur toussa encore, décollant un peu plus la plèvre de ses poumons. C'était sa manière de diversion. Les six autres sages du Conseil de Ville en avaient pris l'habitude mais comme l'accès restait profond et angoissé, l’artifice demeurait efficace. Les uns et les autres se remettaient des festivités de la veille. Rots et pets ponctuaient les sujets du lourd agenda.
Paulus Ruysbroeck n'appartenait ni au parti des "républicains" proche des "Dix-sept" (futur PaysBas) ni à la Confrérie des Bourgeois, pas plus à l'une ou l'autre des quatre Guildes et huit Corporations d'Artisans et Commerçants que comptait Bruges. Son capitoulat, nomination à la tête de l'administration communale, il le devait à sa stature physique, à son éducation humaniste et à une neutralité quasi atavique. Son père avait été bourgmestre, son fils le serait selon la volonté divine, avec la protection de l'Ange Gabriel et sous le regard caressant de Sainte Ursule.
Des trois Membres des Flandres occidentales, Bruges passait pour la moins querelleuse. A Ypres et Gand, les réunions du Conseil tournaient souvent au chambard ou à la batterie !
Sous la tutelle du Conseil, édiles, avoyers, échevins se partageaient les dicastères de l’opulente commune, chacun sa tâche.
Le père de Paulus avait bâti une robuste mais discrète fortune dans la construction navale, livrant ses solides courriers et caboteurs à fond plats (gabares) aussi bien aux Normands qu'aux Bataves amis ou ennemis du Grand Duc dijonnais. Même aux perfides Anglais de Southend.
Le magistrat fit une première estimation du coût de la fastueuse visitation, les dignitaires faisaient grise mine.
- On s'en tiendra à ce que nous avions prévu! La renommée de notre cité a son prix! Les Corporations ont payé leur quotité, les aristocrates...aux lanternes grecques!
Il fallait revenir aux affaires courantes, liquider de ridicules conflits fonciers, examiner trois dossiers judiciaires en appel, recevoir les plaintes des mêmes avaricieux contestant leur taxation...
- Messieurs! Pourquoi trouver un responsable ? Criez haro s'il vous plait et sur qui vous déplaît mais c'est trop tard, Balthazar ! Y'a plus de remèdes, le delta est ensablé pour l’éternité, un débâclage coûterait une fortune et prendrait des années. Le Duc vous l'a confirmé, il n'a aucune raison de privilégier Bruges aux dépens de ses soeurs flamandes.
Tournons la page! Misons sur l'innovation, sur l'habileté de nos marchands, le savoir-faire de nos artisans, sur la docilité de nos campagnards.
- Amen !
- On l'savait, protesta Eustache de Streel vague partisan de l'Empire-lointain, les Bourgeois n'ont rien fait. Qu'est devenu le versement du Dijonnais, ne nous offre-t-il pas une autre avance pour désembourber le havre ?
- Pas plus de ridders que de gelds, on ne verra rien, on ne verra plus rien, grand couillu !
- Promesses princières et diplomatiques, poursuivit Charles de Heers. Mane, thecel, pharès !
- Flamands calmés, monnaie sous'l'nez, ironisa le plus teigneux des anti-bourguignons.
- Fallait pas assassiner Jean l'sans Peur, rétorqua, Gilles van Wilde, Doyen de la Confrérie des Drapiers ! Son fils...
- Allons, allons, ne martelez point vos encéphales....
Là c’est Joop den Uyl qui, malgré sa candeur de néophyte, témoignait d’une appréciable distinction. Le bourgmestre les laissa encore échanger d’équitables insultes puis il conclut la séance d'une de ses quintes. L'ensablement de la Zwin était une catastrophe annoncée depuis cinq décennies. Bruges perdait Zeebrugge son étape maritime, Anvers l'Ambitieuse prenait le relais, l'Escaut et son estuaire semblaient naturellement protégés de l'enlisement. Certains pensaient que la nature rétablissait ses droits, furieuse qu’on ait osé canaliser ses cours d’eau, les plus raisonnables craignaient que « l’homme » ait rompu certains équilibres dans sa poursuite infernale du « progrès ». Damme, Hoecke, Monnikerende se reconvertissent déjà dans la production et la transformation du lin. Leur versatile paysannerie revalorise au mieux les jachères en fourrage et les polders en tourbières. L'élevage bovin progresse.
Philippe avait promis des réductions sur la carnaticum et d'analogues coutumes, en guise de palliatif, confiant qu'il est en l'ingéniosité de ses entrepreneurs flamands qui depuis des siècles remodelaient leur économie au gré des concurrences et de la modernisation.
- Il veut nous faire paysans ?
- L'a-t-il dit, nenni, mais nos terres ne sont pas si mauvaises. Regardez les Champenois, plantons du sarrasin, cultivons le blé. Nous avons les moulins et la force du courant d’air, de quoi cuire notre pain mollet et engranger assez d'orge pour les bêtes.
- Nous sommes des Maîtres de Corporation pas des bucoliques.
- Schnikebuits, tu nous emmerdes ! Paulus fut pris d’une déchirante toux.
- Glaire et morve épaisses, il est temps d’aller à confesse, marmonna Maître Fifrelin, coutelier de son état, sinon tu nous réuniras la prochaine fois au cimetière !
- Et voilà une brillante suggestion, Messieurs, nous tenterions de trouver une issue à l’engorgement des égouts qui empestent les caniveaux. Fi de vos allongeails, la séance tenante est levée. Mais que personne n’ose oublier que ce mercredi, secondes matines sonnantes, nous irons briser le comptoir (banqueroute) du Juif Guarini qui n’a pas trouvé sauveteur ! Je compte sur votre présence. La dernière fois je me suis retrouvé isolé face à l'un de ces piètres gestionnaires, entouré de sa menaçante famille, j'ai bien failli ne pas me sortir vivant de leur micmac ! D'accord, je suis votre bourgmestre et c'est mon devoir de conduire cette rupture de banc mais vous m'obligeriez en étoffant notre délégation!
Le vieux Tindemans attendait son maïeur au coin de la rue de l'Ane aveugle.
- Alors, une rumeur ?
- Rien, personne ne sait rien, personne n’a rien vu avec tout cet énervement. Si, quand même, la ronde de nuit aurait aperçu une sorte de géant, enfin son ombre pas loin du beffroi vers les premières matines (Quatre heures).
- L'ombre d'un géant ? D'habitude ces pauvres femmes abandonnent leur nouveau-né à la chapelle Sainte-Quitterie, les bonnes soeurs entendent chialer le mome et la volonté divine est accomplie, un orphelin de plus, pas de quoi manquer la messe. Mais là, l'ombre d'un géant, le beffroi, à deux pas du Prinzenhof, des appartements de son Excellence?
- Et le bruit des sabots d'un cheval !
- Avec le ramdam qu’ont fait ces Dijonnais, un bruit de sabots, bruit de sabots, n’y’avait que ça !
Je ne me souviens pas avoir reconnu une femme de si large dimension parmi cette foule d'invités, une de ces étrangères nous larguer son faon ? Non, non. Cherche encore, écarte tes esgourdes, tiens voilà deux sous, fais la tournée des estaminets, des fois...
Chaque jour à cette heure, pas loin du quadrillion de midi, Paulus Ruysbrœck entamait sa ronde du centre ville. Comme la Maison de Commune occupait une aile des halles principales, au passage, il interrogea plusieurs commerçants, avaient-ils aperçu « l'Ombre de ce géant » ? Boutiquiers, vendeurs de bougies, façonneurs de tonneaux et barils, aucun d’eux n'avait rien remarqué d’insolite avec cette folle agitation et comment différencier une escorte ducale et le sabot d'un mystérieux géant?
- Nous autres on a autre chose à faire! Ces célébrations amusent la populace mais c’est nous qui réglons la facture.
Le poitrinaire fit un crochet au quartier des Toscans, rue de la Nouvelle Athènes. Ces méticuleux enlumineurs levèrent leurs yeux de leur table de travail, pas plus de dix secondes.
- Niente, Signore Paolo, niente...
- Grazie Seignor Moretti. Magnifique votre sucrier, il a fait grande impression auprès de la Duchesse!
- Salière, Signore Paolo, une salière qui nous a coûté deux cents florins! Et quoi en retour ? Niente !
- Pas certain, Maître Fioravanti, possible qu'on réduise vos taxes de séjour! C'est inscrit dans le protocole final.
- Vraiment, vous allez enfin nous accorder la citoyenneté ?
- Pas si vite, le Ponant voit l'avenir, nous pourrions bientôt former une "nation lotharingienne ", peut-être « romaine » où tous les hommes y étant nés auraient les mêmes droits et devoirs. Pour le moment, si vos femmes ont entendu des murmures au sujet d'une gravide qui aurait retrouvé sa minceur par miracle entre le soir et le matin ?
- Si, si...
- Allez, bonne journée et que San Giacomo vous protège!
- Que San Antonio vous aide dans votre quête.
Il ne manquait jamais de se signer sous la statue de Saint Willibrod, propagateur de la Bonne Parole (au VIe siècle). Traversant sans s'arrêter le Marché aux Harengs, Ruysbroeck remontait le canal Saint-Sauveur à l'ombre des vestiges de la Haute Muraille, contournait au pas de charge le Béguinage et longeait ensuite, successivement, l'hôpital Saint-Jean, l’harmonieuse demeure du peintre Petrus Christus aux façades d'ocre peintes, les halles aux draps et la Waterhalle à la limite du Marais, pour enfin s'arrêter, gravement essoufflé, à l'auberge de la Madeleine. Le bourgmestre y avait sa place réservée, tel ses vieux amis van der Weyden, Johann Bouts, Claus Bosch et Jan Sluter le sculpteur borgne.
- Ah ! Paulus, je te cherche partout !
- Hugo ! Tu me cherches et pourquoi donc ? Je te croyais aux foires de Champagne à tapisser tes roubignoles de feuilles d’or.
- Manquer la visite de son Ponant ? Nenni !
- Mado, sers nous deux pintes! Bon tu me cherchais et tu m'as trouvé, alors ?
- Alors, ce bébé il me le faut!
Hugo van den Boogart négociait des herbes et des essences rares à travers les Flandres, l'Artois, le Limburg, le Hainaut, le Brabant, on le connaissait à Groningue, Gueldre, Utrecht, Delft et jusqu’à Amsterdam, Tilburg, La Haye et Rotterdam. Il s'approvisionnait rarement à Venise, parfois à Paris, souvent aux Foires de Arras, Lille, Lyon et Genève. Chaque trois ans le marchand se risquait au pays des Souabes ou en Bohême n'hésitant pas à traverser la Germanie pour atteindre Prague et Innsbruck. Les peintres constituaient le corps d’une clientèle aisée mais exigeante, Hugo fournissait volontiers plusieurs nobles cuisines, certains apothicaires et divers alchimistes concocteurs de mystérieuses recettes à usage thérapeutique. Son frère Johann van den Boogart appartenait à la très respectée Guilde des Peintres brugeois bien qu'il n'eut pas le génie de ses réputés Confrères. Un veuf besogneux, apprécié de l'Eglise, qui ne se permettait jamais aucune initiative et réalisait à la lettre l'ouvrage commandé.
- Le bébé, il me le faut !
Imbécile de Tindemans, pensa le bourgmestre se promettant de remonter les bretelles de son vieux clerc indiscret.
- Le bébé, il me le faut !
L'épouse d'Hugo venait de perdre son nouveau-né. Paulus le savait. Il réfléchit pendant que van den Boogart lui débitait les mamelles douloureuses de sa femme, son ennui de n'avoir "que" des filles, le veuvage de son aîné…!
- Le bébé, il me le faut !
- Quatre ! Tu as déjà quatre filles qui te fourniront autant de pue-la-sueur dévoués à ton commerce !
Le négociant en herbes et essences rares préféra en revenir à ce lait débordant qui torturait les poitrines de l'inconsolable endeuillée. O pleurs, ô désespoir ! A son habitude le bourgmestre décida de ne rien décider avant le lendemain. Souvent un problème se résolvait par lui-même. Il passerait d'abord chez les sœurs de la Quitterie, il souhaitait patienter encore un peu, qui sait le père ou la mère, pris de remords, changerait d'avis. Car l’édile en était convaincu, il ne s'agissait pas d'une sordide affaire de gamine détroussée et saillie par un oncle incestueux ou par un amoral cousin bavotant de la queue. Le drap protégeant l'enfant portait une initiale, "M." et le couffin d'osier semblait d’une facture particulièrement soignée.
- Les nantis chez les nantis, marmonne-t-il en rentrant chez lui. Faudra que je me décide rapidement, les nourrices de l'orphelinat n'ont pas les seins bien graves. Tandis que la femme d'Hugo! Paulus, acculé, tirait souvent parti de critères irrationnels. A sa femme il fit un rapport concis de ce fiévreux quantième. Sa moitié savait déjà le tout.
- Donne le aux van den Boogart « ton » petit bâtard.
- Ouaie ? Les Boogart ne font pas de politique, ils ne sont d'aucun bord si ce n'est d'celui du Bon Dieu. Hugo est un contribuable qui ne proteste jamais.
Le Johann n'a pas eu de chance avec son éphémère épouse. J’hésite, vois-tu, j'aime, j'ai besoin d'hésiter. Evidences et certitudes m'emmerdent, surtout celles des autres. Ceux qui savent l’essentiel me fatiguent, pire ils m'ennuient, le doute n’est-il pas la curiosité de l’âme ?
La maîtresse de maison secoua la tête en levant les yeux au ciel et déposa la cocotte sur la grande table. Le bourgmestre mangeait le plus souvent seul, avant sa famille. Sauf lors de fameuses occasions.
Aliter leporem ex suo iure (Lièvre cuit dans son jus)
Garum (sorte de nuoc nam), bouillon,
Bouquet de poireau, coriandre et aneth!
Poivre, livèche (plante dépurative), graine de coriandre, racine de laser, oignon, menthe, rue (plante aromatique et médicinale), mogette (haricot blanc) et graine de céleri.
Amen !
L'odeur de la rue pondérait celles des autres ingrédients. La livèche ? L’ami Hugo en avait trouvé à Prague ; un marchand venu de Perse lui en aurait, parait-il, exalté les infinies vertus ! Sa femme servit le moût de raisin cuit à part, son mari aimait y tremper son pain sarrasin. La cuisinière, gérante du ménage conjugal, remplit son verre à elle d'un piquant vin de Moselle et s'assit ensuite au bout de la table. Regarder gruger son époux lui procurait un infini plaisir et puis, comme il avait la bouche pleine, elle pouvait l’entretenir à sa façon.
- Hugo est ton vieux complice, Berthe est ma cousine, ils leur manquent un vigoureux héritier. Craindrais-tu des vilaineries ou d’infernales jalousies de ton parlement de grognons ? Le Johann ne se remariera plus maintenant qu'il est guildien. Alors ?
Entre deux bouchées Paulus répondit calmement :
- Non. Mais la mère de ce petit n'est pas n'importe qui. Carpe diem, femme ! Dubio…
- Dubio, dubio, dans le doute absinthe-toi !
- Sage parole, sors le flacon, que Saint Ghislain me pardonne.
- Et puis, qu'est-ce que cela change, ne l'a-t-elle pas abandonné son morpion ?
- Pas vraiment, pas vraiment, c'est « l'ombre d'un géant » qui l'a déposé à la Stadhuuse.
- Tu penses à une noblionne mal prise? Une exotique ?
- Non, non, c'est un familier qui possède bien nos us.
Il s’est tellement empiffré qu’il doit se débrailler pour trouver son air. Morphée le conseillera songe-t-il déjà tandis qu’il lâche un roulement de pets.
- Morbleu, ça fait du bien par où ça passe!
- Pets du soir, pets de putois.
Elle et lui savent que la maladie gagnera. Elle ne lui en veut pas de partir en avance. On suit le traitement des docteurs, on pousse le fils aîné à se prendre en main, à gérer au mieux les chantiers délocalisés à Anvers. Ils sont solidaires depuis toujours. Elle ne lui refuse plus l’absinthe et soigne ses repas, c’est toujours ça de pris. La nuit, elle l’écoute s’étouffer, reprendre son souffle in extremis. Saint Alban, fais que le Ciel attende encore un peu.
Une quinzaine plus tard la maisonnée Boogart célébrait le baptême de Hjeronimus, vite dit «Momoh» ! Furent conviés les Doyens des huit Confréries et Corporations, ceux des quatre Guildes, plus de nombreux amis. On servit un boeuf entier, trois cochons de lait mais encore des vingtaines de corneilles et surtout des canards Colvert. Hugo se réjouissait de la paix retrouvée en son ménage. Ce bon vivant tachait de fortifier une solide harmonie familiale, sans aucune ambition personnelle sinon l'envie de travailler dur et de partager avec ses proches. L'homme ne posséderait jamais le talent de son frère aîné. Hugo manifestait une humeur égale et joyeuse, une chaleur presque animale et une infinie curiosité. Il aime toucher, mesurer de ses mains, caresser la vie, les choses, les gens parfois.
Aucun membre du Conseil n’avait remué le sourcil lorsque Paulus aborda le sujet d’un ton rassoté qui retenait sa prochaine tousserie. Les adoptions concernaient plus souvent des bouseux qui se constituaient ainsi une main d’œuvre gratuite. L’usage voulait cependant qu’on s’en soucie officiellement. Dans ce cas, « l’ombre de ce mystérieux géant » ne suscita qu'un vague intérêt de la part des Membres du Conseil communal, tous intimement anxieux qu'en cherchant trop les géniteurs de ce malheureux orphelin on risque, par accident, de débusquer divers infortunés coupables.
- Sol lucet omnibus.
- Ite missa est, maïeur, passons aux choses sérieuses.
Coté rue, la façade d'une habitation brugeoise ne laisse jamais supposer ce que l'on peut y trouver en son revers. Parfois un large espace, souvent un jardin potager qui longe un cours d’eau naturel ou artificiel. Bien sûr dans les meilleurs quartiers de Bruges, ailleurs les fenêtres donnent droit sur des canaux nauséabonds dont les humeurs vous infestent les narines.
Hugo van den Boogart a vu grand, il a fait venir un traiteur du centre ville, des tâcherons construisent une tente et plantent des drapeaux à l’entour. Le maréchal des logis lui a loué ce chapiteau de campagne pour deux pleins tonnelets de vin d'Alsace et trente canards rôtis, de quoi régaler sa garnison bourguignonne.
C'est une dépense somptueuse que ce raout mais il ne sait pas ce qui le réjouit le plus, ce fils "tombé du beffroi » ou le sourire retrouvé de son épouse. L’euphorique maman ne se gène pas pour dégrafer son tassel quand bébé réclame la tétée. Le lait ne coule que par douceur, le sang par la violence, quoi que les Anciens leur trouvent une source unique. Je suis un rempart, moi, mes seins en sont les tours. Alors, pour lui, je suis celle qui fait son bonheur. (Cantique des Cantiques, 8/10).
Trois jours auparavant, le charcutier a saigné une truie, entortillé les saucisses et fumé les deux jambons. Avec les oreilles, le museau, les joues, chaque pièce bien rasée, et un jus de cuisson, sa femme a mijoté une galantine truffée de grains de livèche. Après avoir scellé la terrine à la cire d’abeille, elle a enterré le trésor sous un tas de cailloux près du moulin à eau. En deux nuits la masse a pris la forme d’un pavé gelé. On ne servira cette délicatesse qu’à la table des hommes.
Les dames sont vêtues à l'ordinaire, pour un mariage elles porteraient d'extravagants hennins à voiles échafaudés. L'une ou l'autre a coiffé un joli touret à l'ancienne roulant ses tresses en macaron. Les hommes, eux, enfilent une cotte hardie "de la semaine", certains rajoutent une ceinture orfévrée pour bien faire savoir à quelle Confrérie ou quelle Corporation ils appartiennent. Mariages et funérailles exigent qu'on se distingue, qu'on paraisse. En effet dans les deux cas, derrière la cérémonie, se cache un héritage, une dot ou un partage. Ces redistributions modifieront la donne et l'équilibre des richesses ici et là. Un marchand verra doubler ses étals aux halles, un fermier devra se séparer de précieuses acres de terres à fourrage. Mais un baptême ? Les invités viennent se détendre, par curiosité encore, l'absence d'enjeu permet qu'on s'amuse libre d’arrière-pensée. Berthe et Hugo van den Boogart veulent qu'une bonne fois on jacasse et murmure sur les origines du petit, que l'assemblée comprenne qu'il ne sera pas traité en demi fragment.
- Ces baffreurs te coûteront un paquet, lance Berthe à son mari, mais elle le dit avec fierté. A travers ce bambin d'occasion revivent ses trois mort-nés. A l'église n'a-t-elle pas déclaré au moins quatre prénoms ? "Momoh" (Hjeronimus) prendra l'd'ssus. Les cheveux rouges du gamin sont pareils à ceux du grand peintre van Aken, qui fut le premier Guildien de Bruges et vague cousin des van den Boogart par la cuisse d’une chaude et infidèle rouquine de haute lignée dont personne ne prononce jamais le nom (Bogey). C'est un monde de bourgeois, d'artisans reconnus, de notables instruits mais c'est aussi cette liberté unique et franche, parfois naïve mais rarement innocente, que tolère et invente la Flandre. Là le baptême coïncide avec les festivités des Matines, 125 ans déjà que les Brugeois massacrèrent ces indésirables Frouzes au cri de "Des gildens Vriend", ces François qui parlent pointu, ces arrogants dépourvus d’éducation ! Certes, l'affection pour Philippe de Dijon n'est pas éclatante mais son règne s'annonce paisible, le prince est un homme mûr qui n'a pas l'âme guerrière, on le croit né pour la diplomatie, la protection des arts, l'encouragement du commerce et l’adultère. Lui vaut mieux qu'un Habsbourg, qu’un Capet. « Valois ne cherche point maille » chantent les Dijonais. D'ailleurs n'a-t-il pas anticipé sa récente visite en Flandre soucieux de ne pas irrité son royal cousin ?
Les enfants courent autour des banquettes et on les laisse faire. Les chiens les poursuivent en aboyant. Deux grandes tables, la première réservée aux hommes, une plus petite pour les dames. Un orchestre de flûtes, de cornemuses et de violines résiste comme il peut aux éclats de rire et aux chansons gaillardes que reprend l'assemblée.
Toujours drudu, toujours drument
Bergère, allons-y bellement
Une filée dans dix-huit ans
Bergère allons-y drument
Beau tisserand, beau tisserand
Fais-moi de la toile en te dépêchant
Toujours drudru, toujours drument
Que je me fabrique un cotillon blanc.
Les marmitons servent enfin la souppe. La broche tourne avec peine tant le boeuf est immense. Parfois le vent souffle et l'odeur des canards rôtis envahit le jardin et s'engouffre dans la tente. Hugo fait la tournée, veille à ce que chacun reçoive son pain, que son verre se remplisse. Compère Paulus a déjà trop bu et archi bouffé, on l'entraîne au bord du canal où il vomit saoul glaireux et rouges gorgeons. Le bourgmestre oublie ses ennuis, ces histoires d'ensablement, le déclin lent mais inéluctable de sa ville et le chancre qui lui ronge la poitrine.
Johann van den Boogart, le frère d'Hugo, se fait prier. Ce n'est pas l'homme des frappes dans le dos, pas plus celui des embrassades ou des cuissages rapides. Prudent, pour la circonstance, il a fait fermer son atelier qui jouxte la parcelle de son cadet.
Jan van Eyck survient tardivement, il débarque seul, sans sa femme Margot ni sa sœur Marguerite. Murmures. On met sa triste mine sur le compte du récent décès de son frère Hubert.
- Jan !
- Johann !
Les deux Maîtres ne se jalousent pas. Johann peint le bois, il "fournit" l'Eglise, rien que sur commande. Van Eyck lui a expliqué ses dernières trouvailles, les dosages de térébenthine qu'on additionne à l'huile de lin ou d'oeillette. Sa clientèle déborde les frontières flamandes. Il raconte son voyage au Portugal, la vie à la Cour de Jean II et à celle de Dijon. Maître Boogart éloigne son camarade, une manie du secret qui amuse van Eyck, auteur du fameux retable de l'Agneau mystique, l'initiateur de cette peinture à l'huile. Ils se sont connus autrefois, à Paris, dans un atelier de miniatures à la fin de leur apprentissage.
- La meilleure tempera ne résiste pas au temps malgré tes plus fins vernis, ton travail c'est au séchage qu'il trouve sa maturité, mon huile s'oxyde, tu comprends, elle durcit sans changer d'aspect, en quelque sorte elle emprisonne les pigments, elle participe "au miracle"...Als ich can.
Jan ramène son confrère à la grande table et s'adresse au cadet van den Boogart.
- Dis, Hugo, ce petiot, qu'en feras-tu ? Un marchand comme toi, un architecte de marine à l’instar de son parrain Paulus, lui qui menace de nous laisser chair en plan pour s'établir à Anvers, ou… le placeras-tu chez ton respectable aîné ?
La mère adoptante se lève brandissant le nourrisson, son corsage encore dégrafé laisse voir une ronde et brune papille, elle a bu elle aussi plus que de raison.
- Il sera ce qu'il voudra, j'y veillerai, mais jamais soldat, j'l'jure sur la chasse de Sainte Ursule !
L'assemblée pouffe de rire pendant qu’elle se rassied pour vider sa chope !
- Pouah ! Amer chicotin c’tte cervoise !
Qu’importe, le malt gonfle les mamelles de bon lait. Encore !
Un des musiciens réunit les enfants et leur raconte la légende du moment, celle de Till Ulenspiegel. Quand on arrive au passage des rats, le flûtiste l'interrompt et souffle gaiement dans son flageolet ce qui laisse les gamins bouche bée. Ces diablotins connaissent l'histoire mais on adore les variantes qu’improvisent les conteurs. Déjà c’est la fin de l’après-midi, les ventres sont pleins, le ciel s'assombrit, l’orage s'annonce mais on a encore le temps. Des invités se retirent lentement. La bière remplace le vin, elle vient de la région mosane, le "Grand Axe". Une brasserie qui n'hésite pas à importer somptueusement son houblon de Bohême et torréfie le grain à la mode des Anglais. Ici les uns refont la politique, évoquent la résistance des Bourgeois de Namur, se moquent des fouteurs de merde liégeois, de ce qu'a promis le Ponant aux gens de Bruxelles. Là d'autres re-refont petit patatapon les Matines de Bruges contents de se souvenir de l'embrochée sanglante de ces colonisateurs françois.
- Nos arrière-grands-pères, artisans, bourgeois, leur ont taillé le ventre avec leurs coutelas ! Putains de François !
- Et s’ils reviennent on leur tranchera les bourses avant de leur prendre la vie !
Là on a sorti un jeu de carte, on tape le jos. Les femmes sont rentrées en cuisine pour papoter plus en secret.
" Timeo hominem unius libri"
Maman Berthe tient en immense respect le frère aîné de son époux bien qu'elle n’entende jamais comment fonctionne la cervelle de cet homme si méticuleux et trop sévère. Il lui fallait une femme pour entrer à la Guilde, il en avait trouvé une. De bonne famille mais mentalement fragile. Un jour Johann l'a retrouvée pendue. L'évêché refusa de pieuses funérailles, il l'enterra donc en catimini près du canal, à sept fois sept pieds de sa manufacture. Inconsolable ou coupable, l'artiste choisit alors de ne plus peindre que des motifs religieux.
Le veuf occupe la maison voisine qui avait été autrefois celle des parents Boogart. Après la mort de sa pitoyable compagne, Johann fit appeler des maçons et des charpentiers qui transformèrent le rez-de-jardin et le premier étage en un vaste atelier permettant l’installation d’ingénieux échafaudages. L’espace considérable facilitait le travail synchronique du maître et de ses assistants. D’amples ajours favorisaient le séchage des couleurs et des vernis. Les apprentis logeaient sous la charpente, aménageant les combles et Johann au deuxième dans une vaste "niche" qui lui servait de chambre à coucher et de bureau de travail, une pièce secrète et interdite. Hazeline, la servante s’est arrangée une paillasse dans un débarras en annexe.
A midi et à l’heure de la veillée on se retrouve à deux pas dans la salle à manger du cadet, les deux habitations se touchent. Chez ces gens-là personne ne fait de déférence, on traite les disciples et le commis en fils de la maisonnée, les servantes telles des cousines campagnardes. C'est Berthe qui décide quand il faut acheter un habit neuf à l'un d’entre eux, c'est encore elle qui force un apprenti ou une domestique à prendre congé pour rendre visite à une famille éloignée. Avant de manger, Hugo récite le "Pater Noster" et lorsque le repas est achevé, on dit: "Deo Gratias". Le dimanche et les jours saints les femmes vont à la première messe, les hommes à celle de dix heures (tierce). Pour le carême, le vendredi et les périodes de jeûne la cuisinière ne prépare qu'une soupe matinale et du poisson pour le déjeuner.
Johann ne cherche pas sa clientèle, elle vient d’elle-même, juste assez souvent pour qu’il puisse entretenir son commis, une bonne et deux kinderen (élèves). Un abbé passe à l'atelier, fait part d'un projet de sa hiérarchie. Fortunés et ambitieux bourgeois acquitteraient la facture. Tatillon de nature, l'artiste rédige un contrat faisant mention claire et précise de l'ouvrage enjoint :
" Johann van den Boogart, veuf, membre actif de la Vénérable Guilde de Bruges, demeurant en cette noble et identique cité, près du canal Peerden, confesse avoir promis au Révérendissime Cardinal, Evêque… que représente son honorable mandataire..., à ce présent, de faire pour ledit Seigneur trois (3) pièces de patrons de la vie de Saint Eustache selon l’histoire qui lui a été baillée et dont il a pris notes, chacune des pièces latérales de quatre (4) pieds sur trois (3), une (1) pièce centrale de six (6) pieds sur quatre (4) garnie d'une mandorle, l'ensemble en sommets arrondis. L’entier à bordures larges enrichies de compartiments, ce suivant un petit projet en papier qui a été fait et devra encore être soumis au respectable et pieux commanditaire. Ledit Johann van den Boogart en promet les trois (3) pièces faites et parfaites dans neuf (9) mois prochainement venant. Ce marché fait moyennant la somme de cinq cent quarante (540) ridders, un tiers (1/3, soit 180 ridders) versé en avance. Fait et passé en double, l'an mil ..., samedi quatorzième jour de Juillet, par la grâce de Saint Luc et sous le patronage de Saint Sébastien.
Ledit contrat doit être soumis au Comité de la guilde.
Johann réfléchit plus d’une semaine, fouille ses ouvrages et relit la vie du saint dont on souhaite divulguer la légende. Ensuite il débarque en l'église où officie principalement l'évêque ou éventuellement l’abbé et ultérieur récipiendaire. Un apprenti l'accompagne, parchemins, papiers et charbons sous le bras. Là on taille une multitude de croquis. Le Maître dépense long temps à étudier l'architecture ogivale du lieu, soucieux car la lumière ne se diffuse que par le sommet du temple. Ensuite il demande à fouiller les archives. Mains gantées il feuillette les précieux documents. Parfois l’artiste s'entretient avec le supérieur hiérarchique du diocèse dans un but qu’il qualifie de « diplomatique ». Finalement il rend visite à l’altruiste et bienveillant mécène qui, selon l'accord, pourrait figurer en marge de l'œuvre avec ou sans son épouse. Ce minutieux travail achevé, Johann van den Boogart, Guildien de Bruges, exécute la commande. Les assistants, trois, reçoivent une tâche spécifique à accomplir. L'un croque les arrière-plans esquissés sommairement par le maître, l'autre la silhouette des personnages selon le modèle reçu et enfin le dernier recruté expérimente en avance les mélanges de couleurs et les présente à son mentor qui approuve ou corrige la combinaison. Chaque année son atelier achève un ou parfois deux tableaux, selon la dimension, uniquement sur bois. Quand l'ébauche a pris forme, le Maître peint les visages, le reste, son assistant et les disciples s'en chargent selon le degré de leur formation et leur talent respectif. Lui les dirige, les gronde se tenant en permanence derrière leurs épaules. On lui soumet les amalgames, il confirme du bonnet ou refuse en maugréant. Ses amis de la Guilde respectent sa rigueur mais regrettent que leur confrère n'ait jamais créé d’oeuvres personnelles.
« L’art de l’imitation est donc bien éloigné du vrai, et c’est apparemment pour cette raison qu’il peut façonner toutes choses : pour chacune, en effet, il n’atteint qu’une petite partie, et cette partie n’est elle-même qu’un simulacre. C’est ainsi que nous dirons, par exemple, que le peintre peut nous peindre un menuisier, un cordonnier, et tous les autres artisans, sans rien maîtriser de leur art. Et s’il est bon peintre il trompera les enfants et les gens qui n’ont pas toutes facultés en leur montrant de loin le dessin qu’il a réalisé d’un menuisier, parce que le dessin leur semblera le menuisier réel… l’art du dessin, et en général tout art d’imitation, réalise une œuvre qui est loin de la vérité et qu’il entretient une relation avec ce qui, en nous-mêmes, est réellement à distance de la pensée réfléchie, et qu’il s’en fait le compagnon et l’ami, ne visant rien de sain et de vrai. » Platon, La République.
L'homme demeure solitaire et secret. Ses collaborateurs, commis et apprentis, le craignent car ses colères jaillissent par surprise. Croyant mais jamais bigot, Johann vit à la manière des ascètes. Debout avant l'aurore il prie un Dieu qu'il craint mais qu'il tutoie. Ensuite il travaille d’une traite jusqu'à la fin du jour lumineux. Là il mange une pomme et du pain et se consacre à l'éducation de ses nièces, de son neveu et de ses élèves. Les étudiants apprennent à lire n’osant toucher de leurs doigts la moindre page des grimoires ou des enluminures exposés sous leur nez. L’un, l’autre, à son tour, doit parler haut et fort. L’enseignant interrompt le lecteur, le corrige, lui pose une question.
- Sais-tu ce que tu lis ? Gronde le pédagogue en frappant sa férule sur les doigts du distrait.
Suit une leçon d'écriture. Chacun doit recopier à l’onciale une page de la bible en se servant d'une plume (calame) à encre de charbon, encre que ces écoliers apprennent à doser. Charbon, noix de galle, bistre... qu'ils mélangent à de la cire, mixant pigments et liants ou diluants sous l'œil critique de leur précepteur.
Cet enseigneur si rigide ose parfois une audace, en particulier à la veille d'une fête religieuse. Si Dieu reste inflexible, il est aussi un père aimant qui permet à ses créatures de goûter aux joies terrestres. La liberté de choisir implique l'expérience de la douleur et celle du plaisir. Les escholliers, eux, trépignent d’impatience en recopiant une séquence de Sainte Eulalie. Le ou la plus douée peut lire à voix haute les lignes qu'il ou elle vient de transcrire:
Buona pulcella fut Eulalia
Bel aurait corps, bellezur anima.
Voldrent la veindre li Deo inimi
Voldre la faire diavle servir.
Elle non eskoltet les mals conseillers
Qu'elle Deo raniet chi maent sus en ciel,
Ne per or, nel argent, ne paramenz
Por manatce regiel ne preiment;
Niule cose non la pouret omq pleier,
La polle, sempre non amast lo Deo menestrier
Et la leçon devenait alors passionnante. Le professeur oubliait l’amorce, remontait l'histoire, expliquait la racine d'un mot, parfaitement conscient de ce que l'auditoire pouvait saisir ou manquer. Contrairement à ce que certains pouvaient croire, il ne se contentait pas d’un enseignement religieux. Sénèque, Platon, l’humaniste respectait les Anciens. Ah ! Et Aristote ! Le guide imprudent de l’hérésie « adverse » (Islam), le sage conseiller d’Augustin de Tagaste ! Avant une importante célébration ou à l’occasion de relâches imposées par l’Evêché, l’anachorète extirpait d'un sac de lin le trésor de sa galerie : Le Codex Manesse ! 137 miniatures gothiques et autant de poèmes courtois. Il leur traduisait ces textes rédigés en haut allemand dont il censure probablement une phrase ou un passage trop mâtiné. Hugo avait offert ce spécimen à son aîné, au retour d'une mission commerciale en Alsace. La famille Schilling vivait de l'enluminure de cette oeuvre unique en son genre. Les commandes affluaient de l’ « Univers », principalement du Saint Empire germanique. Selon la somme que le commanditaire pouvait sacrifier, ces artisans décoraient l’ouvrage d'étonnantes gravures. Il arrivait parfois qu’un client ne puisse payer cette facture. Le Flamand de passage avait appris à saisir l’aubaine.
En classe, un siècle de distance ne compte pas. La jeune assemblée reste stupéfaite (stupeur) d’admiration ignorant que le progrès se meut de manière « éternelle ».
L'enseignant soulignait le cousinage de certains vocables voulant prouver l'origine d'une langue mère nourricière de sa multiple engeance.
- Autrefois, nos anciens..., souvenez de la Tour de Zorobabel, certes il s’agit là d’une allégorie et non d’une relation historique… qui desinit in piscem ! N'imaginez pas que le mieux, le meilleur est devant, à venir. Le passé a des richesses tellement grandes qu’il a les moyens d’ignorer le présent et peut-être le futur. Nil novi sub sole.
Lecture achevée, il recouchait le précieux livre sur l’étagère de la librairie. Seul, la nuit, à l’éclairage de sa chandelle, il lui arrivait de quitter son lit et de caresser ses ouvrages en se lamentant. Il pleurait de ne savoir partager sa passion avec une intime, il parlait aux auteurs disparus, aux moines qui avaient recopiés ces manuscrits et, tardivement, épuisé, il s’endormait oubliant le visage de cette « Laure » ou de cette « Béatrice » qu’il n’avait su aimer et qui avait jugé préférable de s’en aller dans un ailleurs. Etait-ce lui qu’elle avait voulu fuir ? Horresco referens. Il aurait du en parler à son frère, partir son incommensurable fardeau. A de rarissimes occasions, une veillée s’achevant, loin de nuls yeux, Berthe lui prenait la main et la baisait tendrement.
- Sursum corda, mon frère !
- O sancta simplicitas ! Dors bien Berthe, épouse de mon heureux cadet.
Hugo venait parfois prendre de ce bon grain que ce frère, avec ivresse, délivrait de son sac à malice. Il ne comprendrait jamais son cher aîné, si pincé, si pointilleux, si protecteur de ses secrets. Là, avec ses élèves il partageait l’essentiel. Dommage qu'il n'ait pas fondé une famille. Entre le pédagogue du crépuscule et l'artisan besogneux des aurores, l’univers et sa voûte. Ces tableaux étaient connus pour l’infinité de leurs détails, parfois minuscules et d’une signification peu évidente, pour la précision des décors contemporains, pour ses arrière-plans où il mêle les végétations du Nord et celles du Sud, pour la rigueur des géométries et la diplomate subtilité de l’arrangement des saints et des laïques. Johann méprisait quand même l'éducation des jeunes filles. Il les tolérait à ses leçons mais souvent les ignorait, oubliant d’interroger ses nièces sur un sujet ou un exercice. Son estime pour les garçons n’était pas mieux garnie mais, selon lui, la société de son temps appartenait aux males. Alors! Quand l'éducateur parlait de foi et de religion il ne faisait que d’ésotériques rappels à « Notre Sainte Mère l'Eglise». Ne pouvant esquiver le sujet, il évoquait alors « l'évêque de Rome et sa Cour ». Si un de ses élèves le consultait sur le diable, il se revanchait d'une évidente frustration en sermonnant l’auditoire d’une fastidieuse tirade qui ne s’achevait que par manque d’air:
- L'enfer c'est ton prochain, celui que tu imagines hostile parce que tu ne peux ou ne veux pas le comprendre mais j’entends qu'il existe des manifestations mystérieuses que la science n’a su expliquer. Les iceux qui invoquent le diable sont les ennemis de la science et du progrès, de faux prophètes ! Les livres qui ne parlent pas du Bon Dieu les effraient ! Souvenez-vous des Grecs ou de ces savants égyptiens, mesurez ce que nous leur devons.
Ecoutez : « Qui ne te craindrait, Seigneur ?
Ecoute, dit alors le Seigneur, je viens comme un voleur ! Heureux celui qui reste éveillé et garde ses vêtements pour ne pas aller tout nu et ne pas avoir la honte d’être vu ainsi… » !
Se prenait-il parfois pour un professeur d’université, un de ceux qui ne se font point payer leurs leçons ? C’est vrai qu’il traitait, son auditoire en bacheliers. Quodlibet, Quaestio, Disputatio !
Apercevant son cadet, l’enseigneur lui lançait invariablement son:
- In vino veritas… qui entraînait habituellement la contrepartie fraternelle:
- Primum vivere, deinde philosophari!
- Res, non verba. Ainsi parlait Zoroastre.
Le régent tolérait les railleries de son puîné qu’il avait toujours protégé. Leur affection était profonde mais personne ne la percevait ou alors seulement Berthe. Ces brefs devis en étaient l’unique manifestation.
Ce vieux ronchon aimait provoquer ses auditeurs en soutenant parfois les thèses de John Wycliffe, précurseur de la contestation d’une hiérarchie religieuse corrompue et qui abuse d’une autorité conciliairement séquestrée. Ses deux bêtes noires, l'affaire de la transsubstantiation et la doxologie (Trinité).
- A-t-on vu d'honnêtes croyants manger le fils de leur Dieu ? Et depuis qu'on le dévore, peut-il se faire qu'on n'en arrive pas au bout? Jésus ne mesurait pas plus de six pieds de haut ! Quoi, imbéciles, vous devriez me répondre qu’Il a su multiplier les pains et les poissons, alors !
La Trinité reste une affaire plus complexe, on peut concevoir que le Très-Haut souhaite humaniser son image en jouant le rôle du Père ce qui implique logiquement l’existence d’un jeton, vrai ou faux, fils ou fille, de sang ou d’adoption. Passons sur le rôle de la Génitrice, sa tendresse nous a fait perdre la raison. Nos cultures imposent que l’Héritier soit un male, ce fut donc Jésus. Reste ce troisième larron, Notre Saint Esprit, qui exerce la fonction du lettré. La question apparaît dans la structure mythologique de cette hiérarchie, l’Esprit demeure peu visuel, difficile de l’aimer ou de le craindre. Nous les peintres, nous en avons fait une oiseau blanc pareil à celui de Noé. Personne ne se soucie de son compagnon que le navigateur libéra auparavant et qui ne revint jamais.
Le pieux homme respectait strictement les 145 jours annuels de jeûne que le Romain imposait encore à ses ouailles (ovis, brebis). En période de mauvaise bile le Maître peintre se montrait agressif. Pourtant il mangeait peu et ne buvait qu'à de rarissimes occasions. Son humeur massacrante s'abattait alors sur les Musulmans d'Espagne, sur la religion « adverse », sur le Prophète Muhammad dont il faisait parfois de méchantes caricatures. Les enfants s'amusaient eux aussi, en fin de leçon, aux matamores, les filles contraintes d’enjouer le rôle des Maures qu’on brûle telles Jeanne-la-sorcière ou, pire, de figurer ces Gentilles que la Barbaresque abandonne en mer, prisonnières d’un tonneau à la bonde éclatée !
Un lointain grand-père Boogart, d’excellente lignée, avait eu la fantaisie d’acheter un premier ouvrage, ses enfants continuèrent, vouant désormais aux « livres » un culte rare et coûteux. Soucieux de protéger ces trésors d’imprudentes manipulations, Johann choisit de les ranger dans un meuble dessiné et commandé à cette fin. Un menuisier prit les mesures, un tanneur coupeur tailla les housses qui protégeraient les incunables.
Pris d’insomnie ou fuyant une querelleuse épouse en plein flux cataménial, Hugo venait parfois déranger son frère dans sa cellule quasi monacale. A moins que ce ne fut qu’un prétexte pour, en son retournement, accoler la servante Hazeline et la couvrir de fripons bécots. La domestique ne lui résistait jamais longtemps, veillant avec soin à ce que nulle semence ne contamine ses terres humides. Elle sortait de rien et savait avec pertinence qu’elle ne trouverait époux qu’en son village et dans de misérables conditions. Hazeline redoutait la colère de Dieu mais elle s’excusait près du Ciel, justifiant qu’en cette lascive promiscuité elle protégeait le frère de son maître d’autres tentations aux conséquences plus imprévisibles.
- Sainte Marie, mère de Jésus, pardonne moi ce vilain péché car je dois vous avouer, Bienheureuse Mère, y aveindre (prendre) mon plaisir. Je n’ai pas votre force et point de meilleure destinée en ce monde qu’icelle de vieillir en cette chrétienne famille où l’on me traite tant bien.
Elle ne se confessait pas à son prêtre de peur que la curiosité ne saisisse le religieux et qu’il la contraigne à nommer le complice de son manquement. Elle lavait son corps avec des épices volées en cuisine, épices qui lui rougissaient la vulve jusqu’au sang.
Les apprentis devaient suivre un cursus bien établi. La perspective, la profondeur de champ, le mélange des couleurs, l'histoire de l'Art Antique. Johann exigeait qu’on connaisse l’ascendance, à qui rendre ce que l’on doit, intimement convaincu que personne n’invente jamais rien. L’humaniste croyait qu’il fallait s’intéresser aux choses de la Terre, créées d’α en Ω par une Solitude divine, les plantes, la vie des animaux, la marche des saisons et, dans une mesure incertaine mais raisonnable, aux découvertes des savants quelle que soit leur ethnie. Son Amour de Dieu il le justifiait précisément par la Claustration de l’Etre Suprême. Un Isolement dont il percevait la cruauté. Cet homme pragmatique considérait encore qu’il n’y a point obstacle ni divorce entre le choix de croire et celui de nourrir le doute.
L’institussion du jeune Momoh dura quatre ans. La découverte de son incapacité à différencier les couleurs attrista les deux maisonnées. Johann van den Boogart considéra dès lors inutile de l’initier à l'usage des teintes, pas plus qu’à leur mélange ou à la brisure des pâtes. Momoh eut le sentiment d’avoir commis une faute impardonnable.
- Tu n’es pas responsable de ce péché originel mais il te faudra en payer le consécutif. Dura lex sed lex !
Ses parents acceptèrent alors de le confier à Jan van Eyck. Ce dernier se réjouit qu’on accède enfin à ses demandes longtemps recordées.
- Je lui apprendrai l'art de la caricature et la géométrie, Johann regrettera d'avoir négligé son élève. Vous verrez j'en ferai un champion des perspectives. S’il a tiré l’oeil gris, pressons en la guelte (bénéfice)!
Van Eyck atteignait le sommet de son art. La visite que lui fit le Duc de Bourgogne consacrait le peintre et la pension accordée le mettait à l’abri du besoin. Il pouvait créer en liberté. Le Conseil municipal venait de lui confier la coloration des six statues décorant la façade de l’hôtel de ville.
Rapide, discipliné, curieux, il suffisait à Momoh d’un quart de bougie pour compléter un portrait à la mine. Pour l’adolescent c’était une révolution... et une revanche. Van Eyck l'emmenait partout, lui abandonnant une généreuse liberté, celle d’observer.
- Vas-y, dénigre autant de feuilles que tu peux, ne jette aucune esquisse, nous les redresserons ensemble.
Marguerite ne faisait que de fugaces apparitions à l'atelier. Des langues indiscrètes racontent qu'autrefois elle peignait admirablement, puis la damoiselle était tombée soudainement malade, s'était confinée, dit-on, presque un an dans son dortoir. L’épouse de Jan la forçait à manger et lui portait ses repas plusieurs fois par jour. Puis elle réapparut à l’annonce de l’été, pale, défaite, elle cessa de peindre sombrant dans une singulière mélancolie. Depuis elle ne faisait que lire ou broder sa guipure ne quittant son alcôve qu’à de rares exceptions.
- Momoh, j'ai besoin d'une « princesse agenouillée ». Miracle. Pour toi, ma soeur accepte de poser ! Tu esquisseras une ébauche en soignant les contours et les ombres, Vincent la copiera plus tard sur le bois et achèvera son fourreau, je me garde le visage. Prends ton temps, ne te contente pas d’un angle et sois aimable et patient avec ma cadette, sa complexion reste fragile.
C'est ainsi que l’élève prit l’habitude de croquer cette femme désespérée, son visage diaphane. Elle devait avoir près d’une trentaine d'années. Entre le modèle et le caricaturiste se noua une étrange relation, souvent silencieuse. Lui, s'éveillant doucement au désir de la chair, en tomba fol amoureux.
Elle se montrait tendre et chaleureuse. Parfois, épuisée par la pose, « Galatée » perdait son calme et commentait avec rigueur le travail de l'apprenti. N'osant utiliser la moindre couleur Momoh s'en tenait à l'usage de noix de galle et de l'ocre de Sienne. Ce que Jan appelle un lavis, esquisse où le beige domine. Dans l'après-midi Marguerite faisait servir un peu d'hydromel et des gelées de fruits. Souvent elle se moquait de lui en le décoiffant!
- A Venise, les Dames te poursuivraient rien que pour ta tignasse poil de carotte!
D'autres jours elle semblait triste ou pensive.
- Dame Marguerite, vous auriez pu trouver un époux...
- Chut ! C'est mon affaire.
On en restait là. Et puis plus tard elle revenait l’encourager.
- Essaie un trois-quarts avec la fenêtre et le paysage, tu dois soigner la profondeur de champ, et cadrer ton sujet, maintenir les équilibres, n’oublie pas tes leçons de géométrie ! Et rends moi plus désirable. Ce n’est pas Marguerite van Eyck que tu figures mais une princesse offerte en pâture à son seigneur…
- Dame Marguerite…
- Oui ?
- Non.
- Si, parle mon petit, je ne serai jamais ton ennemie, quoique tu fasses, quoique tu dises. Partage un peu de tes secrets.
- C’est vous…
- C’est moi que tu aimes ? Momoh, j’ai dix huit ans de plus que toi ! Mais rassure-toi, mon frère et toi, vous êtes les derniers hommes que je chérisse encore. Lui parce qu’il est le plus grand peintre des Flandres et toi, toi tu es mon secret amoureux.
Marguerite entretenait une sorte d’ambiguïté, posant sa main sur celle de l’adolescent, approchant son visage du sien pour corriger une esquisse. Et soudain elle reprenait sa distance et s’enfermait à nouveau dans sa solitude.
"Major e longinquo reverentia"
Momoh a 14 ans, pour la première fois il accompagne en voyage son père, Hugo van den Boogart, marchand de son état, 1440 (mai-juin-juillet).
Ilfallut à Hugo un grand talent, de l’adresse et de fins artifices pour persuader Berthe, son épouse, de le laisser emmener leur précieux Momoh. Femme de tête et généreuse en moult points, cette maîtresse de maison avait soutenu la rude ascension et finalement la réussite de son commerçant de mari. Si ces bourgeois s’étaient fait un nom et un honnête capital, la patronne s’accrochait plus à ses solides racines rurales et arrageoises que Saint Etienne à ses flèches.
- Paris ! Trois mois! Il n'a que quatorze ans not’e gamin, « ils » vont m’l’abîmer ton « Wallon » !
L'adolescent paraît énergique, en bonne santé et il obéit au doigt et à l'oeil de son père adoptif.
- Et si vous croisez la peste ? Des voyageurs arrivés d’Autriche racontent qu’à Vienne elle fait des ravages. Et si des brigands attaquent tes marchandises. Vous dormirez dans des auberges sales, pleines de poux et de punaises ! Je sais, gros porc, que tu l'entraîneras chez des femmes de mauvaise vie où d’avides insectes lui suceront le fluide et s’établiront durablement en son duvet.
Il l'écouta s'épuiser en vaines paroles.
- Tu ne vas pas le laisser sa vie entière peinturlurer pour un Guildien ici ou là ? Faut qu'il sache à quoi l’est bon ! Je te le ramènerai sain et sauf !
- Dans trois mois, lança-t-elle en capitulant.
Elle pleurait. Momoh la consola.
- Et toi ? Si impatient de m'abandonner, c'est bien les hommes, s'étouffa la brave mère.
- Tu le dis congrûment, ma Berthe, Momoh sera un homme dans quatre ans ! Et puis on descend vers Paris, j’éviterai les Suisses qui se querellent ces temps-ci du coté de Zurich. Vienne ? Vienne c’est à plus de 150 lieues, alors ta peste !
- Et à Paris ? Si les Armagnacs suivent le jeune roi, ils voudront se venger du Bon qu’a vendu la Pucelle aux Perfides.
- Ton Bon Philippe vient de signer un traité avec ce Charles le Septième. Alors ! Ces gens ne vont pas continuer à s’estourbir de génération en génération. Personne ne se souvient plus qu’a commencé !
Selon ses habitudes Hugo van den Boogart partait léger, deux mules, le plus simplement, mules qu'il chevauchait en alternance. Et ses meilleurs chiens l'escortaient. De la race des bergers, d'excellents marcheurs toujours alertes et contents. Sur place, marché fait, il achetait un solide chariot pour y charger ses achats et les ramener chez lui. Durant dix ans il avait expérimenté le troc livrant des soies, des laines et mêmes des oeuvres que lui confiaient des guildiens angoissés par le fisc. Peintures jamais payées qu’un commanditaire malheureux ou présomptueux voulait oublier, parfois des estampes récupérées dans des ateliers moins connus de la région. Lassé de traîner ce fourbi, le marchand s’en tenait proprement à son commerce de teintures. Mais, soigneux de nature, il ne se contentait pas d'acheter des pigments divers, des épices, des herbes et des terres rares pour les mélanges de sa clientèle, il fouillait, tendait l'oreille n'hésitant pas à débourser des sommes conséquentes pour acquérir une carte géographique ou un instrument d’astronomie. Lors d'une expédition en Bavière il avait ainsi trouvé une "perspective cavalière" réalisée par un géographe de Zurich. A son retour, en passant par Dijon, il l'avait offerte à Jean sans Peur lors d’une réception ouverte au popolo grasso. En échange, le Seigneur lui permit de commercer avec les Français à l’Ouest et le Saint Empire à l’Est. Une prochaine fois il tomba, par identique hasard, sur un extraordinaire ouvrage précieusement fignolé, ouvrage qui s'empoussiérait dans l'armoire d'un monastère : "Le banquet des sophistes". Un moine avait du succomber à la gourmande et pécheresse fantaisie de traduire cet étrange manuscrit. L'Abbé s’en débarrassa avec soulagement car on entrait en carême et sa seule lecture pouvait faire saliver plus d’un cloîtrier.
Les quatre solides mules se mirent en piste. Les deux chiens aboyèrent. Momoh faillit oublier de se retourner et de lancer un ultime baiser à sa mère. Jeanne, Charlotte et Marie, ses aînées, pleuraient de jalousie. Coiffée d'un petit béguin, Claire, la quatrième, applaudissait en poursuivant l’équipage un bout de chemin.
- Dominus vobiscum. N’oublie pas de me ramener un cadeau, Momoh !
Ce moment, les deux voyageurs l'avaient attendu, chacun à sa manière. Pour Momoh les quatre années d'apprentissage chez son oncle Johann avaient été une patiente épreuve. Surtout après qu’on ait découvert qu'il distinguait si mal les couleurs. Heureusement les deux suivantes, chez Maître Van Eyck, éveillèrent son imagination. Jan van Eyck créait ses propres oeuvres. L'artiste sut conforter l' « aveugle des arcs-en-ciel » privilégiant un apprentissage des perspectives et la technique de la caricature. Et puis il avait joui de ces journées intimes, dessinant Marguerite van Eyck en des attitudes parfois sensuelles ou intrépides. Le modèle avait eu la prudence d’un ange gardien et la hardiesse d’une muse. La veille de leur départ, le garçon était venu lui présenter son salut.
- Ce n’est qu’un au revoir, pas encore un congé, Momoh, ne grandis pas trop vite, les hommes deviennent stupides et orgueilleux en vieillissant. Homo homini lupus.
Elle saisit le visage de l’adolescent entre ses mains fraîches et déposa un rapide baisé sur ses lèvres.
- Reviens-moi ! Je t’attendrai le soir en priant Saint Jean, le petit frère de Jésus. Garde cette médaille sur ton cœur, in hoc signo vinces. Ktema eis aei (Tu vaincras par ce signe. Un trésor, un bien pour toujours).
« Ta superbe face me fait mille fois pleurer, ton cœur est comme de la glace. Tel un remède je serai sitôt vivant par un baiser », Carmina Burana, Dies, Nox et omnia.
Papa Hugo choyait ses filles, leur manifestait une chaude affection et une complaisance qui irritaient souvent maman Berthe. Mais à ses yeux de vieux male, ces femelles restaient des piailleuses juste bonnes à marier.
- Tes filles se prennent pour des aristocrates !
- Et alors, ma Berthe, les Gens de la Haute apprendront à gérer leurs biens ! Nos filles sauront tenir leurs registres en journée et leur goupillon médianoche. Mens agitat molem ! (L’esprit meut la masse).
Peu importe que Momoh soit incapable de différencier la gamme des indigos, des azurs, des jaunes, jaune de Perse, jaune de chrome, jaune de Hansa, jaune de cobalt, jaune de zinc, jaune de bouton d'or, jaune de baryum, jaune de safran, jaune quercitron... son père y voyait un signe du destin. Pizziole le Vénérable, alchimiste réputé, lui avait déclamé d’un air pompeux:
- Natura non facit saltus, qui sait s'il n’orra mieux qu'un musicien ou si ses muqueuses nasales n’équipollent point celles du rattus musquus ou celles du canis domesticus ?
Le sage effectua diverses expériences usant de noirs végétaux et de sombres minéraux, noir de vigne, noir de campêche, noir de fumée et de suie, noir de vase, noir de fer, noir de manganèse, noir de Prusse, terre de Cassel, bitume de Judée. L’archaïque scientifique présentait de minuscules sachets au gamin, successivement, puis revenait par surprise au premier, au cinquième, le distrayant en jouant avec la fouine qui lui tenait compagnie. L'éphèbe mémorisait chaque odeur et différenciait une échelle de gris sur seize degrés. Il poursuivit l'examen en lui soumettant des rouges, vermillon et cinabe, minium, rouge de cadmium, des terres rares de Provence, du rouge de Pouzzoles,… L’érudit s’amusa ensuite à agiter différentes clochettes.
- Ton gamin te sera d'une aide précieuse ! Par contre ses pavillons et canaux auditifs sont à considérer des plus ordinaires. L’œil d’un niais et le flair du goupil. Une fois la narine apprivoisée ! Petit, sais-tu ce que la fouine doit au hêtre ?
- Et le hêtre à la fouine ? Oui mon Vénérable !
- Chafouin, va !
Hugo lui transmettrait les acquis de son expérience. Johann avait « débourré » l'enfant, lui enseignant la discipline et l'austérité, Van Eyck l’avait initié au charme de la curiosité, à l’inquisition du regard. Son vader, lui apprendrait simplement à survivre.
Les deux mules de "recharge" ne transportaient que deux outres d'eau, des vêtements et un peu de grain.
- Nous n'avalerons que 5 à 10 lieues par étape, une lieue égale 2000 toises et il faut 6 pieds pour une toise (une lieue = 3,9 km). En avant pour Meulebeke! Yahoo les mules! Dans trois jours, Momoh, ton cul sera aussi tanné que le mien.
Après vingt années à croiser l'Europe, le marchand s'était construit de sérieuses et durables amitiés, en particulier chez les prêteurs d'origine hébraïque. Ces banquiers lui accordaient des crédits qu'il remboursait lorsque d’itinérants acheteurs, par eux garantis, débarquaient en Flandre, Hugo avançait alors l'argent nécessaire à leurs transactions. Aussi ne transportait-il qu'une modeste bourse dissimulée entre ses jambes. Les bandits prenaient l'or quand ils en trouvaient ou s'emparaient des fourrures, des fermaux, des bottes, parfois des mules.
- S'ils sont plus de trois, tu ne résistes pas. Sinon...
Il saisit sa javeline et la brandit sous le nez du garçon. Une fine et méchante pointe de fer coiffait le bout de cette lance de fragile apparence.
- Tu ne t'en sers jamais pour ferrailler, elle se briserait, non, tu piquepouilles rapidement, tu pares, tu dégages et tu repiquepouilles, l'attaquant est confondu. Tchac, tchac, tchac ! Les chiens impressionnent aussi l'ennemi et veillent sur tes mules durant ton sommeil. Pas d'inquiétude, demain nous côtoierons de fiables compagnons. Courtrai est un centre commercial qui génère de vifs échanges et attire les nombreux commerçants du landerneau.
Maintenant tu vas me compter une lieue, vas-y, une toise c'est quatre pas de ta mule !
Il voulait que son fils reste un moment silencieux, Hugo avait besoin de réfléchir. Le silence est l’ami des excursionnistes. Cet homme d'affaire anticipait mentalement ses actions. Un besoin viscéral de prévoir l’éventail des situations qu’il pourrait encontrer.
Meulebeke. L'auberge des Eperons d'Or.
- En matinée nous passerons chez les moines de Sainte-Marie-des-Mines, nous observerons leur atelier d’enluminures, ensuite on se mobilisera, sept lieues nous séparent de Courtrai, nous y serons rendu à la nuit tombante. Bien ! Chaque jour je lui enseignerai dix mots inconnus, dix en françois, dix en allemand et dix en italien. C'est beaucoup ? On les répétera à haute voix. Quarante journées, quatre cents mots en trois langues ! Bon début.
Hugo palpa ses bourses.
- Thalers, Gelds, Ducats, Florins, je lui montrerai comment différencier les écus, il saura jauger leur valeur. Piles et trousseaux n'auront plus de secret. D'une caresse du pouce et de l’index il en appréciera la frappe et le blason du répondant. A midi ils s'arrêtèrent en bord de route. Maman Berthe leur avait préparé une goûteuse mangeaille.
- En marche, tu ne bois que de l'eau, à l'étape chacun peut se saouler. N'oublie jamais de t'assurer du bon état des sabots de ta métisse. Si un chien boite tu le charges sans délai sur ta mule de rechange. Ces mammifères sont plus que des gardiens de nuit, ils sont nos compagnons, créatures du Ciel à droits égaux.
Lorsque je voyage en solitaire on se parle souvent.
Si le métier te convient tu reprendras mon commerce. Ta mère et moi nous vieillirons dans notre maison, voisine d’icelle mes parents et où s’est installé mon frère, là où j’ai grandi, mais tu pourras vivre et fonder ta famille chez nous, nous ménagerons l’espace. Le reste de ma fortune j’en dote tes sœurs. Travail et expérience acquise t’enrichiront, pas moi. Souviens toi de Matthieu (25/14-30), tu auras ton "talent", à toi de le faire fructifier. La légende est plus curieuse qu’en Luc improvise (19/11-27), il n’y met pas trois serviteurs mais carrément dix, du vrai capitalisme. Pourtant, vois-tu ce n’est pas ce talent qui m’importe, fils, mais celui des Anciens, le talanton, le plateau de la justice, cette balance entre le désir et la volonté. L'héritage, j'suis contre, titres de noblesse, cassettes d'or, terres et fermages que les familles collectionnent par seul droit qu't’es fils de ton auteur ! Les ducs ont absorbé la Flandre, l’Artois,… en épousant nos Très Nobles Damoiselles, dans deux ou trois générations leurs bâtards disloqueront cet empire du milieu, ejusdem farinae.
Le père tira sa miséricorde de sous son gilet, il prit le pain et coupa deux grosses tranches du boulanc qu’il serrait fort contre son bedon.
A l'auberge des Eperons d'Or le tenancier les accueillit avec empressement. Un commis boutonneux conduisit les bêtes à l'écurie.
- Suis-le, veille que ce petit maréchal bichonne la litière et leur serve du grain pas pourri ! Toi, tu m’les brosses. Zan, suis Momoh. Ekin, tu restes avec moi!
Les deux chiens dressèrent l'oreille et obéirent. La femme du patron lui servit une fraîche pinte (0,93 litre) de bière, une bière qu'on brassait matines chez les moines, juste derrière l’imposante demeure van den Beer.
- Soupe de courge et bouilli, ça vous ira ?
- O sancta simplicitas !
Momoh étrilla les mules en compagnie du larbin. Il le fit ainsi que son père lui avait montré, en rassurant la monture, en la flattant.
- T'en as d'la chance de voyager ! Qu'est-ce qui fait ton patron ?
- C'n'est pas mon Maître, c'est mon paternel !
- Et vous allez où ?
- Jusqu'à Courtrai, après j'sais pas.
Hugo lui avait fait prudente leçon, inutile de trop parler même à d'honnêtes gens.
- Qu'est-c'qui chiade ton Vieux ?
- Il achète des herbes pour les peintres et les pharmaciens, des teintures pour les tissus, un tas de trucs qui puent et qui faut mélanger !
- Tes tiens sont cossus ?
- Riche ! T'as déjà vu des nantis pérégriner sur des mules ? Hein les métisses ?
Ils rirent un bon coup sans se poser de questions sur la diversité de leur destin.
La tenancière logea ses hotes en sa meilleure carrée. Ils firent une toilette sommaire de leur visage et des pieds dans une ample cuvette de grès qu’on avait rempli d’eau chaude. On servait le repas dans la salle principale de l'auberge, un local important en forme de vaisseau et garni d’une cheminée pyramidale qui s’élançait jusqu’à la panne faîtière. Sous le toit, de chaque coté de la croupe, deux lucarnes permettaient d’aérer le restaurant. La soupe fumait. Hugo sortit sa miséricorde de son surcot et trancha le pain contre son ventre.
- Un jour ce sera ton tour de tailler la miche et je te donnerai cette lame que j’ai de mon vader-à-moi, un homme juste sauf qu’il ne riait jamais. Il répétait que la justice passe avant l’amour et la raison condamne l’émotion. Parait que le poignard a cisaillé la gorge d’un brigand.
Un jeune couple de patriciens fit une soudaine entrée. L'homme portait un surcot à manches élancées et une coiffe en forme de capuchon long, doublé de fourrure. La dame détacha le fermail de son manteau avant de remonter précieusement sa guimpe. L’assemblée découvrit alors son visage de gros bébé giflu (joufflu, XIVe). Elle était vêtue d'une jupe ample en tissu léger.
- Tiretaine, murmura Hugo, des faux rupins, Momoh !
L'homme voulait une chambre.
- Qui dort dîne rétorqua le patron !
- Combien pour le gîte et les couverts, questionna l'homme en ôtant son aumusse, révélant une coiffure en bol, distinctive de son rang.
Il régla prestement le dû, jetant les pièces sur le comptoir. Le couple disparut à l'étage.
Panses pleines, père et fils sortirent pour s'assurer du bon état de leurs montures. Zan les accueillit joyeusement et se jeta sur l'os bien garni qu'on lui avait sauvé. Tranquillisés, les voyageurs rentrèrent se coucher. Un unique grand lit. Pour la première fois de sa vie Momoh vit son papa tout nu! Certes il l’apercevait parfois se lavant près du canal mais toujours couvert de ses doublets. Chez eux jamais adulte ne se débarrassait de son dessous en présence des enfants. Ekin bondit sur la couche et s’étendit aux pieds de son maistre.
- Tu vois, il reconnaît la musique ce coquinet. Chez les Grecs de l'Antiquité les mires se servaient de chiens pour calmer les articulations douloureuses. Moi j'anticipe, mon Ekin y trouve son bonheur !
Hugo souffrait de la goutte. Avant leur départ sa femme avait fait la leçon à Momoh, que son père ne boive pas trop, qu'il ne s'empiffre pas de cochonnaille,… P'is si la crise sort, il faut installer le pied sur un coussin sans le couvrir. Tu le forces à avaler ces médecines, un sachet, trois fois par jour, oh, il essayera d’y échapper, tu le forces, hein, ton père est têtu ! Hein ! Colchide, Belladone, Apis, Ledum palustre et Berbéris.
- Ta moeder t'a expliqué, hein ? C'est une brave femme, la pauvre, elle doit chialer en soufflant sa dernière bougie ! Ta maman est née pour se faire du souci.
Momoh s'étonna de la tendresse de son père. Un homme d'ordinaire plus secret sous une composition manifestement chaleureuse et conviviale.
- Momoh, tu sais, je ne mens jamais, ou alors par omission. Tu sais ce qu'est l'omission ? Simple, ce que tu n’avoues pas spontanément. Un apothicaire me questionne pour savoir si mes feuilles de chlorophylle, d'anthocyanes ou de garance ont pris de l'humidité je l’informe vraiment. Si ta mère enquête sur mes galipettes parisiennes j’en oublie deux ou trois ! Tu verras, demain à Courtrai je te mènerai chez un de mes Israélites. Il me remettra une cassette garnie de colliers et d’agrafes finement ciselés que nous livrerons à Lille. Les Confréries ne laissent plus les Juifs franchir l’enceinte des villes sans les accabler de taxes. La Bourgeoisie se méfie des Schmoutz, pourtant ceux-ci leur prêtent des Golgotha d'or et d’argent, putain de bordel ! Eh bien tu verras, ce Bartolomeo ne me fera rien signer, il a confiance. C'est cela le vrai commerce, petit, la crédulité, la truste des compagnons d’arme, chacun y gagne son bénéfice. Les malins font de la fumée mais jamais bon feu. Quand un produit passe de mode ou si d’ailleurs on l’échange moins cher, alors tu t'adaptes, tu oublies ce qui a fait ta fortune hier encore. Tu ajustes ta spallière et tu restes fidèle à tes alliés.
L'adolescent s'endormit en remerciant maman Berthe. Ses fesses brûlaient mais la crème de cantharis lui sauverait la peau du cul. Au milieu de la nuit on entendit des cris, une querelle. Momoh se dressa et aperçut son père qui tenait sa courte lance dressée vers le plafond. Des gens s’engueulaient dans le corridor.
- Dors, la dispute ne nous concerne pas ! Si le chien ne bouge pas, tu ne bouges pas ! Laisse pisser le mérinos, ces faides et raccouplements (raccoupler) regardent la Noblesse. Divorce et cocufiage ruinent le commerçant. Dixi !
Momoh se rendormit, Hugo veilla une heure sa javeline à la main.
Ils se levèrent avant l'aurore. Hugo portait sa vieille jaquette à manches tailladées, son fils une houppelande qui avait appartenue à son oncle Johann. En route le marchand entreprit d’expliquer le négoce à son fils.
- Tu ne vaux rien pour les couleurs, qui sait peut-être tirera-t-on profit de ton odorat.
Tes soeurs recevront une dot joliment garnie, j'ai mis de coté ce qu'il faut. Toi tu reprendras mon affaire si ça te dit. Alors… j’achète et je revends…
Il lui démontra ensuite le calcul des prix. Vingt pour cent de profit, les frais, les impôts, les taxes, les commissions. Le calcul est vite fait.
- Les impôts ?
- Ah ! Oui, en bref, mon gars, les Notables de Bruges prennent connaissance de ce que la Cour des Comptes (Bruxelles ou Lille selon les époques) doit payer à notre Duc, chaque ville prend sa part du fardeau. Heureusement les édiles comprennent nos difficultés, l'ensablement de notre pauvre Zwin, la chute du lin, la hausse des laines anglaises… Prochaine étape, ton parrain Paulus et les Confréries répartissent les charges fiscales selon la richesse ou le méchef (malheur) des contribuables. Bien sûr c'est toujours l'occasion de puissants mensonges, de jalouses contestations et de violentes chicanes mais après moult arrangements un consensus s’impose, le Brugeois est chiant mais pragmatique. En temps de paix le marchand s’en sort gagnant.
En plus je dois acquitter mes droits, directement à la prévôté ducale car j'achète ma marchandise à l'étranger. Hors des Flandres, en France ou en Germanie, il me faut encore payer une redevance (tonlieu) pour négocier librement. Une licence se marchande et son octroi dépend des tensions qui énervent nos Seigneurs. Il faut savoir changer de route et de fournisseurs quand les cieux se gâtent et que les chevaliers mettent le pied à l’étrier. Nul ne sait jamais à l'avance. Ces gensses se disputent pour un rien.
Arrivés à Courtrai, ils trouvèrent sans peine la demeure de Bartolomeo, sise rue du Clos aux Juifs. Les mules furent logées chez un voisin qui possédait une écurie. Leurs amis servirent un excellent et copieux repas. La maîtresse de maison avait préparé une quiche avec d'un coté de beaux morceaux de cochon et de l'autre un ragoût de mouton. C'est ainsi que cuisinaient les Israélites, par cordialité envers leurs invités chrétiens. Le porc est séparé du mouton par une épaisse bande de pâte, dans un plat unique! Cette communauté évite la viande de goret, celle-ci ressemble à la chair humaine. Le diable n'a rien à faire dans cette coutume ancestrale. On leur présenta encore un fatras d’oie longtemps gâché dans un jus d’hydromel et de sauge. Après ce repas confraternel le joaillier prit Hugo à part lui faisant miroiter ce qu'il comptait lui confier. Des pierres précieuses de taille fine. L'artisan avait suivi sa formation à Venise et Parme. Il dominait l'art de la fragmentation, de l'ébrutage et du polissage des facettes en leurs obliques, transfigurant ainsi un octaèdre naturel en un bijou sophistiqué et coûteux. C'était là son occupation secrète, celle qui l'enrichissait. Pour sa clientèle ordinaire il apparaissait sous le modeste tablier d’un habile et utile verrier. A de rares occasions Bartolomeo acceptait une commande pour un vitrail d'église ou pour la chapelle d'une seigneuriale demeure.
- Demain une délégation se rend à Lille, à la Cour des Comptes. Vous poursuivrez ces magistrats, la chevauchée se fera de paisible concert.
Momoh s'en alla brosser les mules et s'assurer qu'elles reçoivent leur picotin, que leur litière soit bien faite. Les deux chiens le suivirent. A son retour il rejoignit son père et Bartolomeo qui discutaient à l'atelier. Rien de comparable avec celui de son oncle Johann.
Un vrai capharnaüm !
- Vous travaillez seul, Maître Bartolomeo ?
- Ada prétend que je suis jaloux de mon savoir. Enfin elle dit vrai, je me méfie des concurrents au sein de ma communauté. Nous avons nos Confréries (juives) mais elles restent secrètes. Silla et sa maman viennent parfois me donner un coup de main lorsqu'il faut dresser le châssis d'un vitrail. Pour la mise en place je me sers de poulies, de chapes que je moufle à fin d’alléger peines et poids, si nécessaire je loue deux ou trois journaliers. Mathématiques, physique et géométrie me permettent d'économiser un apprenti maladroit, un peu d'huile de coude et beaucoup d’énervement! Travailler en solitaire m'inspire. La taille des pierres précieuses me permet de subsister mais j'aime le vitrail. Un art unique où la lumière construit elle-même son oeuvre selon son volume, ses prismes, les phénomènes météorologiques, une froide aurore, un plein soleil à son zénith, des saisons, les acteurs jouent leur rôle, à son heure privilégiée. Ton ouvrage ne cesse jamais de respirer. Et que tu sois noble ou manant il t’est donné le droit égal de l’observer, de loin ou de près.
Le Juif lui fit toucher des pièces de verre blanc ou teint dans la masse. Il y avait là une ébauche, des morceaux sertis dans un treillis de plomb.
- Tu vois là ce noir, je vais en faire une légère grisaille à la cuisson que les rayons puissent transpercer. Le ton "chair", ce corps de vot'e Jésus empalé par les Romains, je l'obtiens avec ma sanguine que j'applique sur du verre blanc et une tombée de cendre. Le jaune d'argent je le mets sur la face externe pour lui rendre de blonds cheveux d’européen, pour le glauque (vert)….
Momoh comprenait que l’art du vitrail exige un savoir de chimiste en plus de la géométrie et des calculs de résistances des matériaux, il fallait marier le rouge profond et le bleu chatoyant, lier le plomb, le verre, le zinc et que l’ensemble tienne droit, qu’il résiste au vent, à la pluie et aux ans.
- Il y a chez le peintre verrier un peu de l’architecte, de l’alchimiste et du physicien. Le plus difficile reste de concevoir un vitrail qui puisse être admiré par l’humble croyant.
- Te fatigue pas l'ami, il ne distingue rien, les nuances et lui !
- Aveugle des couleurs ? Quelle misère, pauvre garçon, misère qui te forcera à explorer des chemins peu ordinaires. En plus avec ta tignasse rouge ! Mais Homère n’était-il pas aveugle, Moïse, Virgile avaient un cheveu sur la langue, tu les z'imazines ? Tiens Moïse qui se fasse en redescendant de la montagne avec ses ardoises zous le bras. Crac, il z'énerve et fait liquider trois mille de nos frères, tout za pour un veau d'or, une belle pièce n’en doutons pas ! (Exode, 30 :30-35)
- Mais..., Momoh se retint in extremis.
- Mais, mais, mais comment fais-ze moi qui ne zuis pas chrétien ? C'est za qui te tracaze, hein ? Tiens, mes clients et généreux donateurs de l'église Saint-Gilles sont des membres d'une vénérable Confrérie, ils me demandent de figurer leur doyen en marge d'un saint, une commande présentée par des vignerons. Il me fallait trouver un prétexte pour figurer un cellérier, alors j’ai imaginé le caviste tirant d’un tonneau ce vin de messe que vos rabbins utilisent pour leurs cérémonies anthropophages!
- Allez, va nous zerzer du bois…
- Je suis inquiet Hugo, des cousins d’Espagne nous parlent de persécutions, on chasse le Maure et on casse le Juif, à Prague on nous enferme !
- Tant que nos villes flamandes restent autonomes, ainsi qu’elles le sont dans le Saint Empire, ta communauté pourra survivre, le danger peut venir d’un pouvoir centralisé, puissant et forcé de tenir compte de ses impérialistes Corporations. Un jour vos « demeures » ne seront plus secrètes.
- Yakin ! Espérons-le.
- Boaz !
Ils rirent quand même gentiment de ces cheveux sur la langue. Hugo s’interrogeait parfois, n’aurait-il pas du trouver une métier de sédentaire, se lever avec le soleil, voir ses enfants grandir, ouvrir son atelier.
- Nos solitudes se ressemblent, Hugo, ne regrette rien, moi je rêve de voyages, de Florence, de Venise, toi tu t’ennuies de soirées en famille !
Bartolomeo et son ami abandonnèrent la manufacture et s'essayèrent près de l’âtre pour se raconter des histoires du passé. Ayant épuisé l’inventaire de leurs aventures ils échangèrent quelques propos sur les affaires du monde. Un chat vint s’installer sur les genoux d’Hugo qui le caressa avec tendresse.
- Ton garçon est tout frisé, cette tignasse rouge, de qui l'a-t-il héritée ?
Van den Boogart lui confia le secret.
- Je ne sais pas, mais son père doit tenir bon sang et sa maman pourrait être issue de blanches cuisses, l’innocente n’aura pas su protéger son abricot. La crédule soignée, le maraudeur s’est enfui du verger avant qu’un papa courroucé ne l’expulse du Paradis.
Quand mon frère a découvert que le petiot ne comprend rien à l’arc-en-ciel, j'ai décidé de le prendre avec moi, on verra s'il a le sens des affaires ! Je brûle un cierge par semaine à Nicolas de Myre, mon saint patron. Le gamin a le nez fin et une mémoire peu commune. Tiens en chemin je lui enseigne dix mots par jour, en françois, en germain et en italien. Aujourd'hui je l'ai interrogé sur la liste apprise hier, il a retenu ! Pour moi ce fils « tombé du beffroi » c’est ma chance, tu sais, traverser nos pays, la nuque de ta monture pour horizon, ça n'est plus enfiévrant à mon age, parler aux chiens, un moment ! Ils répliquent de pareille façon, mes gentils et serviles troubadours, wouaf, wouaf en branlant la queue !
L'adolescent réapparut soudain, follement exalté, perdant son peu de souffle et lâchant ses bûches.
- Papa Hugo, papa Hugo, si tu voyais ces grandioses palefrois !
- Ah ! C'est qu'on prépare la sortie de nos Ediles, ces Messieurs veulent impressionner les Lillois ! Tu les verras demain, mieux tu seras du cortège. Courtrai ce n'est pas rien, tiens Momoh, sais-tu l'épisode des Eperons d'Or ? Ton oncle devrait t’enseigner la mythologie des Flandres et ne pas vous ennuyer avec ces antiques légendes grecques et chrétiennes.
Bartolomeo se fit un plaisir de lui raconter cette glorieuse bataille. La pièce n'était éclairée que par le foyer. Un peu en retrait Ada et Silla, femme et fille du joaillier, tendaient l'oreille. Elles avaient écouté cent fois le fabuleux récit mais Bartolomeo avait ce don d'y persiller savoureux et piquants détails et les variantes paraissaient aussi multiples que déconcertantes. La vérité historique ne l'intéressait pas, il privilégiait les "à-côté", les anecdotes originales, parfois il les inventait.
- Tu penses, Momoh, 50'000 Français, bon y'avait des archers italiens avec eux, les cavaliers d'Artois, des lèche-culs, un condottiere lombard et ses piétons. En face, « chez nous », ... 20'000 bouseux, tu te rends compte, rien que 20'000 Klauwaerts du parti de la Griffe, des soldats habillés léger qui connaissaient mieux que personne la plaine de Groeninghe, de braves gaillards soutenus par les Brabançonnais et des Namurois apparus en soudain renfort. Ils ont laissés les attaquants s’enliser dans les marécages, ces balourds pataugeaient! Ah ! La « Bel » débandade ! 500 éperons, pas moins, tu parles d'un butin de guerre, putain de guerre ! Bon il a eu sa revanche plus tard le Roitelet et les belligérants finiront par négocier. Cinq cents éperons d'or, Momoh ! Un zoli veau d’or, hum ?
Meulebeke, Courtrai, Lille…
- Vader, l’autre jour tu m’as dit avoir grandi dans la maison de l’Oncle Johann…
- Qui est l’icelle où vécurent nos parents.
- Et la bâtisse où nous demeurons aujourd’hui ?
- Ah ! Une de ces batteries de famille. Elle appartenait à l’oncle lointain de ta maman Berthe, le radin vivait là avec sa femme. Un malheur ayant fait que leur fille meure d’une brusque fièvre, il n’y avait plus que ma Berthe et sa sœur Lutje en ayants droit et légitimes héritières. Penses-tu, ce porc-épic massacrant a préféré céder le bien au couvent de la Quitterie. Pour enquiquiner ses proches, sûrement ! A la mort du pingre, l’Abbesse ne savait pas quoi faire de cette baraque en délabrement, mon père l’a rachetée à un prix d’honnête Chrétien. Il a fallu d’importants travaux, l’oncle n’ayant jamais sacrifié le moindre geld pour son entretien. Mais n’en cause jamais en présence de ta mère, cette antique dispute lui tourne encore la caillette. Quand nous y avons aménagé… tu n’imaginerais jamais les antiquités que ta maman et moi y avons dénichées !
En route, pour passer leur temps Hugo inventait des rebus et des devinettes.
- Mon premier est aussi une racine malodorante, mon deuxième n’est pas lui, mon troisième une mule qui marche, mon quatrième est un vent mauvais, mon cinquième est la ville d’un grand bourrin, mon tout est un passage où notre char n’entre pas. Alors ?
- Mère Michèle, mère Michèle…
- Ta langue au chat, mais t’as pas pris cinq pas de ta mule pour réfléchir,…
Ou alors chacun à son tour se lançait dans un calcul mental.
- 1000 x 28 : 5 – 2814 + 14 : 400 = le nombre de branches de ce chandelier (Menorah) qu’Ada a déposé sur la table avant notre repas.
On était loin des leçons de Johann. Hugo aurait pu épater son fils en traitant de métaphysique, de poésie ou éventuellement de religion. Le marchand préférait dévoiler un visage écaché et banal sous un air bonace sans tortueux remous. Et puis pour cette marche « initiatique » Hugo abandonnait le premier rôle aux paysages, aux personnages que son fils découvrait. A lui de faire son jugement, moi je ne compte pas. Les six années d’apprentissage avaient modelé l’adolescent. Le gamin joyeux et espiègle s’effaçait pour toujours. Le père regrettait cette métaplasie, considérant que la vie des adultes n’offrait qu’ennui sous le couvercle étouffant d’une divine comédie, de l’intelligence et du paraître.
- N’oublie pas la Genèse, Momoh, le travail est une punition, accomplis ton pensum avec joie et dans l’humilité qui n’est pas à confondre avec la modestie. L’ambition est légitime, mon père aurait dit qu’elle passe derrière la justice mais avant l’amour et la fraternité, c’est faux, essaie d’être heureux avec ce que tu as. Le surplus, tu le partages ainsi que nous l’a appris Saint Martin. Job est venu au monde les fesses à l’air, nu, moi aussi, toi aussi. Et, ironie du Ciel, n’est-ce pas dans ce simple appareil que l’espèce humaine se perpétue ? Sol lucet omnibus.
Ah ! On arrive, tout le monde descend !
A Lille les Boogart s'installèrent pour deux nuits dans une rue paisible située derrière la Bourse, à trois pas de la place de Rihan. En fin de journée et avant le crépuscule, père et fils se promenaient aux abords de la Citadelle et le long du jardin des Dondaines. En soirée Hugo visita le cousin de Bartolomeo et lui remit la cassette de pierres taillées. Leurs hotes les retinrent pour le dîner, hôtes et visiteurs partageant ce qu’ils savaient des réformes politiques et économiques. Le lendemain, bien avant que les cloches de l'église Saint Maurice sonnent midi, Hugo van den Boogart vint s'acquitter de la taxe de séjour auprès de la Sénéchaussée. A son habitude il offrit un tonnelet de vin de Moselle. Il n'avait pourtant nulle faveur à solliciter.
- Mission accomplie !
Ils firent ensuite une longue halte au marché central, à chaque étal Hugo découvrait à son kinder les défauts d’un tissu, la faiblesse d’un produit, la démarche finit par agacer des vendeurs inquiets de voir leurs habitués lui tendre une oreille trop attentive.
Sur le chemin du retour les Flamands aperçurent une imposante demeure dont la façade avait été richement décorée. Sur la porte d'entrée l’architecte avait installé un cadran solaire. Des artisans de Nuremberg et d'Augsburg en répandaient une version « modernisée » plus baroque que celle des Anciens.
A l'étage un gros homme se pencha à la fenêtre et les interpella :
- Vous me cherchez ou vous cherchez des ennuis ?
- Non, Mon Bon Sieur, je fais voir à mon engeance cette magnifique horloge, saluant l’intelligence de nos lointains Ascendants et la maîtrise de nos contemporains.
- D'ou viens-tu l'estranger, ton accent m'arrache la feuille et me perce le tympan, de Gand, d’Anvers ?
Hugo avait bâti son monde et ses affaires sur sa bonhomie et sur une débordante curiosité, en veillant que nul ne les confonde avec une vulnérable candeur. L’épais bourgeois les fit monter. La façade principale donnait franchement sur la Grande Place.
- Maître Jean Wazemmes, drapier, veuf et père de quatre misérables et ennuyeuses filles à marier!
Ils s'installèrent dans une vaste pièce illuminée par une ardente cheminée encadrée de massives pierres. Aux murs, le propriétaire avait accroché de chatoyantes tapisseries, oeuvres d’habiles tisserands arrageois. Des scènes de chasse. D’élégantes dorures à la détrempe ornaient un miroir, un meuble rare tant on se méfie de ce reflet de soi, de son Double (âme). Naturellement Hugo analysa le cadre! Blanc de Troyes, colle de parchemin, huile de lin et l'artisan dépose ensuite la feuille d'or qu’il aura bruni avec sa délicate pierre d'agate. De l’excellent travail, ce Lillois avait non seulement de quoi mais encore un goût raffiné! Un archebanc faisait l'angle sur la gauche entre la cheminée et une des généreuses baies, baies que garnissait en leur sommet une rose de verres colorés, des teintes vives et joyeuses. Des accolades ornaient le siège où Hugo fut invité à prendre place. Wizemmes s’installa dans son faudesteuil. Le gamin ne se vit offrir qu'un vulgaire tabouret de cuisine !
- Marie, sers nous de cette mirabelle. Une mirabelle qui débarque droit de Dijon. Ah ! Si tout ce qui nous arrivait de Bourgogne avait pareille saveur !
Hugo lui raconta ce qu'il faisait de ses dix doigts, ses déplacements, son commerce et que lui aussi avait quatre filles à marier. Calé sur son strapontin Momoh reçut un plein verre de cet alcool subtilement fruité. Son père le laissa boire.
- Et toi, marchand de Bruges, tu te balades en ville au crépuscule sans craindre les brigands ?
- On ne peut que me prendre la vie qui appartient à Dieu, je ne porte jamais beaucoup d'argent sur moi.
- Lettres de crédit ? Le bourgeois comprit qu'il avait en face de lui un commerçant plus solide qu'il n'y paraissait au coup d’oeil. Et tu vas sur Paris ? Sait-on qui en est le maître ?
- Dans un jour ou deux, là je laisse mon train se reposer et puis j'ai des clients à voir. Paris ? Honni soit l’Anglais et les Bourguignons s’en sont démis, les Armagnacs… ?
- Et si…
Leur hôte se releva, força une porte qui donnait sur la gynécée et gueula qu’on serve un chapon barde au plus vite.
- Et une buire d’hydromel.
L’homme remplit le luminaire et se rassit en poussant son pet.
- Pet du soir, pet de putois !
Entre gens d’une identique profession, ces choses se sentent. Le drapier avait une production en souffrance, à Lutèce un vendeur expérimenté liquiderait cette draperie avec une marge confortable. Chacun joua serré, sur les prix, les frais de transports, le partage du bénéfice et des risques. On manipula ferme l’abaque (calculette primitive), notant l’essentiel sur sa cédule en mettant la main pour empêcher l’opposite d’espionner ! Mais sur le fond la confiance régnait. Ils firent un passage au magasin, là où l'on rangeait les draps de lin. Hugo savait ce qu'offraient les Anglais du coté de Calais, les ateliers de Gand, ceux de Bâle ou d’Aix-la-Chapelle.
- Bien, tu fournis le char et moi les quatre mules. Je te paie en avance car notre chemin de retour passe par le sud. Sur cette lettre le juif Baruch, demeurant place de la Bourse, te versera ton dû dans les dix jours.
De son coté, pour montrer qu'il respectait aussi les usages, le Lillois lui signa un blanc-seing qu’Hugo pourrait compléter à sa guise et s’en servir de justificatif si les douaniers l’ennuyaient!
- Depuis que les Anglais et les Bourguignons ont déguerpi, on ne sait plus qui tient le haut du pavé ! Les Armagnacs sont des puritains qui méprisent le commerce. A mon avis la Hanse garde la main sur les marchés de Paris.
Il sortit son poinçon de jurande, fit couler un peu de cire. On conclut en chaleureuses embrassades.
Momoh titubait! Guignant à la porte, les filles du bourgeois se moquaient de lui.
- Deux de mes laquais vont vous tenir compagnie jusqu'à ton auberge, la nuit les chats sont gris ! Prudence. Ah ! Ton petit a fait une découverte. Repasse par ici avant de le marier, une alliance avec un solide patron, rien de plus intelligent pour soigner nos entreprises, Cher Confrère !
La marche fit grand bien au jeune prévaricateur. Sa mère l'avait pourtant averti : « Qui trop vide le pichet, déborde son feuillet ». Là le téméraire s'était fait piéger comme le gamin qu’il ne voulait plus être ! Des images défilaient dans sa tête, fugaces et vertigineuses. Il voyait l'immense table de chêne avec ce globe céleste où l'artiste avait représenté l'univers et les étoiles connues des astrologues. Et cette terrifiante tête d'ours en ivoire, posée sur la cheminée ! Le jeu des flammes semblait lui donner vie. Arrivés dans leur chambre, Hugo dévêtit son fils et le pencha sur la bassine.
- Vomis !
Il lui fit ensuite engloutir une cruche d'eau fraîche. Compatissant et heureux à la fois, Hugo se réjouissait de voir son fils entrer au jardin des délices… même par le seuil des commodités !
Paris ! 85 lieues (330 km) et une dizaine de jours au petit trot…
De Lille à Paris leur progression fut ralentie par cette charge engourdie de draperies. Soucieux de leur sécurité, ils joignirent de pareils convoyeurs en marche pour la mégapole françoise. Le trajet croisa peu d’encombres. Un essieu brisé, un passage gobelet, un gué profond. A mi-étape la caravane découragea, de rudes coups féris, une poignée de téméraires affamés. Une racaille de soldats démobilisés qui voulait se payer restor sur la nuque de cochons de capitalistes. Nos pacifiques itinérants brandirent leurs lances et gueulèrent à l'unisson. Ces hyènes désespérées préférèrent attendre une proie plus facile à dégorger. Mais le pénible venait d’un ciel de mai en avance sur la saison, l’astre solaire tapait dur sur ces nomades commerçants, pas l’ombre d’un cirrus, d’un cumulus ou d’un nimbus. La poudre du chemin enrobait les chars, les bêtes et leurs guides. Parfois une roue se prenait dans une méchante fondrière. Si l’un secourait son devancier ce n’était pas tant par charité chrétienne mais parce que l’espace manquait pour le déborder. Les mules traînaient leur fardeau.
Enfin Paris !
Le convoi fit son entrée porte Saint-Denis et là chacun se dissipa sans trop de politesse, pressé de retrouver sa liberté. Hugo se souvenait vaguement de l'itinéraire à suivre mais il préféra louer un guide et sa carriole, histoire d'éviter des quartiers mal fréquentés. Il fallait d'abord trouver un endroit sérieusement paré, y entreposer leur marchandise, une hôtellerie convenable et bonnement centrée et enfin se décrasser de leur amas de poussière. Depuis peu, des panneaux affichaient le nom des rues empruntées. Le guide leur apprit qu'on venait d'en publier un "indicateur officiel".
- Ouaie, mais c'est qu'pour ces gensses de la prévôté.
Paris semblait trop vide. D'une peste l'autre la ville avait perdu la moitié de ces habitants (275'000 en 1350 et 140'000 en 1435). Les Lutéciens ? Ne sachant plus quel prince louer, n'en vouaient aucun !
- Paris est une catin qui se paie chère, lança le carrioleur ! Parait qu'un Charles Septième du nom logerait à l'Hôtel Saint-Pol, nos rois se méfient des Parisiens, si la Pucelle ne lui avait pas botté les fesses, on aurait encore l’Anglais et le Burgonde sur les reins. Enfin ils valaient mieux que ces couillons d’Armagnacs.
Et mes Bons Seigneurs d'où-c'qu'vous débarquez ?
- De Flandre où les Bourguignons ponctionnent encore nos revenus et nos récoltes, l’ami !
Hugo n'avait rien contre les Ducs d’Occident, Philippe le Bon confirmait ses qualités d’excellent organisateur et de diplomate peu tenté par les rangements guerriers. Mais avec leur rocailleux accent du Nord ne valait-il pas mieux susciter une forme de sympathie, fut-elle teintée d’hypocrisie ? Cracher dans la soupe peut vous sauver la mise ! L’expérience s’acquiert par l’erreur ou par une confiance mal placée. Le plus niais des mercantis doit prendre des risques s’il veut engranger un bénéfice, Hugo considérait simplement qu’il avait le choix de ses inquiétudes et de ses misères. Et puis n’avait-il pas promis à son épouse de lui ramener entier son petiot !
- Y’a le danger, le hasard et des bagarres qui ne valent pas les coups qu’on y prend. Le danger, tu fais face avec ton courage, ni plus ni moins, le hasard, tu l’analyses en mettant de coté superstitions et orgueils. Même chose en ton foyer conjugal, fiston, ne l’ouvre que pour sortir une bonne nouvelle. Il y a parfois du bon sens à refuser une bataille. Un gagnant fait un vain cul !
Momoh comprenait l'essentiel de ce qu’il entendait. Il avait assimilé plus de deux cents mots à ce jour, en quatre langues, bien au-delà de l’objectif. Parfois son père lui faisait une traduction sommaire.
- Tiens, clochettes, le carillon, appeelkens qu'on dit chez nous !
- C'est le quadrillion de la Tour Saint-Jacques, mes pérégrins !
Leur guide les conduisit à l'Hôtellerie de la Rue de Rennes. Ils louèrent deux chambres au premier étage. Une brigade de journaliers transporta les ballots dans une des pièces jumelles. L’écurie était spacieuse et proprement maintenue. Les chiens escortaient les tâcherons faisant l’aller-retour, aboyant à tous escients.
- Pas de meilleure vigie que nos bergers !
Zan et Ekin avaient achevé leur journée à l'arrière du chariot. Hugo les épargnait. Les quatre mules auraient le temps de récupérer.
- Nous n'avons réalisé qu'un p’tit tiers de notre expédition, mon garçon. On se lave et on se remet en piste, j'ai à rencontrer notre banquier avant la nuit!
- Carrioleur, dis moi ton prix pour la quinzaine, nous avons à traverser Paris trois fois du quantième, cette prochaine semaine, de l'aube au crépuscule.
Rafraîchis, ils abandonnèrent mules, chiens et draps en lieu sûr et grimpèrent hardiment dans la voiture du loueur.
- Place Mauber, l’ami, mais tu t'arrêteras d'abord en face de l'Hôtel des Noiers, rue…, rue…
- Rue de la Calandre, je connoys mon généreux exotique !
Hugo abandonna Momoh à ses découvertes. Les habitations lui paraissaient ordinaires mais l'amplitude de la ville impressionnait. Ils croisèrent des litières, des "chariots branlants" (voitures suspendues, sorte de carrosse avant l'heure). Les rues étaient pavées sauf les plus larges, tapissées de terre. Le populaire se pressait, se chahutait, s’asticotait en grisollant, grommelant, beuglant, dans d’étouffants nuages de poudre.
Pour deux piastres ils traversèrent la Seine, sur une barge, à fin d’éviter la cohue du Petit et du Grand Pont.
- Attends-nous !
En face de l'Hôtel des Noiers se trouvait un atelier de ferronnerie. Ils entrèrent dans la forge, la manufacture était diablement éclairée par un éclatant foyer près duquel deux gaillards martelaient une penture, frappant leur masse en alternance. Un solide bonhomme se retourna et les aperçut.
- Hugo le Boogart ! God ! Quelle surprise !
- Giorgius Florentus, le plus grand mécanicien du monde occidental !
Le géant abandonna l’enclume à son manoeuvre et entraîna ses visiteurs près d'un bassin où il se lava sommairement mains et visage.
- Alors c'est là ton fils ?
Une femme apporta des gobelets et une buire de vin frais.
- Un petit de la Loire, tu verras il pique un peu au début mais il se laisse faire. Puis, pas le choix, depuis qu’on interdit l’importation des vins étrangers. Fonder vos trains sur ces billons. Santé les Flamands ! Là c’est une grosse commande, depuis le retour du roi l’ouvrage ne manque pas, reste à faire payer le client. Triste à dire mais j’ai le sentiment que ce Charles veut en finir avec les Anglais.
- Avant de s’en prendre à notre Bourguignon ?
- Je ne sais pas, votre Duc est habile et plus robuste qu’un monarque. Paris se remet au travail. Le Roi a rénové un décret qui nous épargne la taxe apostolique ! Pas trop mal pour un début, pourquoi me plaindrais-je. Résistera-t-il au retour de ces putes d’Armagnac ? Et toi, tes affaires, comment se portent ton frère Johann et notre ami van Eyck ? Sais-tu, gamin, que je les ai côtoyés par ici lorsqu’ils jouaient les apprentis barbouilleurs.
- Mon aîné se tasse, des fois je me demande s’il ne perd pas la mémoire. Van Eyck est au sommet de sa gloire, il s’est marié, sa femme Margot lui a pondu un fils.
Finalement, après avoir évoqué le commun souvenir d’antiques gaillardises, pris des nouvelles d'ici et des Flandres, on aborda le sujet de la visite.
- Je te l'ai débusqué mais il m'a fallu y sacrifier de lourds écus !
Cet artisan puissamment charpenté souleva le couvercle d’un coffre et en sortit délicatement un sac de lin. L'ouvrage était protégé par une enveloppe en peau de vache dûment frayée.
- "Les Riches Heures du Duc de Berry" et signé par les Frères de Limburg ! Le manuscrit n'est pas de première main, le Seigneur avait urgent besoin de pécune, l’aubaine quoi ! Tiens, ouvre, moi j’ai les mains mouillées.
Hugo commerçait, s'il traversait tant de pays en rencontrant parfois le danger, s’il croisait les guerres étrangères, contournait des pestes apocalyptiques, décourageait les brigands, il trouvait son bonheur dans ces livres rares. Avec les ans son carnet s’était garni d’adresses aussi surprenantes que celle de ce maréchal-ferrant.
- Les artisans ne sont pas des ânes, lança le forgeron à un Momoh ébahi, à travers les ages nos régents ont appris la mécanique, la chimie et les mathématiques, j’sais lire, mon fils itou ! Je maîtrise la physique et la géométrie aussi bien que toi, l’alliage des matériaux en plus.
Au retour de ses expéditions Hugo offrait ses trouvailles littéraires et scientifiques à son frère qui possédait aujourd’hui une bibliothèque aussi fournie que celle de bien des aristocrates. Le tatillon savait prendre soin du trésor familial.
- Mieux l'ami, et le trouver à Paris, quel défi ! Probablement oublié par un Bourguignon pressé de sauver ses billes. Un "Minnesang" d'Hartmann von Aue ! Toi tu entends le francique, moi j'ai consulté le chapelain de l'Abbaye de Poissy, c'est parait-il une des proches versions ! Chez nous cette musique n’a plus cours.
Si ça te chante j'ai encore là un exemplaire de cet écrivaillon de Chastellain, une "Recollection des merveilles advenues de mon temps", si tu me prends les trois on est quitte, je ne te devrais plus rien !
- Serre la, vieux maquignon!
On acheva une deuxième cruche de ce léger vin de la Loire avant de conclure en valeureuses poignées de mains.
- Je repasserai dans trois jours.
- Tu sais où me trouver l'Hugo ! Ouvre les yeux Momoh, Paris est une fête !
Place Mauber, la réunion fut d'un genre différent. Un individu âgé portant collier de prophète et amples habits d’alchimiste les conduisit péniblement à l'étage. Ici tout paraissait sombre. Les fenêtres garnies de barreaux ressemblaient aux lucarnes d’un cachot. Hugo sortit des documents qu'il cachait sous sa chemise. Le vieillard les consulta silencieusement, fit ses calculs alternant boulier et abaque, enfin il se tourna vers les visiteurs.
- Vous voulez la somme en une fois, demanda-t-il en patinant sa barbe d’incessantes caresses ?
- La moitié dès que possible, le reste en huitaine, si cela vous convient, Mon Sieur Branach.
- Vous stationnez rue de Rennes, me dites-vous? Je vous y ferais tenir cette provision dès demain midi, c'est plus sur. En livres, soles et deniers que tout fournisseur vous prendra de bon aloi, je vous en guéris.
Momoh n'avait pas ouvert la bouche. Il savait qu'ici on ne rit pas, qu’on ne s'embrasse pas, que l'on y traite affaire de la plus juste façon, bien que celle-ci ne soit point chrétienne.
- Pour le fur (intérêts)..., la peste, le départ des Anglais et de nos opulents Bourguignons, je crains que le remède...
- Je reste fidèle à ma parole, aequo animo, mon capitaliste, seul m'est apodictique le comptant. Mon commerce c'est d'acheter et de revendre, c'est là que je réalise mon bénéfice. Votre métier est de faire salade des heurs et malheurs de votre clientèle, normal que vous y trouviez profits.
- Celui qui est irréprochable fait ce qui est juste. S’il prête de l’argent c’est sans intérêt.
- Qui agit ainsi ne faiblira jamais. (Psaume 15/2,5)
Le banquier Branach sourit et tendit prestement une vieille main osseuse, main qui s’en retourna nolens, volens, à sa chasse au mélophage et autre peoil (forme ancienne de pou).
Le lendemain ils s'offrirent une matinée de repos avant de se balader sur la place de Grève où des journaliers faisaient le piquet en attendant un éventuel employeur.
- Tu vois, la Maison aux Piliers, en somme c'est leur Stadhuuse. Paris s’organise ainsi que nous le faisons mais en gigantesque, nous avons un Suzerain, le Bon Duc Philippe, les Francs ont un Sire, Charles Septième, le Bien Servi, mais la ville garde son indépendance. Enfin presque. Il faut savoir avec qui tu traites, si le Pouvoir se durcit, le vassal courbe l'échine, le bourgeois paie son vingtain, le rustique sa gabelle, si l’Absolu faiblit, la révolte gronde comme chez nos cousins Gantois ou autrefois en cette Principauté liégeoise ou ici à Lutèce, du temps d’Etienne Marcel il n’y a pas plus de cent ans. Quand ton Prince vit loin, les souris dansent et son chat avec. Paraît que le Roi est à Paris en cette fin de Mai ! Le pire vient quand leurs Grandeurs entrent en guerre, peu importe le prétexte, là c’est un tiers qu’ils exigent de ta fortune. Voila pourquoi nous supportons le joug du Bourguignon.
Le Ponant n’est pas belliqueux, certes une haine profonde le dérange depuis qu’ « ils » ont assassiné son parent. Il a bataillé pour saisir sa dépouille et l’ensevelir chrétiennement en sa capitale. C’est parce qu’il manie adroitement l’épée qu’on le nomme «Bon». Pour se venger de Charles, Philippe a livré cette salope de Pucelle aux Perfides. Mais voilà, leurs deux fils s’opposeront bientôt, plus sauvages que leurs géniteurs, Louis ne cesse de comploter et le petit Charles piaffe déjà en son Charolais. Momoh, je ne t’envie pas ta jeunesse.
Hugo fit volontiers un détour par la Sorbonne (1257).
- Là, Momoh, lui expliqua son père, c'est l’Université, des sages y enseignent le quadrivium, la plénitude de la Connaissance du Monde.
- Ainsi qu’à Louvain (1425) ?
- Presque, les Parisiens ont deux siècles d'avance ! Ces facultés dispensent un savoir qui franchit les bornes romaines et dépasse les doctrines des Anciens, l’eschollier se spécialise suivant son projet: géomètre, architecte, médecin, avocat,… mais d’abord il complètera sa déterminence (Les sept piliers ou ruisseaux de la Sagesse).
Un Johan Huizinga y forge des orateurs et des gens de lois. Ce Johan est Brugeois, il a préféré la considération d’une Ecole réputée !
A Paris tu croiseras des Goliards, de jeunes intellectuels qui contestent le système, des forts en gueule, carmina burana, des « joculators », des jongleurs de mots qui ne craignent ni Diable ni Maître et nous inventent l’avenir.
« Je veux mourir à la taverne, là où les vins sont proches des lèvres de celui qui agonise, les anges descendront en priant Dieu de pardonner à ce bon buveur ».
« Tes yeux brillent comme les rayons solaires, comme l’éclat de l’éclair donne la lumière aux ténèbres. Mandaliet, Mandaliet, mon amour ne vient pas. Que Dieu veuille, que les dieux veuillent ce qui est dans mon esprit : que de sa virginité j’ouvre enfin les chaînes ».« Circa mea pectora », Cours d’Amours. Carmina Burana.
Et puis c’est à Paris encore, avant la Sorbonne, que le fameux Abélard proposa ses audacieuses théories, un clerc plus intéressant que sa pitoyable légende. Les lectures de ce professeur, licentia docendi, finirent par attiser le courroux de ses contemporains, Guillaume de Champeau et Bernard de Clairvaux. Le premier ne manifestait que jalousie, le second, un moine pourtant cultivé, n’a rien compris aux raisons d’Abélard, il n’a pas su ouvrir le dialogue. A sa manière, ton oncle Johann dispense un enseignement comparable à celui d’Abélard, la logique, d’abord celle du langage, les mots sont faits pour signifier mais ils ne se fondent que sur le réel, enfin celle des chercheurs et scientifiques qui doivent se libérer d’un mysticisme religieux, le progrès et la foi se réuniront si Dieu le veut. Abélard fut castré mais Rome ne désavoua jamais ce philosophe qu’on enterra dans son monastère.
Son père lui parla ensuite de Thomas d'Aquin, de Roger Bacon, le Docteur admirable.
- Si je m'intéresse à la Connaissance, je n’en contiens qu'un petit rien. Les us et coutumes muent pareilles à la fourrure des chiens. Autrefois mon papa gagnait notre bel argent négociant laines et draps, maintenant Zeebrugge est paralysé, Anvers devient le centre de l'Univers, nous ne pouvons rien changer à cette aventure mais au moins tu perçois ton fatum. Je ne me fais pas de souci, ta route sera plus cahoteuse que fut mon chemin mais tu trouveras les embranchements. Quatre ans chez ton oncle Johann à jouer l’arpette (« Arbeiter ») alors que tu ne discernes rien à l’arc-en-ciel, deux ans chez Maître Van Eyck croquant portraits et perspectives au charbon à te noircir l’empan des matines aux vêpres, là tu dévoiles d'occultes horizons. Quelques-uns seulement ont ta chance, souviens-t'en les jours sombres! Et tu peux demeurer bon Chrétien en t’énervant « contre » le Ciel, le papa-de-là-haut s’en accommode mieux que des faiblesses de nos pasteurs.
« L’ordre du clergé tombe dans le mépris du laïque, la fiancée du Seigneur devient vénale, de dame… dame publique… (Sponsa Christi fit mercalis, generosa generalis) ».
Crains Dieu sept fois plus que tu me crains et moque-toi de ce qu’en dit Epicure.
En rentrant, ils découvrirent le chantier éblouissant de Notre-Dame.
- Dommage que tu ne puisses pas apprécier les couleurs de la façade !
A midi deux commis, aussi sombres que leur maître, vinrent livrer la somme arrangée la veille place Mauber.
- Vous ne recomptez pas ?
Hugo sort sa miséricorde et la plante sur la table où est posée la bourse d’argent.
- C’est simple, mes amis, s’il devait manquer un écu je viendrais la nuit vous chanfreiner la gorge où que vous dormiez. Et s’il devait en faillir deux, je vous amputerais d’abord les burettes ! Faut-il recalculer, Mes Sieurs ?
Après une légère collation, qu’ils prirent rue de la Boucherie, repas suivi d'une partie de jos, les deux marchands se firent conduire aux Halles, à Goulardi, impasse située au revers de la paroisse Saint Eustache. Là derrière ils croisèrent de nombreux marchands aux étals fort achalandés. On y achetait surtout des tissus, des étoffes, des outils et de la céramique. Hugo fit la tournée s'adressant tranquillement à l'un puis à l'autre.
- J'ai un plein chargement de draperie de Lille, huit cents toises de qualité, lin de Bonne Flandre et laine d'Angleterre, une dizaine de tapisseries d'Arras, commande impayée d'un Seigneur d’Artois, une affaire à l'emportée ou au détail, point ne doute qu’à Paris vous trouviez nobliaux en hâte d’acquérir ces trésors à prix d’ami, maintenant que le roi est en ville l’Aristocratie se soucie d’épater la galerie !
Personne ne semblait intéressé.
- Tu vois Momoh, ils savent que je n'ai pas le droit de tenir boutique, alors chacun avance sa pièce, c'est le jeu. La Hanse monopolise le pavé, ce puissant syndicat (« des marchands de l'eau ») impose ses règles, malheur aux fraudeurs ! En même temps cette Ligue fait la police. Rien ne lui échappe! Et avec leurs péniches ces matelots jettent leur grappin sur ce qui navigue de Paris à Rouen et jusqu'en Bourgogne!
- Si tu ne casses pas tes prix, personne ne prendra ta camelote, ricana un grossiste.
- Paris n'est pas le bout du monde, tant pis pour vous ! Certes, vos comptoirs sont lourdement garnis mais le choix reste minable, moi je vous propose de la variété celle où tu doubles tes marges!
Ils revinrent trois jours de suite, parfois avec un échantillon qu’ils donnaient à circuler. Depuis l’évacuation forcée des Anglais, les Parisiens manquaient de luxueux textiles, ils s’étaient habitués aux riches basins, lainages, bougrans, cotonnades moirées et soieries. Le Brugeois le savait et patientait. Entre temps ils firent la tournée des herboristeries qui s'alignent en face de l'Hôpital des Quinze-Vingts. N'était-ce point là leur vrai métier ?
- Momoh, inspire, ferme les yeux, mémorise et distingue, nous verrons si not'e Bon Dieu a compensé ton malheureux handicap !
Chlorophylles, anthocyanes, racines multiformes des rivages méditerranéens, alizarine, lycopènes,...
Ils achetaient de faibles contenances pour ne pas inquiéter de soupçonneux apothicaires et s'assurer ainsi le juste prix. L’apprenti commençait à s'y retrouver. La quiddité consistant à refuser des herbes moisies ou celles séchées hâtivement. Un ligotage trop serré suffisait à chancir le cœur d’une botte, une combinaison hétérogène dénaturait le moindre faisceau, une coupure grossière appauvrissait l’essence originale, une huile frelatée avec empressement s’enfiellerait au retour.
Leur longanime conducteur rangeait patiemment les colis et les fioles sous les sièges de sa carriole. Jour après jour ce brave homme s’initiait, l’air de rien, au singulier négoce de ses clients. Il leur suggérait ainsi des adresses inconnues. En quelques instants une violente averse transforma la poussiéreuse chaussée du Petit Chastelet en un méchant bourbier, chacun s’enfonçait, bousculait son quidam pour ne pas tomber, les chevaux s’énervaient, la clientèle se réfugiait vers le haut du pavé, les commissions cachées sous son pourpoint. L’orage fit quand même du bien, les piétons respiraient sans plus embouteiller leurs naseaux. Et puis la tête trouvait sa paix, l’orage noyait une heure ou deux les soucis du commun mortel.
En soirée, le ciel s’étant découvert, les visiteurs se risquèrent à la Foire de Saint-Antoine (actuelle Foire du Trône, fondée en 957). Une surprise pour ce néophyte qui s’émerveilla des cracheurs de feu, des montreurs d'ours, des dresseurs de singes, des avaleurs de sabres, et s’étourdit devant une danseuse gitane qui lui lançait, crut-il, d’affriolantes œillades tandis que ses musiciens accéléraient la cadence.
- Patience petit, lança son père en le bourrant gentiment de l’épaule. Je te mènerai voir les petites «dames» de Paris mais d'abord faut qu'on achève la gravité de notre chagrin (travail). Pour l’instant « tenere gupilum auribus » telle est ma devise (retenir le renard par les oreilles), le péché peut attendre. Mais je comprends ta démangeaison et cette mignonne Egyptienne savait tournoyer, j’en ai frisé l’entêtement (vertige).
Le matin suivant, un marchand des halles se décida finalement et nos brugeois liquidèrent en un lot cette encombrante marchandise.
- Moi la draperie, c'est pas mon métier, conclut Hugo, content de ne plus avoir cette épine dans l’orteil.
- A bon vin point d’enseigne, si tu repasses une de ces quatre lunes, fais moi signe l’étranger.
- Ab imo pectore, promis !
Voilà déjà une grosse semaine que père et fils déambulent dans Paris. Leurs flacons d’huiles rares et leurs ballots d'herbes s'accumulent maintenant dans la pièce de l'hôtellerie. Un chien s'y tient en permanence, heureusement plantes séchées et liquides visqueux n'excitent la convoitise d’aucuns voleurs. Qu'en feraient-ils ? Ce deuxième dimanche les Flamands allèrent à la messe en l’église Saint-Séverin, pédibus et traversant un Grand Pont engorgé par la populace qui se moque du repos qu’impose le clergé. Tandis qu'il rêvassait en observant du coté des femmes, le jeune croyant entendit le prêtre du haut de sa chaire qui semblait pointer son doigt sur lui seulement.
"Elisez un lieu secret et solitaire, devant un bel autel ou une belle image, et illec prenez place et vous y arrêtez sans aller ça et là, ayez la tête droite, ayez aussi continuellement votre regard sur votre livre ou au visage de l'image, sans regarder homme ou femme, peinture ou autre chose, et sans papelardie ou fiction, ayez le coeur au ciel et adorez de tout votre coeur dans un sentiment de noble piété".
Le lendemain, après avoir rondement mené leurs ultimes achats, le mentor entraîna son protégé aux bains publics de la rue de la Sacalie.
- "Li baings chauds, bienvenue messires. Entrez. Vos bains vous attendent. Ils sont chauds-t-à-point, sans excès".
L’étonnement consterna l’adolescent. Jamais il n'aurait pu imaginer pareille liberté de moeurs. L'eau fumait dans de rondes cuves de bois. L'endroit, Hugo le savait, avait valable réputation, le patron, Guillaume Lorris, la garantit.
« De graillons suspects ou de morpions agaçants
Nos eaux sont affranchies
J’en fais le sèrement
Vous aurez en confiance le derme blanchi »
Le matin c'est la pratique des lève-tôt, celle des petites gens du popolo minuto et des boutiquiers, plus tard viennent les bourgeois et dans la journée c'est le tour des artisans. On peut choisir ses herbes parfumées, il en coûte quatre deniers de plus. Certains en profitent pour se faire raser, masser ou épiler. Lorris refuse l'entrée aux enticheuses mais il a son propre personnel. Ses servantes sont diligentes, ses valets serviables et des barbiers experts manipulent leur lancette sans peler la couenne de leur clientèle. Et comme tous ceux de France et de Navarre, les bains sont mixtes! Personne ne s'en offusque. Jeunes et vieux, gras et laids, on y décrasse son monde.
Les deux trempent dans la même bassine. Une grosse femme vient leur frotter le dos.
- Le samedi, fils, c'est le jour des étudiants. Escholliers et jouvencelles dansent au son des tambourins. Chacun s'ébat en riant et chantant. Le patron laisse faire ne veillant qu'à sauver la morale ! Sous roche l’anguille frétille, sous mousse on se trousse. Ni vu ni connu. Pas tenu, pas cocu !
Ils se firent servir une collation qu’une donzelle posa sur une planche en travers de la cuve. Une large portion de fromage persillé accompagnée d'un pain de campagne, l’en-cas bien arrosé d’un cidre pétillant. Une servante s'en vint dorloter l’abondante tignasse du jeune homme qui en rougit de plaisir.
- Y’a pas de mal à se laisser faire. Nous reste du pain sur la planche, eh ! Eh ! Mange fiston ! Tu saisis ce que j’entends par « omission » ? Te voila bientôt aussi coupable que moi, avec tes regards obliques, n’est-ce pas délicieux ? Fils je ne t’enseigne pas le mal, je t’apprends le plaisir. Quand j’ai épousé ta mère, la brunette était pucelle ce qui gage son sérieux, on est d’accord, il m’a fallu dévergonder (vergogne) la damoiselle qui criait « maman » quand on la couche et qu’j’lui dégrafais son corsage, petit à petit la chatte a pris goût à ma trompette peu curieuse de savoir chez quelle Jeanne j’avais appris la musique. Plus chiant de débourrer une vierge qu’une jeune mule ! Momoh, samedi tu reviendras par toi seul. Nul péril en la demeure. Il est temps que tu débouches ta gourde, que ton verjus ne tourne pas au vinaigre, tu guigneras la pratique ça te fera la main et chauffera le gland ! L’onanisme n’est qu’un pis-aller. Y’a pas offense divine à galvauder une pelouse et à la défriser sous l’écume ! Un de mes amis lyonnais, marchand de son état mais poète à ses heures, a écrit:
Suyvre la sensualité
C'est toute bestiale vie;
Vivre en plus grand dignité
Par rayson d'avoir envie;
Concupiscence ennemye
Des vertus tout accomplir veult,
De toy l'âme a seignorie:
Résister contre elle peut.
(Complainte du marchand lyonnais François Garin,
adressée à son fils, 1460)
...il a composé ces lignes pour son fils, ce que je ne sais faire. Il le mettait en garde contre les dangers qui guettent les jeunes gens : « la danse, à laquelle plusieurs maulx se peuvent forger pour l'ardent désir de jeunesse; les joutes et autres sports violents, qu'il faut laisser aux nobles, professionnels de la guerre; l'amour-passion, qui peut entraîner la mort; la femme bavarde, qui trahit tous les secrets; la dérision et la diffamation, qui se retournent contre leur auteur ». Ici tu trouveras francs et joyeux complices qui te montreront comment trouver plaisir en esquivant un fatal amour. Le conseil est à prendre ou à laisser, fiston, le mieux pour un niaiseux qui ne connaît que la pratique du poignet, le mieux c’est de t’essorer le bourdon avant d'entreprendre une renommée qui sait jouer du pipeau. Ainsi tu profiteras sans empressement ni nervosité de l’inédite entreprise.
Le père avait achevé son discours. Il ramena la conversation sur un sujet plus sérieux.
- Momoh, nous avons une mission à accomplir. Je ne t'en ai jamais parlé auparavant car c'est un secret. Chaque fois que je viens à Paris j'essaie de rencontrer le cadet van Eyck. Je le fais à la demande de Jan et Marguerite.
- Jan et Marguerite ont un frère ?
- Lambert s'est enfui de Maastricht il y a longtemps, presque quinze ans. Un talent précoce, le gaillard aurait pu devenir un guildien réputé. Mais voilà sa santé est fragile, je veux dire que c'est un artiste qui voit le monde avec un œil vierge, dans sa tête le sang bouillonne. Il n’est pas construit d’une ordinaire façon. Cet homme perçoit des choses qui nous échappent, hélas il ne peut créer que dans la douleur et la passion, rares ceux qui aujourd’hui pourraient juger ses œuvres. D’ailleurs personne ne lui commande rien. Il crève misère. Jan s’inquiète et tente de le soutenir financièrement. Lambert reste un garçon fier qu’on ne peut aisément aider et comprendre. Certains prétendent que sa raison s’est défaite. Je ne le crois pas. Tu vois Momoh, on en revient à ce mystère, la souffrance engendre-t-elle le génie ? Fallait-il que notre Jésus soit humilié et torturé pour que s’accomplisse la parole divine. Fils, je ne sais pas ! Sauf que là, Epicure s'est planté.
C’est ainsi qu’ils se rendirent le jour suivant dans l’un des quartiers primitifs de Lutèce, pas loin de Saint-Ouen. Le garçon fut surpris lorsque la voiture se gara devant une modeste église parfaitement associée à son voisinage. Le porche franchi ils s’orientèrent vers la sacristie qui obstruait le bras gauche du transept. De là un passage rejoignait la cure de cette discrète et somnolente paroisse. Une sœur laie fit patienter les intrus dans une chambrette qui sentait le pain rassis. Un long moment s’écoula avant qu’une nonne apparaisse. Cette régulière n’avait rien d’une moniale sinon l’habit. Une face aimable et sans age sur six pieds d’abondantes chairs. La religieuse manifesta une joie spontanée et sincère en reconnaissant Hugo Van den Boogart.
- Maître Hugo !
- Chère Abbesse Saint Victor, voilà mon héritier, c’est une première pour ce garçon, n’est-il pas temps qu’il découvre la Grand’Ville ?
- Et ses rues à sens interdit, insinua la pieuse et géante femme ! Que Saint Anselme et mon Saint Victor te bénissent mon enfant. Tu pécheras, féal de ton genre, ne serait-ce qu’en suivant bêtement ton père, mais ne traite jamais ces femmes en cheptel méprisable, elles t’ouvriront leur ventre mais ne te vendront pas leur âme. On doit les aimer.
Momoh rougit imaginant que l’abbesse ait pu les deviner prenant leur bain la veille, rue de la Sacalie.
- Nous vous avons apporté des étoffes lilloises, du lin de sérieuse qualité. Et puis je vous prie de recevoir cette grêle poche, des écus pour vos compassions.
C’était une cérémonie traditionnelle, manière convenable de ne pas aborder trop tôt le sujet de la visite. La chapelaine eut un geste de gratitude suivi d’un bref soupir puis elle se lança:
- Oui, Lambert, notre pauvre Lambert. Il a passé l’hiver à l’infirmerie, toujours ses poumons, l’absinthe n’arrange rien. Il a disparu brusquement en février. Craignait-il notre carême ?
- Son frère me charge de vous remettre cinquante livres. Savez-vous où nous pourrions le trouver ?
- Lambert n’a plus de domicile fixe. Il a vécu parfois chez une fille, rue Saint-Blaise ou Impasse Galandre. Que vous raconter de plus ? Lors de son dernier séjour il nous a peint un chemin de croix, l’avez-vous aperçu en entrant ? Non ! Venez !
Elle les ramena vers le cœur de l’église.
- Nous avons hésité, notre aumônier m’a convaincue du réalisme de cette audacieuse composition. Vous savez, il a réalisé l’ensemble en deux mois, deux tableaux par semaine ! Les fidèles n’en finissent pas de tourner le long des bas-côtés. Depuis l’installation de cette « passion » le rosaire fait son comble. Ad majorem Dei gloriam.
- Amen.
Ils firent eux aussi le tour de l’édifice remontant les allées latérales. Les quatorze « bois » représentent le désespoir de Jésus à l’agonie. Hugo eut le sentiment que Lambert se figurait lui-même à travers le Sacrifié. Plus étonnant, les saints et les apôtres lui apparurent singulièrement proches. Il reconnut les acteurs d’un drame fort ancien, à l’exception de Ponce Pilate qui, lui, semblait immature et vide de consistance.
- Etrange, n’est-ce pas, les personnages sont d’une provocante sobriété mais chaque visage exprime une insondable douleur.
- Il a travaillé ici, dans votre couvent ?
- Non, nous lui avions installé un modeste atelier dans la cave de l’hospice Sainte-Geneviève. Le prieur lui a déniché des peintures, des bois, des pinceaux. Lambert est un artiste, un génie qui a perdu sa voie, il aurait pu devenir aussi célèbre que son frère. Si vous aviez vu avec quelle spontanéité il peignait ses planches ! Percevait-il une urgence ? Spiritus ubi vult spirat (l’esprit souffle où il veut).
- Jan et sa sœur Marguerite seront ébahis (bâiller) mais heureux lorsqu’au retour nous leur conterons cette Passion du Christ.
- Deo Gratias.
- Amen.
Le carrioleur les attendait en face de la chapelle, insultant un charbonnier qui livrait des briquettes.
- Ah ! Mes clients, tu vois imbécile, je dégage ton passage, pas besoin d’en faire une purée de pois chiches ! Nicodème, trou du cul, gourdiflot.
- Enculé de Berrichon.
- Niguedouille, ganachon…
- Bon, b’en ça va l’ami, il a saisi l’injure, allez, tu nous emmènes rue Saint Blaise.
- Non mais, faut pas croire, ces Savoyards débarquent à Paris et se croient permis de chanter pouille, gnasse, t’es aussi noir dedans qu’dehors ! On y va mes Bourgeois, on se meut… Saint-Blaise ? Bougre, chez les lutainpèmes, les reinettes de la galipette ?
- Pas authentiquement, non, je cherche un vieil ami, la bonne sœur nous a soufflé qu’il pourrait s’être réfugié dans une de ces Abbayes-des-s’offrent-a-tous.
- Yahoo ! Yahoo ! Fulgurant, remue-toi l’croupion, allez, j’vous emmène droit à l’Auberge du Pince-cul, la ministre en charge connoyt ses cagnasses, c’est elle qui leur purge l’entrecuisse lors d’embarras. Yahoo ! Mon gros.
- Pas b’soin de lui arracher le cul à ton bourrin, j’aime pas qu’on frappe les bêtes. Cette carne désossée c’est ton gagne-pain, tartignole.
L’adolescent avait suivi l’échange sans comprendre plus de sept mots mais il saisit la nature de l’argument et le creux du fond de la démarche paternelle. Hugo sourit et lui donna en chemin une leçon de vocabulaire argotique.
- Ca ne te sert à rien mais la canaille apprécie qu’on lui tienne la tête, le respect d’ces gens vaut bien celui des Seigneurs de la Haute.
- Où va-t-on ?
- Au bordeau, à l’hôtel borgne, au grand numéro, à la lanterne rouge,…
- Et si l’endroit est dangereux ?
- J’ai quasi plus un rond sur moi, que des picaillons de misère dans ma bourse, de la grenaille trop lourde, et un écu de bon or coincé au cul de ma chausse. Rassure-toi, c’est ce rustre écraseur de piétaille qui nous protège, je ne lui concède qu’une avance jusqu’ici, son denier intégral c’est nous ramener sains et saufs rue de Rennes.
- Pourquoi personne n’évoque jamais Lambert à l’atelier de Maître van Eyck ? Et tu as vu sur ces tableaux dans l’église, j’y ai reconnu des gensses d’chez nous,…
- Ouaie, moi aussi j’les ai identifiés, sauf un. Sache que Lambert a trucidé un aristocrate, autrefois, personne n’a jamais su le pourquoi, ni même quelle était sa relation avec la victime. J’t’l’ai dit, le génie peut rendre fou.
Il fallut deux bonnes heures (au cadran solaire de la Maison aux Piliers) pour traverser la ville et la Seine, tant les Parisiens se bousculaient au Grand Pont. La galopade les conduisit du coté de Ponthieu où ils n’arrivèrent qu’en fin d’après-midi sans avoir eu le temps d’avaler ni le moindre morceau de pain, ni un verre d’eau. Qu’importe, Momoh savourait cette excitante et insolite épopée, confiant en son timonier.
- Tiens, Momoh, regarde, voila un atelier de tapisserie fort renommé, faut qu’on y repasse un de ces quatre matins, là, Momoh, cette magnifique sculpture, là, là, Momoh, Momoh,…
Le père aurait voulu tout apprendre à son héritier, il oubliait que de multiples expéditions lui avaient été nécessaires pour découvrir l’« Univers ».
- Triste d’admirer le Beau en solitaire, songea-t-il en plongeant dans un court silence. Je le vois naître, mon Momoh du Beffroi, mon Momoh van Brugge!
La pluie avait cessé.
L’auberge du Pince-cul leur apparut noire d’un monde peu reluisant. Ça puait le graillon. La clientèle brinde-zingue se frottait tantôt avec courtoisie tantôt prise d’un brusque besoin de retoucher le portrait voisin jugé soudainement déplaisant. Un faux Leude défiait au bras d’honneur un Gastald (Lombard) en perdition. Planté au milieu de la salle, le tenancier gardait son calme, bastonnant à l’occasion un mauvais perdant ou éjectant un ivrogne avant qu’il ne dégorge ses bières sur l’épaule d’un quidam.
- Nos Gentils Aubains (étrangers) voudraient-ils bouchtifailler ou se rafraîchir le gosier ? Si ch’est pour la bectanche je vous parasite dans un coin plus tranquille.
- Va pour l’équanime dépendance, j’aime m’entendre causer, p’is d’la graine et d’la pinte, gargotier, prim’abord un pichet de cidre de derrière tes fagots et en suivant tu nous sers une double portion de ce que tu as de meilleur ou de moins pire à ingérer.
- Pieds de cochon dans leur jus, museau en gelée, brouet houssie, voilà le menu à prendre ou à déguerpir, O Pèlerins allochthones, cha vous va-t-il ?
- Roule cuistancier ! Ah ! Fais servir pareille collation à notre carrioleur, le mâtin qui piaffe sur ton pavé, si toutefois le coquin n’s’est pas sauvé chez une gigolette s’en faire moirer le pilon !
Hugo tentait d’étouffer son accent flamand et de jacter l’argot des bas-fonds. Les personnes instruites savent faire la différence entre une Bourgogne suzeraine et ses fieffés impuissants. Mais ne valait-il pas rester prudent et éviter l’amalgame qui fâche ? Anglais et Bourguignons n’avaient pas laissé un immaculé souvenir. Aussi s’efforçait-il de parler à son fils le plus fouillé des jargons. Momoh progressait en cet usage ne sachant plus si ce mot-ci ou celui-là appartenait aux Allemands, aux Flamands, aux Italiens, aux sujets d’oïl ou aux bigorneurs parisiens. Sa grammaire restait primitive, par contre sa prononciation paraissait excellente, comparable à celle d’un chenapan des faubourgs.
Les deux hommes mangèrent et burent à satiété. Leur chauffeur avait subtilement informé le tenancier de l’obscur objet de leur visite.
- Bon ch’est pas le congrès qui vous mène au quartier, che « Lambert », quelle noise tu lui cherches, gros tas, si ch’est des heurs faudra d’abord me régler chon ardoise, putain de merde, chet engourdi d’crachoteur n’a jamais un quibus vaillant dans cha poche.
- Combien !
- Quatre-vingt sous ou quatre louis.
- Et avec notre croustance ?
- Quatre-vingt quinze au total, bons comptes…
- Bons chamis, tope la, maître aubergiste. Momoh, tiens la grenaille et paie-le !
Momoh ouvrit la bourse et compta lentement. Il allait à coup sur en manquer.
- D’où qui sort ton petit-chalé, l’aurait-on extrait des entrailles maternelles aux forcheps avant de lui luchtrer sa tignache au vermillon?
Le marchand ignora la méchante question, occupé qu’il était sur sa chausse à déloger sa pièce d’or.
- Bon alors, j’te dis carré tranché : le frère du Lambert c’est mon poteau, il bataille en Italie pour chais pas qui, alors j’l’ai promis qu’en passant par Lutèce j’prendrais des nouvelles de son cadet. P’is j’ai par ailleurs une poignée de florins à lui remettre si des fois on l’croise. Bon pour ta pomme de tavernier, hein ?
L’aubergiste fit semblant d’hésiter pour se donner plus importance.
- Va-t-en à l’Escargot-qui-bave, le bourdeau, chix logis plus bas, tu demandes Manouche-qui-pue, rapport aux fragranches qui se dégagent d’ches terres humides, mais pour le chuche-gouttes ou le taste-couille c’est une championne, bon, elle, elle chaura…
- Allez, tu nous renvoies une tournée et on met le cap sur ton essoreuse de harengs.
- Ch’est pour moi, Marion, un large pichet de pomme-qui-pique pour mes aminches…
- Chanté, conservation, et à dans quinche jours ! Conclut Momoh qui se prenait au jeu.
Ils firent à pieds le reste du chemin. Leur carrioleur les suivit au petit trot. Le canasson avait lui aussi reçu son picotin. Le pavé devenait glissant. Une bruine mouillait la chaussée.
- Bizarre, c’est pourtant la bonne saison commenta Hugo.
- C’est pareil depuis dix jours, à croire que le Bon Dieu désapprouve le retour du Roi. On a beau dire mais rien ne va plus depuis le retrait des Anglais. Tenez, le voilà votre bordel, moi je me tiens à carreau en face. A vos risques et périls, à cette heure-ci faite, pas bon d’traîner dans le coin.
- Tu nous attends ? Pas d’entourloupe !
- Pas de souci mon prince, je ne te lâcherai pas avant de locher mon du.
Une maquerelle dégoulinante de graisse leur ouvrit, elle fit entrer les visiteurs dans une pièce sordide au plafond étrangement bas. D’évidence la clientèle de l’Escargot-qui-bave ne vivait pas dans la dentelle amidonnée. Manouche-qui-pue se fit quand même attendre. L’hétaïre de quat’sous apparut au sommet de l’escalier. Elle mesurait six pieds de haut comme l’abbesse Saint-Victor, mais pas un pouce de lard sur les hanches et des tétasses aussi sèches que le gosier d’un ramoneur savoyard. Un godelureau accompagnait cette filiforme créature.
- C’est bien Matti.
Le garde du corps fit demi tour et disparut.
- Alors ?
Van den Boogart expliqua l’extravagant motif de leur incartade.
- Bourgeois, ici ce n'est pas les bonnes oeuvres.
- On te payera plein tarif mais ce qu’on veut c’est trouver un accoutumé que tu fréquentes à l’occasion…
La croqueuse de biroutes l’écouta un bon moment. Puis soudain cette femme fut prise d’une rage hystérique, vagissant à en faire trembler sa cage thoracique tandis qu’elle lançait ses griffes sur son locuteur.
- Des salopards de Bourguignons me tannent la peau, vacarmes, au secours !
Matti, suivi d’un puissant gaillard, dégringola de l’étage et, sans rien demander, les deux cerbères cognèrent à tue-tête marchand et fils. Ils se servaient de bâtons couverts en leur sommet de vilains clous d’au moins un pouce d’long.
Hugo bouscula son petit sous la table et fit face, hardiment, il se saisit de la chaise sur laquelle il s’était assis et assomma le furieux Matti. Le siège se brisa. Le deuxième agresseur allait écorcher un peu plus son cuir chevelu lorsqu’un malingre survint opportunément et franchit le pas de porte.
- Arrêtez, arrêtez, c’est pas un odieux Burgonde c’t’homme-là, il vient droit de Bruges, d’chez moi.
Il était temps ! Momoh sortit de sa pauvre cachette et aida son père à sécher le sang qui coulait sur son visage.
- C’est rien, fiston, moi j’pisse vite gros boudin, mais ces empoignades ne sont plus de mon age ! Pardi, ardents commensaux, faisons paix honorable et si moyen est de se faire servir, je vous offre la pinte. Morbleu, Lambert, tu t’es pointé in extremis.
Hugo n’était pas un homme au courage sans pareil, ni un mordant, ni un chicaneur, plus futé que bagarreur. Simplement il y avait en lui une mécanique articulant l’instinct de survie et l’expérience du routard.
- Argumentum baculinum (l’argument du bâton).
- Errare humanum est.
- Nunc est bibendum (c’est maintenant qu’il faut boire).
Les compères relevèrent les chaises, ou ce qu’il en restait, et chacun vida allègrement une profonde pinte de cervoise brassée à l’anglaise.
- Renvoie nous la dose, cantinière !
Les Huns prirent le temps de se remettre de leurs émotions. Les ostrogots regagnèrent leur vigie.
- Fais voir le bout de ton groin, Manouche-qui-pue, tes méchants Bourguignons ne sont que des amis.
- Méfiance vaut mieux que condoléances. Lui, là il m’a parlé d’un frère soldat, t’as pas de frangin piéton, non ?
- Ni arquebusier, la belle. Méfiance vaut mieux que condoléances, dis tu, b’en lui aussi c’t’un prudent. Hein, et si un marchand de lacets me cherchait disceptation pour une facture oubliée, qui finirait au plessis ? Hein, pas con l’Hugo.
Lambert-le-toussoteux roula un gluant patin à sa Dulcinée et la renvoya au turbin, une claque sur son tagada. La goton haussa les épaules et quitta la « salle d’attente ».
- Viens dormir à notre hôtellerie, Lambert, nous n’aurons pas trop de la nuit pour raconter le pays, tu sais, ton affaire est enterrée, tu pourrais rentrer chez nous.
Conduits à leur hôtel de la rue de Rennes par les soins d’un carrioleur joliment embrumé, les Brugeois retrouvèrent avec soulagement leur chambre et leurs chiens. Malgré l’heure tardive et une bruine tenace, le logeur consentit à ce qu’ils prennent un bain dans la bassine installée en pleine arrière-cour. En temps normal l’imposante baignoire servait d’abreuvoir aux montures de passage. Les trois hommes se mirent à l’aise dans une eau pourtant glaciale.
- Punaise, des lurettes que je ne me suis pas astiqué la myrtille dans un liquide si propre !
- Tu ne vas pas aux bains publics ?
- En aurais-je les moyens ? Dis, les gamins plongent toujours l’hiver dans le Peerden ?
- Non, c’est trop pollué maintenant.
Lambert raconta sa maladie.
Lavé, séché et réchauffé Momoh s’endormit sur son lit. Hugo et van Eyck avaient à parler. Ils le firent joyeusement en sifflant une piquette. Au matin, frais et dispos, les trois Flamands s’offrirent une copieuse omelette forestière à la première bouche du coin.
- Alors Momoh, le métier rentre ?
- Maître Lambert…
- Allons l’ami, je ne suis pas Guildien, appelle moi Lambert !
- C’est vrai que vous avez tué un homme ?
- Momoh, gronda le père.
- Non, non, laisse. Oui Momoh et de son plein gré. Ce blesse de la Haute avait une dette envers les van Eyck et pas très envie de la payer. On s’est retrouvé matines fumantes près d’une écluse abandonnée. Il faisait un froid de canard pour y croiser le fer, les canaux frisquaient de partout. Salut, mise en garde, allonge, mouche, riposte, dégagement, revers, moulinet, seconde, le laid me déchire une oreille, je ne suis pas friand du jeu de lames mais d’une pointe je lui pique ses nobles parties, là où je ne pensais qu’à mirer.
Pas de chance, ma pointe a infecté les œufs du coucou. D’abord soigné par un carabin fort maladroit, le gentillâtre a du bientôt se faire sabrer les burettes, un chirurgien de sa garnison s’est chargé de l’amputation. Pas de peau, le junker a finalement rendu son âme au diable. Juste fait !
- Sauf, coupa Hugo, sauf que son paternel s’est montré rancunier. L’affaire est revenue aux oreilles du Grand Duc !
- Ainsi j’ai tué un homme, il le voulait bien. Par contre l’affaire de la dette, tu n’en sauras rien.
Lambert remercia Hugo. Il écrivit un mot à l’attention de Jan et de sa sœur. L’émotion fut grande au moment de la séparation.
- Je vais descendre vers le Sud, le climat me conviendra mieux, Paris j’en ai fait le tour. Momoh, je suis heureux de savoir que tu aies pu ranimer notre Marguerite. Merci !
- Et comment pourrons-nous te retrouver ?
- Ma lamentable épopée arrive à son terme, je crache trop de sang et personne n’y peut plus rien. Mais c’est surtout dans ma tête que ça ne va plus. Gamin, rien ne m’a fait plus plaisir que de te rencontrer.
"Autre N'aurai"
Mai 1446, Noces. Momoh, fils de bourgeois, épouse Anne de Thuin, fille d’un nobliau désargenté.
Philippe le Bon prend possession de Trêves et Cologne. Louis le Prudent (il a alors 23 ans), futur Onzième et Universelle Aragne, se réfugie à Dijon fuyant le courroux de son père Charles VII (contre lequel il complote). Charles, comte de Charolais et fils de Philippe le Bon, n’a lui que 13 ans et tout juste veuf de Catherine de France, sœur du Prudent, fille du roi de France. Catherine n’avait que de 18 ans.
Deux terribles découvertes en si peu de temps ! Fallait-il disparaître comme Lambert autrefois ? On en parlerait longtemps à la veillée, même au plus profond des sombres ruelles de l’Oud Brugge ! Pourtant il ne se révoltait pas. Aurait-il hérité la bonhomie de son père ? Hérité? Que pourrais-je bien collectionner de ce faux père ?
- Tu reprendras l'affaire et ça n'est pas rien !
Sa soeur Claire le secoue, elle la cadette des filles et la dernière en manque d’accordailles.
- God ! Et pourquoi ne t'épouserais-je pas toi, ne suis-je pas qu'un enfant trouvé, ma promise est une salope de dégrafée, une goton qui cherche l’daron de la farce pour nicher son mouflet en genèse ?
- Tu te montres bien injuste ! Ecoutez-le ce fiérot ! Il y a peu tu bavais des rondelles quand elle soulevait un brin son jupon !
Allons, cogite mon cadet ! C'est vrai, son père est de la Haute, il porte jarretelle au mollet et Toison à son cou mais sa famille n'a plus maille à partir. Toi, tu es pareil à notre papa, l'argent, l’honneur ne t'intéressent pas, ce n'est pas là chausse qui te blesse. Tiens ce petit qu'elle grossit, d'une certaine façon, c'est un peu ton "frère", ne partagez-vous pas comparable abandon?
Choisis ton avenir, tu es un male, tu as cette chance ! Mais réfléchis vite, mon gentil frère. Si tu t'enfuis, que deviendras-tu ? Tu n’as pas le talent d’un Lambert.
- Tu connais Lambert ?
- Engourdis qu’vous êtes, vous prétentieux masculins de tous âges, vous prenez vos femmes pour des bêtasses ? Qui ne connaît pas l’histoire de « la couille percée » ?
Tandis qu'elle prenait l’avantage, Claire ajusta le garde-corps de son cadet. Le visage du jeune homme paraissait transparent. Sur ses longs cheveux frisés et flamboyants il porte un cale-bonnet brodé d'or. Finalement elle lui récite, de mémoire, ces vers tirés du Livre des Trois Vertus (de Nicole Oresme et Jean Gerson, 1405) :
« Si fu comme fils nommé
Et bien nourri et bien aimé
De ma mère, à joyeuse chiere,
Qui m'ama tant et si chiere
Que elle meismes me alaicta...
Et doucement en mon enfance me tint »
- Notre maman Berthe a partagé son lait, tu as sucé semblables tétines que nous tes sœurs ! Et dis donc toi, beau rouquin, quand tu voyages avec notre papa Hugo, ne cours-tu pas un brin la prétentaine ? Combien de marmousets n’as-tu pas oubliés, par omission ou sans le savoir, misérable frelon ?
- Et vous, mes quatre sœurs, vous saviez que je n’étais qu’un bâtard ?
- Si nous savions ? Depuis cinq jours, Maman pleurait son bébé mort-né, la folie guettait, le troisième faon qu’elle perdait ! Les servantes nous racontaient des histoires de limbes où flottaient ces malheureux qu’on n’avait pas eu le temps de laver du péché.
- Mais Claire, tu n’avais que quatre ans ?
- Et alors ? Tu vois ta mère six mois avec sa grosse bedaine, la maisonnée s’impatiente et puis… pouf, ça chiale de partout. De nourrin, nenni, que des larmes et des cris. Le père qui titube de chagrin, bourré de bière.
- Pas l’une n’a trahi le secret !
- Après, papa est rentré avec un bouchon de linge qui piaillait, le vader nous a réunies, l’une suivant l’autre a juré sur Sainte Ursule, il a même demandé la permission à l’abbesse qu’on vienne poser, chacune à notre tour, la main sur la Noble Chasse de la Martyrisée… et il y a eu ensuite ta purification initiale et une fête majestueuse ici même. De sacrées bacchanales ! Tout juste vingt ans. Tu as reçu le meilleur, rien n’était jamais assez magnifique pour notre Momoh ! Et si l’une avait trahi le sèrement, maman Berthe lui aurait fendu le crâne et jeté son corps aux écrevisses de la Zwin.
C'était la première fois depuis son baptême que des tâcherons installaient une tente dans le vaste jardin des Boogart. Son père l'avait pareillement louée au nouvel officier de la garnison, un certain Jean, troisième fils du dijonnais Pierre Waquelin, échevin au palais ducal. Un peu à l'écart et sous un soleil d’enfer, une dizaine de cuisiniers, maîtres queux et maîtres coqs, s'affairaient, engueulant, brutalisant marmitons et apprentis gâte-sauce dans un vacarme épouvantable de chaudrons, casseroles ou jambonnières qu'on bousculait d'énervement. La famille de la promise logeait chez le Sénéchal Bouts, heureux propriétaire d'une des plus admirables demeures de la cité, la Gruuthuuse, large bâtisse sise en face de l'icelle de l'encore plus riche bourgeois de Bruges, Sieur van den Beurze, l'homme qui avait eu l'idée géniale de convertir des moulins en fractions négociables. Le Sénéchal Bouts convoitait une Toison d’Or, normal qu’il héberge et chaperonne un parrain d’honneur et sa chiasserie d’engeance. Par convenance, la fiancée, suivie d’une de ses sœurs, s’installa chez l’oncle Johann qui fut propulsé en ses combles où il disparut furieux qu’on ose violer sa sphère intime. Banni de son terrier, il se vengea en imaginant ces deux vierges endormies nues sur sa couche. Les kinderen furent conséquemment chassés au fond de la grange aux mules, voisine de l’atelier. La couturière aurait ainsi sa matinée pour déguiser la promise, en traditionnel secret.
Les pompes nuptiales traverseraient la Grand'Place. L'évêque, ou un de ses premiers goupillons, bénirait le couple en l'église de Notre-Dame. Les mariés feraient une brève apparition à la baie géminée du beffroi, encadrés de Paulus Ruysbroeck, le bourgmestre et compère du jeune époux. Les convives se retrouveraient ensuite rue Groenerei. Là on abandonnera les chevaux et les équipages aux laquais en faction pour traverser à pieds le Peerdenbrug et rejoindre la rive du canal où l’on a monté prestement mais solidement ce chapiteau de campagne. Car il vente, un courant d’air marin fait claquer les bannières. Hugo avait d’abord imaginé un cortège à la vénitienne qui emprunterait les canaux de la ville mais, la saison reste frisquette, il craint qu'au retour un maladroit tombe à l'eau, si ce n’est à l'aller.
A cette noce il y a du beau monde, trié sur le volet ! L’incontournable Paulus Ruysbroeck, l’in articulo mortis bourgmestre en fin de mandat, Tomaso Portinari, digne représentant des Medici à Bruges, Hugo van der Goes, Doyen de la Guilde des Peintres de Saint Sébastien, Lucas Kranach de la Guilde Saint André tout juste arrivé d'Anvers, van Mussenbroeck de la Guilde de Saint Luc de Gand, Matthias Grünewald, ambassadeur de l'Union hanséatique, Lorenzo Ghilberti et Giorgione Castelfranco, commerçants vénitiens tenant comptoir en Flandre et le collège des Corporations et Confréries de la cité. Jan Van Eyck bien sûr.
Les susdits escortant leur légitime moitié et poursuivis par leurs intenables lardons. Les aînés chaperonnant un pot-pourri de jeunes filles en fleurs.
Et une poignée d’originaux qui débitent des théories sur la marche des étoiles ou inventent des machines dont personne ne sait à quoi elles peuvent servir si jamais achevées. Hippodamos de Milet exilé de Petite Egypte (Grèce) en compagnie d’Halicarnasse. Hugo les aimait bien parce qu’ils n’ont qu’une délirante passion : la curiosité. Hippodamos de Milet s’intéressait à l’astronomie de position et à la précession des équinoxes se basant sur les travaux en trigonométrie de son ancêtre Hipparque. Il lui arrivait de s’installer, par extraordinaire faveur, dans la cellule de l’oncle Johann pour y étudier des livres savants. Il y avait une fois dessiné et construit un sextant armé de bois ce qui horrifia le peintre, l’hébergeur craignait que le scientifique empoussière ses incunables. Les commis et apprentis déménagèrent l’encombrant objet aux sommet de la bâtisse l’équilibrant sur un périlleux échafaudage, on écorcha la bâtière (toit à deux pentes) pour mieux percevoir les étoiles et (tenter de) définir les longitudes terrestres. Halicarnasse orientait ses travaux sur des machines agricoles devant, selon lui, permettre de simplifier la récolte du blé. Pratique, ce chercheur adorait saisir la terre de ses mains, se salir l’enjouait et cet ingénieur bucolique ne manquait jamais d’améliorer la charrette de son ami Hugo, particulièrement les semelles des roues, éléments si faibles de l’hippomobile. Hélas ses prototypes de freins conduisirent l’inventeur à de douloureux échecs. Ou encore ce Baron La Popelinière qui écrivait depuis vingt ans un Traité sur le brassage de la cervoise, son inquisition le forçait à visiter la complétude des cuves flamandes, le pinailleur refusait de conclure son ouvrage de peur de manquer une inédite recette. Le défi consistant à deviner ce que les moines lui cachaient. Ale, porter, stout, faro, houblon, malte, levure, drèche, moult bonnes raisons de s’incruster ou de traverser la Manche, de filer jusqu’en Bohême le temps d’un été, de faire un crochet par la Forêt Noire ou, mieux, de s’imposer une studieuse retraite dans un monastère forcément équipé d’une pompe à bière. De quoi vivait-il ? Mystère. La lavandière qui sait des secrets prétendait que sa famille champenoise lui envoyait régulièrement d’estimables subsides à l’impérative condition de ne jamais remettre les pieds sur le domaine ancestral. Cet expert en gueuzes accompagnait parfois Hugo lors de ses missions commerciales. L’accort Boogart l’écoutait avec une amicale et patiente tendresse. Souvent solitaire, l’enthousiaste baron ne se plaignait jamais de rien.
Par politesse et diplomatie, il fut aussi convenu d’inviter trois Dijonais de passage à Bruges. Georges Chastellain occupait un poste jalousé à la Cour de Bourgogne. Le dignitaire fonctionnait en qualité de conseiller politique. Son Maître Philippe le Bon l’envoyait sillonner son duché pour y palper la fidélité de ses sujets et y soupçonner de dissidentes ébullitions. Jean Molinet avait une tâche différente, plus délicate, celle d’évaluer les potentielles richesses de certaines vassalités, une manière de s’assurer que la Cour des Comptes flamande ne sous-estimait pas ses déclarations fiscales. Olivier de la Marche suivait ses deux amis. Né d’une des plus nobles familles bourguignonnes, cousin du Valois, Olivier représentait l’excellence d’un esprit chevaleresque. Soldat exercé au combat, parlant le grec et le latin, cet homme vaillant et fidèle souhaitait écrire un jour l’histoire du Grand Duché d’Occident. Une histoire sans complaisance, le contraire de ce que prétendait l’obséquieux Commynes, vil et toujours soucieux de plaire ou de flatter son orgueilleux employeur.
Et puis il y avait encore un personnage aux allures fantasques dont on préférait taire le tumultueux passé, Auguste Trichet, prêtre défroqué, autrefois professeur à Louvain. Les femmes avaient ruiné sa carrière. Il profitait de l’hospitalité de Petrus Christus son beau-frère et de la tolérance brugeoise, tolérance motivée par une jalousie têtue, Bruges n’ayant pas encore son Université. Averti de la présence de Trichet, l’évêque Flessingue fit sa poire et refusa diplomatiquement l’invitation des Boogart ne délégant qu’un aumônier en remplacement. Ce procureur en fut ravi.
Ces dernières années, son temps, Momoh le partageait entre les voyages à l'étranger, où il accompagnait son vader, ses visites matinales chez les van Eyck et celles à l'atelier de l'Oncle Johann. Celui-ci avait pourvu, espéré que son neveu puisse reprendre sa manufacture mais, déception pansée, il découvrait d'appréciables qualités à ce docile rouquin. En particulier un sens synthétique du croquis. En moins d'une chandelle à deux sous il traçait le contour d’un entier panneau, respectant parfaitement les perspectives et les profondeurs de champ. L’adolescent se servait d'un charbon finement taillé, dessinait les personnages ignorant le détail. L'essentiel apparaissait en justes proportions. Commis et apprentis se mettaient à l'œuvre, copiaient ses ébauches et travaillaient les arrière-plans et les costumes en attendant que Johann se penche sur le visage des saints et des figurants laïques. Momoh suivait son oncle lorsqu'il fallait esquisser un projet. Le matériel qu'il ramenait était précieux. Il se garait derrière son parent, tenant son cartable d'une main et de l’autre caricaturait vivement la personne qu'on devait présenter sur la scène. Pour imager les saints et les mystiques, Momoh se rendait dans les églises et les couvents de la région. D’obligés abbés et abbesses lui ouvraient parfois de secrètes chapelles aux trésors oubliés. Il découvrit ainsi Sainte-Geneviève, voisine du Béguinage Princier de la Vigne, béguinage tenu par des bénédictines à la Règle moderne et libérale. La Dignitaire lui permit, à une heure déserte, la visite du réfectoire communautaire. Trente ans auparavant cette salle à manger avait été magnifiquement décorée par le peintre van Ruysdael notoirement connu pour son retable du Saint Sang. Certaines familles de noble souche ou de riche bourgeoisie plaçaient temporairement leurs filles en ce couvent, pour de pieuses retraites. En fait on espérait, le plus souvent, éloigner une amoureuse en chaleur d'un mauvais prétendant.
Les jouvencelles ne porteraient jamais le voile, l'ordre exigeait qu’elles se vêtent à l'ancienne, jupe longue de tiretaine, un voile dissimulant le cou et la gorge, bonnet de toile et mentonnière bien serrée.
Anne fut la première à l'apercevoir. Le dessinateur travaillait à la chapelle. La malicieuse envahit doucement ses perspectives. Des jambes élancées, les hanches plantureuses, la taille fine et une florissante poitrine composaient le troublant échafaudage de cette charmante pensionnaire. Au faite de cette harmonieuse charpente une coiffe délicatement négligée laissait soupçonner une abondante chevelure, blonde comme celles d’Eve, de Vénus et de la Sainte Vierge. Cette platine lui donnait l’air tendre et suave d’une femme qui a besoin de protection. La beauté d’une blonde a moins d’éclat à l’œil mais elle plait au cœur. Un visage doux, plein de sentiments, des yeux craintifs et humides, un regard mâtin et le derme lactée. « Tout en elle respirait sensibilité » ainsi que l’écrivait Saint Epiphane. Elle joua ses atours si ce ne fut initialement de ses meilleurs atouts. Issue d’une famille aristocratique mais ruinée, la nymphe n’avait reçu qu’une façade d’éducation. S'il avait pris le temps de mieux l'écouter, Momoh aurait trouvé suspect ce besoin de retraite mystique, besoin si vite contredit par l'empressement que l’oiselle mettait à le séduire. Le benjamin des Boogart n'avait pas fait son difficile. Loin de l'oeil inquisiteur et pastoral de maman Berthe, son père l'avait progressivement initié au bon usage des plaisirs de la chair, celle qu'on mange et celle qui démange ou qu'on caresse. Ce paternel apôtre d’Epicure le théophile pensait qu'en libérant son fils d’impatients besoins, il lui permettrait de garder la tête froide en toute circonstance. Oleum perdidisti, prétendent les Anciens ! Tu as perdu ton temps et ta peine, tu as gaspillé l’huile de ta lampe… Quand l'effervescente péronnelle choisit de lui concéder une avance sur leurs épousailles il fallut trouver une histoire pour justifier le dégât de sa virginité. La maligne se peignit en victime d'un oncle pervers tenaillant une famille ruinée, oncle qui l'aurait saisie de force aux heures juvéniles d’une précoce puberté. Elle se saigna de chaudes larmes faute d'hymen à réduire en charpie.
- Un parent si proche, imagine le scandale, la pollution !
Et Momoh la crut car elle avait si adroitement su lui mettre la puce à l’oreille et attiser son ardeur, du culmen au bas-fond de l’abdomen. Le niaiseux osa de coquines rimes volées à ces escholliers parisiens qu'il avait fréquentés avec tant de zèle:
Anne, entendez à mi;
Je vous aime plus que créature,
Et pour ce d'umble cuer vous pri
Qu'au dessoubz de vostre sainture
Me laisser de la turelure
Et de ma chevrette jouer.
Là vous apprendray à dancer
Au coursault, et faire mains tours.
(Eustache Deschamps, poésie grivoise, XVe)
- Momoh, je n'y sçaroie aler: doit-on ainsi parler d'amours à une damoiselle, protesta la perfide abeille avant de laisser le bourdon lui darder la vulve de son piquant vermillon.
La fausse allergique en eut les lèvres gonflées et cette première communion eut lieu à la sacristie sous une médiocre effigie de Saint Paul. L’apôtre sourcilla mélancoliquement :
- Tss, tss, tss, tss !
Tandis que le fougueux écureuil renversait sa lapine en carême, elle, elle souriait. Acta est fabula. Tangage et roulis rendent fol l’équipage, qu’importe, remuons le goupillon, si la coupe est déjà pleine. Alea jacta est, la messe est dite.
- Que Jésus et Madeleine me pardonnent, murmura la novice. Et toi aussi Paul de Tarse, apôtre des Gentils.
Paul ferma les yeux, Dieu le Père, lui, ne l’entendit pas de cette oreille et ne pardonnera point ce quodlibet. Le badin s’essouffla à plumer la corneille, de sa canne de bois vert il bourgeonne encore sa pèlerine. Les jours suivants Momoh déposa des bleuets, amour timide, sur la margelle du puits. Elle répondit par deux branches, l’une de bruyère, amour robuste, l’autre de fougère, sincérité. Une semaine plus tard il cueillit une pervenche (mélancolie). Un mois plus tard Anne lui offrit un bouquet d’iris, bonne nouvelle. Asinus asinum fricat.
La messe fut dite en deux temps trois mouvements, l'Introït, la Lecture des Epistres et la Consécration du pain et du vin que précédèrent les promesses de fidélité et la bénédiction des anneaux. Deo gratias. Le cortège fit son arrêt programmé au beffroi de la maison de commune. Les mariés jetèrent des dragées et des amandes que les gamins s'empressèrent de ramasser.
Sur le vaste espace le long du canal, derrière les maisons van den Boogart, on finissait préparatifs culinaires et la mise en place. Les invités s'engouffrèrent dans l'immense tente, une pareille à celles qui abritent les Chevaliers bourguignons en campagne, campagne guerrière ou voyage diplomatique en terres étrangères. Des valets engagés pour la circonstance guident chacun à sa place. Au centre on a disposé une table en "u" où s'asseyent les hauts dignitaires de la Commune, de l'Eglise tolérante et, bien sûr, les proches membres des familles unies. Au fond se dresse une estrade de bois, estrade montée la veille par cinq charpentiers à la petite cognée. Ménestrels et troubadours bondirent soudain sur la scène. Un lai charmant annonça le début de la réjouissance.
♥
Quand li cuers est pleins de joie,
Il se delite et se resjoie
Musique est une science
Qui veut qu'on rie, chante et dance!
Par bours et en bonne occasion
Abondante chair faisons
Si point n'est careme prenant
Et parts aux pauvres donnant
Essaucions Dieu et sa gloire
Par le bien manger et le boire
Comme il en est à l'office divin
Qui sanctifie le pain et le vin!
(L.Tobler, inédit, XXIe)
Un orchestre de harpe, de gigue, de tambourins et de rotes reprend des airs traditionnels que chacun connaît. Hydromel, vin de Moselle, cervoise du couvent voisin, cidre piquant, jus de fleur d'oranger pour les dames et gentes damoiselles. Un adorable puceau à la voix pointue servit une gorgée de rimes apéritives...
Nobles Convives, Doux Mariés
Oyez le menu
Qu'allons vous servir
Mult plats variés,
En ce jour de Festivité
Au jeûne nul n'est tenu
Car en sa grande bonté
Sainte union Dieu a béni !
- Oui, oui, reprirent les convives, sainte union Dieu a béni. Dominus nobiscum !
Un peu à l’écart on dressa une petite table où patientait une dizaine de miséreux. Hugo prit le temps de s’asseoir et de trinquer un moment avec eux.
- Vous inquiétez pas, la graille va venir !
Les plats défilèrent et à chaque fois le gentil ménestrel annonçait le nom du met servi aux sons aigus d'un chalumeau et d'une mandore (mandoline) qu’un trouvère manipulait en alternance.
Boussac de lièvre au gingembre
Venaison de sanglier en souppes
Rôti mitonné dans un mouillement de bouillon
de boeuf et de vin
Macreuses et sarcelles épicées
à la cannelle et aux girofles
Balivernes de rots de porc, de mouton et d'oie
Petite pause pour souffler, pisser et vomir :
Gelées de couleur, dragées, épices doux enrobés de sucre
Pièce maîtresse : le Paon cracheur de feu !
Desserte de table : compotes, pâtisseries, tartes
Mais ce qui époustoufla ces gloutons de Brugeois ce fut la vaisselle et les services. Hugo avait ramené fourchettes, cuillères et couteaux d'une récente expédition vénitienne. Un Maître coutelier en avait réalisé d’habiles copies. Sous promesse de garder le secret jusqu'à la noce, Boogart lui négocia le droit exclusif d'en fabriquer à l'avenir. Les tailloirs en terre cuite venaient de Strasbourg où l'on a récemment saisi les techniques des artisans saxons. D'une facture sobre, ils permettent d'arroser sa viande de sauce sans que celle-ci dégouline sur son vêtement. Porcelaines, écuelles, raviers, barquettes, saucières, légumiers, saladiers, l’entier service lui avait été livré par son ami Bartolomeo qui s'était reconverti dans la production de ces nouveautés plus à la mode que ses vitraux et moins grevée d’impôts que celle des bijoux.
- C'est trop de somptuosités et de précieuses manières qu'au Palais du Grand Duc, osa insinuer une aristocrate qui transpirait de jalousie !
Pragmatiques, Hugo van den Boogart et sa femme Berthe avaient décidé, qu'une fois la fête achevée, ils liquideraient cette prétentieuse quincaillerie à leurs trois filles déjà mariées. Claire aurait sa part plus tard, si toutefois elle consentait à trouver un homme à sa taille. Mais dans cette teile quelle force risquerait l’incision ? Pourtant les servantes murmurent que plus d’un en auraient émoulu son ciseau et par l’entaille affranchi le liber. Pourquoi n’a-t-elle pas su en retenir un seul de ses apprentis couturiers ? Elle semble pourtant mignonne avec son nez retroussé.
Coeur lourd et ventre plein, Momoh tentait d'oublier sa peine. Sa juvénile épouse riait librement. Les parents de Thuin se serraient près des deux ou trois couples de nobliaux brugeois invités par courtoisie.
Les Dijonais se montraient ravis.
Auguste Trichet pinçait le train des serveuses et, cul sec, vidait son godet pour les guigner au passage quand elles se penchent et refont le plein. Les inventeurs grecs croisaient l’équerre s’engueulant en leur idiome sur l’origine de l’astrolabe que l’un voulait rendre aux Hellènes et l’autre renvoyer à l’Arabe El-Nayrizi.
- Attends, j’t’explique, je sais, je sais.
Silencieux, La Popelinière essaie une gentille petite bière parfumée à la cerise prenant des notes sur un coin de table. Hugo souffle un mot aux ménestrels qui se lancent alors dans des refrains populaires de Bourgogne. Il le fait par diplomatie et par respect envers les dignitaires d’un Prince qui lui permet de consolider ses affaires en France et en Germanie. Personne n’y voit rien d’infâme, plus tard les musiciens reprendront les airs du répertoire flamand. Le ciel est clément, Dieu aussi.
Quand même c'est beaucoup d’échos en un jour, entendre que je ne suis pas le fils de mon père et que ma promise s'est laissée fertiliser par un sigisbée de passage ! Curieusement, à l'image de ce faux père qui l'avait éduqué, le marié ne se révoltait pas. Les arguments de Claire revenaient à son esprit. C'est vrai, j'aurais pu être le père de ce merdeux à venir! Hugo surprit son regard et comprit la solitude du marié. Il fallait que quelqu’un lui dise tôt ou tard, évidemment si on avait su que son épouse lui confesserait encore une plus odieuse tricherie !
Les trouvères ayant achevé leur pause ils reprenaient leur musique. On dansa.
Le père et son fils adoptif s'éloignèrent. Berthe les suivit d’un air inquiet. Elle s'angoissait toujours pour son rouken.
- Tu vas refaire ce que j'ai accompli, Momoh, tout simplement. Tu choisiras de lui découvrir sa vérité à ton levraut, le moment venu, si tu le juges bon. J'avais choisi l'"omission", imposé le mensonge des lâches. Main'nant pour ce qui est de ta femme c'est un autre problème. Tu lui en veux procès!
- Non mon père, je suis triste, rien de plus. Ma gentille soeur Clairette a raison. Ne me suis-je pas conduit en coquin de garenne avec sa lapine de salon? Si le petit qu’elle gésine n’est point mon sang…, dis, quel est mon sang, qui est ma mère, qui est mon père ?
- Je ne sais qu'une seule chose, il y a probablement parmi ces gens un invité qui sait ton origine, un Maître de Confrérie ou un guildien, peut-être un de nos bourgeois ? « L’ombre d’un géant » !
Ta mère ? J'ai cherché autrefois, je pensais qu'un jour tu me poserais la question. A l'époque j'ai enquêté chez les accoucheuses, j'ai espionné les maisons de femmes qu’on avait vues grosses. Dès que l'on entendait murmurer de relevailles ici ou là, j'envoyais ta grande sœur, elle fouinait. Lorsqu’on appelait un clerc pour l’amessement (purification de la mère), je le faisais suivre par un commis. Il faut qu'on ait généreusement compensé les servantes pour qu'aucune ne lâche un mot !
- Je crois connaître ma génitrice. Parfois, lorsque l’enfance nous abandonne, il arrive qu'on aime en secret une dame plus mure. Celle-là me couve de tendresse mais d’un coeur si triste.
Hugo ne demanda rien, ce que lui avouait là son fils rejoignait une secrète hypothèse. Tenter de s’en assurer n'eut été que pécheresse curiosité. Ils parlèrent de la suite.
- Tu iras seul à Venise. Mes os me font mal de partout, je suis fatigué. Il te faut un espace de solitude. Si tu n'es pas de retour à temps, maman Berthe et ta soeur Claire veilleront sur la parturiente. Ma Confrérie te confiera une lettre de privilège qui confirmera sa bienveillante tutelle en attendant que tu atteignes l'age d'en être un membre à part entière. Où je t'adresse, nos alliés te recevront bras ouverts. Pour le reste, à Venise, tu apprendras par toi-même, per fas et nefas, la fréquentation des marchands arabes et turcs.
En route il te faudra ouvrir les yeux, forgerons, tanneurs, selliers et chaudronniers innovent, leurs techniques évoluent. Aujourd’hui certains les méprisent croyant les comparer à de subalternes artisans, des ouvriers incultes. Ils ont toujours été nos inventeurs. Tu t’souviens de Georgius Florentus, ce ferronnier qui trouve de précieux livres ? Un intellectuel aux grosses pognes crasseuses !
Les règles changent, les sénéchaux font le ménage aux halles et aux marchés couverts, fixent les taxes, délogent les maquignons indélicats, chassent les nomades. Rapporte ce que tu découvres. Laisse aller ton imagination, visite les éperonniers, les armuriers, bientôt ces gens feront des horloges perpétuelles ou des machines à pomper l'eau plus efficacement que nos argumenteurs et semellators grecs. Sois curieux des étoffes inconnues. Achète des soieries, des draps et des tapis que vendent ces effrayants Ottomans. Les cuirs, tu trouveras à Venise des marchands venus de loin, là où l’on travaille la peau de bête mieux que personne chez nous. Ton parrain Paulus a beau clamer qu'Anvers et Lisbonne sont les métacentres du monde, toi et moi nous savons que ce n'est pas vrai ou plus pour longtemps. Tu as appris combien ton oncle Johann dispense ce qu'il puise en ces livres que nous lui dénichons. N’oublie aucune de ses leçons. Je l’ai souvent surpris lever son doigt au Ciel et menacer le Très-Haut : « Dieu je te maudis mais je te crains ». Une crainte qui n'a rien à voir celle dont parle Epicure.
A Bâle tu trouveras des Maîtres de l'estampe, prends le temps nécessaire, peut-être refuseront-ils de partir leurs secrets, à ton retour tu t'arrêteras chez mon ami de Haguenau, il nous doit un peu d’argent et il n'en a jamais, l’homme te payera d'un ouvrage enluminé, un chagrin cochonné par un ouvrier maladroit, prends.
- Vader, tu m'as répété leurs noms si souvent et j'ai le chemin de leur domicile inscrit sur ma cédule (carnet).
- Oui mais si la pluie te la mouille ou si tu perds ton cahier ? Allez, rejoignons nos invités, là je me sens moins lourd, l’estomac d’abord mais surtout le coeur. Si tu ne peux plus m’aimer comme ton Vader, aime-moi tel un vieil ami.
Momoh a bu lui aussi mais n’avait-il pas martel en tête, trop d’amertume à déglutir en ce jour de célébration nuptiale ? Quand les plus nobles convives s'en furent déguerpis à grands renforts de saluts et de courbettes, les proches et intimes choisirent de s'éclipser avec politesse.
Un habitacle provisoire avait été aménagé pour les mariés sous le toit de la résidence familiale. L’endroit paraissait presque nu. Hugo avisa son fils d’abandonner à son épouse le soin d’en arranger le meublement et l’innovante décoration. La mariée pleura deux larmes en voyant s'éloigner ses géniteurs. La compagnie du Sénéchal, poursuivie d’ennuyeux aristocrates, convoyèrent les de Thuin.
- Nous repasserons demain Mon Enfant, pour le constat et l’au revoir ! Prie Sainte Agathe avant de te soumettre.
Une fois seuls dans leur chambre les époux s'assirent sur le lit, chacun de son coté, se tournant étrangement le dos. Anne craignait qu'il n'apprécie pas cette troisième surprise. Sa mère avait pourtant insisté et débusqué elle-même une habile refaiseuse de virginité ! La vieille remblayeuse avait reconstruit avec minutie un semblant d'hymen.
- Viens !
Elle voulut souffler les chandelles préférant une décente promiscuité.
- Non !
- Tu veux me prendre en courtisane ?
- J’ai envie de te contempler, d’observer ta pudenda, l’amande, ton angora, la trousse, ta mandoline, la fraise, ta cyprine (poisson sans dents), la balafre, ta pâquerette, l’oiseau,…
- Pareille à l’une de tes putains de couchée (étape) ?
- Et si ? Et si c’était notre dernière chance de ne pas nous toiser en ennemis le résidu de nos jours ? Tu filais un brochet, tu n’as ferré qu’un goujon. Travaillons une entente sur des fonds calmes et apaisés.
Il fallait donc lui payer son restor à ce camelot. C'est alors qu'au creux de l’alcôve elle aperçut le chien Wic qui remuait la queue. Inséparable de son maître !
- Je n’aime pas sa façon de m’épier !
- Wic ! C'est là que tu t’enserres ?
- Tu ne vas pas tenir cette bête sur notre couche ?
- Cette bête ? Ce chien Wic est, lui, un fidèle ami, le compagnon de nos expéditions. Sa femelle est morte en prenant ma défense. Il m'a deux fois sauvé la mise si ce n'est la vie. Et puis, ainsi que l’affirme mon paternel, il n'y a pas plus héroïque et préventif remède pour les douleurs articulaires. Chez les Grecs...
- Eloigne ce canidé, qu’il s’en aille chez tes Grecs !
- Tu le chasses, je le suis ! Wic ne te dérange pas, il se gardera propice à nos pieds et les chauffera quand le froid pique soleil levant.
Capituler ? Déjà ? Elle qui avait vécu dans le Monde civilisé de Bruxelles, fréquenté la Société des Nobles, la voilà forcée de s'appareiller pour de bon avec un marchand de teintures, la voila coincée dans une ville en décrépitude. Odi profanum vulgus (Je hais le vulgaire profane, Horace, Odes III, 1,1).
- Ne fais pas ta dédaigneuse. Cesse tes afféteries de farouche damoiselle! Mes parents, mes soeurs, mon oncle, nous, bourgeois de Bruges, sommes des gens instruits. Modestes lettrés qui considèrent les écritures des Anciens, les Arts, la Bible. La peinture, les Guildiens d'ici l'inventent tels nos Jan Van Eyck, Rogier van den Weyden et de nombreux anonymes. La bibliothèque de mon oncle compte plus de livres que celle de la princesse Visconti (67), que Blanche de Navarre (69), un peu moins que Marguerite de Flandre (273) et que Gabrielle de la Tour (317). Nous en possédons plus que la parente du Roy de France, Yolande de Savoie (133)! Bien sûr nous ne concurrencerons jamais le Duc Jean (de Berry, 674). Mon père parle et écrit au moins quatre langues, en comprend six, mon oncle entend grec et latin…
- Viens, souffla l’épuisée ! Mais si j’ôte ma chemise tu enlèves la tienne.
Elle laissa tomber son demi-ceint, défit son gipon et se glissa sous le linceau (succ. ceinture, corsage et drap) qu’on a volontairement oublié de passer à la chaufferette. Trop de chaleur assomme le bourdon.
« Embrasse-moi, embrase-moi donc
Ton amour m’enivre plus que le vin,
Mieux que la senteur de ton musc,
Rends-nous follement heureuse
Que ton gland soit plus violent
Que la dague d’un cerf… »
Leurs facultés s’épandent et s’épanchent, il semble qu’elle l’appelle à l’aide, elle se fait lierre, elle se confond en lui, radieuse, exhalant le parfum du désir. Il ne lui faut que peu de chose pour être comblée, une caresse, un regard, un doigt qui pointe et elle frissonne, elle pleure, elle rit. Il faut l’oubli et l’abandon. Lui n’est pas méchant, il est triste ce qui, comme la migraine, épice les jeux de l’amour.
Au matin, suivant l’us, une servante rougissante exhiba à la fenêtre un drap maculé de sang.
- Faisons la paix ma femme. Tu as su me piéger mais je ne suis pas innocent itou. Voyageant avec mon père dans des pays lointains, j'ai visité ces endroits que l'Eglise maudit et dont avec sévérité Elle condamne l’accointance. On m'y a si fort massé le dos, branlé et sucé la queue qu’il te faudra de l’ingénieuse disposition, ton usance et de l’industrie pour m’apprendre un péché que j’ignore.
- C'est vrai, Mon doux Goret, j'ai chéri un voyou plus que le reste du monde, il me lardait vigoureusement l’entrecuisse, mieux que toi… jusqu'à cette nuit. C’est vrai, le malavisé a lesté malheureuse graine en mon giron. Mais je respecterai notre contrat.
- Paulo majora canamus (Virgile, Eglogue IV/1, « Chantons des choses plus relevées »), ma Dulcinée. Tu ne manqueras de rien. A chaque fois que tu voudras t'enfuir à Bruxelles pour galanteries et balivernes de ta noble condition, tu en auras les moyens et la liberté.
Nous ne devons rien à personne si ce n’est au Très-Haut, mes soeurs ont récolté leur dotation, notre commerce est un pommier en fleurs, j’en cueillerai les fruits, tu auras de ce jus à nul distrait et personne ne te chassera jamais de notre « soue ». Le marcassin que tu engraisses portera l’insigne des Boogart, un nom qui ne m’appartient même pas !
Désormais alliées de raison si ce n’est de cœur, les deux familles se retrouvèrent pour un gaudeamus courtois où l'on servit les "résidus" de la veille.
- Les restes des restes iront à l'orphelinat, ordonna Hugo.
A l’heure des pets et des rots, le maître de maison convia le père Thuin en aparté.
- Chevalier de Thuin, nous ne reviendrons plus jamais sur cette dot que vous êtes incapable de garnir. Le bâtard de votre fille sera mon petit-fils et qui murmure le moindre commentaire désobligeant à ce sujet, je lui fends les parties ou la matrice, car ce sont souvent les femmes qui aiment répandre rumeurs et vilaines humeurs. Croyez moi, j'ai l'expérience de cette chose.
On en resta là. La belle-famille s'en retourna à Bruxelles par la malle de l’après-midi.
- Viens Wic, ton Maître et moi allons en promenade. C'est juste qu'il sait ranimer nos petons ce gros loup.
- Et au retour nous passerons à l’orphelinat, histoire de nous assurer qu’on y a déposé les reliques du festin.
Il fallut plusieurs semaines d'adaptation à cette femme de la Grand’Ville pour s'acclimater à la routine de son domicile conjugal ainsi qu’à l’apparente austérité d’une vie brugeoise et bourgeoise. Mais son état d'espérance l'épuisant vite, elle ne se plaignait d’ennui. N’était-elle pas le nombril du vaisseau Boogart ? Sa belle-mère l'entretenait avec franchise évitant de compliquer la situation. Une fois par semaine les deux femmes se rendaient aux halles pour y acheter des coupons, des lainages, des étoffes, le nécessaire à l’emmaillotage d'un bébé. La sage-femme passait chaque quinzaine pour suivre la grossesse. Par soins attentifs on consulta encore le docteur Marcus de Velroux qui analysa le pissat de la future maman. L'homme de l'art conseilla un régime diététique riche en légumes frais. Anne se fit tailler des jupes adaptées à ses croissantes rondeurs. Les drapiers de Bruges "offraient" des toiles et des tissus d’une qualité incomparable. A sa requête la couturière soigne ses corsages car si sa taille s'élargit par l'évolution de la nature, elle tient à profiter de circonstances aggravantes pour que chacun admire la plus florissante des poitrines. Il lui arrive de se faire colorer la chevelure. Son mari lui a confié un ouvrage ancien où sont copiées des recettes de teinture à base de racines, d’écorce et de bois qu’on trouve chez l’apothicaire Myrepse, rue des Echevins. Dans l'après-midi elle vient, à sa discrétion, écouter les leçons de Johann. Les deux apprentis répètent ce qu'ils ont appris la veille sur la logique d'Aristote ou la géométrie d'Averroès. En soirée, avant le dernier repas pris en famille, l’épousée s'assied devant le miroir installé exprès dans sa chambre et pommade son visage et son corps. Sur une table joliment travaillée s’étalent une palette de fards et toutes les sortes de crèmes inimaginables. D'onguents et de muscs, la belle couvre ses bras et ses seins. Elle entretient ses mains de laits blanchissants. Ses ongles sont nets, sa chevelure sévèrement brossée. Elle porte sa coiffure ramassée en chignon ou tombante sur les épaules selon l’humeur ou son projet nocturne. Une fois par mois, elle prend un bain dans la chambre d'à coté. Les servantes tourmentées font d'incessants allers-retours ramenant des cruches d'eau chaude. Anne s’éternise en cette bassine, se parfumant le corps avec une éponge. Plus tard, enfin, elle se retrouve seule avec son mari, la coquine l'invite à défaire le corsage et à s'enjouer de ses fières et copieuses mamelles. Parfois on les entend rire du troisième au premier solier. Qui s'en plaindrait pense maman Berthe, n'a-t-on pas craint le pire ? Mon Goupil et sa bedonnante ! Sait-il se montrer prudent ? Ses mort-nés reviennent la hanter! Combien en a-t-elle eus ? Le pire c’est qu’elle les oublie, certes ils n’avaient que le faciès ingrat de bébés sans vie. Où se sont égarés mes mauvais sorts ? L’abbé affirme qu’il ne peut dire une messe pour ces enfants-là, partis encore souillés du péché originel. Quel péché ? Et puis elle s’endort sans achever sa dizaine.
Le départ du juvénile époux attrista la maisonnée. Hugo jurait que son fieu en avait, qu’il saurait conduire sa mission. Claire craignait que son frère ne brasse trop d’amertume en son sac de bile. Berthe l’imaginait encore si vulnérable pour ce voyage en solitaire. Anne se retrouvait maintenant isolée, bravant une famille unie qui déclarerait peut-être son hostilité. En bonne régente Berthe veilla à ce que personne ne lui fasse payer sa tricherie. Berthe est ainsi, en primeur elle s’énerve, elle résiste et se révolte mais une fois l’affaire entendue elle sait se montrer raisonnable, objective et admettre une erreur, la sienne ou celle de son prochain.
La veille des noces, c’est par accident que Claire avait surpris une contention animée entre la promise et sa génitrice. Elle en avait sur l’heure informé ses parents. Et c’est Claire, encore elle, qu’on supposa mieux choisie pour exposer l’ignoble vérité à un fiancé déjà mal brassé.
- Le Ciel nous a-t-il discernés à fin de chérir ces garçonnets de la providence, s’interrogeait Berthe en un moment de doute ?
Dans l’urgence Hugo avait réuni les van den Boogart, en conclave, vieilles servantes comprises, à fin de mettre définitivement les points sur les « i ». Personne ne reviendrait jamais sur le sujet, les futurs parents choisiraient, le moment venu, de raconter l’histoire qu’il leur conviendrait à l’héritier ou l’héritière à venir. Nul cependant ne dut jurer « bouche cousue » sur la chasse de Sainte Ursule.
Pour Hugo, le plus dur avait été de prendre son fils a part, ce même matin, et de lui révéler le mystère de ses impropres origines. L’enfant « tombé du beffroi » ! Le choc, ce premier choc, fut rude. Le marchand s’en doutait. Accepter brusquement un père et une mère qui ne sont pas les siens mais qui vous ont élevé et aimé, c’est encore possible mais ne rien suspecter de ses concepteurs, voila une rongeuse douleur. Prenant la relève d’un vader à bout d’arguments, ce fut Claire, toujours elle, qui tenta l’impossible. Elle trouva les mots doux et les gestes tendres pour calmer sa peine.
- Mais alors, je pourrais t’épouser toi ?
Ils pleurèrent un moment s’étreignant l’un l’autre. Un instant, par accident peut-être, leurs bouches se rejoignirent dans un ardent baiser. « Oh ! Oh ! Oh ! Je fleuris entièrement ! De mon tout premier amour je brûle ardemment ! Un nouvel, nouvel amour est ce dont je meure », Carmina Burana, Tempis est iocundum.
Ils s’étaient détachés brusquement, ils avaient ri et pleuré une fois encore. Elle sécha ses larmes et celles de son cadet.
- Tu es mon frère, épouser mon nigaud, vois-tu, j’y ai souvent rêvé en secret, mais ne serait-ce pas faire de toi un étranger ? Pour nos trois sœurs, leurs époux, pour Bruges et son ensemble, tu es Momoh van den Boogart et, en liminaire, que tu le veuilles ou non, l’aliquote de notre papa, tu as son caractère, son empreinte, maman t’a baillé le lait d’un faon mort en couche. Ton soudain débarquement lui a rendu vie, nolens, volens, tu as sauvé notre alma mater et soulagé ses seins encombrés.
- Dis moi soeurette, dis moi ce que j’ai choisi en mon existence ?
- Ce que tu as choisi, grand fadé ? Tu as choisi d’être un homme bon, sans pavois, avec des faiblesses et j’en suspecte plus d’une, mon tendre vilain. Pareil à notre vader, tu as choisi le cœur avant la raison. Faiblesse et naïveté ne sont pas gage d’innocence !
- Ne suis-je donc qu’un ligot de défaillances ?
Comme convenu Anne put fourbir et remeubler à son goût l’appartement qu’on leur avait libéré. Hugo lui accorda un estimable crédit ne lui demandant que de consigner avec précision les dépenses faites car il aimait tenir ses livres en bon ordre. Claire accompagna l’acheteuse chez un maître artisan de la petite cognée. Le plus doué des apprentis de Johann avait dessiné les équipements à fabriquer.
- Et du bon bois qu’a passé l’hiver dehors, Mon Sieur Joop. Ma « sœur » est une dame de la ville mais moi je sais entendre les cirons bouffer l’encoignure !
Joop den Uyl était un homme sérieux mais jovial. Il siégeait depuis peu au Conseil général, digne représentant de la benjamine des Corporations brugeoises. C’est lui encore qui fournissait à l’oncle Johann les bois sur lesquels l’artiste peignait a tempera. On fixa le prix et les délais de livraison. La commande comprenait encore un berceau et deux faudesteuils à l’attention des patrons de la maisonnée.
Quinze jours plus tard Hugo invita ses dames à l’unisson, Berthe, Claire et Anne. On se rendrait à Arras. Ils profiteraient de l’escorte rassurante d’une délégation commerciale se déplaçant en Artois. Celle-ci voyageait pour le compte des Medici, avec à sa tête Tomaso Partinari.
- Les Arrageois sont de fins tapissiers. Nous passerons commande ou, qui sait, dénichera-t-on une merveille qu’un noble n’a su payer. Je ne dis pas cela pour te chagriner, ma belle-fille, mais l’aristocratie n’entend rien aux finances, elle aurait même la fâcheuse habitude de dépenser au frais des autres et celle, moins délicate, d’oublier ses notes.
- Ne crains tu pas pour la santé de la future maman ?
- Mais non, vingt lieues, nous reposerons d’abord à Waregem chez l’ami Standaert, à Courtai chez Bartolomeo et à Lille chez le gros Wazemmes, de quoi dépayser notre Wallonne, p’is elle coincera son train sur de la paille comme la maman de Jésus. Son œuf est mollet mais bien accroché à son flanc.
- Et s’il pleut ?
- Sacrebleu, maman Berthe, prie le Ciel et brûle un cierge à Saint Médard ! Berthe, Berthe, tu t’inquiètes pour beaucoup de choses mais une seule est nécessaire (Luc 10/41).
- Fiat voluntas tua.
- Ita est ! On s’ébranle dans deux jours.
Anne n’avait que peu voyagé dans sa prime jeunesse. Les racines de sa famille (de Thuin, Hainaut) étaient certes provinciales mais depuis leur installation à Bruxelles les Thuin comptaient leurs sous et n’osaient entreprendre aucune expédition. Imaginer que leurs hotes puissent les recevoir, les régaler et les loger sans préavis fut une première surprise. Que les portes s’ouvrent dans la bonne humeur et la franchise, un deuxième étonnement !
A Waregem, Wil Standaert dirigeait un important atelier de tissage employant au moins une cinquantaine de personnes. Sa fabrique occupait le rez d’une authentique maison seigneuriale qu’il avait achetée à un baronnet en faillite. A l’étage une douzaine de gens se chargeait du service, majordome, domestiques, cuisiniers et valets de chambre.
L’accueil des Bartolomeo fut certainement moins fastueux, il fallut partager les lits. Anne n’avait jamais croisé d’autres Juifs que les créanciers de son père. Ainsi que Momoh l’avait fait autrefois, elle visita l’atelier de l’ex-joaillier et verrier. L’Israélite y travaillait encore pour son plaisir. Il sous-traitait aujourd’hui la manufacture et la distribution de vaisselles et de services de table. La mode se répandait, les nantis ne se satisfaisaient plus de vulgaires souppes sur leur table. Seuls les chiens auraient pu se plaindre de ce progrès qui les privait de juteuses tranches de pain. Sa troisième surprise, elle la découvrit lors du repas. Bartolomeo, sa femme, sa fille se tenaient par la main en récitant une curieuse prière que son beau-père se permit de conclure par :
- Donec eris felix, multos numerabis amicos.
- Ad majorem Dei gloriam.
(Quand tu seras heureux, tu auras de nombreux amis). Elle n’avait jamais pensé que les Israélites puissent parler latin et osent s’attabler avec des Chrétiens.
Entre Courtrai et Lille une de ces pluies qui mouillent attrista les voyageurs. Hugo semblait fâché du peu de rendement des jérémiades de son épouse.
- Couvre bien la petite, tiens prends ma chappe, Clairette, colle toi à son épaule, frotte lui le dos. Berthe récite tes prières, Morbleu !
Anne découvrait en effets ce qui différenciait la Bourgeoisie et la Noblesse, petite ou grande. Ah ! Si ses amies de Bruxelles la voyaient ainsi bahutée à l’arrière d’une ordinaire carriole et ces gouttes qui chutent ! Vrai aussi que les voitures de l’Elite n’offrent pas meilleur confort et qu’en aristocratique véhicule elle aurait à coup sur fait sa couche prématurément. Là, Berthe avait installée sa bru sur un duvet de chaume qui absorbait les secousses de la route. Et puis, elle avait si peu vu le « monde ». La curiosité prenait le pas sur son amour-propre.
Les valets de Monsieur Wizemmes s’empressèrent de conduire nos passagers à leurs appartements.
Jean de Wizemmes affichait un air ravi. Ce dérangement à l’improviste le sortait d’une ennuyeuse routine et lui rendait sa gouaille d’autrefois.
- Hugo van den Boogart, pourquoi n’as-tu pas engendré quatre fils. Ce que seraient nos journées ! Là, vois-tu, j’ai passé mon temps à parlementer avec de jeunes clients qui ne comprennent rien à mon commerce et qui ne s’intéressent qu’à l’addition.
Ainsi ton petit a pris l’affaire en main, veinard, moi je souffre des gendres imbéciles qui ne sont bons qu’à vilipender et dissoudre ma fortune. Mesdames ! Oh ! Que là ! Il n’a pas chômé ton apprenti, en somme tu seras grand’père avant la Chandeleur ?
Ma Dame Berthe, quel infini plaisir d’enfin vous encontrer, vous aussi gentes filles. L’averse vous a surpris ? Moi je ne sors plus, mes fournisseurs font le trajet, mes détaillants revendent, j’encaisse.
Le repas fut servi sur une majestueuse table de chêne madré, dans l’immense salle à manger du premier. Les quatre filles et beaux-fils du propriétaire se montrèrent curieux de la vie à Bruges. Le sommelier servait les boissons, les servantes déposaient les plats et les faisaient circuler en parfaite harmonie. Un musicien jouait de la harpe sous l’œil sévère d’un « palatin » ainsi que Wizemmes aimait à adresser son majordome.
Plus tard les dames se retirèrent dans leur chambre, Hugo et Jean finirent la nuit dans le pré carré du maître de maison, là où six ans plutôt ils avaient trouvé connivence.
- Tu te souviens de la biture de ton gamin ?
- La leçon lui a servi !
- Ouaie, mais pas à nous ! Marie ! La mirabelle.
- Je sens qu’on ne va pas fermer l’œil.
- Et le bon !
La noblionne progressait dans l’institution des us bourgeois. Les marchands et commerçants paient contents, l’Aristocratie promet en vains et obséquieux mensonges. Si elle avait rêvé un sort plus brillant, elle appréciait le bien-être et le confort de ces fortunés commerçants. Ses beaux-parents se montraient discrets et chaleureux. La donzelle avait grandi dans un hôtel en ruine, héritage familial que son père, futile « toisonné d’or », s’avérait incapable d’entretenir. En hiver le froid s’installait jusqu’au fond du lit et par mauvais temps la pluie dégoulinait des tapisseries en lambeaux. Contrainte par un frugal ménage, la famille Thuin observait un interminable carême, mal servie par un laquais sournois au costume élimé. Quant aux Gens de leur Rang, ce n’était que jalousie et hypocrisie.
A Bruges, chaque midi, la table était couverte de plats longuement mijotés par une cuisinière qui n’y crachait pas son mépris, une femme dévouée qui aime sincèrement ses employeurs. Berthe lui suggérait des recettes et trouvait toujours un légume inconnu pour surprendre ses convives. Car les Boogart recevaient sans façon, sans obscur dessein, pour le plaisir d’une gentille discussion ou pour faire suivre le repas d’une de ces prosopopées dont Johann demeurait l’étonnant marionnettiste.
Les veillées duraient long temps, surtout lorsque La Popelinière parlait de « ses » monastères plus très catholiques ou lorsque les Grecs évoquaient le souvenir de leurs cousins Cohn de Thessalonique, des Valeureux dont les frasques tordaient de rire l’attentive assemblée. Dans la pièce maîtresse il fait toujours bon, adossée au mur de soutien, la vénérable cheminée partage sa généreuse chaleur aux premières froidures d’octobre. Coté cuisine une servante alimente le feu. Un commis veille la bûche jusqu’au matin pour qu’on puisse séant recevoir ses œufs, sa soupe de courge où chacun naturellement mouille son pain.
Le soir personne ne crie misère sur l’argent qui manque ou sur les chandelles consumées. Pas besoin d’attendre jussion pour qu’au celherius (cellier) la vieille Radegonde remplisse un plein pichet d’hydromel que les femmes osent boire à la vue de tous. Si les hommes sont absents Berthe y va de ses Evangiles de la Quenouille, les commères pouffent et s’étranglent cachant des joues écarlates derrière leur broderie (racharne) qu’elles n’achèveront peut-être jamais. Les van den Boogart pourraient mener un train plus fastueux pareils à ces clinquants de Bruges et d’ailleurs, soucieux d’éblouir le voisinage, ils en auraient les moyens. Le patron a généreusement pourvu ses trois premières, cent mille gelds chacune et il en garde autant pour la cadette, ses en-cours paraissent considérables, ses réserves s’écoulent rapidement. Une guerre, la peste, les affaires restent cependant fragiles mais chacun vit bien dans cette famille.
Anne fut surprise de constater l’ennui qu’elle avait de son époux. Tant de déchirantes vérités avaient tiédi leurs embrasements mais elle savait son homme juste, gentil et attentionné.
- Je ne mens jamais, lui avait-il juré avant de s’en aller, sauf par omission, ainsi que me l’a appris mon père adoptif.
Elle trouvait toujours quoi faire de ses heures lorsque papa Hugo ne convoyait pas son harem à Gand, à Arras ou même à Saint-Nicolas et quand Berthe n’invitait pas une famille de la rue Groenerei pour le « dîner », qui suivait la grand’messe dominicale.
- Santé, lançait le patron, cul sec pour faire avancer l’hostie !
- Hugo ! Grondait alors son épouse.
- Bonum vinum laetificat cor hominis.
- In saecula saeculorum, pardonne lui Seigneur !
Son mari faisait patienter les affamés en servant une piquette champenoise ce qui, aimait-il redire, mouillait agréablement l’hostie croupissant en chaque estomac car, pour communier, il fallait ne rien avoir mangé depuis la veille au soir. Jésus n’est pas une mouillette !
La future maman devenait trop ronde pour les escapades en camion. Satisfaite de sa silhouette, confiante en l’avenir, Anne ne manquait plus une leçon de l’oncle Johann. Claire l’y avait entraînée. L’occupation la distrayait. Elle prit l’habitude de s’asseoir avec les escholliers, fils et filles de ses belles-sœurs en détente, apprentis peintres, commis ou servantes en répit. Ici encore elle prenait conscience de la force d’une bourgeoisie aisée où l’éducation est chose admise pour males et femelles, même si parfois…
Johann variait les sujets soucieux de garder à vif l’insert de ses pupilles. La jeune femme découvrait bien plus que la lecture et l’art de fignoler ses hastes ou celui d’arrondir sa hampe, elle s’intéressait à l’histoire des Arts, à la philosophie, aux langues anglaise, italienne et allemande. Le Flamand négligeait volontairement le françois. Et en fin de leçon le collège oubliait ses Universaux pour une séance «participative» où Johann, pieux Chrétien mais libre anti-papiste, reprenait la Genèse du Monde et réécrivait les Testaments à sa façon. Une attitude qui contrastait avec sa rigueur habituelle.
- Dame Anne, il ne vous est point interdit, ni par l’obstétricienne ni par Esculape, de vous essayer à la peinture ?
Elle ne se montra pas très patiente en cette discipline, l’odeur de la térébenthine lui tournait la caillette, s’excusa–t-elle. L’oncle lui proposa donc de l’initier au dessin, plus exactement au croquis.
En vingt coups de sa calame (plumes à encre), il ébaucha une élégante jupe assortie d’un avantageux corset.
- Voyez, Gentille Dame, voila le patron d’un habit qui vous siérait joliment. Si Bruges a perdu sa splendeur, ses Halles aux draps offrent encore un choix unique de surprenants tissus que nous envient les Florentins de Sieur Medici. Vous y trouverez des merveilles. Par la cuisse de votre mère vous naquîtes en amont du torrent, par alliance vous échouez en aval mais sur la bonne rive, partant, trois sous vous suffiront pour ordonner à une ingénieuse et agile couturière coupe et taille d’un ensemble adapté à vos courbes aggravées. A vous d’en esquisser à votre idée.
- Oncle Johann ?
- Je t’écoute, malicieuse belle-nièce !
- Et si vous peigniez mon portrait, ne serait-ce pas là un doux cadeau pour la rentrée de mon chevaucheur et la naissance prochaine du poupon ?
Le peintre réfléchit un long moment. Il avait passé sa vie à figurer des saints et des saintes, Jésus, Marie, des scènes bibliques, en faisant quelquefois poser une agréable servante au seuil de la puberté mais il ne lui était jamais venu le projet de réaliser le moindre « portrait », reflet d’un proche. Etait-ce mal, songea-t-il ? Une femme ! Des souvenirs amers surgissaient. Un portrait ? Où se cachait le diable-qui-n’existe pas. Hutin dilemme ? Peindre une femme qui lui souvenait tant sa « perdue » ? Ou était-ce l’action de portraiturer un être qui n’appartient ni à la mythologie chrétienne ni à sa noble clientèle? Van Eyck en réalisait mais il s’agissait de commandes lucratives qu’il ne pouvait diplomatiquement refuser. Il remua Socrate d’Attique, Platon d’Athènes, Saint Augustin de Tagaste, Saint Bernard de Fontaine-lès-Dijon et relut encore une nuit entière les commentaires de l’Impératrice Irène au sujet du concile iconoclaste de Nicée (787).
- Femmes, vous me faites tant souffrir !
L’artiste fit semblant d’oublier la proposition. Le lendemain en soirée il prit sa (belle-) sœur Berthe en aparté et lui posa franchement la question.
- Serait-ce mal ?
- Hugo, ton cadet, prétend que le mal c’est l’affaire du diable et que le diable c’est la terre entière sauf lui. C’est toi qui lui as bourré le mou avec ton charabia. Il est temps, vieux catho, que tu penses à créer tes propres œuvres. Que garderons-nous de toi lorsque tu auras réduit tes pinceaux pour t’en aller sucer les pissenlits ? Commence par cette finaude et si tu t’en sors mieux que tes kinderen, tu croqueras Claire…, et Momoh et le poussin en gestation… Je te vois le dedans, tu m’es transparent, tu t’interroges encore au sujet de ta femme qui a préféré une poutre à ton cou, va, dépose ton colis, tu n’es coupable de rien, la pauvre souffrait de délire mental. Et puis quoi, tu la trouves si charmante cette noblionne qu’il te vient des regrets, où est le mal, mon grand frère, crois-tu que je la laisserais aux mains d’un artiste au regard vicieux ? Toi et tes leçons ! Misère, par Saint Etienne, tu racontes à tes élèves qu’heur et malheur font la paire, que la souffrance n’a de « raison » que si on la partage avec la passion et le plaisir. Primum, vivere…
- Deinde philosophari, que mon frère est béni de t’avoir choisie comme épouse.
- Et une fois qu’elle aura pondu son marmouset, fais-nous en leur tableau, lui suçant goulûment sa papille et elle, benête, te souriant !
La sage femme n’avait apaisé qu’une moitié de son balancement. Bah ! Si sa conscience osait le troubler il se saignerait d’une confession dans un de ces « main à main » qu’il engageait parfois avec Dieu, son Vagabond céleste et Seigneur des Equilibres.
Ainsi débutèrent les séances de poses. Les apprentis en bavaient des rondelles, leur Maître se révélant tardivement un talentueux portraitiste. Anne, Claire, Berthe, Hugo et mêmes les servantes, chacun prit sa pause. Johann s’était converti à la peinture à l’huile et au cadre de lin. Il ne lui fallait qu’une dizaine de jours pour achever une toile. Sans remords, il abandonna une commande en cours à ses disciples.
- Vous voila bientôt au terme de vos quatre années, allez-y, Saint Sébastien vous observe, je me réserve la face de Notre Seigneur Jésus et vous confie le reste de la Sainte Famille, ne me décevez point ! Mais vous verrez, c’est sur le bœuf que vous allez souffrir ! Pour l’âne copiez une de nos mules, personne ne verra la différence !
Ses disciples se montrèrent à la hauteur de cette soudaine confiance. Sauf pour l’âne et le bœuf que le Maître du achever lui-même. Il ne put s’empêcher de faire sourire le baudet, manière bizarre de balayer définitivement les restes d’une angoisse métaphysique.
- Mon Johann, Mon Grand Frère, pourquoi avoir attendu si longtemps, tu sous-estimes ta richesse, regarde tes amis Jan, Memling, Kranach l’allemand, lorsque la folie les saisit ils oublient les règles académiques qui nouent les viscères et ça devient admirable. Toi le plus «éthique» de ta profession, tu auras vécu à l’ombre de ton génie,… à l’ombre d’un géant ?
- N’exagère pas, frérot !
- Non mon grand, tu n’auras donné à cette putain de monde qu’un aperçu de ton autorité, pas plus du vingtième ! Chuis qu’un marchand mais je sais la valeur du Beau.
Un complot révolutionnaire allait bientôt troubler leurs vivantes soirées. Anne fit adroitement basculer Claire à son bord, la cadette se chargea ensuite de peaufiner l’audacieux projet avant de le présenter à une famille éberluée : Hugo, Johann, Berthe, servantes, commis et apprentis devenus soudainement muets.
- Et si nous abandonnions le potager pour en faire un espace d’agrément avec des plantes et des fleurs variées et colorées ?
- Et une tonnelle, souffla l’âme damnée.
- Et du lierre qui grimpera le long de la façade.
Forte de son expérience en matières de patron, Anne avait préparé une série de dessins croqués de la plus chatoyante manière. Le boulevard coté canal y prenait l’aspect d’un jardin botanique.
- Tiens ma térébenthine ne te tourne plus la caillette !
Johann lançait la contre-attaque.
Claire fit circuler les esquisses.
- Oui. Et si nous voulons organiser une fête pour le baptême du bébé ? Hugo fut le deuxième à retrouver sa voix.
- Ah ! Et tous ces ouvriers qui viendront nous infester.
- Et piétiner le potager…
- Fouiller dans mon atelier…
- Maculer le linge qui sèche…
- Ca va nous coûter au moins…
Là, Johann redevenait le personnage suspicieux d’autrefois. Il craignait que des importuns distraient son travail. Hugo rêvait déjà d’une somptueuse réunion pour la naissance de son petit-fils,…
- Moi j’aime bien mon jardinum, soupira Berthe un peu tristounette à la perspective d'un arrachage sauvage de ses laitues, céleris, poireaux…
- Et on n’aura plus notre rhubarbe pour les tartes ?
Ici c’est une servante qui osa jeter son grain de sel et se mêler des oignons qui ne lui appartenait pas.
- Est-ce la saison pour planter ?
- Johann, l’hypogée de votre épouse sera le cœur du jardin, personne ne troublera son repos.
Anne savait qu’elle prenait là un risque en s’adressant au vieux solitaire, ignorant trouble-fêtes et piétailles.
Je crois qu’elle aurait aimé que vous l’entouriez de fleurs.
Il y eut un étrange silence. L’ultime argument entraîna l’assemblée aux frontières du mystère, au royaume des Saints. La raison perdit pied.
- Si Johann est d’accord, prenez tout, maudites femelles mais pas la rhubarbe ! Hugo tranchait ! Pas-la-rhu-bar-be !
Les paysagistes en herbe acceptèrent l’avantageux compromis, en particulier en faveur de cette rhubarbe qui se marierait fort bien avec l’environnement et qui, rhubarbe, par une fantaisie de la nature, stimule la floraison de son entourage. Les comparses firent front et siège commun face aux ridicules poireaux et à la citronnelle qui pourtant chassait les moustiques. Une semaine plus tard Rudolf Lubers se mit au travail, secondé par une cohorte de turbulents ouvriers. Ce contrat lui plaisait, le soir, dans les chaumières de Bruges, les bourgeois en parleraient à leurs affinités, d’abord ils se moqueraient de tant de frais inutiles et puis le tisonnier remuant la braise, une bûche sous le landier de la cheminée, les uns imagineraient derrière leur chez eux un identique jardin d’agrément.
- Les modes ont du bon, se réjouissait le paysagiste.
L’approche de la mauvaise saison lui faisait souci. Il choisit des végétaux complaisants et robustes et prévint ses commanditaires qu’elles devraient patienter jusqu’à la reverdie pour que l’hortillonnage atteigne son acmé.
- Tant mieux !
- Et les canards ne vont-ils pas s’envoler pour des cieux plus cléments ?
- Je choisirai de jeunes adultes, on leur taillera le bout d’une aile et nous leur bâtirons un abri de fortune, il vous suffira de les approvisionner pour en faire d’augustes paresseux !
Ily avait de quoi occuper une escouade de pépiniéristes et horticulteurs. Pas moins de cent pieds (30 mètres) entre le canal Peerden et le flanc des deux maisons Boogart, deux cents de largeur (60). Sur la rive opposée du canal, le vaste clos du Béguinage offrait une évasure paisible et ombragée. L’architecte créa une pièce d’eau intérieure qui communiquerait avec le canal par une abée, il prendrait le soin ingénieux d’en adoucir l’écoulement. Il fallut creuser l’épaisseur à des niveaux successifs et construire deux ou trois paliers. Halicarnase, conseillé par son ami Hippodamos de Milet, établit un périmètre de sécurité à l’endroit supposé où gisait la pendue.
Johann s’enferma dans son atelier avec ses apprentis. Claire et Anne chaussèrent de lourds sabots pour superviser de près les remuantes opérations.
- Des nénuphars !
- Et des canards !
- Et des poissons !
- N’oubliez pas le lierre aux pieds des façades.
Du solier (étage), constipée à sa fenêtre, Berthe lâcha quelques larmes en criant «contre» sa servante qui oubliait de sauver trois salades et un rang d’oignons.
- Et les poireaux ! Dis leur de ne pas écraser la rhubarbe.
La saison basculait, un matin sur deux le chantier se transformait en un inquiétant bourbier. Il en fallait plus pour décourager ces innovatrices qui prenaient un étrange plaisir à piétiner la gadouille. Hugo, lui, se réfugia à l’auberge de la Madeleine où, à l’heure du quadrillion, il retrouvait son vieux camarade Paulus le Maïeur qui se soignait à l’absinthe.
- Tu dois dépenser des fortunes avec ta plantation de nénuphars ?
- Pas tant que ça, et puis mes filles sont casées, sauf la Clairette, mon gamin mène la barque dans sa bonne direction. Johann contribue aux frais, il a finalement daigné sortir une poignée de gelds de sa poche.
- Eh ! C’est ta bru qui l’a mis dans sa poche à elle, plaisanta le bourgmestre ravalant sa morgue. Remarque, moi, mon héritier fait le joli coeur à Anvers et néglige le chantier naval, faudrait que je reprenne l’affaire, que je m’installe là-haut, si…
- La Madelon, viens nous servir à boire,…
A son passage le bourgmestre fila un claque sur les fesses de la tenancière bien qu’elle ne soit plus d’une grande fraîcheur.
- Vous n’avez pas de quoi vous occuper ailleurs à c’tt’heure ? Peloter le derrière d’une grand’maman !
- T’es mère-grand, la Mado ? Et depuis quand ?
- Depuis la rosée d’c’matin, mes obsolètes fainéants.
- Tournée générale, gueula Ruysbroeck.
L’échansonne avait été l’une des plus belles filles d’Arras. Son père Jean-Baptiste Cousteyin, astrologue de profession, ne s’était jamais enrichi. Sa femme mourut peu après la naissance de leur fille. A l’aube de sa quinzième année, une splendide chevelure boucanée, des yeux clairs et un teint abricot donnent à la gamine un air de madone aux rondeurs malicieuses, rondeurs qui éperonnent déjà complimenteurs et galants. Cousteyin, lui, s’est ruiné dans la boisson négligeant sa progéniture.
Mado s’amourache d’un soldat d’origine anglaise que par malheur politique le conseil communal lui interdit d’épouser, alors même que son éthylique de père arrange un mariage avec un sagouin supposé nanti. Là voilà forcée d’accepter un charlatan qui oriente son commerce vers les eaux minérales avant de se relancer dans celui plus lucratif des liqueurs. Avec les années la femme perd de sa grâce mais son regard demeure prenant. Accablé de dettes et prisonnier de combinaisons douteuses, l’odieux mari offre Mado à son banquier en guise de maîtresse ! Peu de temps après, le rusé « cocu » porte plainte pour « dérèglement de conjugalité ». Heureusement le juge démonte cette grossière intrigue, rend justice, acquitte le prêteur mais annule la dette du pervers époux. Selon la loi, Mado est fouettée sur le cul (bacul) et fait amende honorable, un cierge entre ses mains, agenouillée, nue, face au Christ en la chapelle d’un couvent où on la garde enfermée. Têtu, son Anglais la retrouve. Hélas, une nuit de pleine lune, l’abbesse surprend leurs jeux immoraux. Le magistrat, pourtant compréhensif jusqu’ici, fait incarcérer la diablesse dans un endroit sinistre où elle porte cinq jours le carcan. L’amant doit, lui, jeûner quarante jours, au pain et à l’eau. Emu par tant de malchance et peut-être encore par le charme de la donzelle, le magistrat décide d’aider cette malheureuse et la fait transférer dans une chartreuse où règne une morale libertine. Là elle subira d’innommables sévices. Son soupirant amaigri, mais toujours obstiné, apprend qu’elle attend un enfant. Une fois libre, il organise alors promptement l’évasion de son aimée. Ensemble les fuyards se referont une vie sous de vierges identités.
C’est un des mystères de Bruges et des Brugeois, ville catholique sinon papiste, ses habitants sont des bigots qui croient à la confession et au pardon du Très-Haut. Chacun sait le calvaire de cette marchande de vin, on en parle lorsqu’il faut prévenir une jouvencelle des dangers qu’engendre une ardente passion. L’évêché aurait voulu qu’on chasse l’intruse. A l’époque le Conseil communal s’y opposa unanimement ainsi qu’en témoigne le procès-verbal de la séance tenue à la Stadhuuse de Bruges le 29 août de l’an 1420. Dans cette affaire, Berthe, jeune épouse Boogart et arrageoise de naissance, avait joué un rôle actif mais discret dans la défense de Mado Cousteyin devenue Mado Loos.
"Donec eris felix, multos numerabis amicos"
Voyage de Momoh en solitaire, de Bruges à Venise en passant par Bâle, Genève, Lyon, Arles, Saint-Maurice, Turin, Modène et Florence, 1446 (Mai - Novembre).
Durant plusieurs mois, la rumeur courut plus vite que le furet. Une Tablée de Nobles Seigneurs préparait une croisade. Ces Monarques, outrés par le siège de Constantinople, répondaient à l’appel du Souverain Pontife Nicolas V. Les Grands et Bons Fils de l'Eglise avaient donné leur accord de principe à ce féal quoique hasardeux projet. Et puis personne n'en parla plus, sans honte Rome laissa crevoter la flamme du Saint Esprit. Memeth II pouvait dormir tranquille et rêver sous sa tente de campagne ! La chevalerie est morte à Azincourt.
Quand il ne sifflait pas ses pintes à l’Auberge de la Madeleine, Hugo van Boogart s'appliquait à ses « affaires » sans quitter Bruges plus de trois ou quatre jours et dans un rayon qui ne débordait jamais vingt-cinq lieues (100 km). Il visitait sa proche clientèle et lui vendait ses marchandises. Momoh serait désormais l’infatigable manant. Avant le grand départ, père et fils avaient sorti les deux cartes achetées dernièrement à Conrad Turst, le géographe et graveur zurichois.
- Bruxelles, ensuite tu te diriges vers la Germanie en descendant le Rhin jusqu'à Bâle. En gros tu connais l’itinéraire, avant d’arriver en Basse-Union, il est impératif que tu rencontres ce joaillier reconverti, Gensfleisch de Mayence, l'imprimerie n'est pas notre métier mais on raconte qu'il publie déjà des ouvrages variés quand les abbés lui lâchent la grappe avec leur Sainte Bible à quarante deux lignes. Et qui sait, a-t-il besoin de nos matières premières ? Ton métier, talonner le progrès !
Après ? Les Suisses ne sont pas méchants, juste de grossiers campagnards descendus en ville, à l’instar des bourgeois ils protègent leurs acquis. Berne, Fribourg. Le danger peut venir, plus bas, des Savoyards, leur prince (et princesse !) bouffe à moult râteliers !
Plus loin c'est pour toi une terre inconnue.
Le père avait tracé la route à suivre sur le parchemin.
- Le lac, à l'Ouest c'est Genève que tu as visitée une fois, à l'Est ce sont les montagnes, tu n'en as jamais imaginées de pareilles! Retourne d’abord à la foire des Genfois au bout du lac, on y offre des produits de qualité. Tu pourrais ramener de gracieux tissus pour tes soeurs et ton épouse. Quelquefois j'y ai aussi croisé des marchands d'épices et d’agrumes qui remontent bravement le Rhône jusqu’en cette luxuriante cité espérant y liquider leur abondante cueillette, Genève paie mieux que Lyon et puis c’est une manière de contourner l’annone (impôt sur la récolte). Ensuite tu suivras la rive sud du bassin lémanique. Une cote sauvage peuplée de rustiques plus primitifs que les Helvètes. A Saint-Maurice, les moines t'offriront le gîte et t'informeront des perturbations politiques dans la région. Ces terres savoyardes, autrefois impériales, font allégeance à notre Ponant qui les traite en fieffées mais ces gens sont surtout de grossiers bouseux jaloux de leur indépendance. Certains dialoguent un françois qui chante, d'autres, plus haut, un court allemand, cornebleu, ça te déchire l'oreille avant que t’en saisisses la moindre particule. La montée du Saint-Bernard, une éreintante grimpée, sacrebleu, épargne tes mules, marche à leur coté. Au retour tu loueras des journaliers pour t'escorter et secourir ton attelage. Choisis les discrètement, l’environ est plein d’heriliz (déserteurs) qui abandonnent leur régiment. Au-delà des Alpes se répand la vaste plaine des Lombards. Ne manque pas de verser le tonlieu au Gastald (fonctionnaire lombard) ou au centenier là où tu campes, sans quoi ils pourraient lâcher leurs antrustions au cul de tes mules. Toujours en terres alliées, enfin espérons-le, la paix tiendrait à en croire l’ambassadeur florentin. Tu marches vers l'est et tu rencontres la Sérénissime. Ton italien reste médiocre, engage un translateur. Raphaël de Modena t'en trouvera un à tarif convenable, un de confiance.
Ils calculèrent les étapes, le nombre de lieues pour chaque journée.
- Si tu prends de l’avance, pousse jusqu’à Florence. Rentre avant la visite du Charolais, on l’annonce pour la Fest de Toz Sainz (Martror) et…
- Et mon coucou devrait éclore à la Saint-Nicolas !
Son père choisit quatre solides mules, vérifiant lui-même sabots, jambes et l’harnachement. Halicarnasse posa une semelle d’acier sur les roues du camion.
Momoh attela le chariot. C’était son idée, d’étape en étape il vendrait et achèterait des marchandises.
- Ne crains-tu pas de ralentir ta marche ? Moi, le colportage ne m’a jamais porté chance.
- Un char vide ne rapporte rien. Mon conseil est de couvrir nos frais de voyage.
A l’heure annoncée, la famille s'était rassemblée devant la maison.
- Je serai de retour pour la délivrance, allez Wic, yahoo les mules, yahoo…
Le jeune homme n’avait manifesté aucune tendresse particulière envers son épouse. Berthe s’en inquiéta, Hugo pensait que c’était mieux ainsi. Claire suivit son frère au bout du chemin. Dominus vobiscum. Il lui faudrait au moins deux longues tirées pour joindre Bruxelles.
L’équipage trottait gentiment. Vers le midi, il tomba sur un moine qui marchait le long de la route.
- Grimpez mon père, Notre Seigneur ne vous refusera pas un peu de repos.
- Grand merci, fils, que Paul le Cilicien te bénisse lui qui, de sa Tarse natale, a marché jusqu’à Rome, mes pieds sont en compote et Bruxelles est encore diablement loin. Bon sang je transpire plus qu’un damné de l’enfer. Hou ! Là ! Puissant ton berger ! Ton escorte ?
- Wic ? Un brave chien, de temps en temps je le fais monter à l’arrière pour sa ronflette.
- Alors, tu vas loin ?
- Jusqu’à Bruxelles, après on verra, si mon négoce tourne à mon avantage je descendrai plus au sud.
Ne jamais trop en révéler, songea Momoh.
- Et vous mon père ?
- Bruxelles, je retourne chez mes frères, mon abbé m’a laissé rentrer dans mon village pour y enterrer ma sœur. Elle a chuté du toit, je me demande ce qu’elle faisait sur cette putain de toiture, elle n’a rien voulu dire avant de s’en aller !
Deux jours plus tard, tierces matines, Momoh et son moine franchirent la Porte de Schaerbeek et pénétrèrent les rues étroites de Bruxelles. Il déposa son pieux compagnon à deux pas d’un couvent de bernardins. Le religieux, qui s’interrogeait encore au sujet de la présence de sa sœur sur ce toit, lui indiqua le chemin à suivre, Momoh n’eut ainsi aucune peine à joindre l’hôtel particulier où demeuraient ses beaux-parents.
- Saint Arlan ! Wic, lorgne cette baraque, quel misérable état ! Est-ce l’endroit ?
Un vieux serviteur le fit entrer dans une cour étroite et privée d’ampleur. L’herbe y mangeait le restant de pavés. La bâtisse avait du croiser son heure de gloire. Deux étages, un large porche d’accès et derrière, sur les cotés, une modeste écurie et probablement la cuisine ou les communs. Le Seigneur de Thuin, son récent beau-père, l’accueillit sur le perron. L’intérieur de l’ « hôtel » ne valait pas mieux que ces façades. Des tapisseries en lambeaux puant le moisi, des meubles dépareillés encombrant le passage et des lustres où ne brûlait qu’une bougie sur dix. Une domestique, d’un aspect aussi antique que le château, lui tendit poliment un grand verre d’eau qu’il accepta en la remerciant.
- Je suis seul, annonça de Thuin, Cher Beau-fils, ce soir notre entière famille sera réunie, je ne sais pas ce que font mon épouse, mes filles et leurs maris mais il semble qu’on tienne à fuir l’endroit. Le gîte vous est cependant acquis.
- Si vous me le permettez, Mon Sieur de Thuin, le temps de me rafraîchir et j’irai liquider ma marchandise au marché d’Ixelles, j’ai là un important bagage d’excellente qualité, acheté à l’étape d’hier, il me parait préférable de ne point tenter les fripouilles, votre enceinte ne leur résisterait pas longtemps.
- Vous avez raison Mon Beau-fils, bien que notre « état » de souffrance matérielle soit connu dans les parages ! Les voleurs ont fini de nous surprendre.
Le visiteur prit le temps de se laver le visage à la fontaine et de confier son chien Wic au factotum. Il repartait déjà faisant claquer son fouet sur la croupe des mules. Momoh trouva acquéreurs, les draps négociés la veille à Erpe-Mère sortaient de la meilleure manufacture de Flandre (occidentale). Vendre, acheter, certes il perdrait du temps et ralentirait son acheminement mais à chaque transaction le marchand réaliserait un avantageux profit. Le débutant ne possédait aucunes des qualités qui font un commerçant ou un fin maquignon. Il avait si souvent observé son père que le commerce lui paraissait facile pour autant qu’on y prenne patience et la patience ne lui manquait pas. Sa charrette délestée, bourses pleines, il retourna chez ses beaux-parents. L’archaïque valet rouvrit la grille et sourit d’un air affable. Momoh mena ses mules à l’écurie, les détela et les brossa.
- B’en, l’ami, y’a pas beaucoup de foin, pas plus de picotin, qu’est-ce que tu lui donnes à ta vieille carne ?
- Le cheval de notre Seigneur, on ne le sort plus, où se rendrait-il notre Maître ?
- C’est pas chrétien motif pour lui tenir son bonnet vide ! Prends l’ancien, la nuit est encore à venir, fais toi livrer serein six bottes de fourrage, un boisseau d’orge et achète un cierge que tu brûleras pour Saint Gilles. Si mes mules restent coffiot vide, elles n’avaleront jamais les six lieues qui les attendent potron-jacquet !
Pauvre vieux, songea-t-il encore, en caressant le naseau du bourrin, t’as oublié le bonheur d’une saine repue !
Le dîner fut misérable. La maîtresse de maison fit mettre les petits plats de la semaine dans les grands ébréchés du dimanche. La soirée sombra dans l’ennui mais le Brugeois de passage se montra courtois. Ses belles-sœurs et beaux-frères lui posèrent deux ou trois questions, par politesse, comment allait Anne, la fraîche épousée, où se rendait-il donc pour ses affaires ? Personne n’écoutait ses réponses. On le logea, jura-t-on, dans la plus confortable des pièces. Triste lieu, songea le passager. Me voila déjà loin de la chaleur de notre demeure familiale. La panse à moitié vide, il imaginait que son inaccessible père naturel puisse ressembler à ces nobles prétentieux et démunis.
- Ils n’ont que balivernes en tête. Le travail ne les fait jamais suer. Et pourtant ces misérables « toisonnés » bourdonnent autour des Puissants, leur suggèrent opportunistes politiques et glorieuses batailles aux dépens des cochons de bourgeois ! Boudiou !
N’arrivant pas à s’endormir, une souris ou une chouette faisait son charivari sous les voliges et les lattis de la charpente, Momoh sortit jeter un œil sur ses mules et son chien. Il aperçut alors une faible lumière dans ce qui devait être le logis des domestiques.
- Je dérange ?
Le couple leva le nez fatigué de son potage, un seul bol et deux cuillères. La chandelle se mourait en tremblant d’avance à cette sombre perspective.
- Je crève de faim, vous n’auriez pas un coin de miche ?
La vieille femme souleva le couvercle d’une corbeille et en sortit un quignon. Elle trouva une pomme, la frotta sur son tablier.
- Mais c’est ce qu’il reste ?
- Prenez, prenez…, nous avons notre soupe de courge !
Le Brugeois put mesurer la triste misère que cachait son aristocratique allié.
- Enfin ce n'est pas possible, n’ont-ils pas de fortune, une ferme, des terrains, le moindre champart (revenu d’un fermage) ?
- Pensez Mon Sieur, tout est gagé, chaque quinzaine un huissier les menace de commise (saisie).
Les deux vieux se laissèrent engager doucement à moult et désobligeantes confidences, le désaveu paraissait leur faire du bien. La femme avait déjà raconté à son compagnon comment les Thuin avaient dédaigneusement traité leur hote. Ces gens lui en apprirent plus sur sa belle-famille, qu’Anne en deux mois de mariage. Cet affligeant objet de ressentiment, son épouse désirait l’oublier.
- Ils ont une métairie et des terres, patrimoine gravement hypothéqué, là ils arrivent au bout du rôle, personne ne leur accordera le menu crédit.
- Et pourquoi restez-vous ?
- Où irions nous à nos ages, Mon Bourgeois, privés que nous sommes ?
Le lendemain Momoh se leva à la pointe du jour. Au petit-déjeuner, Seigneur de Thuin parut, l’air gêné.
- Un brouet lacédémonien (soupe de légumes) vous irait-t-il en matinale collation ? Le boulanger nous oublie parfois.
La domestique apparut au son de la clochette présentant un plateau lourdement garnie : fromage, lait chaud, rôti de porc, du pain et des pommes séchées.
- Voila qui parait copieux, plaisanta Momoh, mais où est ce spartiate potage que vous m’annonciez ?
Le maître des lieux sut contenir son étonnement et ne se fit pas prier pour passer à table.
- Mangeons et tant pis pour les lève-tard !
- Que Dieu bénisse cette nourriture.
- Amen.
- Qu’en est-il de ce domaine en fermage du coté de Saint-Trond ?
- Ah ! Anne vous a parlé ! Je songerais à la liquider si ce n’était son honnête revenant…
- Mais n’est-il pas hypothéqué jusqu’au trognon.
- Ah ! Anne vous a aussi entretenu de notre condition!
Anne n’avait rien révélé, contrairement à ce couple de serviteurs usés par le manque et les humiliations. Mais quoi de bon à les compromettre ? Le marchand y avait réfléchi le reste de sa nuit. Depuis une vingtaine d'années, sa vie en somme, la Bourgeoisie de Bruges n'hésitait plus à investir dans l'agriculture et l'élevage. Jusque là ces commerçants et grossistes avaient fait leur succès dans le textile. L'ensablement de la Zwin sonnant le glas des enrichissements rapides, ils s’adaptèrent et établirent des coopératives agricoles dont ils confiaient la gestion à des contremaîtres avisés. De leur coté les perfides Anglais cassaient les prix de la laine et ne craignaient pas d’expédier leur production sur des caboteurs loués à des Portugais qui s'infiltraient jusqu'en Méditerranée. Les Ligues hanséatiques se tournaient elles aussi vers d'autres fournisseurs et de nouveaux débouchés. Que penserait son père? Les van den Boogart propriétaires terriens ? Et à Saint-Trond, le Limbourg, à plus de 50 lieues de Bruges ! La veille, le serviteur des Thuin lui avait fait une description de l'endroit et sur le matin, alors qu’ils finissaient un fond d'eau de vie "retrouvée" derrière un fagot, sa femme avoua qu'elle fouinait parfois dans le scriptorium du baronnet. Le visiteur put ainsi évaluer la valeur des terres et du domaine, la taille du rendement et l’abîme de la dette.
- Cher Beau-père, ma famille ne croule pas sous les ducats cependant nous pourrions racheter ces terres et la ferme, une sorte de poire pour la soif à l’attention de l’enfant à naître. Vous en garderiez l’usufruit jusqu’à sa majorité. Le bien resterait finalement dans la famille.
- Vous êtes exercé, mon garçon.
- Habile ? Non, même pas rusé, je travaille, j’écoute, j’observe.
De Thuin n’avait plus les moyens de refuser cette offre quasi providentielle. On parla de la surface en bonniers (1 ha 1/3), d'acres, de boisselées, de mines, des termes dont Momoh ignorait le sens quatre heures auparavant. Le Noble n’en savait guère plus, les chiffres dont il se souvenait correspondaient simplement au montant du prêt qu'on lui avait accordé en son temps. Il tenta de tricher sur sa déclaration. A chaque fois le Brugeois lui replantait poliment le museau sur son état, corrigeant les versions contradictoires de son respecté parent. Son beau-père se souciait principalement du revenu qu'il tirait misérablement de ce fermage… une fois les intérêts déduits.
- Vous m’annoncez une valeur qui ne correspond pas au prix du marché. Voyons le montant de l’hypothèque…
Les calculs furent rapides et approximatifs. En fin de matinée ils se rendirent chez le banquier de cette famille en déclin. Le capitaliste manieur d’argent posa d’incidentes questions au repreneur.
- Van den Boogart, de Bruges, oui bien sûrement, et ces lettres de crédit semblent parfaitement recevables, vous payeriez une avance à la signature de l'engagement et le reste aux termes de l’an nouveau ? Vous promettez par addendum de ne point revendre ces terres avant la majorité de l’enfant à naître, enfant issu de l’union d’Anne de Thuin et de vous-même, Hjeronimus van den Boogart ? Et si l’héritier meurt avant cette majorité, le Sieur de Thuin ou ses ayants droit récupèrent le domaine ?
- Sommes nous d’accord, le gage versé à Monsieur de Thuin couvre la totalité des biens de Saint-Trond ?
- Certainement, le reste concerne l’hôtel familial dudit seigneur ici présent. Nous sommes à l’unisson.
Momoh hésitait. Son expérience dans l’industrie agricole et dans celle de l’élevage ne dépassait pas deux ou trois chapitres lus dans les manuels de l’oncle Johann. Et puis l’investissement lui parut soudain trop important. Une semaine seulement après avoir quitté Bruges, il aurait déjà dissipé trois des cinq lettres de crédit que lui avait confiées son vader ? Et cet achat ne rapporterait rien aux Boogart avant la maturité d’un enfant pas encore né, pire, qui pourrait mourir en venant au monde !
- Je pourrais valider la transaction, disons,…
- Disons aujourd’hui, demain je quitte Bruxelles.
- Disons aujourd’hui, acquiesça le traitant, embêté de voir annulée sa visite chez les Etourdies de la rue Verte. Bah ! Il compenserait ce midi en s’offrant de succulentes moules au safran et un carré d’agneau. N’allait-il pas réaliser en Prime le bénéfice de son quantième ?
Momoh se rendit aux trois adresses indiquées par son père. Il y trouva des ferronneries, des selles travaillées avec adresse et des objets hétéroclites qui lui parurent intéressants par leur exotique facture. L’oncle Johann lui avait appris la discipline, l’effort et la rigueur, Hugo, son père, avait su lui transmettre le goût du Beau inutile et celui d’une insatiable curiosité. Sans (vouloir) ignorer ses qualités intrinsèques, le néophyte savait que, jusqu’ici, il devait l’essentiel à ces éducateurs. Qualité ? Voyons, trouve m’en une seule qui t’appartienne ? Une voix frêle, celle de Claire, lui répondit :
- O Cœur mordant, tu es obstiné, ainsi dit pour ne point te traiter de mule !
- C’est bien susurré, par Sainte Apollonie, tiens, je pourrais en faire ma devise tel un preux chevalier:
« Hij zegt – hij doet » «Il dit - il fait »
Conclure ses achats, charger la charrette et repasser chez l’avoué achevèrent sa rude journée. De retour à l’Hôtel des Thuin, Momoh fut informé que ceux-ci l’attendaient pour le repas du soir. Il prit le temps de se débarbouiller la face et de vêtir son gilet qu’il serra d’un précieux fermail, cadeau de sa Clairette. Il caressa furtivement la médaille que lui avait confiée Marguerite van Eyck. Que faisaient-elles en cet instant, Claire, Marguerite, Berthe, Anne ?
Le menu fut copieux et l’on servit deux profonds pichets d’un surprenant vin des Ardennes.
- Père nous a informés de l’appropriation brutale de « nos » terres, sachez, Cousin brugeois, que nous ne saurions approuver.
L’attaque se poursuivit sournoisement, un deuxième beau-frère prit le relais et lança une méchante pique. L’invité ignora la charge et vida son verre.
- Excellent breuvage !
- Vous les Bourgeois, vous êtes les complices des spéculateurs juifs.
Bien que tourmenté par ces mesquineries successives, Momoh répondit avec la courtoisie nécessaire qu’il agissait là pour le meilleur du fils ou de la fille à venir. Bizarrement, les épouses, nées de Thuin, jugèrent, elles, inutile ou imprudent d’intervenir. On en resta là. Le Brugeois termina la soirée en compagnie du vieux serviteur. L’homme attendait le retour de sa compagne toujours accablée par la vaisselle qu’il fallait laver et ranger. Wic rongeait son os. Un bref orage rafraîchit l’atmosphère.
- L’ancien, es-tu bonhomme ?
- Je l’ai été jusqu’ici, mais vérité qu’en cette demeure le vol et l’envie n’ont point matière à tentation.
- Et ta femme ?
- Une sainte, une ennuyeuse, une qui prie Bernard nuit et jour !
- Je vais te céder un modeste pécule. Achète de quoi ravitailler ton canasson et permets lui de mourir en paix. Quelle tristesse, survivre enclos ! Le reste c’est pour toi et ta bigote, pas un mot à leurs z'Hauteurs ! Saint-Trond est sur ma route je m’y arrêterai passant, toi qui as rencontré ces fermiers, conte moi ce qu’ils valent dans la gestion agraire.
- Connaître, connaître, pas de trop, nous nous y sommes rendus trois fois, y’a b’en longtemps, à l’œil, j’dirais que ce sont des bougres qui tirent la langue pour si peu de profit, des bras dans la force de l’age et en santé.
- Font-ils autre chose que du blé, de l’avoine, du fourrage,… ?
- Non, du blé mais la terre n’est pas convenable.
La vieille finit par rentrer, elle avait sauvé un pichet de vin qu’ils achevèrent dans la bonne humeur.
Le lendemain, seul Monsieur de Thuin lui présenta ses adieux.
- Je n’aurais pas du vous céder notre domaine…
- Rien ne vous y compulsait en effet. Vous pourrez nous le racheter en temps opportun ! Si vous pensez en tirer meilleurs profits, allez-y, ne serez-vous pas plus à l’aise ainsi pour régler la dotation de mon épouse ?
- Votre père…
- Mon père vous en aurait fait grâce, pas moi !
Ce discours n’appartenait pas à notre Momoh de Bruges, sa nature le pousse à fuir le combat, à contourner l’obstacle même si cela le force à un large détour. Cependant, sans jamais savoir où se situe cette frontière, coincé par un obstacle, réduit aux pieds de la muraille, le placide se réforme en un rude et hardi opposant. Et si à l’intérieur de son Double il doute de la pertinence de cet achat, il le fait parce qu’il l’a dit. Plus tard, souvent, au gré de sa marche, ce doute se transformera parfois en cauchemar, une obsession qui le poussera à calculer mille et une fois recettes et dépenses, prévisions, gains, crédits…
L’aristocratique beau-père comprit qu’il ne faisait pas le poids face à ce marchand aux allures pourtant débonnaires. Son bourgeois de gendre avait longtemps gardé son calme mais il venait de manifester les limites de sa patience.
La route ne supposait pas encore de dangers immédiats. Comme son père le faisait à l’occasion, il chargea des soldats ou des mercenaires qui rentraient chez eux. L’antenne bruxelloise du palais bourguignon les congédiait.
- Jusqu’où se rendent nos piétons avec leurs oblongues guisarmes ?
- Loin, loin, Blodling, on rentre chez nous dans un pays que t’as pas idée.
- Quoi, Berne, Fribourg, Uri, Unterwald ?
- B’en ça alors ! Himmel Arsch und Zwim!
- Eh ! Votre accent. Vous n’êtes pas Germains, pas des Flamands, pas plus des François, alors… que reste-t-il, les Savoyards sont trop chiards pour guerroyer si loin de chez eux, Lombards ? Non, eux ils ont la parlure chantante.
- Gottfried Stutz ! Tu vas finir par nous les gonfler ! Arschloch !
- P’t’être mais en attendant ce sont mes mules qui vont trimbaler vos noix et vos piques !
- Tu machsch mi stigelisinnig !
Les soldats grimpèrent sur le char se carguant (serrer, terme de marine) le moins mal qu’ils purent entre ballots et marchandises. L’atmosphère se détendit peu à peu, la conversation ne flottait certes pas très haut mais quel plaisir de discourir des affaires du «monde» avec des assassins patentés.
- Les gars, j’ai un contrat à vous avancer, pas au tarif du Bourguignon, mais qui sait…
Momoh et ses Trois Suisses trouvèrent correspondance et scellèrent leur combinaison à la pause de midi devant quatre chopes de bière. Hélas l’aubergiste, qui les avait laissés entrer par derrière, refusa de leur servir la moindre soupe en ce vendredi maigre.
- Le manger, le boire, le dormir… plus le transport, jusqu'à Bâle, mais avec un détour par Liège et Aix-la-Chapelle et trois jours dans une ferme que je viens d’acquérir ?
- Pas de problème pour les « 23 Villes » de Germanie, personne ne nous y cherche noise, l’Empire vient de signer un traité avec notre Union, c’est pourquoi le Ponant nous désappointe, Le Bon se méfie soudain des Helvètes. P’is les Teutons sont moins chicaneurs sur les jours sans viande. Chaib, nous allons nous refaire une santé à tes frais, on mange comme trois, dumme blode !
Ces mercenaires étaient d’origine rurale, des puînés contraints d’abandonner l’exploitation familiale, ils s’étaient fait piétons pour ne pas finir ouvriers ou moines. Momoh leur raconta ce qu’il savait de cette métairie, expliqua son rendement actuel, ce qu’on y cultivait. Les trois Fédérés l’avisèrent volontiers du coût d’un boisseau, de la valeur du seigle, de celle du sarrasin, sur les fourrages alternatifs et de la loi des saisons, de la manière d’engraisser les bœufs ou les cochons. Qu’ils aient fait leurs armes loin de chez eux n’y changeait rien, ils savaient convertir les valeurs, les mesures et les monnaies et avaient, dans leur jeunesse, servi de valet de ferme à leur aîné.
Rendus à Saint-Trond dans l’après-midi, les voyageurs conduisirent la visite de l’affermage « ex-de Thuin » au pas de charge. Le contadin fut informé des insolites conditions. Le bouseux prit acte du complant et soupira de soulagement.
- Je craignais qu’il nous vende au rabais à un méchant propriétaire, toi tu me parais sans-façon…
- Et tranché, poursuivit le Brugeois. J’ai appris ce qu’il me faut sur ce domaine, le bilan de tes dix dernières annones. Pourquoi t’acharnes-tu à faire du grain ? L’élevage conviendrait mieux ?
- Pour sûr, mon titulaire, eh, eh, où trouverais-je les sous pour acquérir un troupeau ? Vois-tu les prêteurs nous faire crédit,… à nous campagnards ?
- Allons, ne me prends pas pour un abruti, mon antérieur tu le bouleversais dans la farine, moi, si je ne maîtrise pas la science agreste, les additions et les soustractions je les éprouve matin et soir.
- Mais mon Seigneur…
- Je ne suis pas un ci-devant mais un marchand, alors si tu veux qu’on s’entende, post hoc ergo propter hoc (à la suite de quoi et donc à cause de cela), va te falloir réapprendre l’amitié des comptes.
- Mais je nous mettrions bien à l’élevage, vous l’dis, avec un cheptel, les saisons restent moins chanceuses…
- Je t’avance de quoi. Tu me rembourseras à partir de l’an prochain, on oublie l’intérêt.
Le commerçant prenait un certain risque en accordant une confiance presque aveugle à ce contadin travailleur mais vicieux qu’il ne fréquentait que depuis la mi-journée.
- Saint Joseph, et comment payerai-je mon champart à ce maudit Seigneur de Thuin ?
- Il n’exigera rien, pas avant la Saint-Jean, tu as onze mois devant toi. C’est prévu. Bon, tu me la tapes ou je rembourse ?
Momoh dépocha une centaine de ridders qu’il compta pièce par pièce sur la table de la cuisine. Il se souvint de son premier voyage avec son père, comment celui-ci lui avait appris à discerner d’une touche la plus singulière des piastres. Le paysan n’avait jamais aperçu si considérable fortune !
Dis, ta femme pourrait pas nous cuisiner un peu de cochon et des légumes, mes Suisses n’ont rien bouffé depuis la renaissance ? Et puis on crèchera c’tte nuit dans ta grange.
- Mathilde, sors la cruche et va-t-en puiser trois pintes de rouquin, rouquin, ah ! Tu verras, il est aussi rouge que ta tignasse. Allez les Suisses, rapprochez-vous et serrez votre cul sur la banquette, espérons qu’elle tienne. Mathilde, ça vient ou quoi !
Les Confédérés ne se firent pas prier. Fraîchement remerciés, les soldats n’avaient pas rempli leur gamelle depuis Bruxelles. Et lever le coude, sans fendre le crâne d’un ennemi choisi au hasard de l’emmêlée, leur convenait à merveille. L’émotion les saisit lorsque la cuisinière immergea une entière épaule de porc dans le jus de sa bouillante daubière. Pour patienter elle leur écarta un pain de seigle qu’elle offrit avec une assiette de radis et de l’ail.
- Avec des choux fermentés, ça ira-t-il ? C’est vendredi. Vous ne le répéterez pas aux prêcheurs !
- Sauerkraut, traduisit Momoh ! L’Eglise pardonne aux itinérants.
- Dummi Gans, moi qui prenais cette bergère pour une Blode Chue !
- Tu n’est qu’un saublod, lui lança l’un de ses deux compagnons en explosant son rire.
Pour un peu ces vaillants hallebardiers en auraient versé de chaudes larmes. Une choucroute ! Ils eurent encore la patience d’attendre que la patronne charcute son épaule pour que chacun touche son content. Plus tard, bouches pleines, ils racontèrent de vieilles batailles pour le compte d’un Empereur, loin, plus loin que le Pays des Souabes.
- Personne ne savait qui nous allions occire…
- Pire, j’ignore le nom du Puissant qui payait notre solde, un Leude au service d’un Basileux.
- L’Arschlegger avait ordonné : « Ceux qui ne porte pas d’aigle, tu l’égosilles ! ».
- C’est ce qu’on a fait, un jour durant, oubliant de faire la pause pour l’Angélus ! Qu’Unsere Vater nous pardonne.
- Nous les piétons, on ne porte pas de cottes de maille ou de spallière, rien qu’un saladier, l’attirail est pas offert, tu t’engages avec armes et bagages.
La paysanne servit une troisième tournée de sa bistrouille. Wic eut droit à sa ration, rien de comparable avec le misérable croûton de l’avant-veille.
- Achète-toi un ou deux cerbères de pareille race, y’a pas meilleur gardien de troupeau.
Il était temps d’aller « schloffer ». Les transhumants s’installèrent sur une paille drue, bien sèche. Le chien s’endormit sur les pieds de son maître et ami. Momoh tira large profit de ses Helvètes, leur souche rurale le servit grandement, eux ne voyaient que le plus simple, le plus résistant, le plus profitable. Il aurait fallu attendre le marché aux bestiaux du premier lundi du mois mais le Brugeois voulait imposer ses réformes avant de reprendre la route, s’assurer aussi que la somme avancée ne se liquéfie pas dans une des innombrables auberges de Saint-Trond. Deux Suisses accompagnèrent le paysan chez les éleveurs de la modeste mais besogneuse cité. Ils rentrèrent avec la nuit gouvernant six génisses, deux truies portantes, six brebis et un bélier. Le troisième mercenaire travailla dur en bouteculant la grange, transformant le bas en une écurie provisoire. Momoh lui servait d’ouvrier.
Le lendemain, l’un fit l’inventaire du fourrage et de la paille disponible, le deuxième entreprit la tournée du pâturage, le dernier acheva la porcherie et l’enclos des ovins. Le bouseux nettoya ses faux, aiguisa ses serpes, redressa les piques de ses fourches. Sa femme déshabilla trois lapins et en fit un civet. On apprécia le vin servit. La veillée dura longtemps avec encore d’efrroyables histoires de batailles, personne ne se souciant de savoir qui gagnait ou pourquoi on s’étripait et puis très tard les passagers se coincèrent sur la paille, rassurés par l’odeur des vaches.
- Debout soldats, trois lieues et nous serons à Lidge, sifflez votre soupe et roulez vos sacs de couchage.
- Du goosch mer uf d’Nerve, capitaine !
Wic aboyait, impatient de se mettre en piste. Momoh scruta les nuages qui n’annonçaient rien de bon. Il refit la leçon au paysan.
- P’is, je passerai au retour.
Les mercenaires poussèrent la charrette et attelèrent les mules. L’escale les avait requinqués, ils se revoyaient chez eux, loin des guerres.
- Yahoo, les mules, yahoo.
Pourquoi me suis-je lancé dans cette aventure, songea le commerçant, n’ai-je pas assez de soucis à trimbaler ces marchandises ? Et il sourit, Claire priait pour lui, sa maman Berthe aussi. Marguerite ? Marguerite priait-elle ? Anne ? Savait-elle glorifier le Très-Haut, s’oublier ?
La Principauté de Liège manquait de l’essentiel. Momoh trouva de quoi liquider sa marchandise au meilleur prix, hélas rien à acheter.
Aix-la-Chapelle, Cologne, Mayence. L’équipage progressait à train d’enfer avalant bornes et lieues. Les Suisses chantaient du matin au soir et n’hésitaient pas à sauter du char pour affronter une méchante ascension. A Aix, Momoh consulta les fiches que lui avait préparées son père. Voyager épuise passagers et bêtes, il avait encore un long périple devant lui. Ses soldats se montraient d’agréables compagnons, heureux de retrouver bientôt leur canton et leur femme. Rien ne les empêchait cependant de profiter de ce bon temps au frais de leur généreux « Leiter ». Sur Templergraben un maréchal ferrant leur loua sa remise, spacieuse pour eux quatre, l’attelage, les mules et le chien. Chacun trouva de quoi faire sa couche au fond de cette ancienne écurie. L’artisan manifesta sa curiosité. Un marchand qui traîne une charrette vide et trois soldats en goguette ? L’homme parlait un si clair allemand que Momoh n’eut aucune difficulté à l’entendre.
- Tu dis que tu descends jusqu'à Bâle ? J’ai une de ces nouvelles machines à encrer la bible, il me faut la livrer à Mayence. Je cherche un déménageur. Tes mules sont solides, ton escorte d’Helvètes mettrait l’outil à l’abri des brigands mais ta carriole est trop faiblarde.
- Renforçons la !
- D’accord mais je le déduirais de ta commission.
- Parlons-en d’abord avant de me l’amputer !
La négociation fut rapide et bien arrosée. Le forgeron remercia une kyrielle de saints qui lui ôtaient là une méchante épine du pied. Son mécanicien les accompagnerait sur sa propre monture.
Kapuzinerg, en face du monastère, il fallu recruter six ouvriers, installer des poulies et des cordages, l’opération de chargement fut périlleuse. Par prudence on mit le camion en chantier. Les mercenaires donnèrent un coup de main. Les paquets de tissus trouvés aux Halles du Grand Marché servirent à stabiliser et à coincer l’incroyable engin. Le chien gueulait en tournant autour du chariot. Le Brugeois faisait d’une pierre deux coups, l’avance reçue pour le transport et sa protection couvrirait largement le toit et les couverts de son escouade d’affamés ! En sus le maréchal avait renforcé les essieux de son char. Jour de chance, pensa le chef de convoi. Cette livraison lui permettrait d’entrer en relation avec ce Maître Gutenberg et ses associés dont on entendait parler à chaque étape. N’était-ce pas trop de généreuses coïncidences ? Il lui faudrait encore plus que de la fortune pour rétablir ses comptes. Il se demandait ce que donnerait la brusque mutation des activités de son fermier. Cette affaire le rongeait. Tandis que les Suisses finissaient d’harnacher solidement l’objet, il se rendit à la chapelle du monastère. Le frère sacristain accepta son argent et promit de brûler trois cierges par jour durant une semaine. Il s’agenouilla et contempla la déplorable fresque qui dominait l’autel.
- Aide-moi Saint François, c’est promis je reviendrai rafraîchir ta chapelle. Je ne pose pas mes conditions, qu’on s’entende bien.
Il retrouva son équipe qui l’attendait près de cette machine infernale.
- Avec c’t’outil nous n’abattrons pas plus de cinq lieues par jour.
Les Helvètes s’énervaient. Le train se mobilisa lentement, chacun vérifia « son » moyeu. Le forgeron avait posé des roues plus résistantes dont les rais s’orientaient légèrement vers l’axe de l’essieu. Confiant, l’ingénieux mécanicien prit les devants, il les abandonnait sans inquiétude. Son convoi cheminerait en sécurité.
- Je vous attends à Bad-Godesberg !
Cologne, Coblence et finalement Mayence. La marchandise fut livrée en moins de cinq journées, « saine et sauve », aux ateliers de Gutenberg de la Poppelstrasse ! En longeant le Rhin, entre Coblence et Mayence, à hauteur du rocher de la Lorelei, l’escorte découragea une poignée de brigands qui exigeait un droit de passage. A Rudisheim il dut encore réparer les cerclages, cerclages qui menaçaient de déjanter.
Ouf ! Les mules soufflaient enfin. La presse fut déchargée, soulevée par deux potences et roulée sur des billes de bois dans l’atelier des commanditaires. Il avait fallu abattre un mur.
Les soldats prirent un juste repos à l’Auberge de l’Ange. Johannes Gensfleisch, dit Gutenberg, avait trop de soucis d’argent pour se permettre de maltraiter un visiteur si serviable, peu importe qu’il soit novice en matière d’édition livresque et ignorant en science des mécaniques. Malgré la fatigue, Momoh resta plusieurs heures à l’imprimerie, posa cent questions sur les encres utilisées, sur leur composition, il nota ces précieuses informations dans son carnet. Si Gutenberg et ses associés se montraient jaloux des secrets de leur machine, en particulier sur le fonctionnement du piston rotatif, le mélange des boues noires n’avait rien de nouveau, par contre le mouillage au rouleau posait toujours un délicat problème. Le néophyte se permit de suggérer l’usage d’une peau de daim, selon lui moins spongieuse que celle de vache. L’imprimeur et ses associés échangèrent un regard rapide et surpris.
- Merde alors, il a raison notre déménageur, une peau de daim, je n’y avais pas pensé !
- Hans, tu files chez le tanneur Humboldt et ramènes en une pièce de daim, je passerai le payer plus tard.
Alors !
Pour s’éviter une fâcheuse concurrence et soucieux de protéger leur technologie, ces innovateurs avaient choisi un maître artisan ferronnier d’Aix-la-Chapelle. Le projet paraissait ambitieux. Et leur gentil Brugeois venait de trimbaler cet instrument révolutionnaire sur plus de cinquante lieues pour découvrir bientôt qu’on ne pourrait lui payer le solde convenu ! Alors ? Pourquoi ne pas se montrer aimable?
- Monsieur Boogart, qu’ai-je inventé ? Rien ! L’imprimerie n’est qu’un dérivé de la gravure sur cuivre, une technique connue depuis des lustres en Europe et en Orient. Certes jusqu’ici nous ne reproduisions que des images, l’imprimeur grave l’illustration sur une surface en cuivre ou en bois, il l’enduit d’encre, p’is il presse ! La nouveauté ? L’écriture. Des caractères mobiles en plomb, chacun figure un caractère de l’alphabet en son relief. Nos commis assemblent ligne par ligne les différentes lettres pour composer une page. Reste à encrer autant d’exemplaires que l’on souhaite avant de passer à la suivante. Pas si facile, il faut huiler ou graisser le plomb sinon on tache la rame de papier. Et vous venez probablement, l’air de rien, de nous fournir une performante solution.
- C’est ainsi que mon oncle sèche un trop de peinture sur ses tempora. Celui qui cherche la science doit la pêcher la où elle se trouve !
- N’empêche, l’idée est heureuse.
- La flatterie est un capital qui ne coûte rien mais qui rapporte beaucoup.
- Rapporter beaucoup, euh, en parlant argent, Monsieur le Brugeois… euh…, pourrions-nous trouver un arrangement ?
Le transporteur compris que le génie et ses associés n’avaient plus de quoi lui régler son dû.
- Nous pourrions, l’interrompit Momoh, j’ai vu la sur vos étagères deux ouvrages joliment enluminés,…
Maintenant que la mécanique se prépare à remplacer les moines et les clercs, ces manuscrits vont paraître obsolètes. En ma Flandre natale il faudra des années avant que votre invention se propage, en attendant je ferais excellent usage de ces « vieilleries », enfin si nous trouvons entente !
Gutenberg sourit. Il tenait à ses « vieilleries » comme nul ne pouvait l’imaginer mais par ailleurs il se débattait depuis toujours avec des créanciers enragés, cherchant les moyens de circonduire son innovante industrie. Ce Flamand lui plaisait, il soupçonnait un jeune homme instruit sous son bonnet de colporteur.
- Qu’en feriez-vous, mon ami ?
- Mon oncle, ainsi que je vous l’ai déjà appris, est un peintre de la Guilde de Bruges, c’est aussi un lettré qui sacrifie un précieux temps à répandre son savoir à des pupilles, pupilles dont je fus. Je vous promets de ne pas en tirer un profit commercial, sauf contraint par un malheur financier.
- Je te fais une offre différente, les ouvrages que tu guignes me sont chers, mais j’ai là en réserve une de mes bibles imprimées selon nos modernes procédés. Alors ?
Gutenberg négocia ferme, mais se trouvant en mauvaise position de débateur, il dut encore sacrifier un recueil de sa collection. Il avait aussi omis de préciser que la bible en question présentait certains défauts, il lui manquait un bon tiers de l’Ancien Testament !
- Bah ! Ainsi que vous le dites, avec l’imprimerie les enluminures passeront vite de mode. Mais je le regretterai.
- Mon métier c’est d’acheter et de vendre des herbes, des essences rares pour faire des peintures et des encres dont vous vous servez. Je suis curieux d’apprendre. Et puis ma route est longue, les carambouilleurs qu’on croise par infortune sur des chemins isolés s’en prennent d’abord à notre argent, les livres ne les intéressent pas. Si mes affaires sont juteuses je ramènerai, ainsi que je vous le promets, cet ouvrage à ma famille, si forcé par un méchant sort je le vendrai à un ploutocrate seigneur pourri d'orgueil mais qui au moins saura le préserver d’une fin lamentable.
- Brugeois, tu m’arraches le cœur mais j’ai pris la mauvaise habitude de manquer d’argent. Avec ces deux livres que tu me voles, ta journée est faite !
Déjà il fallait se remettre en route. Momoh avait enregistré la composition des huiles essentielles à la fabrication des encres utilisées par les imprimeurs. Lorsque l’imprimerie se développerait à Anvers, Bruxelles, Gand, Louvain et Bruges, il saurait où trouver les ingrédients, il en maîtriserait la vente un an ou deux. Son père avait encore une fois raison, il faut suivre le progrès quel que soit notre attachement au passé. Il découvre aussi qu’un inventeur, doué soit-il, ne peut se passer de secours extérieurs. En saluant Gutenberg il eut le triste sentiment que celui-ci épuiserait son talent à disputer de vétilleux prêteurs.
Il suffisait désormais à l’équipage de longer les berges du fleuve. Le rythme s’accélérait enfin, les mules trottaient allégrement, malgré le vent et la pluie.
Arrivé à Bâle une semaine plus tard, Momoh invita ses compagnons pour un repas d’adieu. Il ne lésina ni sur le boire ni sur le manger, s’en remettant à ses compagnons pour le choix du menu et de la boisson. Si proches de leur foyer ses soldats affichaient une soudaine inquiétude. A Berne l’état-major des armées les punirait, se plaignirent-ils, avoir servi un prince ouvertement hostile à la Haute-Union est une trahison. Le Conseil des Etats venait de publier de sévères ordonnances.
- Punir ? Mais que peuvent-ils vous faire ?
- Au mieux nous vider les poches, au pire nous trancher la main droite. Blode Siech !
L’alcool aida les Suisses à retrouver leur joyeuse humeur. Momoh promit de les saluer à son retour. Il nota leur nom et celui de leur village. Le chien Wic parut s’attrister d’une séparation qu’il jugeait incongrue.
Le lendemain le marchand se mit en quête de l'atelier des Frères Schnitt. Ces artisans se spécialisaient dans la gravure. Le Flamand leur liquida une quantité de mines (charbon) et de craie sanguine qu'il avait trouvée par hasard à Mayence chez un artisan qui n’en avait plus l’usage, orientant désormais sa manufacture vers l’imprimerie automatisée. La concurrence s’annonçait acharnée pour la société Gutenberg & Fust !
Chaudement accueilli par les Schnitt dans leur officine de la Wettsteinstrasse, le Brugeois découvrait les finesses du dégradé noir-blanc. Ces artistes négligeaient volontairement les couleurs. En une seconde il venait d’oublier son péché originel.
- Sacrebleu l'ami, tu as l'oeil d’un lynx!
- Je ne fais que tirer bénéfice du malheur de ne point distinguer les nuances du rouge et celles du bleu.
Les frères lui demandèrent d'évaluer une série d’"exemplars" prête à l’impression, ce que l’aveugle des arcs-en-ciel fit avec plaisir et enthousiasme.
- Que dirais-tu si nous allions nous en jeter un petit au troquet du coin et un klopfer ça ne se refuse jamais chez nous !
A l'auberge de la Petit-Couronne, cette espiègle fratrie l’informa des rumeurs bâloises, le projet d’université (1459), la construction d’une audacieuse maison de commune maintenant que l’Evêque a perdu son tout pouvoir, et de la présence en ville d’un excentrique physicien d'Einsiedeln.
- On murmure que le crapaud se fait plus gros qu'un boeuf ! Mossieu Philippus Aureolus Theophrastus Bombast von Hohenheim s'est rebaptisé, remarque on comprend, rien moins que Paracelsius tant il est convaincu d’éclipser le noble Celse de l'Antiquité! En fait ses théories tournent autour de la cuisson des aliments et de la circulation des éléments au travers du corps.
- Un Arschloch, rien de plus.
Les Schnitt aiment vivre et rire, s’ils se moquaient du Saint-Gallois trop prétentieux, les deux frères avaient malgré tout étudié ses ouvrages.
- Tu ne connais certainement pas celle du curé alsacien qui annonce en chaire que l’hiver étant là et qu’il promet d’être dur, il faut des poêles et du charbon pour chauffer la sacristie, la salle de catéchisme et cætera … et que donc le devoir des fidèles est de sortir un sou de sa poche.
Quand la quêteuse passe dans les travées secouant sa sébile, et le bedeau qu’est d’vant, à chaque coup de sa canne – pan ! « Bour les boeles du gulte, s’il sous blait» - pan ! « Pour les boeles du gulte, s’il sous blait ! »
Le klopfer arrosé d’un Mantelkragen (vin d’Alsace) n’avait pas suffi à calmer leurs gouailleuses fringales. Ils choisirent une Winstub voisine et réputée pour sa cuisine rustique. D’abord un « Roigabrageldi » que suivirent un Schiffale et finalement un boudin au raifort avec, pour dessert, l’incontournable « Siasskàs » du Sundgau.
- Santé le Flamand !
- Hein, pas mal ce « Kaeferkopf » ?
Après cette agréable collation, ils se firent conduire au centre ville et marchèrent le long du Rhin. L’affluent paraissait se mouvoir paisiblement, un tapis gris qu’on ne cesse de dérouler.
- Prenons le coche d’eau, proposa brusquement l’aîné des Schnitt, il nous débarquera à Santa- Klara, tu as besoin de te faire presser les noix. Et puis une culbute, rien de mieux pour la digestion.
- Si la petite Martha est de sévices, j’lui comble ses trois entonnoirs !
- Das isch alles zum kotze, ne l’écoute pas !
Le Flamand sourit en songeant aux leçons de Johann, sur l’énergie diluée en accouplement durable. N’aurait-il pas du éviter un mariage consigné, se satisfaire de remplacements bigarrés au ton de ses fièvres libidineuses ? Alors qu’ils traversaient le fleuve sur cette fragile coquille, Momoh se souvint des histoires de chalands à fond plat remontant la Zwin, histoires qu’aimait raconter la nostalgique servante Radegonde :
« Ce petit heu flamand, qui des vagues se joue,
Des marchands voyageurs épargnent les travaux
C’est un coche flottant, la flèche en est la proue,
Les voiles, l’attelage, et les vents, les chevaux… »
Econome d’efforts, le batelier maniait habilement son timon tirant profit de la force des eaux. Le Rhin coulait avec une puissance plus grande que le Flamand n’imaginait, le courant grondait d’un bruit sourd.
- Il va pleuvoir. Le ciel devient lourd.
Que faisaient-ils, elles à Bruges, en cette heure crépusculaire ? Radegonde replaçait une bûche et sonnait la soupe. Johann finissait sa leçon quotidienne, Hugo titubait en rentrant de l’auberge, Berthe chassait les limaces de sa rhubarbe à la lueur d’une bougie, Clairette, Anne, Marguerite ? Et elles et eux, que se figuraient-ils à l’opposé. Hugo devait consulter ses cartes et calculer des hypothèses, maman Berthe le voyait trop boire et manger, Claire forniquer, Anne s’entretenir avec le chien Wic, Marguerite ?
- Tu vois juste Claire ! Ton cadet s’est laissé débaucher. Homo sum : humani nil a me alienum puto.
Vers de Térence, « le Bourreau de soi-même », « Je suis homme : rien de ce qui est humain ne m’est étranger » Térence, Publius Terentius Afer, poète comique latin, Carthage 190 – 159. « Inspirateur » de Molière. Esclave affranchi et membre du cercle de Scipion Emilien, le destructeur de Carthage et Numance (ville de l’ancienne Espagne).
Le marchand n’imaginait pas descendre si bas vers le sud. A Genève, il aurait du prendre la rive méridionale du lac et se diriger vers les montagnes suivant l’itinéraire de son vader. Mais les affaires avaient été lucratives en cette grosse bourgade savoyarde. Il y avait liquidé les étoffes acquises à Bâle et qu’on tissait du coté de Mulhouse dans des ateliers familiaux. Les Schnitt l’avaient conduit aux magasins Diesbach (commerce). Là encore les conseils des graveurs furent précieux. Tant sur la qualité à choisir que sur le prix à payer.Ses confortables bénéfices lui permettaient d’envisager avec sérénité la poursuite de son expédition. Cela ne l’empêchait pas de recalculer encore et encore ce qu’il avait dépensé en reprenant le domaine Thuin et de se tordre l’esprit sur la manière de consolider ses comptes. Parfois il pensait avoir voulu lourdement se venger de la trahison de son épouse.
- Suis-je mauvais ?
A la foire estivale de Genève, la Confrérie des Ferronniers lui céda une encombrante quantité d’outils à travailler la terre, à seule et impérative condition de ne la revendre qu’à plus de vingt lieues des frontières de la cité où le roi de France venait d’interdire à ses commerçants de s’approvisionner espérant ainsi satisfaire les Lyonnais. Des outils ! C’était bien loin de son commerce d’origine mais il savait maintenant s’adapter rapidement et par ici l’offre dépassant la demande, les vendeurs de pelles, de faux et de pioches cassèrent leur prix. Des maraîchers venus de Grenoble lui avaient aussi affirmé qu’en Provence et en Arles, les campagnards manquaient de fourches, de chevilles, de cognées, de drilles, de faucilles, de dégorgeoirs, de haches, de maillets, de plantoirs,… Enfin ils n’en manquaient pas mais rien n’égalait la qualité reconnue des produits savoyards. Un conflit récent opposait les Corporations de Genève à celles de Berne et Saint Gall, les unes accusant l’autre de saturer leur marché. Désormais les douaniers de Koniz et Bienne ne se contentaient plus de prélever les taxes dues mais refoulaient les indésirables ne bénéficiant pas d’un laissez-passer. En exportant ces marchandises loin des cantons fédérés, le Brugeois saisissait une banale opportunité.
A Lyon Momoh s’empressa de bazarder au plus vite sa volumineuse quincaillerie à un grossiste itinérant. En ville, notre marchand trouva enfin ce qu’il devait ramener chez lui : des herbes séchées, des huiles essentielles et des terres rares ! Le métier, il l’avait aujourd’hui assimilé et se fiait à son odorat pour dénicher ou renvoyer une botte avariée, pour refuser des ocres trop humides, pour dédaigner une huile rance ou pour négliger un macis desséché. De Lyon jusqu’en Arles, Momoh chemina en compagnie de pèlerins qui se rendaient à Compostelle. Pieds à terre il tenait les brides des mules pour partager ainsi les pieux efforts de ces braves Chrétiens. Prier en marchant calmait ses préoccupations et troublait son ennui. Ses marchandises se composant d'herbes arides, d’une douzaine de sacs d’ocre et de diverses argiles, il pouvait occasionnellement permettre à un marcheur épuisé de se reposer sur la charrette. Quelques uns avaient les pieds en sang et devaient encore parcourir au moins cent cinquante lieues (600 km)! Les vauriens s'attaquaient parfois à ces pèlerins d’humble condition, le risque demeurait faible si ce n’est celui d’exacerber la frustration des brigands. On lui raconta d’horribles histoires sur le vain massacre de malchanceux coquillards. Comme eux, aux étapes, il dormait chez les cloîtriers, heureux de bénéficier de la générosité de ces hospitaliers. Au matin il payait sa nuit bien que ces moines n'attendent rien.
- Alors dites une messe pour ma famille.
- Ita Deo placuit.
En route certains prient, inventent un chant ou compose un lai.
… Où vous emmène l’espérance
Aux limites d’infinité
Lorsqu’enfin cessent vos errances
Et vos temps de mendicité,
Parvenus en cette cité
Que le saint garde en sa tutelle
O pèlerins de l’humilité,
Priez pour nous à Compostelle …
(J.-C. Bourlès, Le Grand Chemin de Compostelle
Payot/Voyageurs. 1995)
C'est un grand détour que de descendre jusqu'en Arles, mais le marchand pensait y trouver des espèces inhabituelles, des quintessences inconnues "par là-haut", en ses Flandres natales. Tandis que les courageux piétons poursuivaient leur « camino », Momoh jeta son dévolu sur une auberge convenable et bien située. L’hôtellerie lui inspira confiance au premier coup d’oeil. Momoh veilla à ce que le maréchal prenne soin de ses mules et qu’on fasse porter sacs et marchandises jusqu’à sa chambre. Le chien garderait ces encombrants bagages. L'exubérant et joyeux tenancier lui conseilla plusieurs adresses d'herboristes tenant officines au cœur de l’antique cité.
- Sinon, fouinez chez les paysans du coin. Ecoutez les femmes, elles comprennent plus sûrement la botanique que nos carabins et cupides apothicaires, elles tiennent cette science de leur maman, pour les teintures, j’ne sais pas, voyez le peaussier derrière la cathédrale Saint-Trophisme, on raconte qu’il a fait son apprentissage chez les Maures de Cordoue. Paraît qu’ils vont le déguerpir, ces odeurs empestent le quartier et empêchent les bigotes de prier leurs tierces ! Pour vos ballots, pas de soucis, je soigne ma clientèle, personne n’y touchera.
Arles paraissait en ébullition. Partout dans les rues, badauds et passants se bousculaient soudain, les uns criaient :
- Venez, venez, ils sortent, ils vont défiler !
Le Brugeois céda à la curiosité et suivit la foule, se laissant conduire par la populace. Cette vague d’excités le porta jusqu'au centre ville près des arènes. Il découvrit enfin le cortège si bruyamment annoncé. Etrange défilé en effet, suivant juges et magistrats, des gens d'armes encadraient un pauvre diable pourtant convenablement vêtu. Les soldats forçaient le passage sans ménager les plus proches. L'homme avait les mains liées. Sa face maculée de sang le rendait méconnaissable.
- C’est lui, le menteur, le dépravé, le réfugié !
- Tu as ton châtiment, forgeur de mensonges !
L’escorte protégeait le supplicié d’une assemblée devenue progressivement hystérique. Les derniers avertis pressaient les devants. Une méchante écharde transperçait la langue du condamné. Le misérable pénitent saignait en abondance et ne pouvait ni ravaler ni cracher sa bave. Momoh se retira, frappant des coudes, il en avait assez vu de cette exhibition indigne de Chrétiens.
Dans la salle de l’auberge, des clients discouraient avec éclats de cet affabulateur et de sa langue cruellement dardée. Les uns contestaient une justice trop expéditive, d’autres argumentaient, rétorquant que preuves établies, pourquoi s’opposer à la sentence. Où irions-nous ?
- Les preuves, quelles preuves, prévôts et robins font torturer un malchanceux qui t’avouera n’importe quoi. Tiens c’lui-là crachait déjà son épaisse mouchure avant qu’on lui taille la baveuse ! Aubergiste, remet nous un pichet d’absinthe !
- Il se prétendait peintre, artiste, un exotique au vin mat. Ah ! Si vous aviez vu les horreurs qu’il a pignochées ! Et en plus ce pouilleux dégoisait comme les Teutons, j’sais leur accent, deux campagnes en Lorraine, hé !
Jusque là Momoh n’avait suivi qu’abstraitement la conversation des tablées voisines. Un peintre venu de Germanie ou peut-être du Nord ? Il se mettrait en route le lendemain avant l’aube, ses derniers achats déjà soigneusement paquetés. Pourtant une voix, qui n’était pas celle de Clairette, le suppliait d’enquêter sur les origines du condamné. Le mieux, songea-t-il, c’est de questionner le curé de l’église à cent pas d’ici. Un gros capucin le reçut aimablement et le fit entrer dans une chambre des plus spartiates. Le religieux posa son bréviaire et se gratta la tonsure. Il rajusta ensuite sa bure, noua la corde autour de son abdomen et saisit une croix, pas plus large que sa main.
- Vous pensez remettre ce malheureux ?
- Il se pourrait que …
- Je vous accompagne à la gendarmerie, nous verrons ce qu’ils en ont fait, si ce n’est pas l’homme auquel vous pensez nous le saurons rapidement. Mais vous me laissez parlementer, ces notables prennent plaisir à chercher des pouilles aux étrangers.
La milice occupait le sous-sol des arènes où l’on avait aménagé de sinistres et humides cachots.
- Et pourquoi, Mon Père, vous donnerais-je des informations sur cette crapule ?
- Parce que s’il est au bout du rouleau, Capitaine, il faut bien qu’un serviteur du Très-Haut lui donne l’onction du départ, même à celui qui meurt sans gloire, n’oublions pas de lui dire « au revoir » prêchait Saint Jean l’Esposite… Vous le reverrez au jugement dernier !
- L’imposteur n’est plus ici, curé, ce mécréant a préféré rendre l’âme au bout de la procession. Y’a peu, une ribaude de l’Ane Rouge est venu réclamer sa dépouille, nous, on demandait pas mieux, ce Germain empestait la corruption !
Le capucin entraîna Momoh vers la montée de l’Ane Rouge.
- J’étais pas rassuré en débarquant à la Maréchaussée mais là je te dirige au cœur du péché et du crime ! Le Seigneur me met à l’épreuve.
- Vous en avez déjà beaucoup fait mon père, je peux y aller seul, je suis costaud.
- Costaud ? Penses-tu, li Bon Diou ne sera pas de trop, même s’il remonte les manches de sa chemise de nuit. Cette canaille est plus sauvage qu’un loup blanc des Alpilles.
A peine étaient-ils arrivés au summum de la grimpée qu’une bande de voyous les entoura. Leurs faciès inquiétants firent trembler le bras du religieux qui brandit sa croix en signant une bénédiction.
- Des fois ça marche lança-t-il à son compagnon.
Les malfaiteurs se montraient de plus en plus menaçants.
- Je viens pour le sacrement « in extremis », ce clerc m’accompagne pour tenir la bougie, parait que le bougre est à l’agonie, mais je sais qu’il n’a rien contre li Bon Diou. Facilitez nous son « passage vers l’Au-delà», mes frères.
- L’est raide mort, tu débarques trop tard corbeau sermonnaire.
- Non, non, des fois le « Double » prend son temps pour déménager, p’t’être qu’l’âme rode encore et se heurte par l’encontre, si vous ne la calmez pas, elle viendra vous mordre les pieds les sept nuits prochaines.
L’homme de Dieu n’avait en rien l’allure d’un imposant ecclésiastique, son habit usé filait de partout. Et les forbans n’étaient pas les plus rebelles agneaux du Céleste Vagabond.
- Barnabéo, conduis les curetons chez la Justine, elle décidera.
Un borgne claudicant rompit le cercle et leur ouvrit le chemin. La baraque paraissait décrépite par les ans. Là ils trouvèrent une femme en pleurs. Sur une paillasse, on avait déposé le corps décharné de Lambert. Justine finissait la toilette du défunt. Le prêtre sortit une bougie de sa poche et posa sa croix sur la poitrine nue du cadavre.
- Frotte le briquet et donne moi la flamme que je lui récite son congé, tiens la chandelle bien droite, sacrebleu.
Ils prièrent. Momoh pleura. Certes il avait peu côtoyé le cadet des van Eyck mais il pensait à sa Marguerite et à Jan.
- A la fin il était fou mais jamais brutal, il peignait vite, personne ne lui a commandé un tableau. Pourtant il avait la main. Des fois il causait de sa cocagne, chais pas où ce qu’c’est.
- Lambert a un frère, un peintre connu, je viens de ce même pays, il a aussi une sœur, Marguerite…
- Ah ! Oui, la Marguerite, il en parlait dans ses cauchemars.
Barnabéo crut devoir intervenir :
- La Rascasse a dit qu’on l’enfouirait près de l’Arbre au Chardon bien qui ne soit pas de la Truanderie, La Rascasse a dit qu’il méritait d’être des nôtres.
- Faudrait mieux pas tarder suggéra le capucin, le corps dégage la consomption.
- C’est le mélange du sang et de graillon qui l’a étouffé, « normalement » on s’en va pas d’une percée de serpillière.
Pour confirmer la sentence l’Eclopé tendit sa panosse trouée. Puis il comprit qu’on allait encore prier, il préféra d’attendre dehors.
- Pécheresse Justine, mon compagnon t’a fait savoir qu’il était un concitoyen de feu ton maquereau, peut-être aurais-tu un souvenir qu’il puisse rapporter au frère et à la sœur ?
Justine sortit un rouleau en toile de lin et la tendit à Momoh.
- C’est sa dernière. Je crois qu’il avait perdu la raison, mais un menteur, non, pas un menteur.
- C’était quoi cette menterie, questionna le curieux serviteur de Dieu ?
- Son alibi ? Je ne sais pas, il voulait protéger un médecin juif d’Aix qui lui laissait parfois consulter un ouvrage (Astruc de Sestier, plus grand collectionneur de livres connu à cette époque. L’ouvrage consulté : « Guide des Egarés », Moïse Maimonide).
Il fallait maintenant rebrousser chemin. Lambert fut enseveli au pied de l’Arbre au Chardon. Momoh confia une somme d’argent au prêtre pour qu’il dise une messe en sa chapelle.
- Le reste c’est pour vous, Mon Père.
- Tu es un brave garçon, Fils. Bonne route, que Saint Martin te protège. Ne te laisse pas manger par le « taedium » (dégoût), le doute est le sel de la vie. Il n’y a pas de Foi sans scepticisme.
Sur le retour, alors qu’il remontait la vallée du Rhône, Momoh eut la surprise de croiser le plus étrange des cortèges. Léon de Rosmital, seigneur tchèque, avait quitté Prague deux mois auparavant. Cet homme, pieux à sa façon, voulait visiter les « Royaumes chrétiens d’Occident » mais aussi les principautés religieuses enclavées en terre romane et particulièrement le Sépulcre de Compostelle, là où repose l’apôtre Jacques. Le noble voyageur évitait la capitale du Saint Empire germanique et Rome, deux infortunées cités tombées, prétendait-il, dans les mailles de l’obscurantisme catholique.
- Voilà une agréable manière de faire repentance, songea le marchand de Bruges. Cette joyeuse et confortable caravane ne ressemble en rien à celle de mes piétons souffreteux, leur bourdon à la main, suant eau et sang !
L’escorte de ce prince du lointain permit au Flamand de camper dans leur enceinte. Selon sa pratique, Momoh prit d’abord le temps de soigner ses mules et de sécuriser les marchandises qu’il transportait. Ensuite il se lava, nourrit son chien avant de s’habiller plus proprement que d’ordinaire.
- Notre Seigneur de Rosmital souhaiterait que vous l’entreteniez de Bruges et de la Flandre.
Un capitaine le fit entrer sous le chapiteau où l’aristocratique personnage prenait son repas du soir, distrait par le jeu de ses musiciens. Momoh fut surpris par la vivacité des airs qu’il entendait.
- Mon ami, tu t’étonnes de ce cortège et de ce faste ?
- Seigneur, je l’avoue, une semaine passée, alors que je descendais en direction d’Arles, mes mules et moi-même avons croisé de plus pauvres pèlerins. Mais c’est surtout la cadence de vos harmonies qui m’est inconnue et me déconcerte.
- Ah ! Ces rythmes témoignent à la fois de notre joie de vivre et d’une ancestrale nostalgie dont nous ignorons la cause, comme si nous avions déjà existés en des temps immémoriaux, possible encore que nous subissions l’influence des nomades arrivés des Indes par le biais de la Petite Egypte (Grèce). Ainsi toi tu viens des Flandres, Flandres que le Ponant tient entre ses griffes ?
- Si mes respectés parents ont voulu m’apprendre la géographie, en particulier celle qu’enseignait le noble syrien Abu Fida, l’histoire selon Hérodote ou la philosophie de Platon à Sénèque, j’avoue ne rien comprendre à la politique. Mon oncle est peintre et mon père commerçant. Je ne les ai jamais entendus se plaindre du Seigneur de Dijon, bien qu’il apparaisse légitime qu’une nation cherche sa liberté et s’épargne le financement de guerres qui ne la concernent pas.
Pardonnez mon audace, Mon Sieur, mais ce pèlerinage est-il l’unique prétexte qui vous entraîne si loin de vos terres ?
- Curieux et astucieux jeune homme ! J’ai des motifs personnels et secrets, d’abord je veux tirer profit et avantage de cette entreprise pour enrichir mon expérience, en m’exerçant dans l’art militaire et en étudiant les usages de pays dissemblables. Sans rien trahir, ami de rencontre et de hasard, je rêve de créer ou d’aider à l’établissement d’une fédération européenne qui réunirait les différents royaumes et principautés, plus de 250 ! Une société indépendante de la papauté et de l’Empereur germanique, deux puissances gênantes, admettons-le sans hypocrisie. Nous aurions à la tête de cette fédération un conseil chargé de régler les litiges réciproques qui épuisent les princes en coûteuses batailles. Les Puissants sont querelleurs et jaloux de nature, tu en témoignes toi-même avec une diplomatique prudence. A cette date j’ai déjà rencontré ton Bon Duc Philippe à Bruxelles, le Roy Edouard IV d’Angleterre, et bientôt celui de Castille Henri IV, le Rey du Portugal Alphonse V et le Matamore d’Aragon Jean II ! En cela je ne fais que m’inspirer des théories visionnaires de Pléthon, ce philosophe byzantin qui proposait une refonte de l’économie et de la structure sociale.
- Nos Flandres se réjouiraient de votre succès, Mon Ambitieux et Démocrate Seigneur, nos communes passent d’un potentat l’autre au malgré des guerres et des mariages, quand nous ne sommes pas honteusement vendus ainsi qu’il en fut de Trêves et de Cologne. Et, si Votre Grandeur me le permet, ne suis-je pas, en modestie, un exemple de ce qu’offrirait une Europe ouverte aux libres échanges. De Bruges j’ai déjà colporté moult produits variés, achetant et revendant d’étapes en étapes… En notre bonne cité de Flandre occidentale sont établis des ambassades de Florence, de Venise, des florissantes mégapoles hanséatiques.
Momoh avait hésité. Lequel des deux ouvrages offrir a ce curieux personnage ? Un exemplaire tronqué de la « Bible en quarante lignes » que lui avait cédée Gutenberg ou une édition rafraîchie de la Mélusine qu’il avait acquise à Genève.
- Seigneur de Rosmital, vous plairait-il d’accepter un cadeau, marque de mon respect envers votre Grandeur et son louable projet. N’étant pas très parvenu, je ne puis que vous en offrir un seul, à vous, Noble Prince, de faire votre choix. Le Tchèque manifesta vivement sa curiosité.
- Sacré putain de bourgeois, l’Aristocratie vous imagine illettrés et âpres aux gains. Fais-moi voir. Une Bible de Gutenberg imprimée sur sa machine, la « Quarante deux lignes » ? La Mélusine de Jean d’Arras ? Tu m’en sacrifies un dis-tu, et si je t’achetais la seconde ?
- En face d’un confrère marchand je n’hésiterai pas à traiter pareille cession mais…
- Arrête ton charabia, Ami brugeois, je prends la bible en cadeau car les Ecritures n’ont pas de prix et je te concède 35 florins pour cette « Mélusine », que réponds-tu.
- Affaire conclue !
Pécunieuse affaire en vérité. Il venait de rembourser ses génisses, ses cochons et ses brebis ! Il aurait pu rentrer chez lui mission accomplie. Ces bénéfices accumulés au fil de ses étapes et en sus : trente-cinq florins ! Il fut tenté de regagner sa Flandre. A quoi bon avoir une famille, une gente demeure si c’est pour dépenser sa vie d’auberge en auberge. Le voyageur avait perdu beaucoup de temps et, là, ne faisait-il pas marche arrière avec un massif chargement.
Ayant dépassé Lyon de trente lieues il choisit de contourner Genève et de faire escale à Annecy. Le commerçant se souvenait d’un ami de son père, un Suédois qui s’était perdu loin de chez lui. Il fouilla ses notes.
Yomp Kristofson paraissait encore plein d’ardeur, bien plus que son vader. Vert de cœur mais gris de peau, cet aventurier avait sillonné des contrées aussi lointaines que la Pologne et la Lituanie, poussant deux fois au-delà des frontières de la Horde d’Or chez les Cosaques et les Mongols.
- Tu as croisé ce Hongrois, non ce Tchèque ? Tu entends marcher jusqu'à Venise ? Et avec ce chargement ?
- C’est le but de mon voyage, jusqu’ici je n’ai cherché qu’à faire du gain pour assurer nos arrières mais c’est à Venise que je trouverai les produits indispensables à nos peintres et clients.
- Que penserais-tu si je faisais un bout de route en ta compagnie. Je dois me rendre à Turin, un savant à consulter. Des habits, un ou deux ouvrages, mes cahiers, nous n’alourdirions pas ton encombrant équipage ?
- Ta présence me sera confortable, depuis deux jours j’ai la nostalgie du pays. Il m’arrive de pleurer la nuit. Tu sais, les musiciens de ce Seigneur pragois jouaient des airs à la fois tristes et réjouissants, depuis je suis saisi de maussaderie. Heureusement j’ai mon chien.
- Autrefois vous n’en aviez pas deux ?
- Bien plus, il m’arrive de penser que mon père préfère les chiens aux êtres humains, l’un est mort empoisonné lors d’un voyage à Paris, son frère s’est arrêté, fatigué de vivre. Lui il a perdu sa femelle en me protégeant lors d’une sournoise embuscade près de Colfontaine en Hainaut.
- Maussade l’ami? Allez viens boire un coup. Cette musique gitane dont tu parles, je la connais pour avoir vécu un temps avec ces romes qu’on croise sur les chemins entre la Bohême et le Royaume des Cosaques.
En trois étapes ils atteignirent Saint-Maurice où l’on vénère les reliques des Soldats Martyrs, Maurice le centurion mais encore Exupère, Candide et soixante de leurs opiniâtres compagnons. Les chanoines les accueillirent avec une aménité empreinte de curiosité. L’Abbé Hilaire se chargea lui-même de guider ses visiteurs à travers le labyrinthe de ce vénérable cloître, le plus ancien de la chrétienté occidentale. Ce « pasteur immobile », ainsi qu’il se qualifiait, avouait l’impatience d’en savoir plus sur ces itinérants auxquels, en échange, il découvrirait un pan de ce qui est éternel.
- Oui, le plus souvent nous recevons des roumis (pèlerins) qui se rendent à Saint-Pierre (Via Francigena). Autrefois nos frères travaillaient les pierres précieuses, aujourd’hui nous nous en tenons à la Règle d’Augustin. Venez je vais vous dévoiler les plus riches pièces de notre « trésor ». Beaucoup furent offertes par des Seigneurs et des Rois comme cette épine de la couronne de Jésus.
Yomp le Suédois plaisanta, taquinant le prêtre :
- Des princes dans ce trou du cul du monde, ils devaient s’être égarés ?
- Pas vraiment égarés, non Mon Fils, ces gorges ont été longtemps le passage obligé de ceux qui se rendaient en Italie, quelle que soit leur intention, les barbares du Nord, Hannibal et Charlemagne que suivit un éventail de Régnants en quête d’onction pontificale. Et puis c’est ici que fut fondé le Royaume de Bourgogne il y a six cents ans.
La visite accomplie, le vénérable abbé conduisit ses hotes à leur « cellule ». Les deux voyageurs y trouvèrent de quoi se rafraîchir. Plus tard une cloche leur annonça l’heure du souper. Selon la règle de l’évêque d’Hippone, un chanoine fit la lecture des textes sacrés tandis que ses frères s’empiffraient. Etait-ce en raison de l’arrivée imprévue de ces insolites et baroques étrangers qu’on jugea opportune la reconnaissance des dix gouvernes du canon d’Augustin ?
- Charité
- Humilité
- Prière
- Jeûne
- Soins aux malades
- Chasteté
- Correction fraternelle
- Dépôt commun
- Lavage des habits, hygiène du corps
- Obéissance et observance de la Règle
L’Abbé Hilaire interrompit son lecteur et commenta deux points en particulier.
- Frères, lais et chrétiens de rencontre. Augustin nous enseigne qu’il est sain de se laver aussi souvent que possible, que prendre un bain hebdomadaire n’est pas une offense faite à Dieu, au contraire. Mens sana in corpore sano, ainsi que l’écrivait le païen Juvénal. Pour ce qui est de la chasteté, je rappelle aux plus fragiles d’entre vous qu’agiter sa trique en solitaire reste puni de dix jours de repentance, pain et eau. Là encore notre maître Augustin se veut tolérant et n’alourdit point la peine des récidivistes. Plus grave, l’acte sodomite est péché mortel que seul sept ans de pénitence et dix ans de jeûne, chaque vendredi, peuvent tenter d’effacer.
- Deo gratias !
Une règle souple à l’image d’Augustin, vénéré docteur de l’Eglise, dont on sait que la jeunesse fut « orageuse », une éthique peu comparable à celle des bernardins ou des franciscains. Le cloîtrier garde son bien propre et ne le lègue au monastère qu’à l’heure ultime. La cellule n’a rien de sévère, leur manger est goûteux et leur vin fait plaisir à boire. Surtout ce blanc de Villeneuve, apprécié des Romains, particulièrement pour ses vertus diurétiques. Sa consommation favorise la miction, dissout la gravelle et calme une prostate exacerbée. D’ailleurs les moines ne s’en privent pas, surtout les anciens, fragiles des voies urinaires. Prêtres et frères travaillent les terres de leur vaste diocèse. En réalité ils supervisent l’ouvrage de journaliers venus du Duché d’Aoste et qu’on engage à la bonne saison. Valdotains que les religieux surnomment gentiment « hirondelles ». A la saison des pèlerinages ces convers reçoivent généreusement les Chrétiens venus prier Maurice, le thébain, avant de passer le col de Bernard pour descendre à Rome.
En fin de repas l’Abbé proposa à ses hotes de partager les dernières nouvelles de ce monde. Les histoires de Yomp Kristofson eurent large succès d'audience. Les moines craignaient de voir prochainement la barbaresque s’attaquer à leurs cousins d’Orient. Des rumeurs se répandent, celles d’une attaque prochaine de Constantinople assiégée depuis deux ans. Si le dernier concile de Bâle n’a pas atteint son objectif initial, réunir les deux chrétientés, un bon croyant ne pouvait que s’inquiéter de voir les Maures envahir l’Europe par un chemin détourné. Imaginer ces hordes de « paulmiers mahométans» massacrer les valables sujets du Basileux, pénétrer les vaincus et violer leurs femmes donnait chair de poulet le long des avant-bras et jusqu’au creux des reins !
- Les Rois Catholiques les expulsent d’Ibérie et ces diables réapparaissent à l’Est ! Des mécréants, fils de Belzébuth !
- Frère Grégoire, tss, tss,… paulo majora canomus !
L’abbé Hilaire rappela son turbulent collège à l’ordre de la Règle. « Ad augusta per angusta » (à des résultats grandioses par des voies étroites).
Et vous, Ami brugeois, nous n’avons pas votre chance mais des pèlerins venus du Nord nous ont rapporté que vos peintres ont réalisé d’extraordinaires et dévotes œuvres à la gloire du Très-Haut ?
- Vous pensez sans doute à l’ouvrage récent de Maître Weyden qu’on vient d’installer à Beaune ou au retable que van Eyck a finalement livré à la cathédrale de Gand, en effet, ces compositions font l’admiration des fidèles et inspirent la volonté universelle et la compassion du Message Rédempteur.
- De auditu nous avons appris avec tristesse que certains ecclésiastiques germains manifesteraient de la sympathie pour les écrits de ce perfide Anglais.
- Le curé Wyclif ?
- Curé, curé, n’a-t-on pas exhumé son cadavre pour le brûler après le Concile de Constance ? Croyait-il encore en Dieu ?
- Un apostat ! Un patafiole (hérétique cathare) !
- Frère Alexis, tss, tss,… judicatum solvi (ce qui est jugé est payé)!
- Maître Abbé, « Errare humanum est, persevare diabolicum », Momoh choisit une prudente retraite bien qu’il entende la question, n’étant pas théologien, il m’est difficile d’argumenter sur le sujet mais je vous confirme que beaucoup de nos pasteurs, des plus catholiques, penchent en faveur de ses théories ou de celles de Jean Hus. La honteuse manière dont fut arrêté, jugé et condamné cet intellectuel, recteur d’université, a branlé la confiance de nos prêtres envers une hiérarchie qui semble oublier la quintessence du message biblique…
- Pardon et compassion, je vous accorde qu’en son temps il paraissait difficile de savoir à quel pape se vouer ! Notre communauté se veut humaniste, nous avons nos « ultras » certes, nous sommes aussi les dociles fils de notre Mère, la Sainte Eglise, une, catholique et apostolique, mais nous restons humbles et reconnaissants envers les Grands Penseurs et Savants mahométans que furent Averroès, Avicenne,… inspirateurs de Thomas d’Aquin. Plus difficile nous est de proposer une vaine indulgence à ces adeptes d’une dissidence évangélique quel que soit notre trouble en découvrant trop souvent ce que sont ou furent les égarements de nos pontifes. Nos frères d’Orient vont payer cher la déchirure qu’ils ont voulue sous futiles prétextes que la Trinité n’existe peut-être pas ou que la consécration du pain et du vin n’est, ne serait qu’un acte « in memoriam ».
- Pardonnez ma témérité mais…
- Audace, Mon Fils, tout au plus, je vous en prie, parlez librement…
- Ces affaires commerciales d’indulgence nuisent à notre Sainte Mère l’Eglise, maints évêques se conduisent honteusement…
- Vous pensez, n’osant vous risquer à le dire, que ces gros cochons se remplissent les poches, forniquent, ahanent, produisant, sans honte apparente, des bâtards qu’ils placent ensuite à la tête de leurs couvents… ? Oui mais des hommes nouveaux viendront et redresseront la barque, ceci ne justifie pas l’abandon du navire. Voyez Cher Fils, ce qui me chagrine, mais ne me désespère point encore, ce ne sont pas leurs copulations dont la finalité ne serait que le plaisir, pas plus me fait rougir l’observance de deux frères lais qui s’enculent alternativement et de butte en blanc, non, Augustin l’explique, quoique tournant autour du pot, c’est notre puissance énergétique que l’appareillage des sexes fragilise, affaiblit et dilue finalement, que les sexes soient complémentaires ou comparables peu importe, c’est pourquoi Augustin nous conseille « faites vous prêtres mais pas trop vite, rien ne presse » , le sacrifice d’Héloïse ne fut pas ce qu’on a voulu faire croire, son époux Abélard n’avait prononcé aucun vœu, elle a souhaité que son intellectuel aux qualités rares ne s’épuise qu’en enseignement, non, Cher Fils, ce qui me désole c’est de voir les Puissants contester l’Autorité de l’Eglise, gouverner sans Elle et admettre de facto qu’il y a deux justices…
La charrette fut déchargée et les marchandises entreposées au sec sous le toit d’une imposante grange a foin.
- Vous serez le bienvenu à votre retour, nous veillerons sur vos biens, penser que ces herbes et ces terres se transformeront bientôt en estampes, toiles et gravures glorifiant le Très-Haut et que leur contemplation pourrait accélérer la rédemption des âmes flottantes et ramener les Princes à plus de modestie! Nous nous réjouissons déjà de vous revoir, rapportez nous des échos de Venise et les dernières nouvelles d’Orient. Nous vous bénissons !
- Deo gratias.
- Dominus vobiscum.
Les mules trottèrent gaiement, soulagées d’un grave fardeau, sans se douter de ce qui les attendait à moins de six lieues de leur bénéfique villégiature. Le maréchal-ferrant de l’abbaye les avait examinées de près, limant leurs sabots, vérifiant ensuite les harnais et la mécanique de la charrette.
- Vous aurez une sacrée grimpouillette jusqu’au col, dormez d’abord en Octodure et la nuit d’après à Bourg Saint-Pierre, plus haut la route devient franchement mauvaise, si les bêtes ne sont pas en leurs meilleures conditions, vous n’y parviendrez pas. Accordez leur de fréquentes pauses. Elles sont des créatures de Dieu ! Terminus ad quem… (limites à ne pas franchir). Vade in pace.
- Deo gratias.
- In aeternum.
Wic s’impatientait, il aboya. Momoh le fit sauter à l’arrière du camion où l’espace ne manquait plus. Ils suivirent le conseil des moines, s’arrêtant souvent pour laisser souffler les mules, louant une cohorte de journaliers pour pousser au char à de mauvais tournants.
L’arrivée au sommet du col les surprit. On paya les bras de secours et ces crétins, heureux de s’être fait trois sous, dévalèrent la pente pour rentrer chez eux. A force de trimer dans cette interminable ascension les deux étrangers imaginèrent qu’elle les menait en enfer corps et âme ! La nuit tombait brusquement.
Deux chanoines de l’hospice se précipitèrent à leur rencontre. Des éclairs déchiraient les nues.
- L’enfer ? Vous vous trompez d’adresse braves pérégrinateurs, ici ce n’est que le purgatoire !
- Rentrons les bêtes à l’étable qu’elles ne prennent point le mauvais froid. Vous aussi, pas d’inquiétude, Frère Anselme s’y connaît, il va en prendre soin. Ah ? Tu as un chien !
- Je l’ai baptisé Wic ou Wil en souvenir de Saint Willibrod qui évangélisa notre contrée.
- Baptisé, que racontes-tu mon frère ?
- Pardon, mais c’est un précieux compagnon. Il m’arrive de lui parler lorsque nous sommes seuls lui et moi.
- Alors tu as bien fait de lui donner du sacrement, nous aussi nous avons des chiens, païens mais solides, tu les verras après un peu de repos et une bonne soupe.
On leur laissa le temps de se laver et de changer leurs vêtements humides. Une cloche sonna. Ici aussi les reclus s’empressaient d’entendre leurs hotes les entretenir du reste de l’Univers.
Ils auraient du se remettre en route dès le lendemain, après l’office, une neige en avance sur la saison retarda leur départ. Les bourriques avaient tant souffert que le prieur insista pour qu’elles prennent le temps de récupérer.
- Et puis ces jours, à part les piétons qui s’en vont faire la guerre en sens inverse, nous n’avons pas vu passer grand’monde !
- Nous restons à la clause précise, unique et suivante : pas un mot de théologie.
Yomp en avait trop ingurgité à l’Abbaye de Saint-Maurice et digérait encore.
- N’ayez crainte, nous prions matines, pour le reste, les chiens, la cueillette d’herbes médicinales, rien n’empêche de méditer en s’occupant. Nous sommes des contemplatifs agités.
- La cuisine nous occupe aussi, compléta Frère Anselme.
- Des herbes médicinales ? En « professionnel » Momoh avait réagi spontanément.
- Frère Matthieu vous montrera son laboratoire, vous vous entendez en pharmacologie ?
- En pharmacologie non, mais j’achète et je vends des essences rares pour les maîtres peintres, alors…
Momoh raconta des histoires et des légendes de Flandre, Yomp fit revivre ses ancêtres, insistant malicieusement sur les mœurs rudes et impulsives des trolls (lutin). Les moines n’étaient qu’une dizaine, un seul avait fait sa promesse et suivi un cursus pastoral au séminaire, les autres, des veufs ou des solitaires préférant se retirer du monde d’en bas. Les vœux pouvaient attendre. Sur ces hauteurs, en été, ils ne se réunissaient qu’avant la soupe matinale, mais ils compensaient d’octobre à avril, se relevant trois fois chaque nuit pour chanter ensemble et glorifier Dieu tout puissant.
- Y’a qu’l’hiver qu’est un peu trop long, mon n’veu ! C’lui-là risque d’arriver plus tôt qu’annoncé par l’almanach. Si vous saviez, au gros de la saison, nos cellules sont glaciales, parfois on dort avec les chiens.
Les « insulaires » profitèrent de cette intrusion providentielle pour ordonner au frère cuisinier des plats plus copieux que leur ordinaire. Momoh visita ensuite l’officine du Frère Matthieu qui avait été apothicaire dans une première vie. Le Flamand lui proposa d’acheter une partie de ses réserves.
- Pourquoi pas, tu verras avec le prieur. La clientèle ne se presse pas chez nous, autant liquider le trop plein avant que la froidure nous enferme.
Yomp s’intéressait aux molosses que les moines élevaient depuis cinq siècles.
- C’est probablement des bêtes abandonnées par les Romains, on ne sait pas, mais de braves animaux qui résistent à la gelure !
Le prieur leur fit encore un « rapport » des plus concis sur la situation politique régionale. La Savoie, la Lombardie respectaient une trêve, le Milanais subissait des incursions génoises et parfois celles des Espagnols.
- C’est compliqué, je ne sais jamais à qui nous appartiendrons dans un, deux ou cinq ans, le Saint Empire, la Savoie…. Mais là, évitez Milan, en route vous ne croiserez, au pire, que des pillards ou des piétons démobilisés. Agitez vos massues et vos javelines, ils n’insisteront pas.
La dévalée sur le Piémont se fit sans ennuis. Le ferronnier du Bourg avait renforcé les essieux et monté un frein plus puissant que celui du semellator grec. L’automédon pouvait l’articuler d’une poigne musclée tout en retenant son train. Frère Anselme vérifia la mécanique et graissa les essieux les enrobant généreusement de suif. La communauté s’aligna devant l’hospice et entonna un cantique qui, selon le prieur, les protégerait de malheureux accidents.
- Ceux-là, je les préfère à tes Agauniens !
En chemin Yomp plaisantait sur mille sujets, les femmes, les religieux, la politique, les princes, les bourgeois et les artisans jaloux. Fatalisme et cynisme.
- Tu ne crains pas la mort ?
- Ce n’est pas la mort que je crains, c’est de mourir. Jusqu’ici nous avons eu de la chance, le frein a tenu à la descente, les malfaiteurs sont en embuscade sur des routes plus carrossables… Les hommes et les pommes c’est pareil, tu les entasses, ils pourrissent. Garde toi de demander du temps, le ciel n’en accorde jamais. Cacher l’intimité du corps ou de la l’âme c’est attirer l’attention des impudiques, pire, des iceux qui clament ne pas l’être. Une femme te pardonnera de la brusquer, jamais d’ignorer son désir.
Le Suédois semblait inépuisable, sautant du coq à l’âne.
- Tu sais, Yomp, je ne suis pas le fils d’Hugo, je suis un enfant trouvé.
- Et alors ? Des momes j’en ai oublié plus d’un derrière moi. « La première pierre » je la garde en poche !
- Et ce fils à naître n’est pas de ma graine.
- Qu’est-ce qui te taraude mon gars ? Ca te contrarie qu’il te lorgne en quittant sa cachette, hein, tu imagines déjà y surprendre les yeux du coucou qu’a troussé ta belle ? Ne lui complique pas la vie à ce miteux.
Yomp n’était que bon sens. Ses arguments valaient ceux de Claire, le ton variait.
- Qu’est-ce que tu vas faire à Turin ?
- B’en Momoh, je vais me faire charcuter l’abdomen par un spécialiste du chancre. Chuis en train de crever. Cette saloperie me ronge l’intérieur.
Aoste, Ivrée… A Turin Momoh accompagna Yomp chez son docteur. Celui-ci consultait et opérait dans un hospice tenu par les Franciscaines de Sainte Claire.
- Continue ta route, passe par ici en remontant. Des fois que ce chirurgien fasse un miracle, je rentrerai alors avec toi. Les nonnettes te diront où me dénicher.
Les religieuses lui confirmèrent qu’il valait mieux éviter Milan, la jeune République Ambrosienne se querellait avec ses voisins. Les Sforza, Visconti et compagnie semaient la confusion en s’alliant épisodiquement aux Autrichiens, Français, Lombards et Vénitiens.
- Ils organisent des Lotto (1449) pour financer leur guerre au Tessin !
La « descente » sur Florence lui parut interminable. La déclination ne fut que théorique puisqu’il choisit de s’accrocher aux flancs propices des Apennins plutôt que de longer la cote qu’il imaginait vulnérable aux agressions des malfaiteurs. Le soleil frappait la croupe des mazettes. Wic tirait la langue.
Alexandrie, Plaisance, Parme, Modène.
Enfin Modène !
Raphaël Ludovici, dit Raphaël de Modène, reçut chaleureusement le fils de son ami Hugo. L’artiste paraissait usé, parfois absent ou pris d’une profonde tristesse. Le Flamand se fit discret, il n’avait besoin que de repos et peut-être de se sentir en territoire familier.
- Pardonne moi, fils, depuis que ma femme est morte je n’ai plus le courage de vivre. Ta visite est bienvenue nous parlerons plus tard sur la terrasse, accorde toi un répit.
- Je brosse d’abord mes mules.
Une servante prépara le repas, du mouton. Ils burent en silence.Le lendemain Raphaël lui présenta un de ses neveux.
- Il a presque ton age et parle déjà trois langues, il te servira d’interprète, toi tu lui apprendras ce qu’est le commerce, c’est un bon garçon mais sa mère ne sait pas quoi en faire !
- Je vais continuer ma route jusqu’à Florence, mon vader me l’a conseillé, ensuite je reviendrai à Modène avant de poursuivre jusqu’à Venise, mon ultime étape. On ne pérégrinera qu’en matinée, mes bêtes ont assez souffert.
- Si tu me juges digne de confiance, laisse moi tes herbes médicinales, tu les trouveras au retour.
Le neveu Marco n’avait aucune aptitude manuelle mais il était de composition docile et curieuse. Momoh lui apprit à atteler les mules, à les brosser. Il fallait reprendre la route.
- Raphaël, que devrais-je rapporter à mon père lorsque je rentrerai en mes Flandres ?
- Que je suis vivant dehors et mort dedans ! Ah ! J’allais oublier, son ami Cyrianus d’Ancône vient de publier un traité où il rend hommage à la Corporation des Marchands de Bruges.
- Yahoo les mules, on y va !
Wic approuva en branlant d’la queue, le chien gueulait et bondissait autour du char. Le marchand repensa à Yomp qui avait été un compagnon idéal. Entre Turin et Modène, seul durant six jours, Momoh avait sombré dans la navrance, les « papillons noirs » l’avaient encore attristé. Les gâteries qu’il s’accordait aux étapes ne suffisaient plus, hommage rendu il chassait la putanetta et se saoulait jusqu’à s’endormir. Toujours le destin. L’héritage de son père, ces amitiés construites sur la confiance et le respect lui avaient permis de trouver le courage de continuer. Raphaël, presque sans mots, il n’y croyait plus, lui avait offert sa chaleur, sa tendresse, sa maison, son désespoir. Et il lui confiait un compagnon de son age.
- Comment vous remercier Maître Raphaël ?
Florence ! Enfin !
Suivant les recommandations de son père, Momoh se rendit chez Maestro della Francesca. Piero travaillait dans un large atelier aux abords de la cité des Medici. Le Maître s'enthousiasma en apprenant que son visiteur avait traversé l'Europe du Nord au Sud et même fréquenté le fameux Gutenberg.
- Et sous un soleil de plomb ! Tu as triste figure, allez, nous allons soigner cette déprime. Et toi qui es-tu ?
- Marco, neveu de Raphaël le sculpteur.
- Le Raphaël de Modène, Seigneur, que le monde est petit ! Entre mon ragazzolino !
Un jeune serviteur conduisit les mules sous un ombrage. Momoh ordonna à son chien Wic de rester près d’elles.
- Je viendrai te livrer ta pitance.
- Tu as raison d'aimer tes bêtes commenta l’artiste.
- J'ai failli perdre deux mules en montant le Saint-Bernard, mais nous avons échappé aux brigands.
- Comment vont ton père, ton oncle Johann et ce génial Van Eyck ? Raconte-moi le paese "de par là haut" ! Tu sais, autrefois, je suis venu à Bruges, Gand, Bruxelles, maintenant je n'ai plus le temps de voyager si loin ou alors pour deux ou trois mois, cette commande de Rimini par exemple. Et ta bonne maman? Dis, est-ce vrai que la soeur de Jan est malade et qu’elle ne peint plus ?
- Oui, répondit Momoh !
Piero della Francesca avait bâti sa réputation en élargissant son regard sur des perspectives inconnues. Il vivait à l'aise, protégé par un mécène, Leonello d'Este, marquis de Ferrare. Il travaillait présentement sur l’esquisse d’une fresque imposante commandée par Pandolfo Malatesta, ami et lointain parent de son pécunieux tutélaire. Pour consolider sa clientèle Piero avait du s’établir à Florence mais il envisageait déjà un retour en sa bonne ville de Borgo San Sepolcro. Il s’ennuyait de ses frères et sœurs, Francesco le moine camaldule, Veria, Luigi, Angelica, Matteo.
- Il est heureux que j'aie joué l'apprenti au Nord, dans ta Flandre. Ce prétentieux mais fortuné client porte le même nom que l' « ancêtre » de vos ducs de Bourgogne! Le Sigismond, roi des Burgondes. Alors je lui prépare une salade qui lui plaira... Le monarque au centre et le p’tit Sigismond à genoux sur un à-côté. Putain d'époque, que ne faut-il pas faire pour mettre du beurre dans ses épinards et toucher sa « pro tabule costruende » (avance)! En cachette je m'amuse, tiens, regarde ce Triomphe de la Chasteté, c'est Jeanne, une tendre amie, qui a posé, tu la verras ce soir pour le dîner ! Tu sais, je ne m’en vante pas mais je reste attaché au diaphane des Siennois, la patte des Sassetto et Anghiari, j’ai besoin de leur « amistà », de l’harmonie des couleurs qu’ils ont su garder d’une Ecole byzantine qu’on méprise aujourd’hui. Je me souviens de la visite de ce pauvre empereur d’Orient que Rome et son Concile n’ont pas voulu secourir, Jean VIII espérait encore le soutien des Medici.
Là c'est une esquisse pour le choeur de l'Eglise Saint Eugène, comment éviter un grossier trompe-l'oeil ? Je n'ai pas le génie créateur de Jan ou de son ami Rogier, tu vois je reste prisonnier des géométries, impossible de me libérer d’une réalité spatiale, « chez toi » ils savent présenter l'"infini", des mystiques primitifs, moi je calcule laborieusement des parallèles fuyantes en espérant les faire se rejoindre. L'équation mathématique est simplissime pourtant : une perspective mono focale centrée sur un unique point de fuite. Les lois de Pythagore me rendent esclave de la logique et des mathématiques. Autrefois, chez les Egyptiens, les équations nourrissaient la poésie. Je prépare un traité où seront réunis mes travaux théoriques (De prospectiva pingendi). Mais je t’ennuie, viens te rafraîchir, et toi Marco que comptes-tu faire ? De la sculpture ?
Momoh se gratta la tête, Durant son apprentissage il avait assimilé les principales règles académiques. Son oncle ne plaisantait pas avec le calcul et les théorèmes de Pythagore. Maître Van Eyck, lui, avait digéré naturellement ces règles, pour mieux s’en libérer, il n'y pensait plus et les respectait sans le savoir. La mystique et la raison peuvent-elles faire bon ménage ?
« … Tous ces corps, il faut concevoir qu’ils sont si petits que, pris un à un dans chaque genre, aucun ne puisse être vu de nous en raison de sa petitesse, mais que, si plusieurs s’agrègent, les masses qu’ils forment deviennent visibles. Et naturellement aussi qu’ils sont ajustés suivant des rapports de proportion, parce que le dieu quant à lui a partout réalisé avec exactitude les proportions qu’entretiennent leurs nombres, leurs mouvements et leurs autres propriétés, dans la mesure où la nécessité le permettait en s’y prêtant volontiers ou en se laissant persuader » Platon, Timée.
- Ah ! Momoh, tu arrives à une bien mauvaise période ! Nous avons un cureton moralisateur qui commence à nous emmerder, mieux vaut ne pas croiser son chemin. Ce fanatique manipule la populace, bon, notre Seigneur Laurent abusait de son pouvoir. Si les Florentins laissent faire, ce maudit capelan va nous forcer à jouer les bigots, déjà qu'il condamne l'usage des miroirs, bientôt il brûlera nos livres (Savonarole, "Falo delle vanita", 1497). Cet imbécile voit du mal partout. Stronzo, va fan culo ! Récemment il s'en est pris à ce pauvre Andrea (Mantegna) et à son "Christ mort" l'accusant d'avoir peint un Jésus qui bande ! Ce puritain nous a pondu un livre sur le bien manger, un traité sur la diète perpétuelle !
A peine remise de la conjuration des Pazzi, Florence sombrait dans l’intégrisme religieux ! Il y a peu les comploteurs criaient : « Popolo e libertà », aujourd’hui plus aucune femme du peuple ou de l’aristocratie n’ose sortir sans se voiler.
- Les citadins vont se lasser, hélas pour l’instant, chacun garde profil bas, terrorisé par les milices religieuses. Encore, j’ai la chance de vivre hors les murs et d’entretenir une ferme. De quoi attendre des jours meilleurs avant de rentrer chez moi, dans cette vallée où coule le Tibre, aux pieds des Apennins, mes vignes, mes maisons…
Viens Jeanne, tiens, lui c’est Hjeronimus le fils de mon ami Hugo, un voisin de van Eyck, le timide là c’est Marco, neveu de Raphaël, Raphaël le tailleur de Modène qui travaille avec Filippo (Lippi).
L’artiste articulait ses mots et les accompagnait de signes avec ses doigts. Jeanne manifestait une tendresse peu coutumière envers son amant.
- Elle est sourde, nous parlons avec les mains. Ta visite me permet de jacasser à nouveau. Autrefois n’étais-je pas le prince des bavards ? Perdre la parole, l’ouïe ne serait plus si grave mais la vue et le goût, nous vivons au paradis, le vin, la bonne chair, le salami, tiens main’nant des denrées hier inconnues apparaissent sur le marché, les pâtes de semoule et le riz! Alors, que demandez de plus au Bon Dieu sinon de nous épargner au plus vite les frasques de son Fra Savonarole.
Ils burent longtemps et beaucoup. Le Brugeois resta plus d’une semaine retenant la leçon de son hote, en silence il observait l’artiste. Nullement gênée, Jeanne posait dévêtue et parfois s’enfuyait ainsi aux cuisines pour y chercher du vin, du pain et du salami. Marco rougissait la suivant du regard.
- Dis Marco, tu ne me la manges pas ! Quelle figa, hein ? Chez ton oncle tu ne croises jamais de petites vierges déculottées ?
Piero traduisit manuellement l’essentiel à Jeanne qui fut alors prise d’un enjouement incontrôlable. Elle riait en produisant un son étrange. Momoh n’avait jamais observé pareille connivence. Ses seules libertés, il les achetait à de gentilles catins. Et les tirettes que lui concédait sa noble compagne ne ressemblaient en rien à cette complicité amoureuse. Marguerite s’effrayait de ses ardeurs, Claire lui refusait leurs jeux d’autrefois.
- Momoh, sais-tu ce qu’est le « rêve mathématique » ? Comment, selon toi, un peintre, un créateur peut-il choisir de « s’enfermer », de s’emprisonner dans des contraintes géométriques ? J’en reviens toujours aux trois regards, celui de l’artiste, celui du regardant et enfin celui du cyclope pythagoricien, là sur le front, il n’arrête pas de ricaner ce maudit Grec quand je lâche trop ma liberté. Je ne t’ennuierais pas autant si j’avais de proches amis avec qui partager mes obsessions, mais cet imbécile de curé nous oblige à la fermer. Allez, assez de graves discussions, buvons ! Florence n’est-t-elle pas la plus admirable des villes ?
Marco ! Regarde, Florence, punaise, il est encore puceau ce gamin ? Tiens, c’est qu’il nous ferait un pathétique Saint-Étienne notre hébraïque. Marco !
- Pour l’instant c’est lui qui bande son arc !
- En souffrant un doux martyre !
Marco consentit à revenir sur terre. On resservit à boire en attendant le manger. Le Chianti paraissait rose. On attachait la fiasque à la bouche d’une fontaine ce qui gardait le vin frais. Le soir, les amis s’installaient sous la tonnelle. De là, on pouvait apercevoir le Ponte Vecchio, la récente coupole du Dôme et l’Arno. Pour Piero l’age ne signifiait rien, il traitait ses visiteurs comme ses jeunes frères et soeurs. Le calme et la paix des journées passées à Modène et là, sur cette colline, l’exubérance du génie, le calme, pourquoi chercher si loin. Momoh lui raconta la triste fin de Lambert, le cadet des van Eyck.
Et puis il fallut revenir à la réalité, hélas, et songer au départ.
- Mes affaires ont bien tourné ces trois derniers mois, j’ai dans ma bourse des écus qui pourraient tenter les brigands sur le chemin de la Sérénissime. Que pourrais-je acheter par ici qui manque aux Vénitiens ?
- Des épices, Momoh, des épices. Le poivre a triplé chez les Doges. Les Portugais nous en fournissent largement depuis qu’ils exploitent leurs colonies africaines. Et puis de l’indigo ! Maintenant que les Turcs tiennent les routes maritimes de l’Est, les prix s’envolent. A Florence tu trouveras une multitude d’ingrédients qui nous viennent droit de Sicile, de Sardaigne et d’Afrique. Le malheur des uns fait la fortune des autres !
- Mais alors, mes essences, en trouverai-je à Venise ?
- Mes fournisseurs ne se plaignent pas, ils ont ajusté leurs tarifs, tes marchandises n’intéressent qu’une minorité de peintres et de grossistes, on évite encore la surenchère.
Piero « signa » à l’attention de Jeanne qui lui répondit en souriant.
- Son frère te servira de guide en ville, il sait ce que coûtent le safran, le piment et tout ce bazar. Un brave garçon qui a le malheur d’être juif et qui déteste le commerce du change et du prêt. J’en aurai fait un barbouilleur si ses doigts valaient quelque chose. Alors je le garde en attendant ! On verra.
Samuel était aussi sourd et muet que sa sœur aînée. Le jeune homme ne devait avoir qu’une vingtaine d’années. De taille moyenne, râble, la tignasse frisée et le sourire en coin. Une barbichette flamboyante lui donnait un air de Bacchus, Piero, lui, le voyait en Basileux, parfois en Ponce Pilate. En trois jours les deux hommes firent tant d’achats que la charrette débordait. En plus des indigos, des épices Momoh avait trouvé des chaussures et des peaux.
- Il te faudrait un deuxième camion si tu ne veux pas achever tes bourriques.
- Oui mais…
- Samuel semble se plaire en ta compagnie, emmène le avec toi, le bougre est débrouillard à sa manière, il saura te trouver une escorte d’ouvriers en route pour Venise. L’itinéraire est sécurisé mais il est préférable d’envisager le pire. Non ? Sur place tu lui garantis le logis et le couvert. Et tu auras encore ton Marco jusqu’à Modène, à vous trois vous y arriverez.
Une fois de plus c’était le temps des adieux. A son tour Momoh composait son réseau et renforçait les anciennes relations de son patje. Il avait aussi de la tristesse à abandonner Piero et Jeanne. Là encore la chance l’accompagnait. Pour combien de temps ?
Le départ se fit dans l’émotion.
- Tu raconteras à Jan, comment je deviens fou, fou, riche et impatient de rentrer chez moi cultiver mes vignes.
Bologne, Modène, Ferrare, Padoue et Chioggia, pas moins de cinquante cinq lieues, à bon train le convoi rejoindrait la mer en dix nuitées. A Modène, il fallut abandonner Marco. Chacun promit de se revoir dans quatre semaines.
Refoulée en mer, la Sérénissime se rabattait sur des conquêtes terrestres, le Frioul, Trévise, Padoue, Vérone. Cette présence militaire permit au marchand d’atteindre Venise en sécurité. Se référant une fois de plus aux conseils de son père, le commerçant abandonna ses mules chez un sellier de Chioggia. Un homme de confiance qui travaillait avec Hugo depuis vingt ans. Les marchandises furent transbahutées sur une barge à fond plat, pareille à celles qui remontaient l’Escaut, pareille à celles que gréaient les Ruysbroeck à Anvers. En attendant la fin du chargement les deux compères se firent servirent un plat d’huîtres sur la terrasse d’une auberge, près du port. Wic renifla ces fruits de mer et sans détourna.
- Des huîtres ! Longtemps que je n’en avais pas mangé, se réjouit Momoh.
Samuel sortit une feuille de parchemin et son crayon de charbon. Il écrivit en « hiéroglyphes » :
- Huître, ostrea chez les Romains d’avant, ostreon chez les Grecs d’avant les Romains, Grecs qui se servaient des coquilles pour voter l’exclusion d’un membre de leur cité. Aujourd’hui pas besoin d’huître pour nous autres Hébraïques !
Le Flamand et le Juif s’inventaient des signes et s’ « entendaient » à merveille. Samuel et sa sœur avaient composé leur langage, le codifiant au fil des ans. Momoh eut une fois de plus le sentiment de revivre son premier voyage avec son père, celui-ci jouant avec les mots et les images pour l’aider à mémoriser son vocabulaire quotidien. Et toujours lui, ce père qui ne l’était pas, lui avait enseigné ce que sont les Séfarades, les Ashkénazes et les Levantins, la dispersion de la tribu de David, la migration progressive des Israélites d’Espagne vers l’Afrique du Nord. Les Hébraïques vivent en marge de nos sociétés d’Occident, tolérés en prêteurs ou chassés et persécutés lorsqu’ils tentent d’ouvrir au grand jour des ateliers et des échoppes d’artisans. Hugo, encore lui, avait construit son « univers » en s’appuyant sur ces « égarés ». En déplacement il partageait leur manger, leur coutume, leur humour et leur tendresse. Momoh cueillait cette manne. Parfois il se souvenait du jour pas si lointain de son mariage où il avait appris qu’il n’était rien, où il avait douté de son « vader » ! Maintenant il ne souhaitait qu’achever cette épuisante excursion et rentrer pour lui manifester son affection.
- Bois moins mon vader ! "Je vais partir et retourner chez mon père" (Luc, 15/18).
Lequel des deux itinérants fut le plus surpris en découvrant Venise ? Momoh avait grandi au bord d’un canal et Samuel voisinait depuis sa naissance la précieuse architecture des palais et des églises de Florence.
A peine débarqué Fondamenta delle Zattere, Momoh fut invité à se rendre à l’officialité du Décemvirat. Là on l’interrogea avec une certaine brutalité. Il conserva son calme, usant le peu d’italien qu’il maîtrisait, le Brugeois expliqua d’où il venait, qui il était et de quoi se composait sa cargaison.
- Connais-tu des commerçants à Venise ?
Momoh sortit une fiche de sa besace et la tendit à l’inquisiteur de service. Il avait choisi un document où n’apparaissait aucune adresse compromettante. Le pointilleux fonctionnaire parut surpris.
- Et tu commerces avec ces gens ?
- Mon père le faisait, il est trop vieux maintenant, en ce qui me concerne c’est la première fois que je visite votre république.
- Où logeras-tu ?
- A l’Auberge du Rédempteur, Fondamenta san Giacomo, pas loin du couvent de Zitelle mais pas avant d’avoir mis ma marchandise en un lieu sûr.
- Tu te prétends commerçant en teintures et peintures mais là on me dit que tu transportes des épices ?
- En effet, Mon Officier, plutôt que de me déplacer « à vide », je préfère marchander ce que je glane sur ma route, je vends, j’achète.
- As-tu déjà preneur pour ce chargement ?
- Hélas non, voyez la liste des accointances que je vous ai donnée, ce ne sont que des mercantis de couleurs, rien à voir avec mes épices.
Le Brugeois comprit à cet instant que le douanier allait abattre un pan de son jeu. Pourquoi ne pas me débarrasser de ce barda au plus tôt ? Il choisit d’attendre que l’opposite avance son pion. Le gabelou prit son temps et donna un ordre à l’un de ses subalternes.
- Voyons ce que tu veux fourguer aux Vénitiens…
- Les meilleurs aromates de Sicile et d’Afrique !
L’assemblée leva séance et s’en retourna là où la barge avait accosté. Un gros homme barbu attendait sur le quai.
- Buon giorno, Cipriano !
- Buon giorno, Stefano !
- Puo vedere ?
- Vedere ? Si. Per favore !
L’opportun client fit soulever la bâche qui protégeait les sacs d’épices. Un commis ouvrit une douzaine de paquets.
- Posso fare un’ordinazione ?
- Prego !
Et tandis que l’on « quanto e » ou « quanto costa », oisifs et gobe-mouches s’attroupèrent, uniquement intéressés par ce que serait le « prezzo finale». Si Momoh n’y entendait rien à la valeur des épices, il savait ce qu’il les avait payées à Florence. Le transport, son bénéfice, un calcul rapide lui permit de faire son offre.
- E troppo caro !
La négociation progressait. L’autochtone voulait « comprare a buon mercato », calculant probablement la commission à verser à son complice douanier. Le Brugeois proposa une « rimessa » substantielle et l’affaire fut conclue dans la bonne humeur. Il conto e trovato. L’acheteur entraîna le vendeur à l’écart et compta ses ducats.
- Tu, Signore de Flandria, fare delle compre ?
L’homme simplifiait ses phrases, conscient des limites de son interlocuteur étranger. Momoh lui fit comprendre qu’il s’intéressait aux essences rares, aux herbes d’Orient, a la « seta » (soie) des Trois Indes, a du « tessuto » (tissu) et a du « ricamo » (broderie) de Smyrne, a du « cuoio » (cuir) d’Afrique du Nord,…
Samuel observait son ami a respectable distance, surpris de le voir si vite gagner en assurance dans une monde inconnu. Libérés de leurs contraintes fiscales, soulagés d’avoir pu si rapidement liquider leurs marchandises, le Flamand et le Juif se chargèrent de leurs modestes bagages personnels et se firent conduire sur la rive opposée du Canale della Giudecca, à la pointe du Campo di Marte.
- Ce soir je te fais dormir chez les honnêtes Chrétiens, demain nous irons au Campo dei Mori, là où vivent tes Frères hébraïques. Mon père y a de solides amis, les Danielli.
Les semaines et les mois passent si vite en voyageant. Là mon Momoh s’approche de Bruges, la journée s’achève. L’enfant va naître, qu’importe s’il n’est pas son père naturel. Le marchand a fait de bonnes affaires, son chargement est lourd. Les mules se fatiguent. L’heur et les circonstances l’ont aidé à réaliser un avantageux commerce. Le chef du convoi fouette le cul de ses bêtes.
- Ai cavale su mon bidet, quanqu’i trotte i fat in pet !
Il est reparti de Venise avec une si abondante cargaison qu’il a du recruter une escorte de soldats, déserteurs valdotains qui avaient trouvé un refuge provisoire à Sermione, les pauvres ne savent plus quel seigneur les louera ou les punira. Dans les bagages du marchand, en plus des herbes et des essences, il ramène des velours, des damas, taffetas ou brocarts de la plus élégante facture. A la Mercerie on lui a vendu des escarpins en « vero cuoio ». A Murano, il a hésité craignant que les verres du Dottore Berengo ne résistent pas au voyage. Sestiere San Polo, il s’est laissé tenter par des pani del Doge et de crostate di marroni… des pasticcerie qui n’arriveront jamais à Bruges !
La Sérénissime accueille des brochettes d’aristocrates maltais craignant le projet méditerranéen des Ottomans. Belle occasion pour le marchand flamand qui achète des lots complets de vaisselles finement ciselées, ces gens sont aux abois. Il n’a aucun scrupule à saisir l’opportunité et à profiter du désarroi de ces apatrides.
Samuel a choisi de rester chez un cousin qui tient une legatoria sur le Rio di San Girolamo. Le sourd-muet a préféré l’industrie du papier et de la reliure à l’ascétique joaillerie des Danielli. De bon gré, le garçon a promis d’accompagner son protecteur un bout de chemin. Il veut revoir Marco, et Momoh fait comme prévu le détour par Modène, toujours soucieux d’éviter les brouilles milanaises.
A Turin, les sœurs lui apprennent la mort de Yomp le Suédois. Le cancéreux lui a laissé un message, une adresse, un endroit où il devra se rendre. Là un avoué lui remet une cassette de bijoux.
« Momoh, tu arrives trop tard. Les nonnettes m’aideront à quitter ce monde en Chrétien. Je te laisse mon héritage. La bague ornée d’une pierre, tu l’offriras, s’il te plait, à Marguerite van Eyck, le reste tu en disposeras selon ton cœur, je sais que, pareil à ton père, tu ne cherches pas l’enrichissement. On se reverra dans ma forêt de Trolls ».
Un généreux supplément convainc les Valdotains de pousser plus loin, jusqu'à Romont, fief savoyard, où le Comte Philippe les engage, soucieux de renforcer sa garnison face aux incursions successives des Bernois et des Fribourgeois. A Saint-Maurice, le Flamand a récupéré les ballots abandonnés à l’aller. Il confie à l’Abbé Hilaire le trésor du Suédois.
De passage à Berne l’heureux Flamand débusque un de ses Suisses qui rameute ses camarades. On les a punis d’amendes. Faute de guerres et de terres à partager ils dépérissent en se louant bûcherons dans leur misérable Oberland. Les trois Helvètes n’hésitent pas longtemps, faisant juste semblant de négocier leur précieux ennui. Momoh les connaît, pour une fois il ne marchande pas sur le prix.
La compagnie reprend le chemin du Nord, on refait la route à l’envers, Bâle, l’interminable longée du fleuve, Aix-la-Chapelle, la traversée du Limbourg, Saint-Trond, Bruxelles,…
A l’étape de Saint-Trond, où l’équipage s’arrête deux jours, le paysan n’en mène pas large, revoir soudain son propriétaire accompagné d’identiques gardes du corps !
La caravane a quitté Bruxelles aux regrets des lamentables Helvètes qui retrouvaient leurs quartiers d’intempérance. Momoh est pressé, sans comprendre pourquoi, sans se poser la question. Retrouver sa terre « natale», prouver à Hugo qu’on pouvait lui faire confiance, se mettre au lit avec son épouse, attendre la naissance de l’enfant ?
Sait-il où est la frontière de son « pays », à partir de quelle borne ose-t-on croire qu’on est proche de chez soi ? Seul celui qui rentre voit que le paysage change, pour les étrangers, ici où là, est-ce vraiment la Flandre ?
Les mules sentent l’écurie ? Elles franchissent le pas. Le patron a lâché la bride à son mercenaire, derrière la deuxième charrette force le trot pour coller au train. Les Bernois comprennent qu’enfin ils arrivent au bout de quelque chose, que ce soir ou demain ils dormiront paisiblement, repus et probablement ivres de bière.
- Scheisse, c’est pas dommage, il commence à faire friscoulinet !
La nuit tombe plus vite en cette saison. Les tourbières fument.
La Flandre entre en son hiver, dans trois semaines c’est la Saint-Nicolas, dans six… la Nativité !
L’obscurité ralentit le convoi, Momoh crie d’être prudent de ne pas basculer dans une ornière, pire dans un canal. Wic a donné l’alerte, les servantes sortent avec des torches, elles crient ou elles pleurent.
- Noël, Noël !
A peine le temps de s’étreindre, on s’empresse de décharger la considérable « cargaison ». Les apprentis de Johann abandonnent leur repas pour donner un coup de main. Les bêtes sont un peu serrées à l’écurie, on verra demain, là elles reçoivent double ration de picotin. Le commis étale le foin à l’étage de la grange, Radegonde apporte une brassée de couvertures. San gène, les expéditionnaires se mettent tout nus et sautent dans le Peerden malgré la froidure. Hugo allume un grand feu sur la rive. Momoh salue ses proches et s’étonne du volume qu’a pris son épouse. Anne pleure avec les femmes. Johann vient comm’un gamin qui sait qu’on ne l’a pas oublié. L’ouvrage de Paracelsius le fascine, il ne peut attendre demain, la circulation du sang, le chemin de la digestion, il commente mais personne ne l’écoute, tourne les pages sans prendre de gants…Des soies et des tissus pour les dames, un fermoir acheté pour rien à un Byzantin dans l’urgence, des bijoux trouvés chez les Juifs de Venise, des couteaux, des fourchettes en argent,…Momoh n’a pas négligé les apprentis, chacun reçoit un surcot brodé sur le devant et le dos matelassé de cuir pour protéger les lombes. Une broche de Smyrne, en plein or, pour sa femme, un collier de perles d’Egypte pour Clairette.
- Bon, mes damoiselles, aux fourneaux, y’a de la compagnie à régaler, lance Hugo qui boite un peu et s’appuie maintenant sur une canne. Viens fils, allons brosser les mules et parler un peu entre nous. Belle-fille, tu l’auras plus tard rien qu’à toi et p’is ronde comm’t’es tu vas quand même pas lui sauter d’ssus !
Les curieuses ouvrent les sacs, fouillent les tissus, ajustent les pièces sur leurs habits en imaginant ce que cela pourrait donner. Les servantes s’en mêlent, Berthe remet de l’ordre.
- Allons, le pain, la boisson, jetez un large morceau de porc et ce qu’il faut dans la marmite, réchauffe la soupe pour faire patienter ces messieurs.
Wic a fait le tour de la maisonnée, gueulé un peu partout avant de se retrouver nez à nez avec une inconnue, fine et vive. Les deux se reniflent, la femelle baisse la queue en signe de soumission. Lui, le male hésite un instant avant de lever la truffe et il cherche, inquiet, où a disparu son maître ?
Moeder Berthe sent sa poitrine qui brûle, elle porte en elle une blessure, la peur que l’absent ne rentre plus, elle sait isoler cette anxiété, tenir les mois d’attente, elle évite de tout remettre en cause à chaque départ, à chaque retour. Pour l’instant elle respire et vient donner un coup de main aux fourneaux, le temps que son cœur retrouve un rythme plus paisible.
On n’a pas des heures pour cuire un large menu, il reste du ragoût à réchauffer et puis le pain, le fromage,…
De la bière et du vin.
Momoh parle de Yomp qui est mort, de Raphaël le taciturne, de Piero della Francesca l’exubérant, des Danielli…Il lui reste encore à passer chez les van Eyck pour leur annoncer la mort de Lambert. Il n’aura que cette toile à leur offrir, le reste il n’osera pas le raconter. Il ira demain porter cette bague à Marguerite. Demain ? Il fera les comptes avec son père, une estimation rapide du bénéfice de l’expédition, à ce moment il abordera la question de cette ferme acquise dans le Limbourg.
Momoh van Brugge, deuxième partie
"Quia nominor Leo"
Naissances de Guillaume, 1446 et Mariette, 1447. Visite au Palais du Grand Duc d'Occident, Dijon, été 1460. Momoh découvre les Flandres, son fils s’engage dans l’armée du Duc de Bourgogne, 1465.
La prise de Constantinople (1453) par les Turcs annonce le déclin de Venise. Le bastion méditerranéen de l’Orthodoxie chrétienne (40'000 habitants) fut isolé du monde durant deux ans et choisit de le rester refusant de se soumettre à Rome. Seuls 7000 soldats grecs et 700 Génois défendaient la cité. En face Mehmet a réuni 150'000 djihadistes, sa flotte et cinquante bombardes.
4000 défenseurs perdront la vie et 25'000 habitants seront réduits en esclavage. Selon la tradition de l’époque les vainqueurs violèrent et pillèrent durant trois jours. Les derniers artistes et savants byzantins se réfugient en Italie où ils font germer La Renaissance.
Pendant une courte période, un projet de croisade occupa à nouveau les Esprits. Délivrer Byzance (Constantinople, Istanbul), combattre et freiner la puissance ottomane.
A l’Ouest Louis XI succède à Charles VII (Jeanne d’Arc), 1461, et, dès lors, élargit et consolide les frontières de son Royaume. L’ennemie reste la Bourgogne qui pourtant lui a si souvent offert l’asile. Le roi de France a toujours comploté. Il encourage la révolte de Liège, ville que le Duc Charles le Téméraire punira en la brûlant (1468). En Espagne on joue les Matamores. Le Saint Empire germanique ne survit qu’en accordant une large autonomie aux grandes villes qui en composent la trop vaste toile.
En France, s’inspirant des méthodes de Philippe le Bon, père de Charles son « rival », Louis XI réorganise l’Etat, limitant les pouvoirs du clergé et de la noblesse. L’armée est recomposée et modernisée. Son règne tourmenté favorise malgré tout le redressement économique d’un pays dangereusement affaibli par la Guerre de Cent Ans. En outre le roi introduit l’industrie de la soie à Lyon et encourage la création de nouvelles foires commerciales.
Le Comte de Charolais s’impatiente. Mais en attendant la mort de Philippe le Bon, que l’on soigne à Bruges, Charles le Lion travaille à consolider les structures du vaste Duché de son père. La géographie, en cette grosse moitié du XVe peut laisser penser que le prochain Turc de Dijon va dévorer le Royaume de France.
Anne van den Boogart, née de Thuin, accoucha un petit matin de novembre 1446, la brume couvrait encore le canal Peerden et la mare voisine où des canards peu frileux battaient des ailes en se toilettant. Hugo et Momoh se tenaient dans la pièce du rez, près de la cheminée où une domestique suspendait des linges à fin de les réchauffer. Julia Commys, la sage-femme, maman Berthe et Claire assistèrent la parturiente. La guette-au-trou saisit le nouveau-né, coupa le cordon et fit un nœud aussi joli que possible.
- Les Van den Boogart ont un héritier !
Berthe trempa la chose dans une bassine d’eau tiède, secoua les clochettes du gamin et tendit le bébé à sa mère. Claire pleurait.
- T’en es sûre ?
- Oui, Guillaume, Momoh est d’accord, Guillaume, Hugo, Philippe !
Si Momoh est d’accord ne posons pas de question, estima Berthe, je ne sais pas où elle a été pêcher ce «Guillaume», bon, m’enfin ! Un bébé dans la maisonnée voila qui venait à point. Les sœurs de Claire vivaient chez leurs époux, une à Gand, la deuxième à Zeebrugge et l’aînée à Anvers. Leur progéniture n’apparaissait qu’aux grandes occasions. Johann peignait au ralenti, Hugo passait son temps à l’Auberge où il racontait à la cantonade que les Brugeois sont cons comme des cochons et qu’un de ces jours il s’installerait dans sa « métairie » du Limbourg. Les affaires rapportaient gros. Les Boogart ne pouvaient craindre que la peste, une guerre et la monotonie des jours. L’ancien a refait trois fois additions et soustractions. Il n’en revenait pas des bénéfices réalisés par son petit. Pour la ferme il n’avait d’abord rien dit avant de lancer qu’un de ces quatre matins il irait voir.
Anne jugea préférable le plus intime des baptêmes. Elle craignait encore que de méchantes langues puissent raviver une plaie à peine fermée.
Mais ce fut une belle fête, si proche de Noël. Hugo avait anticipé la question, Jan van Eyck serait le parrain de ce petit.
- C’est ainsi, décréta-t-il.
Il neige sur l’étang. Les mules dormaient au chaud. Wic et la jeune chienne veillaient sur le berceau du poupon. Autrefois la jeune maman n’aurait jamais pensé nourrir elle-même son enfant. En moins de six mois l’aristocrate bruxelloise s’était transformée en parfaite bourgeoise.
- Je vais te mettre au régime, taquina Claire, mon frérot n’est pas amateur de corpulence.
- Comment sais-tu cela, intervint maman Berthe, ce que fait notre polisson leur pas de porte franchi ne nous regarde pas ! Elle faillit ajouter : « du moment qu’il ne nous ramène pas de bâtards… » mais elle se retint in extremis.
- Ne t’inquiète pas pour moi Clairette, ton frère est rentré de son périple si plein d’appétit, j’ai du me souvenir de recettes épicées pour lui servir de patientes alternatives !
Telle était en effet la nature de Momoh. Il disparaissait des mois entiers, courrait peut-être les marchandes de caresses mais une au fois au bercail il laboure avec ardeur le jardin de sa traîtresse. Il aimait copuler au levé du jour en prenant le temps d’observer la cène. Anne se demandait parfois si ce n’était pas une forme de vengeance ? Son époux manifestait tendresse et prévenance. De l’amour ? Ce garçon, qu’elle avait habilement séduit, où avait-il disparu ? Momoh perdait sa naïve innocence. L’intuitive percevait un ennui chez son compagnon. Ennui qu’il oubliait en travaillant rudement, faisant fructifier le talent que son père lui avait transmis. Spéculation et raisonnement n’inquiétaient pas la jeune femme. Les bourgeois ne répudient pas leur épouse, n’entretiennent pas de coûteuses maîtresses, quand la coupe est trop pleine ils débondent chez les professionnelles, se font sucer le nœud et rentrent au bercail à l’heure de la soupe. Songeait-elle parfois à ce lâche, au nigaud qui lui avait déchiré son ruban avant de s’enfuir ? Un gentillâtre aussi ruiné que sa propre famille ! Pas folles les cigales aristocrates qui nichent leurs mouflets dans le bon lard de besogneux marchands en quête d’un semblant de notoriété. Non, si le bélître maîtrisait l’art de la monte, entendait le chapitre de la conjonction académique et le domaine des appariages antipodiques, il ignorait le doux reste, la patience, la beauté des arts, la chaleur d’un foyer, la tendresse et le bonheur de longues veillées. Anne n’a pas peur, elle ne regrette rien, il ne lui manque que l’amour de son mari.
Remise de ses couches, la chafouine joua la renarde, plus chatte que fouine, et finalement se retrouva encore une fois gestante, satisfaite de ne pas avoir laissé son giron vacant plus que nécessaire.
- A ce rythme, bouffonna grand’père Hugo, notre petite noblionne va tant en pondre qu’il s’en trouvera un pour devenir évêque et une autre… abbesse!
- Qu’est-ce que tu racontes rebondi plein de bière, tu m’as fait quatre filles et j’oublie les malheureux morts en couches, Dieu, Marie, Joseph pitié pour eux dans les Limbes ! Que les Boogart végètent et remercie le ciel ! Non mes flottants, je ne vous oublie pas !
- Heureusement que notre Momoh est costaud et qu’il ne perd pas son temps à se coincer la bulle ou à glander.
- Tu oses parler de glander, toi et tes amis chez « votre » Mado ? Que Momoh la féconde autant que possible, il nous faut de la marmaille dans cette maison.
Berthe aimait conserver le dernier mot. Elle n’en voulait pas à son mari d’avoir su modérer ses activités. S’il passait deux trois bonnes heures à pinter avec ses compères, le reste du temps il le consacrait à la gestion de l’entreprise familiale. Le magasin tenu de près, les expéditions de Momoh organisées avec soin. Enfin ce vieux cinquantenaire souffrait d’une goutte méritée et certains soirs ses articulations enflammées criaient leur lassitude et leur épuisement.
- On meurt des péchés qu’on a commis, aimait répéter son épouse.
- Et alors, quels sont les tiens ?
Il a bu des barils de bière, bouffé plus qu’un cochon de Bernois, baisé en transit, justice qu’il paie. Son homme ronflait tant qu’elle finit par s’installer dans la chambre du petit Guillaume.
Guillaume ? Le minet baragouinait depuis son premier anniversaire, personne ne comprenait ce galimatias, sauf l’oncle Johann qui s’était pris d’insert pour le miteux. Pensait-il en faire un peintre ? Pour sûr, et par cause initiale, le chérubin n’avait pu hériter du handicap de son père nourricier. Le chagrin guida les premiers pas de l’enfant autour de la mare aux canards.
- Le père qui vai au bos, la mère que cueupe lai soupe, lai seurvante que lai trempe, l’commis de louée que lai mége, a peu en y ai pu ren po l’chtit guinguin.
Dès le premier age, il espère lui apprendre ainsi à reconnaître son pouce (bois, « bos »), l’index coupe la soupe, la servante y trempe son majeur, le commis la mange (annulaire), et puis y’a plus rien pour le guinguin (auriculaire).
Guillaume balbutiait (baver) déjà quelques répliques insensées.
Le gamin se montrait capricieux et ses colères soudaines inquiétaient ses parents.
- Putain de sang bleu, ronchonnait parfois Hugo, le niais a toujours les griffes dehors.
Les nymphéas fleurissaient, maman Berthe en avait oublié son « jardinum ».
Chaque samedi l’antique Radegonde mobilisait le personnel de la maisonnée pour la préparation du pain.
Cette fidèle servante maîtrisait l’art de la boulangerie. On saignait deux petits sacs de farine de sarrasins et un gros de froment, parfois de seigle.
Le Patron aimait son pain mollet, la cuisinière faisait donc venir trois touques de bon lait frais et une once de levain qu’on trouvait chez le fournier. Des six pintes de lait Radegonde cueillait une pleine cruche de crème, la moitié servirait pour des sauces ou des quiches, du reste elle tirait sa motte de beurre de la semaine.
Il fallait bien une demi journée pour cuire les fournées successives. Si Hugo appréciait son pain au lait, Johann préférait la miche de campagne couverte de graines de cumin. Le seigle rendait service durant les périodes de jeûne (145 jours par an) où il apparaissait malséant d’enivrer le voisinage des aromes de boulangerie ! Chacun se battait et se brûlait les doigts en se pressant devant le fournil. Les jours suivants Radegonde savait, ainsi qu’elle aimait dire, « ressusciter son pain quotidien » avant de le servir. Anne traînait près du four et se régalait de cette odeur, elle se demandait ce qui était arrivé à sa famille pour que celle-ci n’ait pas su tenir « au sommet du panier ». Johann lui répétait souvent :
- Tu sais, Ma Chère Enfant, votre « monde » est sans pitié. Le lion se garde les beaux morceaux, les hyènes de son entourage sucent la moelle et que reste-t-il pour les écuyers s’ils n’ont pas le cul mignon ? Les miettes ! Je me prétends « Guildien », une sorte d’aristocratie en somme, et je fréquente la Haute mais mon métier prend racine dans un terroir d’artisans. La Chevalerie a fait son temps, il y aura encore des guerres mais plus de vaillants cuirassiers. L’art courtois nous a appris la civilité, sans la Noblesse nous ne serions encore que des barbares. Il faut une élite pour extraire l’honnête homme de son originelle médiocrité. Les princes produisent trop d’héritiers, voilà leur faiblesse.
Momoh avait su présenter à son épouse l’acquisition de Saint-Trond. Tôt ou tard les créditeurs l’auraient saisie, il l’avait fait pour Guillaume. Sur l’accueil reçu à Bruxelles il n’en avait presque rien dit et elle n’en avait pas demandé davantage.
Claire parlait quelquefois d’une retraite anticipée au couvent de la Quitterie, là elle s’occuperait des orphelins brugeois. La règle s’y appliquait avec intelligence, l’abbesse lui permettrait de rentrer régulièrement chez ses parents. Lorsqu’elle apprit que sa belle-sœur était enceinte, Claire changea brusquement de combinaison et oublia aussi vite piété chrétienne et humaine compassion.
- Ca sera une fille et je me chargerai de son institution, je serai sa commère.
Ni Anne ni Momoh ne virent d’offense à cette insolente annonce, pas plus d’inconvénients. La jeune et future mère, sans frivolité, sans orgueil, avait créé, à sa manière, une sorte de «cour», rien de princier, rien d’arrogant, un mode de vie élégant et juste assez distant qui, selon Johann, exhaussait leur univers bourgeois. Personne ne s’offusquait des extravagances de son savoir-vivre considérant qu’elle ne devait rien voiler de la céruléenne origine de sa lymphe.
Libre de contraintes ménagères, Anne dessinait des robes et des tuniques qu’elle faisait ensuite couper et assembler par une ingénieuse couseuse de l’Oud Brugge. Selon son humeur, elle consentait à poser pour l’Oncle Johann. Celui-ci réalisa une si fine et délicate miniature que son mari pourrait l’emporter dans ses maigres bagages. Parfois elle mobilisait broche, couperets, couteaux, écumoire, louche, râpes, pot-a-eau, fourneau, hâtelet, égrugeoir (mortier ou moulin à poivre)… et servantes pour mitonner un plat en suivant à la lettre les recettes d’un livre de cuisine vénitienne, cadeau de son époux. Grand’maman Berthe en avait pris son parti, celui d’en rire, écoutant maugréer la domesticité, forcée, elle, de ranger le capharnaüm abandonné en cuisine. Et puis, la vieille cuisinière le murmure souvent, une parturiente n’a rien à traîner aux communs, c’est de l’ « impureté » affirme-t-elle. Et quand le Jacques est venu tuer le cochon, Radegonde a du la forcer à déguerpir en vitesse de peur qu’elle « attrape l’hémorragie » bien avant l’extrance (naissance). Plus la femme s’aggravait, plus elle aimait passer son temps à cuire tartes et compotes. Celles à la rhubarbe l’écoeuraient.
Berthe effectua de secrets calculs, la graine a été semée en lune "C" donc décroissante, ce sera une fille ainsi que l’annonce Claire. La grand’mère prétexte une visite matinale à sa belle-fille qui lui laisse palper sa « grosseur ». La tête pointe à bâbord, sur la senestre, c’est donc une fille ! Elle plaçait la paume de sa main sur l’ignoble rondeur espérant que la petite se manifeste d’une buigne.
- Morbleu, Sainte Lucie épargne-nous un lithopédion (fœtus calcifié dans l’utérus de la mère)!
Hugo paraissait ne rien admettre de ces ancestrales superstitions mais il tendit une oreille faussement distraite lorsqu’une nuit sa femme vint le secouer, elle croyait entendre un hibou hululer (trois fois), une fille !
- Si l’on avait ouï un « chavant » (chat huant)… un garçon. Allez, rendors toi, sorcière !
Comme pour son « premier », il avait été interdit à la future maman de s’occuper elle-même du trousseau du bébé. Elle avait le droit de regarder, de choisir, de suggérer en évitant le moindre contact physique avec le linge. A la fin de son huitième mois Anne perdit un peu de sang, probablement par ce qu’elle avait assisté au déshabillage d’un lapin. Son deuxième enfant naquit quinze jours avant dessein. L’accouchement fut pénible. Le travail dura une nuit et un jour. La génitrice jurait qu’elle n’en produirait plus, que l’avorton voulait sa mort,… La sage-femme lui fit moult cataplasmes camphrés, des compresses d’aloès appliqués sur le ventre et sous les reins. Le Ciel ne délivra son colis qu’à l’heure de l’Angélus.
- La Clairette avait raison, lança la matrone, pas trop fâchée de voir la fin du labeur. Sainte Goton (Ste Marguerite), la petite ne voulait pas quitter sa niche.
- Ce sera une sainte, le Très-Haut a envoyé un signe !
- Quel signe ?
- God ! Le Banquet du Faisan. La ville est en liesse, le duc a fait venir Maître Coustain pour décorer nos rues! Hein ?
L’enfant est lavé à l’eau bouillie, juste tiède, on enduit son corps de saindoux. Une large ceinture lui tient le ventre et, pour lui garantir un joli nombril, Claire y a glissé un marron qui compresse l’endroit où mère et fille ont rompu leur union. Tout est bien, songea-t-elle, Anne a son Guillaume, mon rouquin de frérot aura sa Mariette et c’est moi qui m’en occuperai. Merci ma Vierge Noire !
L’accoucheuse palpe le crâne de la nourrine et de ses pouces elle modèle la tête du bébé pour l’allonger ainsi qu’il convient à une damoiselle. Pour Guillaume, Berthe avait secrètement conservé un lambeau du placenta à fin de sauvegarder l’enfant d’un martial destin.
En soirée, à l’heure de dormir Momoh se soumit au rite de la couvade.
- Qu’est-ce que tu fais, s’inquiéta Anne ?
- Une tradition qui remonte loin.
Pour une raison que nul conseil ne sut expliquer, le lait refusa de monter. Les mamelles de la génitrice restèrent dures et froides pareilles à la Zwin au cœur de l’hiver. Les servantes forcèrent la maman à avaler des mouillettes trempées dans un généreux hypocras. En vain ! Une vaticinatrice conseilla une recette infaillible pour autant que les horoscopes s’harmonisent. Il fallait prélever une pelote de cheveux d’une fille supposée intacte, la mettre dans une cornue et la distiller au feu de roue jusqu’à ce qu’il ne sorte plus de fumée.
L’huile a une odeur qui s’infiltre partout mais elle est efficace si l’on en frotte les seins de la maman avec un linge tiédi. Guillaume était né en décembre, Mariette pour la fête de Tous les Saints. Claire sacrifia une de ses mèches. Nul ne doutait de la formule à l’exception d’Hazeline qui osa murmurer que Claire étant sous la constellation des Chiens et que son hymen…
- Tais-toi, Vipérine !
Le métier de nourrice se faisait rare. Hugo et maman Berthe ratissèrent fermes et villages des environs. On déterra enfin une pauvre aveugle qu’un sordide voisin avait engrossée. Les parents exigèrent un bon prix de leur souillon (50 sous par mois). Personne ne marchanda, il y avait urgence. La fille quitta brusquement sa famille, son misérable paquet fiché sur la hanche, pleurant larmes et tremblant de tout son corps. De retour à Bruges Berthe veilla à l’essentiel. Frotter la campagnarde dans la grande bassine de bois, s’assurer qu’elle n’engorge aucun insecte à la racine de ses poils intimes, quérir le docteur de Velroux pour confirmer la bonne santé de cette rurale et de son merdeux. Consomption, mal de poitrine et honteuses maladies sont fréquents chez les bouseux. La terrienne se portait heureusement bien malgré une fragile complexion.
- Chez vous elle prendra vite du poids, au fond c’est bénédiction pour l’une et l’autre, Berthe, n’oublie pas de prier Saint Gabriel et tu brûleras un cierge à Saint Wylbrod. Pour ce qui est du chiffon, rien à craindre, ni exanthème ni rubéfaction. Ces rustres ont des résistances que nous avons perdues !
Cet éclairé mais prudent thérapeute s’assurait de suites possiblement fâcheuses en impliquant un éventail de saints qu’il choisissait avec soin. En cas de mauvaise tournure, la Faculté pouvait ainsi se sortir d’un mauvais pas et s’éviter de fâcheuses diffamations. Berthe n’était pas dupe mais, son mari Hugo le répétait souvent, « N’en déplaise à Epicure, la crainte de Dieu ne mange pas de pain ni n’en durcit la croûte » !
L’aveugle donna un sein à Mariette et l’autre à son mouflet. Les servantes forçaient la nourrice à engloutir doubles rations, trois fois par jour. Claire se chargea de dégrossir cette gentille paysanne. Elle fit installer un matelas dans sa chambre ainsi que les deux couffins. Hugo la trouvait mignonne et, sous excuse de charité chrétienne, il installa des repères à travers la maison. L’aveugle pouvait ainsi s’orienter seule de pièce en pièce. Anne ne trouva rien à dire. Avec ce deuxième enfant son devoir était accompli. Son lansquenet pourrait franchir le pont-levis mais elle se protégerait à l’avenir d’un collatéral dommage. Plus question de subir un siège. Heureuses les mamelles qui t’ont allaité. Grand’mère Berthe se souvenait de ce jour où Hugo lui porta ce bébé « remplaçant » et le soulagement ressenti quand le petit lui tira ce blanc sang d’une poitrine douloureuse. Claire chantonna, sans que personne ne l’entende, le refrain des « deux faons d’une même gazelle » (Cantique des Cantiques).
Momoh gardait « son » fils Guillaume à distance. Le gamin deviendrait costaud, il avait déjà l’esprit chicaneur et n’hésitait pas à cogner qui lui refusait un caprice. Seule sa grand’mère et Johann pouvaient en faire façon. Mariette s’affermit mais elle garderait toujours une faiblesse de sa naissance prématurée.
L’aveugle fut bien traitée. Claire fit planter des barrières près de la mare aux canards. Elle tendit un cordage de manière à ce que la paysanne puisse aussi se déplacer librement au jardin. Johann lui demanda de poser. La Confrérie des Charpentiers voulait offrir un retable à l’hôpital Saint-Jean. Une modeste commande. Le Maître la peignit en Eve chassée du Paradis. La fille accepta de se dévêtir. Que signifie la nudité pour une aveugle ?
Les Boogart baptisèrent les nouveaux-nés. Le bâtard des campagnes reçut le nom de Daniel avec la bénédiction de sa mère. Johann se servit plus d’une fois de la maman et de son nourrin en guise de « Marie et l’enfant Jésus ». Mariette et son « frère » Daniel grandirent ensemble, à égalité de mamelles et d’affection.
Anne ne s’en mêlait pas, cependant elle aimait suivre les « opérations » de sa fenêtre. Berthe, elle, ne trempait plus ses mains dans les profondes bassines, mais elle supervisait toujours la délicate entreprise ! Une fois par mois, la maisonnée tintinnabulait en un brusque vacarme pour le démarrage de « sa grande lessive ». Une lavandière ambulante faisait la tournée des résidences brugeoises louant ses services aux familles qui en avaient les moyens. L’affaire s’amorçait au point du jour quand la brumaille dévoile le canal Peerden. Du grenier les servantes descendaient les huches de linge accumulé durant quatre semaines et l’entassaient près du cours d’eau avant d’en effectuer le tri. Cette opération, anodine en apparence, sonnait l’ouverture des réjouissances. Blouse, drap, dessous, chaque vêtement permettait un commentaire des plus malicieux. A dix pas, le commis d’office se chargeait d’amorcer un foyer.
De ses récents voyages Momoh ramenait des huiles coûteuses mais aux senteurs agréables. Jusque là le suif ou le saindoux servait de « détergent ». Il suffisait de le mélanger à des cendres.
On commençait par la « cuite ». La laveuse couvrait généreusement le fond du cuvier, d’abord de « savon » mêlé au fraisil, ensuite plusieurs couches de paille humide et enfin le linge et l’eau par-dessus. Bouillir en évitant l’incendie. L’opération durait plus d’un jour, le temps de lisser ce linge et de le décrasser. La nuit une servante veillait le cendrier et le foyer, la pauvre refoulait son sommeil, emmaillotée dans une chaude couverture. Un chien tenait compagnie à cette sentinelle. Si par imprévisible circonstance un tissu s’enflammait, la gardienne sonnait vacarme.
La buandière passait des heures à raconter des histoires épouvantables ! Celle de la fée qu’on jeta en punition au fond d’un puits, la femme-oiseau apprivoisant les minets par d’envoûtantes roucoulades ou celle de la jouvencelle Dahut, fille du roi Gradlon de Cornouaille, transformée en sirène. Elle aussi entraînait de nubiles innocents au fond d’une sombre et humide caverne. Au matin les familles angoissées ne retrouvaient que les corps tronqués de leurs chérubins !
Quand les enfants ne lui tournaient pas autour, la baratineuse en profitait pour épicer la fable d’excitants détails sur les dams subis par ces malheureux impatients, mieux encore… sur le chapelet des innommables tortures.
Pour que la compagnie tienne le coup et la distance, la servante Radegonde mitonnait un de ses hochepots dont elle seule maîtrisait la recette. Berthe permettait qu’on saigne un tonnelet ou deux de cervoise au moment des repas. La lavandière s’avérait inépuisable, légendes et proverbes… ne tarissaient qu’au fond de sa pinte.
- A Carême prenant chacun a besoin de sa poêle, à bon demandeur… bon refuseur !
Et il se trouvait toujours un naïf pour demander ce que signifiait ce dicton ou le suivant.
- C’est dans la Bible, répondait-elle pour se mettre à l’abri d’un méticuleux chercheur de pouilles, les curés nous racontent du charabia pour nous embrouillimuner sous prétesqu’on bigorne point latin. Moi je vous r’dis c’que Moïse nous a enseigné alors qu’il déboulait d’son « bel vedere », ni p’us, ni moinche.
La femme avait échafaudé sa rayonnante réputation sur une clientèle bien agencée mais toujours friande de polissonneries.
A sa fenêtre, Anne s’interrogeait parfois. Comment lavait-on le linge chez les Thuin, et qui s’en chargeait, jamais alors elle n’avait eu l’idée de s’en soucier. Ici sa belle-famille entretenait une réserve considérable de vêtements de rechange, à lui seul son époux possédait au moins vingt chemises et autant de doublets et de culottes !
La cuite, ou les cuites achevées et refroidies, on passait à la prochaine étape, l’essangeage. La lingerie trempait de Prime à Tierce (au moins quatre heures) dans une cuve d’eau mousseuse que la chéfesse brassait énergiquement, armée d’un solide aviron.
Une lotion d’Azul e Branco du Portugal ou de laurier et une huile d’Alep, selon ce qu’avait trouvé Momoh lors de ses périples méridionaux. Cette opération concluait le troisième épisode. Certaines blanchisseuses mettaient à part les brassières et les tassels pour les imbiber d’amidon. Des substances inconnues que Momoh achetait lors de ses expéditions et qu’on expérimentait à cette occasion.
Pressentant une rapide évolution des colorants utilisés en peinture, le marchand diversifiait ses achats ce qui le conduisait parfois vers des embouchures commerciales moins renommées.
- Y’aura toujours plus de bourgeois à laver leur linge que de guildiens en quête de colorants !
Il ne se trompait pas. La concurrence devenait menaçante du coté de Lyon et de Bale, les chimistes progressaient et utilisaient des machines mues par la force de l’eau. L’introduction de la vessie de cochon permettait aux peintres de conserver leurs amalgames une semaine entière. Enfin Momoh commençait à s’appuyer sur des « relais », des intermédiaires, détaillants qui ouvraient des comptoirs à Bruxelles et parfois jusqu’à Trêves, Cologne ou Aix. De leur coté les Anversois descendaient plus régulièrement sur la Cote méditerranéenne.
- Alors s’il le faut je deviendrai vendeur de poudre à lessive !
L’ultime opération consistait à rincer cette montagne de vêtements et de draps au bord du canal. Lavandière et domestiques battaient le linge et reprenaient leurs histoires de coquins et de vilaines, le bruit couvrait les éclats de leur voix ! Elles frappaient avec violence, imaginant qu’elles punissaient là des maris infidèles. Il arrivait que l’une rie si fort que soudain ses larmes giclaient et elle se pissait par dessous. Les commis tiraient de longues cordes sur lesquelles on suspendait cette lessive parfumée de lavande. Pour les jupes de fêtes, les broderies et les tuniques des hommes, la laveuse se contentait d’un trempage dans une eau embaumée de savon d’Alep ou de fleurs de roses et l’on renonçait à l’essorage. Depuis peu une mode bruxelloise se répandait à travers la Flandre, l’usage du mouchoir ! Autour du cou d’abord, en pochette ensuite ou dans la manche et finalement chacun s’en servit pour curer son nez. Momoh en trouvait à Arras. Par souci d’hygiène il demandait aux servantes de les laver à part.
Guillaume prenait de l’allure, plus élancé que les camarades de son age. Personne ne pouvait plus le tenir. Johann comprit qu’il n’en ferait pas un peintre même si le garçon se montrait intelligent et attentif à ses leçons.
- Lui manque la patience, dommage !
- Et l’imagination, compléta Hugo désabusé, pour le commerce non plus il ne vaudra rien !
Momoh le traitait durement, s’il ne le battait jamais, il ne lui passait aucune bêtise.
- Pourquoi le punir de ne pas être ton « vrai » fils, pleurait Anne ?
- Je ne le punis pas, je le corrige pour son meilleur.
Guillaume savait depuis toujours qu’il n’y avait entre eux deux aucun lien de sang.
- Je ne le punis pas, je l’aime et il le sait, sans mensonge et sans hypocrisie, il découvre ce qui est juste, il apprend sa solitude. Ton petit choisira le métier des armes, peut-être rêve-t-il de batailler aux cotés de son géniteur, un preux et courageux chevalier. Il déteste la condition de bourgeois qui lui est imposée et moi avec, toi tu t’es faite à la routine des Boogart parce que tu es née fille et que personne ne te donnait grand choix. Lui ? Autant qu’il se durcisse s’il veut partager l’existence des guerriers. Il ne voit rien d’intéressant ici, pas uniquement chez nous, mais à Bruges, qui sait, même la Flandre est trop exiguë pour ses martiales ambitions. Ton cher Guillaume ressemble au Comte de Charolais ! Il rêve d’entreprendre. « Je l’ay emprins » Pourquoi le blâmerai-je ?
- Alors tu le laisseras s’engager ?
- Il n’a que douze ans, il te reste encore cinq ou six ans à le pouponner !
- Promets moi de le retenir.
- Pour qu’il me haïsse un peu plus ?
Mariette ? La puînée ne ressemblait en rien à son robuste aîné qui pourtant se faisait un devoir de la protéger en toute circonstance. La mignonne aimait traîner près de l’étang, parler aux canards ou se fourrer dans les jupes des cuisinières.
- Un coq de combat et une ménagère, plaisantaient les servantes, voilà ce que nous ont pondus les patrons !
Mais son grand amour, elle le vouait aux chiens qu’Hugo soignait mieux que les nonnes la Chasse de Sainte Ursule. Wic vieillissait, sa femelle lui donna quand même une descendance. Le plus difficile fut d’expliquer à la gamine pourquoi, la veille, maman Xiana avait mis bas six chiots vaillants et qu’au matin il n’en restait que deux.
Si Momoh se montrait sévère avec son fils, il gardait une étrange distance avec sa cadette. Grâce à Dieu il restait bien assez d’amour en partage dans cette vaste maisonnée.
Déjà le marchand songeait à sa prochaine expédition. La douzième depuis son mariage. Il ne partait pas si loin, Bruxelles, Liège et Aix-la-Chapelle vers l’est, Arras, Lille, Calais et Paris à l’ouest, Anvers, Rotterdam et Amsterdam au nord, Luxembourg et Dijon au sud. Et Saint-Trond où il se rendait deux fois l’an!
Il passait contrat en avance avec des fournisseurs locaux, on s’arrangeait pour ajuster les prix en cas de pénurie ou de saturation du marché. Sans négliger les peintures qui avaient fait la richesse des Boogart, le commerçant n’hésitait plus à varier ses achats. Poudres à lessive, colorants pour tissus et cuir, vaisselles et tapisseries.
Philippe le Bon jouait son rôle de prince fier et distant, évitant de provoquer ses voisins. Il croyait en la puissance économique de son Duché et veillait à ce que ses baillis n’assomment pas les entrepreneurs flamands d’une trop lourde fiscalité.
Momoh pouvait donc traverser les frontières en relative sécurité, sans risquer de se retrouver pris entre deux armées en bataille. Il savait à qui et combien payer ses taxes de transit.
Le marché de Dijon ne manquait de rien. Momoh y découvrit des légumes et des fruits inconnus. Concombre, melon, citrouille, fenouil, navet, pêches, cerfeuil, fèves,… Pour une poignée de philippus les boutiquiers de la rue aux Herbes lui vendirent six sacs de graines. Il en ferait planter dans leur « jardin » de Bruges et livrerait le reste à son contadin de Saint-Trond.
La nuit tombée, Dijon reste animée. A Bruges, journée achevée, les bourgeois rentrent chez eux, mangent leur soupe et se tiennent près du foyer pour la veillée. Bien sûrement au cœur de l’Oud Brugge une vie équivoque, louche et suspecte, continue mais le marchand n’est plus l’eschollier des orgies interminables, celles de la table ou celles du bas-ventre.
Ici rien ne semble jamais s'arrêter. Même la nuit, il entend passer les attelages de boeufs. Dans les rues, chiens et chats se font la guerre comme autrefois à Paris, Bourguignons et Armagnacs. Anes, mules, chevaux martèlent le pavé. La poussière ne retombe que lorsqu’un orage s’abat soudain. Alors la populace se bouscule pour trouver un abri sous une porte cochère.
Dans les quartiers chauds, derrière Sainte Gudule, les filles harponnent le client qui, lui, ignore la honte et oublie ses scrupules.
Au restaurant de la rue saint Apollinaire on lui servit, en entrée, des plats de poissons : brochet, tanche, carpe et anguilles ! Pour la suite le patron lui suggéra une oie farcie, cuite à l'hydromel.
- Et avec ça je vous remets une pinte de cidre ?
- Tu l'as dit, l'ami !
Le gros de sa mission accomplie Momoh prit le temps de visiter deux récents ateliers d'imprimerie. L’un était géré par des Allemands apparentés à Richel de Tübingen et lié à celui de l’alsacien Schongauer, natif de Ferrette, des Italiens tenaient le second, les Lazzarotto originaires de Bassano del Grappa aux pieds des Dolomites.
Chez Petri, on lui proposa une troisième édition joliment illustrée de "La Mélusine", oeuvre de cet auteur Jean d'Arras qu’il avait découvert autrefois à Genève. Il se souvint du commerce avantageux qu’il en avait fait à cet original Seigneur tchèque lors de son premier déplacement en solitaire. Son adolescence, les leçons de Johann. L’oncle serait surpris d’en découvrir une version si audacieuse ! Bien que submergés de commandes, les artisans « italiens » continuaient de travailler la gravure selon leurs techniques traditionnelles. Ces ouvriers du livre auraient pu s’acheter une presse, des caractères mobiles en plomb et les encres que Momoh vendait aujourd’hui. Taille d'épargne ou en relief, taille douce, burin, pointe sur métal. Pourtant les modes changeaient, la clientèle se diversifiait aussi, chacun voulait un « imprimé », les transalpins s’en moquaient.
- Ce qui importe c’est la modernité de la gravure ! Hé ! Mais quoi !
Le Brugeois sourit lorsqu’il découvrit de novices apprentis qui souffraient à la peine, écrasés par les reproches incessants de leurs Maîtres. Il revivait son temps.
- Putana ! Des bons à rien qui en plus voudraient se montrer pointilleux sur leur contrat.
- Et qui font des remarques sur nos méthodes du « passé ». L’imprimerie ? Non merci, on laisse ça aux Allemands et à ces Lazzarotto de Vénétie.
Les Confréries veillaient à ce que les accords et conditions d'emploi soient strictement respectés. Au bout de quatre années les Maîtres acquittaient leurs élèves et les renvoyaient en leur souhaitant « bonne fortune ».
En fin d’après-midi, Momoh passait chez Gédéon l’Hébraïque, un vieil ami de son père. Il lui résumait sa journée. Après la gogaille et quelques pintes, une servante déposait sur la table le Gieu d'Eskiès et les deux hommes sirotaient une dernière cervoise, absorbés par cette amicale bataille de pions.
- Je prends les Noirs, la bannière de notre Bête Féroce !
- Les Blancs, Maître Gédéon, sont-ce les Habsbourg ou les François ?
- Les François, mon cher, les François, les Habsbourg c’est l’aigle noir et il plane loin de nos terres, s'il s'en emparait il ne saurait les garder sous sa griffe. Il est fatidique que la Bourgogne revienne au Roi de France !
- Il y aura-t-il encore la guerre ?
- La guerre, as-tu vu qu'elle ait fini ! Vous autres au pays de par là haut, vous avez une longue tradition d'autonomie, l’impôt payé, vos communes vivent bon an, oublieuses de leur Dijonais. C'est toujours ton parrain le chancelier ?
- Le bourgmestre ? Non ! Nous en avons un nouveau, Dirk Memling, Paulus est mort en tombant dans un canal en plein hiver. Son cul a brisé la glace. Y'en a qui murmurent qu'on l'aurait poussé. Pourtant il savait tenir "son juste milieu". Puis avec sa phtisie !
- Je croyais que son fils prendrait la relève ?
- Son fils ! Il s’est fait rouler dans la farine lors du vote, tu sais, main’nant ça se passe en secret ces élections, chaque député reçoit sa boule noire!
- Et qui est le doyen de la Guilde Saint Sébastien ?
- Jacob von Maelart, un artiste peu doué mais un excellent politique ! La Portugaise a partagé ses commandes, les aristocrates ont suivi, non, les peintres ont de l’ouvrage. Là où le bat blesse c’est du coté des Anglais qui se méfient de nous depuis que Philippe à rompu avec eux. Leurs usines s’allient aux Lusitaniens qui font circuler leurs marchandises sur de rapides coursiers. On s’en inquiète même à Anvers !
La bourgeoisie dijonnaise tentait d’imiter les modes du palais. Pourpoint court, coiffure en bol et poulaines pour les hommes, les dames portaient encore haut leurs ridicules hennins et tiraient de longues traînes qu'un laquais protégeait, à l'occasion, de la poussière, d'une crotte ou d'un reste de pluie.
Le Résidence des Ducs de Bourgogne était en chantier. On surélevait les deux tours principales, celle de la Terrasse qui domine la ville entière et l’ancienne Tour de Bar. Il y a moins de cent ans ce n’était qu'une simple forteresse, une place militaire. Philippe le Hardi a édifié un premier donjon avec, en annexe, de vastes chambres de cérémonies pourvues de cheminées à chaque étage. Son petit-fils rénove la façade du logis ducal et complète la construction de ce palais en y ajoutant des salles de festin et une incroyable cuisine où pourront s’affairer plus de 30 cuisiniers!
Un chambellan fit entrer le visiteur dans une large et triste pièce. Momoh lui remit la lettre d’introduction que Jan van Eyck lui avait confiée. Le peintre demandait une faveur à son prince. En effet la Duchesse Isabelle venait de lui passer commande d'un retable de belles dimensions. Le contrat spécifiait cependant que devait figurer, sur l'une des portes de ce triptyque, la chapelle de la nécropole princière. Momoh van den Boogart n'avait pas perdu la main, il saurait en tracer le cadre et les perspectives. L'ancien élève n’avait pu refuser pareil service à son auguste mentor.
Un grand soldat, jeune, barbu, s'approcha et se présenta.
- Rodolph Von Erlach, capitaine suisse au service du Seigneur d'Occident. Je vous guiderai et... on me demande de vous surveiller. Comment se fait-il qu'un marchand soit chargé de croquer pareilles ébauches ?
- J'ai été apprenti de deux Maîtres guildiens en Flandre, hélas je vois mal les couleurs, il m'a fallu me reconvertir dans le commerce. L’un d’eux, fort renommé et qui a séjourné un temps au palais, est le signataire de la missive qui vous a été transmise. Mon Sieur van Eyck est épuisé, il voyage moins. Je dois donc lui ramener une documentation illustrée, un plan et des canevas.
C'est ainsi que l’aristocrate bernois et le Flamand se lièrent d'une amitié discrète. Les deux savaient encore qu’elle serait éphémère, que leur chemin ne se croiserait jamais plus. Le capitaine mercenaire lui permit d'assister à quelques solennités officielles. Il aperçut alors, pour la première fois, le Grand Duc d'Orient qui tenait sa Cour pareil à un Roi, ne souffrant aucune infériorité. Le Ponant n’est-il pas un Valois ? Il rêve d’une mythique Lotharingie, sa Bourgogne et ses vassalités sont prospères et dynamiques, un jour son territoire s’étendra aux deux mers, celle du Sud et celle du Nord. Le Duc ne jouera plus l’obséquieux diplomate entre le Royaume de France et le Saint Empire germanique, il s’imposera et deviendra leur aequalis. Son chroniqueur (Commynes) décrit les fastes de cette Cour, déploiement de magnificences qui dépassent largement celles de ses « pairs ». Et ce n’est pas du trompe-l’œil, les meilleurs artistes sont là, poètes, musiciens, peintres et sculpteurs. Le Flamand est ébloui !
Le Chapitre de la Toison d’Or se réunit d’abord en huis clos. Ensuite l’impressionnant cortège traverse la ville pour se rendre à la maison de commune où sera servi un extraordinaire repas. Plus tard, quand seront achevés les travaux, le prince recevra ses hotes « chez lui ». Les Guildiens flamands se disputent la charge de valet et peintre du Grand Duc d’Occident. Van der Goes, Coustain, Jan van Eyck bénéficieront de cet honneur. La fonction comporte trois aspects, la décoration des villes où sont organisées des célébrations en présence du Bourguignon, l’enluminure d’ouvrages magnifiant la famille régnante et la portraiture de ces mêmes personnes.
Momoh invita le noble bernois dans une des tavernes les plus réputées de Dijon, celle de Maître Chiquart, au Coin du Miroir, la maison au Trois-Visages (1470). Ils se régalèrent de fricadelles de porc, de rôti avec sa couenne, de boudin du Yorkshire. La seconde alliance de Philippe avec les Anglais avait, en son temps, ouvert le Duché à la gastronomie des perfides insulaires. Après quoi suivirent une saucisse d'oie et des endives cuites au four dans leur habit de jambon, arrosées d’un pinot rose des Cotes de l’Armançon (Cote d’Or). Pour dessert on leur offrit des melons, des abricots, des beignets au miel et de la confiture de coing.
- Heureusement que la Sainte Eglise nous force à respecter 145 jours maigres, nous finirions par exploser nos panses!
- Je vais m'en retourner à Berne, lança l'officier, à mon retour nous serons mis en quarantaine mes officiers et moi-même. Le Conseil fédéral n'aime pas que les aristocrates servent le Duc, personne ne souhaite fâcher les Capétiens et les Habsbourg.
- Autrefois j’ai employé trois Fédérés qui rentraient chez eux après qu’on les ait démobilisés, je croyais que Philippe et la Haute-Union avaient trouvé finalement un arrangement ?
- Arrangement ? L’accord tenait mais l’Empereur a vendu la Lorraine au Dijonais ce qui nous fait désormais voisins des Bourguignons depuis que Mulhouse a rejoint l’Helvétie.
- Je vais trotter jusqu’en mes Flandres avant qu’on s’empoigne, le temps d’accomplir ma mission et je rentre. Et puis moi aussi j’ai le mal du pays, les papillons noirs envahissent mes nuits.
Bruges en hiver ! Si tu voyais !
- Tu t’ennuies de tes ruisseaux et moi de mes montagnes. Pourquoi ne reste-t-on pas chez soi ?
Pour tenter de digérer leur copieux festin Von Erlach entraîna son ami dans un honorable bordeau du centre ville. Le Suisse lui fit découvrir « le Grand Epicycle », une « abbaye » de luxe.
- En cette bruissante volière tu trouveras de fort jolies carlingues et de gentilles dégrafées qui vont te croquer le callibristi en prenant leur temps et ton argent, mais ce n’est pas tous les jours dimanche !
- Voyons si ça vaut la peine que j’y noie ma chandelle !
- Les coquines savent t’entreprendre, moi j’l’avoue sans honte, la niquerie m’ennuie, j’m’laisse paresseusement mastiquer le nœud en sifflant ma bière et quand ma bite mousse je rote ! Charlotte !
Son père Hugo lui avait-il appris l’extenso ? Momoh suivit son guide, un instant il crut se retrouver aux baings de Paris. Aujourd’hui il se comportait à l’instar des nantis de sa classe. O tempora, O mores !
- Les bourgeois, c’est comme les cochons, plus ça devient vieux plus ça devient bête, les bourgeois c’est comme les cochons, plus ça devient vieux plus ça devient con !
- B’en t’es pas tendre avec ta corporation !
Dans le hall d’entrée, qui faisait office de « réception », la chéfesse appareilleuse avait fait pendre une licencieuse allégorie où l’on observait une pulpeuse hétaïre mordue au sein et au sexe par deux serpents et sous ses pieds nus le client pouvait lire le message suivant:
Pécheur qui sait lire et déjà salive, prends connoyssance du tarif :
- Fornication en solitaire par saisissement et agitation de son gland jusqu'à inondation du poignet, 10 jours de pénitence, pain et eau
(mais ici la pratique est rare).
- Fornication d’une courtisane en ses flux,
10 jours de repentance,
(la maison fournit deux linceaux).
- Fornication avec une moniale (ici et ailleurs),
40 jours de pénitence et
jeûne complet tous les vendredis
(moniale uniquement sur commande avisée).
- Accouplement avec un chien, un âne ou une chèvre,
2 ans de pénitence, jeûne complet les vendredis.
(aucun animal n’est présentement disponible).
- Sodomie d’un autre homme,
10 ans de pénitence et clystère chaque vendredi
(nos uranistes sont habillés en damoiselles et se réjouissent du lavement).
Pécheresse, si tu as bu du sperme, 2 ans de pénitence
- Si tu as introduit un poisson vivant pour ensuite le cuire et le faire manger à ton amant, cinq ans de pénitence
et jeûne le vendredi (sans poisson)
- Si tu t’appareilles avec une personne de ton genre
le Ciel pardonne en avance
moyennant le versement de la dîme apostolique.
Ces dames se montrèrent serviables et entreprenantes. Une fois la bagatelle mâchée, la patronne leur fit servir massepain, nougat et gaufres. Ils trinquèrent à la santé des vivants et des morts malgré l'interdiction de la Sainte Eglise catholique et, en somme, avec la bénédiction de Saint Augustin.
- Aux Fédérés !
- A la Flandre libre !
- Aux joies de l’horizontale !
- A Ovide !
- A Epicure !
- A Marie-Madeleine !
- Et à tous ses seins !
- A Robin Hood!
- Robin Hood?
- Non, l'ami c'est moi qui règle l'addition par ici, je suis en mon pré carré, encore pour une dizaine de jours ! Bah! Laissons-leur quelques pièces, que nos donzelles n'aient point maille à partir. Nous reverrons-nous, ami de rencontre ?
- J'en sais rien le Bernois. Mes campagnes me conduisent à travers le monde, enfin, le monde des Chrétiens. Tu es un chevalier, moi mi-marchand mi-artiste. Mais il m’arrive de croiser ton fief.
- Quand rentres-tu chez toi ?
- J'ai achevé mes brouillons pour Maître Van Eyck, il ne me reste plus qu'à peaufiner mes croquis à Champmol, les élèves du vieux sculpteur m’ont fait bon accueil...
- Ah ! Là où reposent les Bourguignons!
- Van Eyck souhaite s'en inspirer pour l’héraldique des nobles personnages. Le triptyque devrait convaincre la papauté de la légitime ambition du Ponant. Pour ce qui est des esquisses en noir-blanc je ne m'en tire pas trop mal.
- Le Duc cache sa maladie, il craint l’impatience de son impétueux Charolais. Charles rêve d’une couronne plus éclatante.
- « Roi des Romains » ?
- Le Lion va digérer la Lorraine et bouffer l’Alsace qui ne saura lui résister, avant de descendre plus bas, trop près de chez nous. De son coté l’Aragne tisse une toile encore plus grande ! Momoh, nous allons vers de sanglantes batailles. Prends garde à toi, choisis bien tes itinéraires.
La peste ? Beaucoup prétendaient en expliquer les causes mais personne ne savait quand et où elle réapparaîtrait. Par chance, Charles le Travailleur l’avait esquivée lors de sa dernière visite à Bruges où il s’était (re)marié. Van der Goes avait été chargé de décorer la ville pour la fastueuse occasion. La peste, n'est-elle pas une fatalité ou un châtiment divin ? Jusque là Momoh et sa famille ont échappé à ce malheur que Dieu fait pour châtier ses arrogantes créatures. L’endémie a souvent frappé Bruges, jamais les Boogart qui s’isolent et tiennent sur leurs réserves.
Momoh a pu rejoindre Namur avant la rumeur, le voilà forcé d’y prolonger son séjour. Le Conseil a barricadé la ville. Le marchand espérait rentrer par Charleroi, Mons, Tournai et Courtrai. Drapeaux, clochettes et tambours l’ont contraint à ce fâcheux détour.
Il peut compter sur son aubergiste. Le gaillard en a vu de pires et sait réfléchir, son écurie est presque vide mais il y a du foin plein sa grange. Les mules acceptent ce mauvais sort et s’arrangent de leur confinement. Momoh déchargea les marchandises achetées à Luxembourg. Il empila les sacs et les ballots dans deux pièces vides. Le bénéfice de cette contagion c'est qu'au moins on ne craint plus les voleurs. Personne ne sort la nuit tombée. La piétaille y veille sévèrement.
L'hôtelier choisit de condamner portes et fenêtres extérieures. Momoh lui donna un coup de main se servant avec adresse de la petite cognée. Prévoyant, l'homme avait son puits qu'on espérait épargné par l'infection puisqu’il ne recevait jamais aucun Hébraïques. Il avait renvoyé son personnel et ne vivait là qu’avec sa femme et ses deux jeunes fils. Dans la cave s'accumulaient saucissons secs, sacs de farine et tonneaux de bon vin.
- Par Dieu, ces Juifs nous empoisonnent !
- Crois-tu ? Certains prétendent que de mauvais Chrétiens polluent l'eau des rivières en y lavant les peaux de vache, les docteurs accusent les rats et les poux !
Ils vécurent vingt jours comme les moines de Cîteaux, ne parlant qu’entre eux. La nuit ils entendaient passer la charrette des ramasseurs de morts. Parfois la prévôté ordonnait qu'on brûle une maison sans chercher à déloger les résidents qui s'y cachaient encore. Les cris des oubliés déchiraient soudain la rue. Momoh restait des heures dans sa chambre en compagnie de son chien. Ce fidèle compagnon ne comprenait rien. Lectures, dessins et prières. Et que d'inquiétude pour sa famille.
Une autre rumeur annonça l’issue de leur enfermement. Les cloches sonnent, les gens sortent, se comptent et la vie reprend. On fait le grand ménage. Il est impératif de trouver des coupables et souvent les voisins pointent du doigt une femme que des religieux suspectent déjà de sorcellerie. Séance tenante, un sénéchal réunit son mall, il faut oublier l’incurie de ces dernières semaines et chasser le diable qui porte les péchés du monde. Alléluia. L’accusée, cette fois, n’a qu’une trentaine d’années, elle est jolie, une fille du nord, sa chevelure tombe au creux de ses reins. Ses juges l’interrogent d’abord en huis clos, le reste n’est plus qu’une triste farce qui doit satisfaire la populace. Devant la « cour » elle subit, à moitié nue, l’examen aux piquants. Un prêtre, expert en possession, s’arme de vilaines aiguilles, lui pique différentes parties du corps espérant déranger le Diable. La prévenue hurle de douleur lorsqu’il transperce son mamelon. Ensuite elle endure le bacul devant une foule railleuse et vengeresse. Finalement deux gardes lui font passer l’infaillible épreuve de l’eau. Plongée dans une fontaine, elle a le choix : flotter et prouver son innocence ou se noyer avec Belzébuth. C’est morte et coupable qu’on la retira du bassin.
Par prudence, Momoh choisit de s’orienter à l’est. Des moines racontent que maintenant la peste rejoint Bruxelles. Et Saint-Trond se retrouvait sur sa route.
Depuis le rachat des terres de Thuin, Momoh n’y passait que deux fois l’an pour s’assurer de la bonne marche de l’exploitation. Rien ne prédisposait le marchand à la gestion d’un domaine agricole. Cette curiosité, il l’avait héritée de son père adoptif et puis il aimait les animaux. Le paysan trichait dans ce qu’il déclarait, minimisait ses récoltes et les revenus de l’élevage mais tant que ses beaux-parents touchaient l’usufruit, il ne voyait pas de raison de pinailler sur les comptes.
La ferme avait échappé à la cruelle épidémie, la famille y avait vécu en autarcie. A son habitude, le rural accueillit son propriétaire avec méfiance. Pourtant à chaque fois le jeune Boogart y allait de sa poche ordonnant de nouveaux investissements. L’élevage portait son bénéfice sans trop de sueur mais le contadin regrettait sa vie d’agriculteur, une vie qui s’accorde avec les saisons.
- Bon d’accord, vieux hutin, revenons au labour. Pourtant cette vilaine pétéchie a affamé les citadins qui paient peau de fesses un ragoût de bœuf. Tes prix n’ont-ils pas doublé « grâce » à Dieu, aux rats et aux Israélites, alors ?
- Alors c’est qu’ici on aime semer, nos Saint-Jean sans moisson ça fait drôle. Et puis en hiver nous avions nos aises.
- Fainéantise ! Passons un agrément l’ami. Je t’avance l’argent de deux bœufs matures, plus costauds que tes bourrins pour traîner socle et charrue, tu sèmes un dixième en novale, le reste tu le gardes en pâture et fourrage, ça marche-t-i comme ça ? Et tu planteras ces graines que je te ramène de Dijon.
L’épouse du fermier paraissait aussi finaude que le mari. Mais elle savait cuisiner sa daube. Le paysan sortit une bouteille de rincette qu’il gardait pour les occasions « spéciales ». La nuit tombait. Commis et domestiques allumèrent trois chandelles et s’installèrent autour de l'âtre. Momoh raconta des histoires qui se passaient en Italie bien que personne n’ait la moindre idée de ce pouvait être ce pays de « par en bas ».
Pour occuper ses mains, un valet taillait un morceau de bois, le décorant habilement de motifs un brin naïfs, une fleur ou un cœur. De temps à autre il s’arrêtait, bouche bée, surpris de découvrir que les Italiens mangeaient avec des fourchettes sans se servir de leurs doigts.
- Et comment font-i pour la cuisse de poulet ?
Son voisin souffrait d’une rage de dent et se tenait la joue.
- Chi c’ost eine gature, alle tumbrai, chi c’ost ein vartiau, alle sauterei, chi c’ost eine gotte, alle s’en irai, chi c’ost ein nerf, alle gigouillerai, raige du monde, raige de dent, botez-tot à l’instant !
Un moment, le Brugeois eu le sentiment de faire partie de cette famille. Illusion passagère. Le travail des champs lui aurait plu. Suivre les saisons en priant Dieu qu’il pleuve au bon moment, se lever le cœur tranquille.
Mais je ne suis rien, ni un artiste, ni un commerçant, ni un chef de famille. Quelle est mon ambition ?
La curiosité ? La curiosité n’est pas une ambition, au mieux un moyen d’anticiper son malheur, au pire une maladie qui fait trembler les mains. Depuis longtemps j’ai l’impression d’attendre. Quoi ? Le sais-tu Jésus du Ciel ? Et toi Wic ? Le vieux chien branla la queue.
Sur son retournement, le Brugeois fit encore plusieurs haltes. Toujours avide d’observer son alentour, il cherchait ce qu’il y avait de moderne, à l’exemple de son père, ne pouvant ni expliquer ni comprendre le pourquoi de cette quête jamais achevée. Toujours à l’habitude de son vader, il dormait dans des monastères où l’accueil restait cordial. Autant verser une généreuse aumône à ces moines qu’à des aubergistes. Le plus souvent Momoh y trouvait confortable gîte et excellent couvert. Entre Gand et Bruges, le hasard le conduisit à Lede où il ne trouva pas la moindre hôtellerie pour passer la nuit. Les aubergistes se méfiaient encore des itinérants, agents suspects de contamination. Il s’arrêta donc là où brillait une lumière.
- Mon frère, vous êtes le bienvenu mais il est de mon devoir de vous révéler qu’ici nous sommes une ladrerie. Nos cellules sont isolées du lazaret, tu n’aurais pas à craindre le mal-être, cependant le réfectoire est commun. Cette récente infection nous cause grand tort, les illettrés ne font pas la différence ou alors ils invoquent des châtiments divins, pure superstition, nos frères lépreux n’ont commis aucune faute, enfin aucune qui justifierait une si grave punition !
Momoh avait entendu parler de cette terrible indisposition que les crédules expliquaient de mille manières. Il avait été éduqué par son oncle Johann, homme de raison, et qu’il le veuille ou non, n’avait-il pas hérité du bon sens des Boogart, pour qui une chose est d’abord ce que Dieu a voulu qu’elle soit, ensuite ce que les scientifiques ont déterminés qu’elle pouvait encore être. Le regard des hommes demeure subjectif. Il retrouvait là le « credo » de Piero della Francesca : ce que la géométrie affirme, ce que le peintre exprime et ce que l’œil du regardeur croit découvrir.
Il ne fit donc aucune objection et accepta l’invitation du dignitaire. L’abbé lui proposa une cellule des plus modestes mais d’une irréprochable propreté. A l’heure du souper, il se joignit à la communauté des ladres qui se réjouirent de cette visite impromptue. Certains, les plus repoussants, semblaient atteints par une forme « léonine » de la maladie, quelques uns souffraient de lésions nerveuses qui handicapaient leurs mouvements.
L’abbé lui demanda gentiment de raconter ce qu’il savait de la vie des Flandres et d’ailleurs. Il choisit de parler de Paris ce qui suscita une indescriptible curiosité de la part des reclus. Momoh ne manifesta aucune gène durant son bref séjour chez ces infirmes.
- N’imaginez pas qu’ils soient ignobles, lui confia l’abbé au moment du départ, beaucoup sont d’aristocratiques lignages.
A Gand il voulut encore revoir cet « Agneau mystique », œuvre de son mentor et ami Jan van Eyck. Il savait que le retable cachait un des secrets de sa naissance. Il passa plusieurs heures à contempler cet extraordinaire tableau où l’on retrouve la marque de chacun des Van Eyck, Hubert, Jan, Marguerite et Lambert.
"Non bis In idem"
Nouveau voyage à Venise en passant par Berne, Fribourg, le Mont Cenis, Turin et Milan. Décembre 1475 - Juin 1476. Grandson et Morat, Mars 1476 – Juin 1476. L'ultime bataille du Téméraire, Nancy, Décembre 1476 – Janvier 1477.
Une interminable randonnée l’attendait. Il avait remis son départ d’une semaine pour ne pas manquer la Joyeuse Entrée de Marie de Bourgogne, unique fille du Téméraire, en ville de Bruges. Depuis trois générations les Ducs plaçaient leurs héritiers chez leurs parents de Flandre qui se chargeaient de les éduquer. Philippe, Charles et Marie passèrent une heureuse enfance aux environs de Bruges et Gand. Comme son père autrefois, Momoh s’appuyait maintenant sur un réseau de solides amis. Une relation de confiance où chacun trouvait son compte. Plutôt que de refaire l’assommante ascension du Saint Bernard, il choisit cette fois un itinéraire différent, plus au sud, Genève, Annecy, Chambéry, Saint Jean de Maurienne et enfin le MontCenis. A son habitude, il poursuivait son commerce de cabotage, achetant ici ce qu’il revendrait à la prochaine étape. Une manière d’amortir ses frais de déplacements. Le vin généreux des Rhénans s’écoulait à Bâle, la soude acquise au Sundgau trouvait acquéreur au marché de Berne, le sucre de betterave de l’Aar il le vendit à Fribourg, le fromage de Gruyères lui rapporta gros à la foire de Lausanne… Ses jeunes et robustes mules trottaient presque joyeusement. Le passage du MontCenis avait été une dure épreuve. Prudent, le marchand n’avait qu’à moitié chargé sa charrette, des tissus trouvés à Genève. La pluie se transformait en neige. De gros flocons mouillés. Flavia et Balac, arrière-petits-chiens de Zan et Ekin, dormaient sous une couverture, entre deux ballots. En route il rêvassait et retrouvait des images du passé, ses virées au bordel, sa brève rencontre avec Yomp le Suédois, les conférences de Piero della Francesca, les séances de pose où il avait eu le temps de « déshabiller » Marguerite, la femme de sa vie. Plus loin, il se souvenait des jeux qu’inventait sa Clairette, jalouse d’initier son cadet au seuil de la puberté.
- Putain, j’ai bien vécu !
Il n’avait pas su aimer sa progéniture. Et Anne ? Regrettait-t-il de l’avoir épousée ?
- Fais avec ce que tu as lui rabâchait son père. N’en demande pas trop au Ciel.
A Borgone son dernier passager l’avait abandonné, un gentil arquebusier qui rentrait chez lui après avoir bien servi René le Bon, Comte de Provence. S’il n’y avait eu la froidure Momoh se serait endormi.
Les bandits, il les vit venir de loin. Tant d’années de voyage, trop de chance. Il avait toujours su qu’une fois… Une dizaine d’hommes armés de gourdins s’avançaient chevauchant de grossières montures. Quand ils se mirent au pas de charge, il comprit le danger. Le voyageur était imprudemment seul. Faire demi-tour ? Il en aurait eu le temps. Momoh prit conscience du péril mais pensa qu’il pouvait encore négocier avec ces affamés de grands chemins. Les chiens aboyèrent et bondirent au devant de l’ennemi. Trop tard pour les retenir, les animaux savent faire la différence, autant les huer. Les routiers, détrousseurs de nantis, passèrent à l’attaque poussant des cris formidables. Le Flamand saisit sa pique et se prépara au combat. Une centaine de mètres le séparait encore des assaillants. Il sortit sa miséricorde et trancha le harnais de son attelage pour libérer les bêtes. Qu’elles aient au moins leur chance, et puis le char immobilisé, les pillards ne pourraient s’enfuir qu’avec une moindre marchandise. A l’avant, Flavia hurlait de douleur, le contact fut brutal, Balac égorgea un ennemi, un sauvage l’assomma. Momoh fendit la poitrine du premier bandit, un deuxième tenta de l’estourbir en moulinant son casse-tête. Le Flamand saigna la monture de son agresseur, l’homme mit pieds à terre.
- Pique-pique, gueulait le solitaire, pique-pique, mort à la barbaresque, coglione, stonzo, finocchio, va fan culo !
Combat inégal. Le valeureux s’épuisait, les vilains enrageaient de ne pas en finir.
- Dieu, prends pitié !
Il trouva encore la force d’en déséquilibrer un qui bascula de son cheval.
Le marchand ne pouvait plus résister. Ils le rouèrent de coups et le poignardèrent gravement, le laissant pour mort. Les brigands pillèrent le convoi et s’enfuirent en emportant leurs blessés. Lorsqu’il reprit connaissance Momoh découvrit que les voleurs n’avaient pu emporter qu’une faible quantité des tissus. Le sang ruisselait abondamment de son visage et de sa poitrine. Il palpa sa joue, elle était si profondément entamée qu’il pu sentir le froid sur ses dents. Le blessé se fit un bandage et tenta de se remettre sur pieds. Momoh était à moitié nu. Hébété, il chercha ses chiens.
- Balac, Flavia !
Balac était mort, la chienne avait, elle, le flanc largement écorché. Momoh trouva un peu d’eau, en lavant la plaie de la bête il comprit qu’elle ne survivrait pas.
- C’est donc le temps du malheur ?
L’agonie de la chienne dura la nuit entière. Plusieurs fois il imagina abréger ses souffrances. Il traîna le cadavre de Balac près de sa compagne. Il couvrit les corps d’une couverture et se serra contre eux. Au matin la femelle leva une dernière fois son museau vers ce maître aimé et elle s’endormit. Momoh pleurait. Plus tard des paysans secoururent enfin le rescapé. L’homme paraissait absent. La tête lui tournait, pourtant il trouva la force de retourner vers ses chiens. Il ne pensait qu’à Balac et Flavia, morts, et qui allaient pourrir au bord du chemin, dévorés par des renards et des corbeaux ou disparaître sous la neige.
- Ta blessure est vilaine, on te voit l’intérieur !
- Merci de votre secours, peut-être retrouverez-vous mes mules. Elles ont filé vers les collines.
- Mes gars vont voir, pour le moment faut soigner c’tte balafre, tu vas choper l’infection et là t’auras plus besoin de tes mules, si c’n’est pour charrier ton cercueil.
Les campagnards chargèrent les ballots sur leurs bœufs et le train se mit en route. Son camion avait les essieux brisés, ils le basculèrent sur le coté.
- J’enverrai mes journaliers pour récupérer ce qui peut l’être.
- Mes chiens !
- Sont raides tes clébards.
- Faut les enterrer …
- T’en fais pas, ce qui tombe leur fera linceul.
Des terriens ni bons ni méchants mais malins et rusés. La mort d’un étranger sur leur champ, ils n’en veulent pas. On l’aiderait à s’en sortir, pour le reste, ses mules, ses cerbères et ses biens, Momoh comprit qu’il fallait les oublier.
Au village voisin, une ménagère lui fit un pansement de fortune appliquant une grosse feuille de chou sur la déchirure. Sa servante lui tailla une bure dans une pièce d’un lin qu’il reconnut l’ayant acheté une semaine plus tôt chez un grossiste de Genève.
- Te voilà déguisé en moine, plus personne ne te volera entre Rivoli et Turin !
Deux jours plus tard le « pèlerin de circonstance » reprit sa route, forcé d’abandonner le reste de ses ballots aux rustres qui l’avaient secouru. Triste bilan, songeait-il en clopinant, plus d’attelage, ma Flavia et son Balac massacrés, mes tissus disparus, ma bourse plate ! Qui sont les plus mauvais dans cette aventure ? Mes coupe-jarret ou ces fermiers ? Il sourit. Ne suis-je pas vivant ?
Sa joue s’infectait. Il lui fallut trois pénibles journées de bourrasque pour enfin rejoindre Turin. Là il se souvint de la clinique où Yomp le Suédois s’était fait charcuter les entrailles. Le portier voulut d’abord le chasser le prenant pour un mendiant, par chance la vieille abbesse le reconnut et le fit entrer.
- Mon pauvre frère, vous voilà mal arrangé !
Un chirurgien lui sutura cette profonde blessure, la Révérende Mère veilla à ce qu’il reprenne des forces et se repose.
- Pourquoi vous remettre si vite en chemin, mon fils, qui sait si la corruption est vaincue.
- Abbesse, je n’ai pas de quoi vous payer,…
Momoh pria le Bon Dieu de maman Berthe, celui qui est plein de compassion. Le bon sens d’Hugo inspira l’infortuné.
- Les Danielli ont des cousins à Turin.
Le sacristain lui confirma qu’il existait un quartier réservé aux manants juifs. Là un cousin des Danielli lui donna l’adresse d’un prêteur qui coopérait avec leur famille.
Un capucin balafré qui sollicitait un prêt ? L’usurier tenta de se débarrasser de l’intrus mais ce dernier insistait. Comme il craignait qu’on alerte les miliciens, Emilio laissa finalement entrer ce misérable quémandeur.
- Tu prétends être l’ami de Piero Danielli de Venise ?
- Je commerce avec lui, mon père le faisait avant moi, je viens de Flandre, nous marchandons des herbes et des essences rares pour les peintres et les chimistes, des bandits m’ont attaqué…
- Alors, dis moi le nom de la sœur de ce Danielli !
- Sa sœur ? Je ne lui connais qu’un frère Benjamin et un fils Marco, une fille Rachel. Chez eux, Fondamenta San Polo, ils ont une tapisserie que mon grand-père leur a offerte, leur atelier se trouve sur la Calle Batelli, pas loin de l’Arsenal,… je travaille aussi avec la Banque Asher di Simon qui a une branche à Modène gérée par le frère de Raphaël le Taciturne, mais j’ai oublié le nom de ce frère… Ah ! Ma famille est depuis longtemps en relation avec les Prêteurs Kranach de Paris, Place Mauber…et Baruch de Lille !
- Je te crois.
Emilio Samuel Kranovski appartenait à une respectable famille d’Ashkenazim, il se méfiait de ses cousins Séfarades établis à Venise, ces « cousins » qui tardaient à lui rembourser leurs emprunts.
- Combien te faut-il ?
- De quoi me rendre à Venise et payer mon chirurgien.
- Je te fais du 7,5%, après tout il y a-t-il plus de risque à prêter son argent à un étranger qu’à nos princes ?
- Dans six semaines vous serez remboursé.
- Je te crois.
Il arriverait demain à Venise, sans rien à vendre, sans mules et sans chiens. Après tant d’heureuses et banales expéditions, la chance l’abandonnait-elle ? Certes les Danielli lui proposeraient un crédit suffisant pour qu’il puisse s’en retourner convenablement chargé. Les pertes matérielles subies n’étaient pas considérables mais il y avait les mules volées et, pires, les chiens massacrés. Il se souvenait de Zan et Ekin, de son périple initiatique sous l’aile paternelle, de Wic le boiteux et sa femelle Xiana au caractère si joueur, de Maga la douce, de Renzo le provocateur et finalement de Flavia et Balac. Brave Flavia ! Il n’avait jamais pu tenir son Balac. Momoh choisissait des noms celtes. Personne ne comprenait pourquoi mais nul n’osait faire le moindre commentaire sur ces appellations de mécréants. N’était-il pas maintenant le chef des Boogart, celui qui pourvoyait au bien-être de la maisonnée ? En moins de trois décennies le marchand avait su quintupler le patrimoine familial. Johann le Guildien ne peignait presque plus et Hugo souffrait de sa goûte en regardant pousser sa rhubarbe que Berthe protégeait des limaces.
Philippe le Bon est mort à Bruges, la Bourgogne repart en guerre, les alliances ne tiennent plus, les routes deviennent dangereuses.
A Saint-Trond le domaine s’est étendu par l’acquisition de terres environnantes. Momoh a revu l’arrangement financier qui le lie aux de Thuin. Les fils du contadin y trouvant leur intérêt, l’exploitation marche bien. Les bouseux truquent leurs livres mais on pourra les remettre au pas un de ces prochains jours. A la ferme nul ne craignait plus qu’une saison tourne mal. Certes il devenait impossible de s’opposer aux multiples réquisitions. En quête de provisions, les fourriers du Téméraire signaient des reçus que nul ne remboursait.
Les van den Boogart finançaient généreusement l’abbaye Saint Martin et entrait ainsi dans le cercle restreint des mécènes brugeois.
Maman Berthe proposa qu’on achète un emplacement pour y construire un caveau familial en l’enceinte du couvent Sainte Mathilde.
- Drôle d’idée, avait osé plaisanter Hugo, tu cherches à m’encastrer chez les nonnettes ?
- Nous y serons en sainte compagnie et les moniales n’ont rien à craindre d’un cadavre ! Je veux d’abord y laisser reposer mes mort-nés. Qu’ils flottent au Royaume des Trois Indes ainsi que le raconte Prêtre Jean, non merci.
Momoh dormit à Vérone. En soirée il avait assisté à une représentation théâtrale, sous les étoiles. La comédie l’avait distrait, un moment il oublia ses chiens.
- A croire que j’aime plus ces bêtes que mes enfants ? Possible. Guillaume est parti se battre peu soucieux de savoir pour quel motif il estourbira l’ennemi choisi par son prince.
Un lien les unit-il encore ? Sa fille Mariette, il n’a pas pris le temps de la voir grandir ? La damoiselle a fait son apprentissage de la vie. Claire a veillé sur son éducation et compensé à sa manière l’absence du père et la froideur maternelle. Anne ? N’est-elle pas devenue une bourgeoise respectée, la Petite Noblesse brugeoise la traite comme une des leurs ? Et elle ? Elle semble y trouver son accomplissement quand elle ne se lamente pas sur son Guillaume adoré. Ses parents, son oncle Johann ? Ils vieillissent. Il se consola dans un bordel de la ville. A la sortie le coupable distribua quelques ducats, une religieuse faisait une collecte.
- Voilà pour vos pauvres, Ma Sœur.
- Ce n’est pas pour notre hospice que nous mendions, notre saint évêque veut ouvrir une maison de plaisir. A quoi bon perdre cette manne si le besoin est là et que nulle menace, nul châtiment ne font dévier le pécheur ! Sauvons l’écu du vice !
Se sent-il si coupable ? Et de quoi ? De mauvais rêves troublèrent son sommeil. Des diables l’entraînent en enfer. Une dame vient le sauver, il se retrouve alors, gros nourrin, assis sur ses genoux à jouer avec les rondes mamelles de cette inconnue. Etait-ce Marguerite, le songe restait flou, l’accueillant giron pouvait appartenir à une prostituée ? Les seins de Claire, ceux d’Anne ne sont pas aussi copieux. Jusqu’ici il ne s’est jamais senti honteux de rien ou alors parfois de ce qu’il n’a pas eu le courage d’entreprendre. L’éducation de son oncle avait son bon. Si le vieux pénible s’imposait une existence de spartiate, il savait convaincre ses élèves que le « Ciel » pardonne, qu’on n’a pas besoin d’un prêtre.
- Dieu est amour, avec ou sans lui la conscience de nos fautes est assez lourde à supporter, des chapelets d’Avé n’adoucissent que le cœur de vos bigotes et saintes mères. Tu répondras de tes lâchetés ainsi qu’il est écrit dans le « confiteor ». Nos abandons coûtent plus cher que nos vices ! La joie et la souffrance n’ont pas de borne et ne se mesurent pas, nul ne peut donc quantifier l’amour d’un modeste pâtre pour ses moutons, la passion nous rapproche du Très-Haut, sa folle nature débauche nos énergies. Il n’est pas rare qu’on en lâche la bride. Voilà pourquoi le Ciel pardonne tout, même la passion mais jamais le non agir ! Ce qu’on appelle parfois paresse, indifférence ou négligence.
Le solitaire s’endormit. La plaie de sa joue fermait mal, la barbe poussait en travers de la cicatrice ravivant l’infection. Encore une fois des diables le bousculèrent au fond des enfers.
Le Sénat vénitien aurait pu l'interdire. Mais après tout la chronique mensuelle d'Elie Capsoli ne présentait pas un danger immédiat. Les sages du Conseil juif de la Giudecca voyaient les choses d’un œil intègre. D'abord cet Elie se moquait de la religion des Israélites, de ses frères. Le Conseil pouvait tolérer un féroce humour et une certaine dérision mais on craignait que tôt ou tard le Doge et ses Dix y trouvent prétexte à des restrictions supplémentaires et à de nouvelles humiliations.
- Voyons mes Frères, un jour proche ils nous chasseront ou alors ils nous enfermeront. Vous leur offrez des gages d'obéissance et qu'obtenez-vous en retour ?
- Dis nous, toi qui crois savoir, quelle est l’alternative ?
- Demandons au Doge qu’il nous accorde un statut de résidents, nous pourrions négocier une quote à ne pas franchir sans leur accord.
- Tu veux faire noyer les enfants de nos femmes ?
- Les jeunes remplaceront les morts, ces Dispersés de Constantinople et du Levant effraient les Gentils.
- Honte à toi, dis plus simplement qu’ils gênent ton commerce ! Nous sommes tous des fils de l’Unique Tribu !
Le doyen rappela son Conseil à l’ordre.
Les Danielli faillirent ne pas reconnaître le visiteur. D’abord cette vilaine cicatrice d’où coulait encore un pue malodorant et puis Momoh avait maintenant la peau grise et les os pointaient sous sa chemise.
- Rachel va te soigner. Prends ton temps, remets toi de ce mauvais sort.
Piero Danielli passait deux fois par jour, il s’installait dans la chambre de son hote et lui racontait les misères de sa tribu.
- Pourtant nous leur payons de généreuses taxes, n’est-ce pas leur intérêt de nous laisser prospérer ? Et je ne parle pas des prêts qu’on n’ose leur refuser. C’est vrai que depuis la perte de Byzance les Levantins fourmillent et envahissent la République. Ma fille n’est pas bonne cuisinière, tu t’arranges de ses soupes ?
Rachel était l’aînée. Cette femme semblait avoir choisi le célibat. Ou alors elle s'en accommodait.
Les joailliers possédaient une maison qui faisait l’angle Fondamenta San Polo et Rio Terra Maddalena. Prévoyant de nature, Piero avait déplacé son atelier à la Calle Batelli. L’artisan disparaissait tôt le matin et rentrait tard le soir. De plus il occupait une modeste fonction au sein de la communauté séfarade. Les Danielli travaillaient les pierres et les métaux précieux, un métier qui faisait d’eux des prêteurs et des banquiers.
Rachel agissait en maîtresse du foyer. La peste noire avait emporté sa pauvre mère un an plus tôt.
Son regard paraissait parfois sévère, souvent absent.
- Dis, Piero, qu’est-ce qu’elle a ta fille ?
- Ah ! Rachel ! Une figa dans une peau de vache. Ouaie, elle n’a pas du résister aux croassements d’un odieux crapaud de ton culte, simplement voilà, non seulement ce batracien était chrétien, ça on aurait pu encore s’en arranger, mais il couve déjà une bordée de têtards ! Tu t'intéresses à ma fille maintenant ?
- J'aurais du naître Juif.
- Allez, on change, moi je deviens Brugeois, je vais à la messe et toi tu te fais circoncire !
- Suis-je vraiment Flamand ?
- Cette histoire te travaille encore ?
- Non, je m'y suis fait avec les années, à force de me déplacer j’ai l'impression de ne plus appartenir à la moindre terre. Je me réveille parfois incapable de me souvenir où je me suis endormi.
- Aucune terre ne nous appartient, c’est un fils de David qui te le dit. Tu as encore fait un mauvais rêve ?
- Ca s'arrange, cette nuit j'étais un bon diable et je tentais d’éveiller une femme presque nue. Nous étions proche de la mer. Mes chiens étaient là.
- Piero di Cosimo ! Nous passerons à la Ca d'Oro, tu verras ce qu'il a peint, c'est un mystique, toi aussi. Mais si je t’ai entendu cela fait un joli nombre de dames dévêtues qui troublent tes nuits ! Ne serait-ce pas un manque de … ?
Pour Rachel, ne lui laisse rien espérer quoique tu fasses, la pauvre se dessèche, change lui les idées à ta manière, qui sait, tu réussiras peut-être à la réveiller celle-là. Mierda, voilà que je crois aux miracles. Putain de Chrétiens ! Mais on est d’accord, ne t’amuse pas de son désespoir.
Momoh n'avait rien tenté, rien imaginé. Rachel le poussait à raconter ses aventures. Le Flamand parlait peu de sa famille, ne révélant presque rien sur sa femme et ses deux enfants.
« Je suis si mal pris par une destinée
Qui rend mon visage si laid
Et ma situation est scellée d’un anneau
Qu’une dame a su si bien me conquesté à soy
Je rougis quand je vous aperçois
Comme un homme bien niais
Rêvant par vous d’être aimé
Et si regardant mon passé
J’ai assemblé ung grant fardeau
Qu’ay mussé sous mon manteau
Pour Dieu ou Yahvé ne vous moquez point de moé »
« Or que deuant les tribulations par vous dessus dites
A moi qui choisis me retirer en un glacial chastel
Pour lors permettez qu’il soit audit
Qu’entre vous et moi nous entretenions un sentiment bel
Ni elle ni lui, soyons honnêtes,
Ne se soumettra bénignement
Aux entreprises du corps ou à l’émoi
Mais saurons d’amitié décider l’habillement »
Forces retrouvées, le marchand se mit à l’ouvrage. Il bénéficiait d'un crédit chez deux banquiers de la place, prêts garantis par ses amis Danielli.
Samuel, le « jeune » sourd qui l’avait autrefois accompagné de Florence, trônait au milieu de sa legatoria. Le muet avait mûri et savait mieux que personne vanter la reliure d’un livre ou la délicate qualité d’un papier. Par signes, il mettait en évidence le plus fin détail d’un ouvrage. Lui aussi eut du mal à reconnaître Momoh. Ils s’embrassèrent. Le Florentin lui fit comprendre que son épouse allait bientôt mettre au monde un deuxième enfant. En quatre gestes il se moqua gentiment de lui-même : pour le meilleur et pour le pire ! Un Juif de plus à Venise !
Calle Bembo, quartier de la Mercerie, un ami apothicaire lui donna l'adresse du Maure qui tenait un magasin de marchandises importées d'Orient.
- Tu vas au bout de la Riva degli Schiavoni, à hauteur des Sept Martyrs, tu verras une façade couleur ocre avec des fioritures. Je te fais une lettre, l'homme est un méfiant. Attention, c’est un Hadj, s’il fait du commerce ce n’est pas pour s’enrichir, sa famille l’est déjà, mais il aime découvrir notre monde.
Abu Bakr Mohammed, dit Ibn Bajjah, reçut Momoh sans façon.
- Les amis de Salvatore Lorenzo sont mes amis, Inch Allah ! Mon frère, il est écrit là que tu viens du Nord de l’Europe et que tu cherches des essences rares et des teintures.
- Allah te bénisse Maître Ibn Bajjah, pour être honnête, Salvatore est l'ami d'un ami, nous nous entrevoyons peu, cependant nos intérêts professionnels sont communs.
- Je vais te confier à mon intendant, vous irez visiter mes hangars et puis nous parlerons affaire. Il me faut accorder une audience à l’Ambassadeur d’Ethiopie mais ce ne sera pas long.
Les marchandises entreposées paraissaient d'excellente qualité. Il avait là de quoi remplir une lourde charrette et rentrer chez lui. Restait à négocier les prix. Les Arabes sont d'habiles commerçants, ils prennent le temps. La Sérénissime ne les accable pas, trop peureuse de perdre ces derniers liens avec l'Orient et le Nord de l'Afrique. Ibn Bajjah avait longtemps vécu à Grenade, il aimait l'Espagne et fréquentait depuis toujours Marseille, Montpellier et les cotes « italiennes ». La Reconquista s'achèverait bientôt. Rentrer en Syrie et subir le pouvoir autoritaire des Mamelouks l'attristaient.
- Me voilà dispersé... en exil ! Ma terre c'est Grenade et Ferdinand m'en chasse, la Castille et l’Aragon ne lui suffisent plus. Raconte-moi la vie en ton pays, tes pérégrinations, nous traiterons nos affaires plus tard, j’ai commandé un sapide repas qui nous attend, tu vas goûter des mets inconnus.
- Je ne me déplace que sur terre, vous n'avez en face de vous, Mon Sieur, qu’un conducteur de camion et le « maître » de quatre mules errantes, rien de glorieux. A votre instar mais en modestes dimensions je me faufile entre les guerres, la peste et les pillards.
- Si ton cœur est bon et si tu tiens parole, ton travail portera ses fruits. Mais je suis curieux de ton pays,…
- La Flandre, est-ce un pays, je ne sais pas, une manière de vivre peut-être. Nos villes sont fières et pleines d'arrogance, elles se jalousent. Les envahisseurs en profitent.
- Parle-moi de vos peintres qu'admirent tellement les « Italiens ».
Que pouvait-il en dire ?
- Ces gens forment des corporations, les Guildes, une façon de se protéger. J’ai moi-même été apprenti chez un oncle doué en l’art pictural. Ces artistes jouent le jeu et peignent les légendes de la chrétienté, pour vivre, parfois ils font fortune. Malgré certaines contraintes de notre Eglise, les meilleurs trouvent un espace de liberté, espace suffisant pour créer leurs propres œuvres, je ne sais pas si la Foi les emprisonne ou les libère, si elle les exalte ou les exacerbe.
- Mon ami, à ce que j’observe à Venise, il me parait qu’à vous, Gens du Livre, misérables et puissants, il sera permis un échappement à travers le mystère. Nous, Mahométans, nous avons abandonné cette mystique à une élite minoritaire qui interdit aujourd’hui la figuration de ce que tu nommes les « légendes », ces imams accaparent le droit de penser. Il serait plus juste de dire que ces bigots nous ont volé de droit de rêver. Ton Occident va renaître, nous allons sombrer dans l’obscure. Ne te trompe pas, je ne doute pas de mon Prophète, nous traversons des cycles pareils à ceux des astres. Loin aux confins de l’Orient, le Royaume de la Horde d’Or entre lui aussi dans son crépuscule. Quand s’éveillera-t-il ? Pourtant leurs savants ont tout inventé, même la machine à compter les heures ainsi que l’a rapporté Polo le Vénitien il y a plus de cent cinquante ans. Leurs vaisseaux ont navigué jusqu’en Afrique quand les nôtres cabotinent le long des cotes.
Ma tristesse ? Ne plus revoir Grenade ! Allons, parle-moi encore de tes peintres.
- Memling, les Van Eyck, Rogier van der Weyden, Cranach sont des rêveurs souvent naïfs mais des artistes qui magnifient les humbles moments du quotidien, leurs tableaux fourmillent de "détails", d'abord ils satisfont leur client, ça c'est le coeur de l'ouvrage, il faut savoir plaire pour gagner sa galette, ne les blâmons pas pour ce goût du confort, post hoc, ergo propter hoc, nos Guildiens délivrent l’Essentiel. L’Agneau mystique est certainement l’œuvre qui témoigne le plus fidèlement de notre esprit des Flandres. Les personnages sont représentés sous le ciel, dans un décor naturel et lumineux. Les divinités se mêlent aux hommes de notre age, en costume de notre temps. Et puis les frères van Eyck ont utilisé cette peinture à l’huile qui donne un relief particulier. Quand je contemple l’ « Agneau » j’ai l’impression versatile d’entrer dans le tableau. Il n’y a plus de distance entre Allah et nous pauvres humains.
- Durant quatre siècles nous avons joui d’une pareille liberté, en avons-nous abusé, oublié notre vergogne ? Est-ce une leçon du Très-Haut ?
- Nous partageons le même Dieu, ne devrions-nous pas nous rejoindre ? Serait-Il vindicatif ?
- Je te l’ai dit, les Imams emprisonnent la parole du Prophète et les Califes protègent le temporel.
- Comme nos Evêques !
Ibn Bajjah paressait se désoler de ce constat.
- Et Lutèce, dis-moi...
- Ah ! Lutèce, li baings chauds, li baings chauds.
Momoh lui raconta son premier voyage et la découverte des bains publics. Dans sa description parisienne l’habile conteur n'oublia pas la Sorbonne où l'on vénère Averroès et Avicenne. Le Musulman lui répondit :
- Ceux là plaisent aux Chrétiens puisqu’ils font référence à Platon, Aristote et à l’Imam Augustin qui vous a préparé une salade en récupérant les Anciens ! Vos professeurs oublient hélas les meilleurs, s’ils ont lu les sages que tu cites, ils négligent les poètes,... Ibn Arabi le mystique, Ibn Hazm l'Andalous, Saadi,... Mais nos Conseils font pire aujourd'hui, eux qui interdisent désormais ce qui vient d'Occident…As-tu lu ce livre de Dante… qu’on a enfin publié… ?
Le Basileux aurait du accepter l’offre de Rome, aussi humiliante fut-elle. C’est moi, un musulman, qui le dis ! Il faut repousser les Turcs loin en Orient, nous aurions pu trouver un arrangement à Grenade…
Momoh et Ibn Bajjah parlèrent imprudemment et longtemps, oubliant qu’ils n’étaient que des colporteurs. L’Arabe possédait une vaste érudition mais il n’étalait jamais cette richesse qui, selon lui, n’appartenait à personne et demeurait une valeur universelle à végéter entre Gens du Livre. Le Brugeois comprit aussi que l’Eglise des Islamistes traversait une période de troubles comparables à celle des Chrétiens. Et pareillement, « là-bas», des empires se remodèlent, les Arabes craignent ces envahisseurs ottomans sortis des fonds de l’Asie et qui renversent au nom d’Allah, une à une, les citadelles du Grand Empire Musulman.
Ils se retrouvèrent chaque soir durant une semaine. La journée, Momoh visitait les imprimeries de la ville, fort nombreuses et des plus actives en « Europe ». A midi, le Flamand retrouvait Rachel et partageait le repas familial des Danielli, Rio Terra Maddalena. La jeune femme s’enflammait en auditionnant le rapport de ses causeries nocturnes, désolée d’être née fille.
- Viens avec moi ce soir, le Seigneur Ibn Bajjah est un esprit libre, il a vécu longtemps en Andalousie où il a fréquenté tes frères hébraïques. Nos réunions demeurent intimes, lui et moi, parfois il fait servir des mets de sa cuisine, des musiciens jouent de leurs instruments, personne ne nous dérange.
- Ce n’est pas lui que je crains mais mon père.
- Ton père ? Le brave homme se fait tant de soucis pour toi, peiné de te voir sécher avant l’age, pareille à une grenouille perdue dans le désert.
- Grenouille dans le désert ! Momoh ! J’ai le sentiment qu’Ibn Bajjah t’a converti à sa poésie. Plutôt mourir vierge que souffrir la présence d’un batracien qui ne rêve que de crapahuter dans mon lit croassant et bavant!
Momoh interrogea Piero Danielli. Etait-ce décent ou risqué qu’elle l’accompagne ? Le chef de famille ne fit aucune objection.
- Profitez-en pour lui rappeler une dette ancienne et peut-être oubliée !
Peu avant la tombée de la nuit, Rachel et Momoh se rendirent au sommet de la Rive des Sept Martyrs. D’entrée Ibn Bajjah manifesta une affable courtoisie envers cette visiteuse inattendue. Il entraîna ses hotes dans une luxueuse et large pièce lui servant de bibliothèque.
- Nous serons mieux ici en attendant l’heure du repas. Fidèle Hjeronimus, rien ne pouvait me faire plus plaisir que de te voir si joliment protégé. Dona Rachel, avant que par je ne sais quel biais nous y venions, sachez que votre père n’a aucune inquiétude à se faire, il sera dépensé avec intérêt.
- Hadj’Bajjah, ce soir notre Gentil du Nord m’a proposé de le suivre, me prévenant que vous nous entretiendrez de ce qui est Beau en ce monde, ce même allié s’est pris de charitable compassion pour cette vieille fille que je deviens allant jusqu’à me comparer à une grenouille égarée dans le désert, mon père aimé ne m’a chargé d’aucune mission, il reste vrai qu’en entendant votre nom il a mentionné ce prêt qu’il croit en souffrance. Preuve est faite qu’il a plus d’angoisse pour ses ducats que pour sa fille aînée !
Ensuite Rachel poursuivit en arabe, une manière délicate de l’avertir qu’elle entendait son idiolecte.
- Ziza Rachel, si je ne devais bientôt reprendre la mer, je tenterais de te séduire, rares sont nos compagnes qui valent également en ardente contention qu’en voluptueux appariage. Vieille fille ? N’exagères-tu pas ta condition. Grenouille ?
- « J’ai beau avoir le teint bronzé, je suis jolie comme les tentes de bédouins, comme les tapisseries de luxe… »
- « Ma tendre amie tu as aussi belle allure que le cheval de parade du Pharaon ». (Cantique des Cantiques).
Ibn Bajjah frappa dans ses mains, un serviteur approcha et s’inclina en silence. Le Hadji lui donna quelques ordres. Le domestique disparut un bref instant et deux autres valets apparurent presque aussitôt, l’un portant un coffret qu’il présenta à son maître le regard baissé, le second tenait un plateau d’abricots qu’il offrit aux visiteurs.
- « Nous te ferons faire des pendants d’or avec des incrustations d’argent ».
- « Mon bien-aimé est pour moi comme un sachet de myrrhe odorante qui repose entre mes seins, comme une grappe de fleurs de henné aux vignes d’En Guédi »
- C’est plus poétique en arabe ou en hébreu mais nous voulions que tu trouves plaisir à ce cantique, cher Momoh.
Momoh ne voulait rien dire. Les mots lui semblaient pauvres. Il comprit à cet instant qu’aussi talentueux que puissent être les Naïfs Flamands, jamais l’âme d’un ponant ne percevrait la subtilité du mysticisme levantin.
- Je m’ennuyais à Venise, tu m’offres « une anémone parmi les ronces ». Elle vit là, à dix canaux de mon palais et moi je perds mon temps avec des gazelles ignorantes.
Rachel prit les pendentifs que Ibn Bajjah lui tendit et les accrocha à ses oreilles.
- Au creux de la cassette ton père trouveras en pièces d’or ce que je lui dois. Il ne pourra ainsi m’accuser de le rembourser par des bijoux offerts à sa fille. Parures que j’ai commandées autrefois à son cousin Josué Ibn Gaon de Cordoue. Allons mes amis, allons boire et manger.
Le Syrien de Grenade les fit entrer dans une salle de réception magnifiquement décorée de tapisseries persanes. Des musiciens cessèrent d’accorder leurs luths (oud), leurs kamantchés (violon à trois cordes) et leurs santours (percussion à cordes). Les convives s’installèrent sur des divans « à la romaine », le fessier et les lombes soutenus par des traversins et des couvertures brodés de subtils entrelacs. Ibn Bajjah frappa encore dans ses mains. Une jeune courtisane apparut, vêtue à l’orientale.
- Voici Djamila, il y a presque trois ans je l’ai achetée à son père, Aaron, Juif de Thèbes. Elle portait alors le nom de Sofra. Un malheur a ruiné leur famille, ne trouvant pas d’issue le pauvre homme dut céder ses cinq filles à de prospères commerçants de ma tribu. Je me suis gardé la nubile, cadette de la fratrie.
Mes Grenadines ont fait la vie dure à cette intruse parce que, comme toi Rachel, elle a reçu la plus exquise institution, ce qui demeure pour nos jouvencelles du Levant une exceptionnelle condition.
Djamila, voici Rachel, fille de Piero Danielli, un des plus habiles joailliers d’Occident, et Momoh un ami de passage avec lequel je devrais commercer mais l’homme est de si paisible compagnie que nous retardons ce traitable moment. Elle est de ta phratrie, et lui se dit frère du prophète Jésus.
- Mon Maître Ibn Bajjah est le plus juste et le plus laborieux des hommes, bien que je choisisse ces mots pour le flatter n’ayant jamais ouvert mon coeur ni déclos mes cuisses à nul semblable expert, il me traite aujourd’hui en petite sœur car mon Seigneur s’est lassé de nos nuits et je reste trop innocente pour lui en inventer mille et une autres. Alors, sœur Rachel, si tu peux raviver le rameau de sa vigne, tailler la sève de son sarment, tu ne rencontreras ni concubine jalouse ni redoutable ennemie.
- Musique ! Djamila est de ces femmes de tempérament que l’amour consume, un feu de joie. Son oeil pers témoigne de son origine thébaine. Djamila ? Harmonieux instrument qui répond à tous vents, autans ou aquilons, elle soupire d’une passion qui s’use et l’oublie comme on oublie les feuilles d’un automne trop précoce, les heurs, elle les inspire, les respire, les touche, les caresse, elle sympathise pour celui qui souffre mais plus encore à ces peines que personne ne comprend, aux chagrins ignorés. Sa ferveur est un acide qui brûle ses veines. Sa luxuriante chevelure d’ébène, sa peau de bronze, son regard d’ivoire et d’azur, sous ses paupières agitées, la condamnent à la soumission. A Venise elle plait moins que la blanche, à Grenade on ne pensait qu’à l’humilier !
Tambourins et luth se mirent à jouer des mélodies à la mode maqâm (mélodie dont la hauteur des notes n’est jamais fixée). Djamila se lança dans un ghina accompagnant les musiciens, suivant ou précédant leur jeu. La nawba (nouba, née en Andalousie) dura plus d’une bougie ! L’assemblée avertie suivit l’incantation, un musicien improvisa une tarab (contrepoint qui réplique à la chanteuse). Rachel se leva pour rejoindre Djamila et répondit par un kyal (forme de chant amoureux d’origine soufi et indienne). Les serviteurs s’allièrent au choeur des femmes.
- C’est mon El Andalous, la Vandalicia, terre des Vandales, Momoh ! L’amour courtois ! Notre Calife, lui-même, distingué poète, organisait des fêtes éblouissantes en son Eden grenadin. Sous les étoiles les ménestrels nous jouaient « le Collier de la Colombe », Momoh ! Un oasis de fontaines, d’ombrages et de vergers. Ma liberté était alors si grande qu’elle ne m’appartenait plus.
Pour Momoh, homme du nord, la surprise fut saisissante. Le vin qu’on servit lui fit oublier sa retenue. Etait-ce donc là ces horribles envahisseurs qui massacrèrent les Chrétiens de Constantinople, violaient les veuves et sodomisaient leurs fils ? Ces Maures que Ferdinand rejetait à la mer et que les Ottomans asservissaient ? Et quelle subtile synchronie entre ces Juives, celle d’Egypte et celle de Venise, deux voix s’accordant si bien à la mélodie et au touché des musiciens. Il aurait voulu en parler avec Jan van Eyck, unique Flamand qui, selon lui, aurait pu capturer cette atmosphère, la retenir, la peindre.
- Ca ne marche pas toujours, mon ami, ce soir nous profitons d’une complicité, si l’on essaie encore demain, qui sait si le charme peut renaître. Rachel s’empoussière chez son père, figée par des images d’un passé qui la déchire. Djamila sait qu’elle ne pourra me suivre en Syrie, mes joueurs sentent la fin d’une période heureuse. Et toi Momoh, sans rien faire tu exhales la nostalgie d’un temps que tu n’as même pas connu ! Quel étrange Quatuor ?
- Le pire, Ibn Bajjah, nous ne sommes pas désespérés, mais voilà, l’avenir ne nous concerne plus, il nous indiffère.
- Réjouissons nous du passé, tiens goûte ces fruits, ils existaient avant les livres, avant Aristote et Avicenne !
Ni Rachel ni Momoh ne rentrèrent Terra Maddalena cette nuit là. Les Gens du Livre communiaient en leurs élucubrations. Les jours qui suivirent Ibn Bajjah accompagna son ami et choisit lui-même les produits de ses magasins. Il lui fit découvrir ensuite des étoffes et des tissus provenant des ateliers d’état (tiraz) de Bagdad. Coton, lin, de Bassora, de Palestine ou de Transoxiane. Des mousselines… de Mossoul, des laines du Yémen. Le Syrien lui choisit des soies brochées (samit) et des tissus d’Andalousie décorés de motifs géométriques rouges et or, des velours de Bursa ornés des « quatre fleurs » ou de « lèvres de Bouddha ».
- Momoh, j’aimerais que tu emmènes Djamila avec toi, ces tissus et ces étoffes je te les offre, je connais les traditions des Chrétiens, ils feront la vie dure aux Juifs mais on les laissera prospérer, dotée, elle pourra épouser un garçon de sa race, qu’importe s’il n’est plus très jeune, tu commerces avec eux et tu les entends bien, j’ai confiance en toi.
Et j’ai dans ma garde six Génois que j’ai sauvé du massacre de Constantinople, qu’on appelle aujourd’hui Istanbul. Eux non plus je ne puis les prendre avec moi, ruinés ils n’osent encore rentrer chez eux. En Syrie, on les traite en esclaves, à Gênes on les regarde en traîtres ou en lâches. Ce sont d’excellents soldats. Et j’ai compris que ton Duc embauchait des mercenaires, ils feraient route avec toi, tes chariots pourraient tenter coupeurs de bourses ou méchants escogriffes.
- Me voilà caravanier, Maître Ibn Bajjah, je n’aurai jamais voyagé avec tant d’encombrements !
- Et de trésors !
- Je partirai dans deux jours, le temps de saluer mes amis. Mais Djamila ?
- Djamila n’a pas le choix, elle le sait. Ma caraque vous conduira jusqu’à Chioggia.
Un malheur aurait pu compromettre l’expédition. Alors que Momoh marchait seul sur la Riva degli Schiavoni, à hauteur du Palazzo ducale, des miliciens l’entourèrent brusquement et le compulsèrent dans un proche et sombre corridor. Sans avoir le temps de comprendre ou de réagir, il se retrouva enfermé dans un sinistre cachot. Le pauvre Flamand y passa une nuit d’angoisse et d’inquiétude. Le lendemain ses geôliers l’obligèrent à se dévêtir et lui firent subir la gène puis on l’emmena sale et presque nu devant un tribunal. Parmi ses « inquisiteurs » se trouvaient des prêtres encostumés et des dignitaires laïques.
- Tu te fais passer pour un certain Hjeronimus van den Boogart, natif de Bruges et vassal du Burgonde ?
- De quoi m’accuse-t-on ?
- Nous t’accusons d’être un Hébraïque qui commerce sous une fausse identité.
L’interrogatoire ne progressait pas comme semblaient l’espérer ses juges, on le renvoya donc dans son cachot pour une seconde nuit. L’endroit était humide et envahi par des odeurs d’urines et d’excréments. Le gardien encercla ses chevilles. Parfois un rat et des insectes s’échappaient d’une paillasse putride. Ailleurs des prisonniers oubliés lançaient des messages incompréhensibles et désespérés.
Il se questionnait sur cette lamentable méprise, le Flamand prit conscience de sa faiblesse, de sa fragilité, il ne fréquentait que des étrangers. Quel Vénitien respectable pourrait-il invoquer ? Il se souvint du capitaine de l’officialité qui l’avait questionné lors de son premier voyage. Malheureusement l’homme avait été arrêté pour corruption et croupissait dans un cachot d’une forteresse voisine ! Les Danielli ? Est-ce prudent de les compromettre ? Quant aux amis juifs de son père il estima préférable de ne pas mentionner leurs noms. Etre accusé de dissimuler une origine israélite et n’avoir que des Hébraïques dans ces relations. Quelle ironie ! Il aurait presque pu en rire. Le pharmacien de la Calle Bembo, peut-être ou le sellier de Chioggia ? Irait-on les chercher ? Le Seigneur Ibn Bajjah ? Epuisé il s’endormit. Une nuit de cauchemars et de fièvre. Au matin, un soldat le réveilla à coups de pieds. Le prisonnier se dressa sur sa couche et corrigea tant bien que mal son habillement ou ce qu’il en restait. Un geôlier le frappa au visage, sa plaie se rouvrit et elle saignait maintenant en abondance. Le capitaine l’emmena vers une fontaine où il put se rafraîchir.
- Putain, c’est vrai que t’as pas l’air d’un Juif avec ta tignasse. Allez, on y va, nos arbitres n’aiment pas qu’on les fasse attendre.
Ibn Bajjah fit une solennelle entrée dans la salle du tribunal. Il portait une longue cape en laine (abayya) de couleur grise, l’habit ne découvrait que ses mains et ses pieds. Il avait coiffé son turban. Deux auxiliaires l’escortaient pareillement vêtus.
- Abu Bakr Mohammed, fils d’Abu Abdallah Mohammed, né en la ville que les Espagnols appellent Saragosse, mais ma famille a longtemps prospéré à Grenade au pied de l’Al Hambra, je suis connu en votre respectable Sérénissime sous le nom d’Ibn Bajjah ou Avempace pour vous qui entendez le latin. Mon père a reçu ses droits de commerce du défunt Doge Francesco Forcari, droits que nous a confirmés son successeur l’Excellentissime Andrea Vendramin. O Respectés Cadis, je témoigne sur vos Saints Livres, qui sont aussi partiellement ceux des Maures, je témoigne que l’homme ici présent et encadré par vos spadaccini est bien le fils de Hugo Van Den Boogart, cousin du Maître Guildien Jan van Eyck, Hjeronimus est par sa citoyenneté brugeoise vassal du Grand Duc d’Occident, présentement allié de votre Honorable République. Mes dires seront contestés à votre aise par les Seigneurs Lorenzo Ghilberti et Giorgione Castelfranco qui autrefois assistèrent au épousailles de celui qu’on accuse aujourd’hui d’usurpation d’identité et que vous avez cruellement courbatu après l’avoir mis en plan!
Les magistrats se consultèrent en secret. On libéra le prisonnier sans forme de procès. Momoh avait subi la poire d’angoisse et le tourment. L’écrou signé d’une main tremblante, il sortit affaibli des immondes cellules de l’orgueilleuse Sérénissime. Ibn Bajjah fit soutenir l’infortuné par ses serviteurs qui le ramenèrent en son palais. Djamila et Rachel prirent immédiatement soin de lui. Momoh se laissa faire.
- Le malheur guette et il se trouve toujours une âme providentielle pour me sauver.
Ce triste incident réveillait d’anciennes douleurs.
- Dois-je en fin payer mes lâches « omissions », escient ce que je n’ai point osé entreprendre ?
Le Brugeois redevient le gentil Chrétien d’autrefois, celui qui se sentait coupable même s’il ignore quelle faute il a pu commettre. Momoh caressa la médaille de Marguerite qu’il portait autour de son cou. In hoc signo vinces. Ibn Bajjah ordonna qu’on achève les préparatifs de départ, des journaliers chargèrent les marchandises emballées avec attention pour une si longue expédition.
AChioggia une nouvelle surprise attendait Momoh. Piero Danielli patientait sur le quai d’où il observait le prudent accostage.
- Je t’amène un passager supplémentaire !
Momoh s’inquiétait de l’importance de son convoi. Deux chars tractés par d’énormes boeufs achetés à Mestre, six Génois à face de carême, une Djamila hystérique et finalement, ultime souci, ce cadet Danielli qu’on voulait voir déguerpi en l’envoyant chez un cousin d’Anvers se former à la taille des pierres et au ciselage des ors. Le Flamand aurait encore voulu des chiens mais on ne lui proposa que des barbets juste capables d’effrayer un moineau. Il accepta poliment la chenille (braque de taille moyenne) que Rachel lui offrit.
- Ce briquet ne sera pas un combattant, au mieux un gardien.
- Une gardienne, Azza est une douce femelle et puis elle tiendra compagnie à Djamila.
Momoh embrassa ses amis. Rachel se tenait entre son père et Ibn Bajjah.
- Un dernier cadeau, tu planteras ces oignons dans ton jardin et tu te souviendras de moi, qu’Allah te protège, mon frère.
Le train s’ébranla péniblement. Momoh se retourna souvent. Les Génois chevauchaient d’élégantes juments hongroises, cadeau de leur généreux protecteur. Ces soldats portaient tuniques brunes et bonnets noirs, aucun signe ne les distingue. Sur le coté ils tenaient leur cimeterre fraîchement émoulue, l’arme des Maures, qu’ils avaient adoptée sachant combien elle terroriserait de velléitaires agresseurs. Ces hommes se faisaient déjà une mauvaise bile, à moins de cent lieues de leur patrie. Impossible cependant d’y revenir en vaincus et bourses plates. Ils s’étaient battus plus que des diables à Constantinople, pour finir « esclaves » des Ottomans, indignes d’une rançon ! Eux encore avaient eu la chance d’être « achetés » par ce noble commerçant de Grenade. Combien de leurs compagnons crevotaient dans les prisons de Troie ou de Smyrne ? Momoh leur avait dessiné l’itinéraire et s’était même saigné d’un vague « cours de géopolitique », enfin en l’état connu avant leur départ. Il esquissa une carte sommaire avec les frontières présumées du Royaume de France, celles des Duchés de Bourgogne et Savoie et enfin celles plus lointaines de l’Empire germanique.
- On se battra pour celui qui paie la plus belle solde !
- Peut-être vaut-il mieux s’engager dans le camp du vainqueur, suggéra l’un deux.
" Je L'Ay Emprins"
Guillaume van den Boogart n’est ni un chevalier ni un mercenaire, pas plus un piéton recruté de force en Flandre ou dans une des « provinces » du Grand Duché d’Occident. Il s’est porté volontaire. Un an, attaché à l’intendance. De Dijon, il escorte le ravitaillement des garnissons du Charolais et de Franche-Comté. Jusqu’ici il ne porte pas d’arme bien qu’il s’entraîne au combat, le soir, avec de bouillants écuyers. Ce bachelier a le sang chaud mais il sait attendre l’heur en observant sa bonne étoile, la Constellation du Grand Chien. Il a choisi Sirius car c’est elle la plus lumineuse. Ses nuits d’insomnie il imagine de féroces combats. Le capitaine van Lierde a vite repéré cette « force d’âme ». Le jeune homme est impétueux mais il sait lire, écrire et entend quatre langues ce qui n’est pas de trop dans l’armée du Téméraire où l’on côtoie des Anglais , des Flamands, des Bourguignons, des Italiens, des Savoyards et des Souabes. Sans oublier des Francs-comtois, des Charolais, des gens d’Artois, quelques piqueurs du Brabant, des traîtres de Lorraine ou des opportunistes liégeois. Là il est heureux, le Duc se prépare à la guerre ! Son père a tenté de lui apprendre son métier de marchand. Anne aurait préféré qu’il s’intéresse à la peinture et qu’il s’illustre à la Cour des Grands. Las des incessantes querelles qui l’opposent à ses parents, le tumultueux garçon a choisi le métier des armes. Il n’aura jamais la patience d’un guildien. Acheter et vendre du fourbi lui paraissent une occupation humiliante. Et puis quand « son » Duc est venu à Bruges, Guillaume a été fasciné par ce cortège d’hommes en armes, ces palefrois, ces chevaliers puissamment atiriés (attirail).
Plutôt que de contrer son héritier, Momoh a choisi, comme souvent, la résignation. Si son « fils » n’est qu’un vassal des Bourguignons au patronyme bourgeois, il a du sang bleu qui gonfle ses veines.
Guillaume ne doute pas de son Ponant, il croit que celui-ci saura reconnaître son mérite quand enfin il pourra se battre. Grand’mère Berthe a longtemps pleuré se souvenant d’un frère disparu, mort sur le champ d’une bataille oubliée. Elle avait juré que jamais son Momoh ne serait soldat. Mais là, elle n’a pas pu distraire son petit-fils, chaque famille porte sa croix ainsi que Jésus escaladant la Butte au Crâne.
En Ardennes, Momoh lui a choisi la plus charpentée des juments, en y mettant le prix, il a surveillé le maréchal, le ferronnier et le sellier pendant qu’ils harnachaient la farouche monture. Oubliant ses origines aristocratiques, sa mère a cousu elle-même la tunique de l’intrépide cavalier. Dans l’ourlet elle a caché un talisman que lui a trouvé Radegonde. Comme Claire, comme Berthe, elle pressent le pire. Dès que Guillaume s’est enfui, Anne maudit son époux de ne pas avoir su le retenir bien qu’elle sache qu’il n’y peut rien.
A Dijon Van Lierde a suivi l’apprentissage du bachelier, il l’a forgé à la discipline. Ce capitaine est un vieux routier. Il a servi le Travailleur alors que celui-ci n’était « que » Comte de Charolais. Charles le Travailleur n’est pas un diplomate mais son sens de l’organisation vaut l’intelligence de son géniteur. Et pour guerroyer il faut prévoir. Lancer en campagne douze mille hommes nécessite la mise en place d’une logistique impressionnante. La troupe se déplace avec d’encombrants bagages. D’abord les tentes des officiers, celles plus modestes des piétons, les cantines ambulantes, le bordel, l’infirmerie, les canons que les artilleurs ont démontés et chargés sur des camions aux essieux renforcés. Enfin il faut trouver de quoi nourrir cette immense troupe en migration, et si possible éviter de piller les villages qu’on traverse puisqu’ils sont supposés alliés. Plus loin, plus proche de l’ennemi, les fourriers voleront ce qu’ils trouveront. Au mieux et sans garanti de restor, le fourrier signera une lettre de carnaticum qu’on ne pourra faire valoir qu’en cas de victoire. Guillaume et sa légère escouade filent en éclaireurs, négocient avec les villageois. Le commando revient sur ses pas, transmet les informations à l’intendance. On envoie de robustes piétons qui s’emparent des bêtes et du grain disponible. Des patrouilles l’accompagnent, son travail est simple mais dangereux, je jeune officier doit, jour après jour, sécuriser le ravitaillement de la prochaine étape et se tenir ainsi aux avant-postes. Comment mobiliser douze mille hommes à l’insu des espions ennemis ?
Sous le chapiteau du Grand Duc l’état-major étudie les cartes. Chatel-Guyin, Jacques de Savoie, Roland de Namur, Victor de Chastellain et deux ou trois stratèges expliquent à Charles la topographie des lieux. Le Téméraire manifeste son impatience. Il compte sur sa légende de Conquérant, sur la rumeur de ses victoires. Le Lion rugit. Le Comte Romont abonde, jure avec mépris que les Fédérés ne sont qu’une bande de combattants hétéroclites dépourvue de réelle cohésion.
- Ils se querellent depuis toujours. Nous les amortirons en une journée.
- Les Suisses ont l’habitude de ces pentes, voilà deux ans qu’ils y font des incursions, il vaut mieux les affronter en plaine dégagée.
- Suffit ! A vous entendre je pourrais croire que ces bouseux vous terrorisent ! Jacques a raison, inutile d’attendre qu’ils reçoivent des renforts.
- Mon Duc, ces Suisses sont sur leur terre,…
- Assez !
Au second rang van Lierde s’inquiète, l’armée traîne un paresseux cortège, en cas de repli précipité on risque une panique. Le montage des canons prendra aussi son temps. Avec la neige qui commence à fondre il deviendra difficile de les déplacer aussi rapidement que le Téméraire le pense.
Durant l’interminable veillée, les officiers casent les retardataires. Un colonel vient d’annoncer l’arrivée d’un bataillon « italien » conduit par son condottiere. Il va falloir loger au sec ces archers, et les nourrir ! Le Duc surgit, suivi de Chastellain, les officiers se dressent au garde-à-vous.
- Bien, six piquets au nord, là, du coté de Neuchâtel, trois sur le flanc ouest en alerte, et demain aussi tôt que possible deux patrouilles s’engageront vers Grandson, une pour attiser la résistance de la garnison ennemie, la suivante pour fixer notre prochain campement. Emportez de la paille, soignez les chevaux et parez le nécessaire, que mes piétons dorment au sec.
Le capitaine van Lierde et Guillaume sont de corvée.
- Demain je t’accompagne, Dubuisson enverra ses espions vers la forteresse, on s’occupera de localiser l’emplacement du bivouac. Nous ne devrions pas craindre de méchantes embuscades sur le flanc ouest, tout juste quelques unités de guérilla qui éprouvent les avant-gardes du Romont, de bonne guerre. Tu sais, ce sont des rustres mais ils ferraillent près de leur tanière, ils sont à l’aise sur ces vallons, ces « bouseux », comme dit notre Lion, ont l’habitude de patauger dans la gadoue, le climat leur convient et s’ils arrivent à temps, ils n’auront que dix lieues dans les mollets. Demain tu t’équipes, possible qu’on ferraille nous aussi! Spallière et saladier. Et brosse ta jument !
Guillaume ne trouve pas le temps de dormir. Selon la tournure de l’engagement, Van Lierde l’entraînera au front. Encore une fois, la tournée des popotes, il plaisante en italien avec les arquebusiers piémontais, en anglais avec les artilleurs yorkais. Personne ne lui fait remarque de son age. Il a mûri, un épais duvet couvre ses joues.
- Alors ?
- Rien à signaler mon capitaine.
- Tiens tâte un peu de cette gourde.
Grandson n'est qu'un modeste bourg sur la pointe sud-ouest du lac de Neuchâtel mais c'est aussi un verrou. L'arrière-garde de l’armée bourguignonne vient de franchir le Jura et descend sur la plaine à marche forcée. Quelle éprouvante tirée depuis Besançon! Au passage le Duc s’est approprié le trésor d’Auxonne, de quoi rassurer les Italiens et les Anglais inquiets pour leur solde. Le col de Jougne, douze mille hommes ! Et surtout ce cortège invraisemblable, deux cents chariots alourdis. Le Téméraire choisit d'épargner Neuchâtel. Ses éclaireurs ont découvert des barricades à l’étroit passage de Colombier, le Duc connaît l’histoire de Morgarten. D’abord il veut réduire Grandson avant de pousser vers l’est, sur Fribourg et finalement assiéger Berne, la place forte des Helvètes. Berne prise et c’en est fini de la Haute-Union ! Yverdon n'a pas les moyens de se défendre. Là il renforce ses arrières et ses ailes faisant dresser des obstacles renforcés où il poste trois brigades de fantassins.
Un an auparavant il ne réclamait que la restitution du Pays de Vaud qui appartient à Jacques, son allié savoyard, aujourd'hui il entend s’approprier l’Helvétie. Elle est là tout entière son armée, le 28 février 1476, en plein devant la place de Grandson. Ses alliés l'ont rejoint, huit mille hommes supplémentaires, des Savoyards, des archers valdotains, des Franc-comtois et les milices revanchardes du Comte de Romont.
Le Duc lance plusieurs assauts contre les remparts de la forteresse. Dressées sur le boulevard, ses machines catapultent des pièces de rocher. Les canons tentent de démolir la muraille et la tête de pont.
Les défenseurs tremblent sous le tonnerre des bombardes. Le doute les envahit. Les secours attendus tardent encore. Les sachant ébranlés, Charles propose une honorable reddition. Un négociateur convainc les résistants, leur promettant la clémence du Puissant Duc d'Occident! Une fois la place rendue, la centaine d’assiégés bernois est égorgée sans pitié, les fuyards sont noyés.
Sur le plateau de Champagne, Guillaume et van Lierde ont supervisé l’installation des chapiteaux, celui du Téméraire d’abord, ensuite ceux du Comte de Romont, de Chastellain, des dignitaires de haut rang et enfin la chapelle où priera bientôt le « vainqueur ». En attendant les aumôniers disent une messe en plein air. Des ouvriers dressent maintenant les tentes plus modestes où loge la piétaille. Les soldats impatients étendent la paille et y jettent leur bât. Reste encore à mettre en place la cantine, l’infirmerie, l’arsenal, le bordeau de campagne, à sécuriser les magasins, à protéger les écuries, à monter la forge du maréchal, à lancer le foyer des ferronniers et celui des cuisiniers,…Du campement les deux officiers aperçoivent un des leurs qui accroche au pinacle du château la bannière de leur prince. Grandson est tombé ! Hourrah !
ALucerne, les Suisses ont mis un terme à leurs disputes. On y va ou pas ? Heureusement les troupes sont restées en alerte aux environs de Berne, les bataillons se mobilisent. Enfin ils arrivent, longent la cote orientale du lac mais il est trop tard pour secourir la garnison du château. Vingt mille Bernois, Uranes, Lucernaires, soldats de Schwitz et d'Unterwald. Certains ont avalé trente lieues en deux jours et une nuit. Leurs puissantes lances entassées sur des chars à bœuf, ils marchent en chantant que Dieu les guide. Contrairement aux Bourguignons, ils ne traînent presque rien avec eux, de l’eau, un pain, le reste leur est offert par les villageois. La troupe ne se repose que quelques minutes toutes les deux lieues. Les Suisses sont de rudes montagnards. Parfois des cavaliers les dépassent en remuant la poussière, eux aussi sont légers, les armures suivent. Des féroces ! Ils ont appris la manœuvre de Charles et la liquidation dramatique de la centurie postée au château de Grandson. Les voilà décidés à vaincre ou mourir ! Au départ ils venaient protéger leurs frontières, après tout le Pays de Vaud n’appartient pas à l’Union, ces cul-terreux parlent une langue exotique, certains se battent pour Romont. Maintenant c’est une affaire d’indépendance, ils savent que l’autonomie de leurs Cantons est en péril.
L’armée contourne Yverdon évitant les défenses du Bourguignon, avant de remonter sur le camp ennemi.
Le premier mars, entouré de ses capitaines, le Duc de Bourgogne tient un dernier conseil:
- Attirons les en plaine, la cavalerie les taillera en pièce !
- Charles, ne devrions-nous pas assurer notre flanc ouest, ces renards pourraient attaquer par surprise, ose suggérer le prince de Tarente ?
- Le Jura ? Fribourg est à l’est, Berne au Nord !
- Ils pourraient infiltrer une escouade par Fleurier.
- Nos éclaireurs disent que le gros des Suisses est encore à plus de cinq lieues, prenons l’initiative, je ne suis pas homme à attendre ces rustres !
Le Duc de Clèves risque une intervention, son chef l’interrompt.
- Assez ! Nous tenons Sainte-Croix et le flanc ouest. Je prendrai les Suisses de face, en bataille rangée.
Deux garnisons furent placées en amont, du coté de Vaumarcus protégeant ainsi le corps expéditionnaire d'une attaque venant de Neuchâtel. Une troisième, plus modeste, occupe le coteau, aux pieds du Jura. Avec ce mélange de neige et de boue personne ne semble craindre une offensive majeure, lancée par les bois du Chasseron. Le bâtard de Bourgogne n'a qu'une vague idée du relief des Pays de Vaud, Neuchâtel et Fribourg. Le Prince se fie à des cartes qui ne dessinent que des contours. Il envoie des piétons à Vaumarcus et un léger détachement sur les collines qui dominent le lac. Ces éclaireurs se tordent les pieds sur un chemin de rocailles, début mars, la neige commence à fondre. Durant cette première journée, ce ne fut que combats de guérilla et brefs accrochages. Les rescapés de Grandson se cachent dans les forêts de Villars-Burquin, au nord-ouest du camp ennemi, ils espèrent toujours les renforts promis, la pointe des fédérés tarde pourtant à se montrer. Finalement une première compagnie bernoise les rejoint après avoir réduit l’avant-poste ennemi à Vaumarcus.
Le lendemain les deux armées sont face à face sur cette étendue de Champagne, en pleine boue, un quart de lieue les sépare encore. Logiquement les capitaines se préparent à une bataille « classique » où les stratèges jettent leurs forces au moment opportun. Attentifs, les deux belligérants retiennent leur cavalerie sur leurs ailes, selon l'art du "flanc-garde". Au centre, des deux parts, les carrés d'infanterie prennent position, piquiers en première ligne. Pour le Bourguignon, c'est Sire de Chatel-Guyin qui mène l'opération. L'avoyer Scharnchal conduit la manœuvre pour les Suisses. Un aumônier se met à genoux :
« L’obscurité couvre la terre,
La nuit enveloppe les peuples.
Mais toi le Seigneur t’éclaire
Comme le soleil levant.
Au-dessus de toi apparaît
Sa présence lumineuse.
Alors les peuples marcheront
Vers la lumière dont tu rayonnes… »
Prière achevée, Scharnchal ordonne qu’on forme les « hérissons ». Dix-huit pieds (5,40 mètres) ces putains de lances! Quatre de moins pour celles des Bourguignons! Au front la piétaille s'impatiente. Le terrain pentu et torturé est favorable aux Suisses, il handicape les chevaux et ralentit la manœuvre des canonniers adverses.
C’est enfin la charge ! Alarme, Alarme ! Le bruit est assourdissant. Les Fédérés sont superstitieux, surtout les « Primitifs » qui hurlent sauvagement appelant Dieu à leur aide. Les Bourguignons débordent de confiance, leurs canons sont en place, les archers bandent leurs armes. L’écuyer du Téméraire lâche la bride de Moreau, la monture de son maître. Le Prince harangue ces hommes. L’attaque est lancée. Le terrain n’est pas aussi plain qu’il parait.
- Attirons les plus bas, Mon Duc, notre cavalerie les taillera en pièce.
Mal à l'aise sur ces rampes glissantes les chevaliers du prince reculent. Impossible d'atteindre le gros des Suisses et d’engager un corps à corps !
Tandis que le Téméraire ordonne un repli stratégique pour attirer et piéger l’ennemi sur un plateau favorable, voilà qu'à l’ouest, Uranes, Lucernaires et Unterwaldiens déboulent d'une pente boisée qu'on croyait pourtant défendue. Les Walstatten sonnent du cor des alpes, on gueule en frappant gourdins et lames sur des boucliers décorés de vaches et de taureaux !
- "Grandson, Grandson". Sonnez les cloches, sonnez ! Enculons les Occidentaux.
Eux ne trébuchent pas sur la pierraille, il en jaillit de partout, même de ces collines jugées impraticables, les Helvètes fondent sur les Bourguignons. La tenaille ! C'est brusquement l'effroi puis la panique chez les envahisseurs. Où est le front ? Chacun pour soi ! Surpris de la tournure, les Fédérés comprennent vite qu’ils tiennent déjà la victoire, Charles n’aura pas sa grande mêlée. Ses troupes se désunissent, se dispersent, incapables de tourner leurs canons. Les archers sont inefficaces, ils ne peuvent plus tirer à bout portant. Les chevaliers du prince ne savent pas où foncer.
Les Suisses en profitent, d'abord la "petite guerre", on coince un ennemi, on le bascule de sa monture et on lui fend le crâne. Ensuite c'est la "poursuite", moins glorieuse, terriblement meurtrière.
Charles veut monter en premières lignes, un front qui n’existe pas, il tente de rabattre ses troupes mais le flux l’épate, l’emporte malgré lui, son armée est en déroute avant d’avoir pu combattre. Plus personne n’obéit aux ordres, pas même Moreau qu’il cravache fou de colère. Egaré dans sa fuite, le Téméraire défait sa panoplie qui l’alourdit et galope éperdument, il ne retrouve ses esprits qu’à seize lieues de Grandson, seuls cinq cavaliers l’accompagnent et l’escortent ! Le Duc est en rage, il ne comprend pas, la bataille a duré moins de quatre heures. Quelle bataille ?
Les Suisses font boucherie des avant-gardes en débandade. On se fatigue à détailler ces lâches, leur cassant les lombes. Enfin c’est un grand silence et puis une immense gueulée. Déjà commence le pillage du camp bourguignon, les blessés sont achevés à la miséricorde ou au poignard, on déchire le chapiteau du Téméraire, sans égard pour ses tentures de velours. Les chefs laissent faire un bon moment avant de sonner le rappel à l’ordre. Des régiments disciplinés entassent les trésors abandonnés, tapisseries, vaisselles, armes de guerres, canons, arquebuses, drapeaux, armures et de précieux bijoux. Le butin est si énorme qu’il surprend les combourgeois de la Haute-Union.
Pour les alliés opportunistes de la Bourgogne la leçon est cruelle. Le Roi de France jubile, l’Universelle Aragne file sa toile, ces braves Suisses mâchent son travail. Louis XI en oublie ses hémorroïdes et son urticaire. Presque soixante ans après Azincourt, Anglais vous n'avez qu'à bien vous tenir, sur le Continent votre fer de lance s’est brisé. Quarante huit ans que Jeanne la Lorraine a couronné son père Charles VII. Il l'aura son Grand Royaume de France, il s'en fait le sèrement. Sa proche parente, Yolande de Savoie, se révolte, fait amende honorable et le supplie d’excuser son imprudente conduite. En signe d'allégeance le piteux Duc d'Anjou abandonne à Louis XI son Comté de Provence.
La curée achevée, les Fédérés retombent sur terre. La ténacité du bâtard de Dijon est connue, le Travailleur n'en restera pas là. Ils s'adressent d’abord à Louis le Prudent pour qu'il entre en guerre contre le Vilain Duché. De Lyon, le roi de France fait savoir qu'il a un accord avec ce cousin de Bourgogne, un accord qui le rend impuissant.
Sont-ils dupes ces roués notables de Bern, Fribourg, Lucerne, Zurich ? Pour les montagnards des territoires "primitifs", ce n'est pas fini tant qu'on n'aura pas la peau du Lion ! Un temps les Bâlois réfléchissent, le ralliement patriotique de René de Lorraine les fait basculer dans le camp de la re-va-t-en-guerre. Et puis les Habsbourg ont promis cette fois d'envoyer des cavaliers, enfin Frédéric III ne peut ignorer ses engagements, l' « immédiateté » devrait fonctionner dans les deux sens. Manquer à sa parole fragiliserait l’Empire et inquiéterait ses « 23 » villes germaniques. Certains Helvètes murmurent qu'on fait la guerre pour les voisins, que le « Roi des Romains » ne viendra pas les secourir ! Et c'est vrai ! Tel le capétien, Frédéric pense que la Lotharingie doit d’abord régler ses comptes, on se partagera les restes après, que ce soit ces Cantons rebelles ou l’opulent Duché. En attendant, l’Autrichien tergiverse, jure et fait patienter les délégations de la Haute-Union.
A Lausanne Charles le Téméraire s’est ressaisi et retrouve sa hargne, il a patiemment regroupé ses partisans. Cette même duchesse de Savoie, qui demandait pardon trois mois plus tôt à Louis XI, débarque à Ouchy et entame un double-jeu avec le Bourguignon. Le Comte de Romont n'a plus grand'chose à perdre, il rameute capitaines et soldats en quête d'une solde, il leur jure que le Ponant résultera bientôt. Le gros de cette nouvelle armée se compose de mercenaires peu sûrs et déjà impatients d'être payés.
Van Lierde n’a rien pu sauver. Des fuyards lui ont raconté que le Duc s’est enfui par le Jura. Dans le bourbier de Champagne, Guillaume a su se battre, mieux qu’un lion, puis son capitaine l’a sorti de cette boucherie, ensemble ils ont fui dans la nuit, une pitoyable retraite, avant de tomber sur des miettes de leurs régiments. Un archer italien a annoncé que pour eux les Piémontais c’était tout vu, qu’ils rentraient chez eux. Van Lierde a sorti son braquemart et lui a tranché la gorge. Guillaume a vu les Italiens hésiter, il a cru qu’ils allaient étriper son chef. Et puis les soldats se sont rangés derrière le capitaine. Van Lierde est redevenu le guide et l’organisateur de cette bande de dispersés.
- D’abord bouffer, s’assurer que ces sauvages ne nous poursuivent plus. Inutile de compter sur la sympathie ou l’aide des indigènes. On va se servir dans leurs étables mais avec discipline. Pour violer les bergères, mettez vous à trois, un piquet, un qui tient la salope et le troisième qui laboure ! Compris ? Evitez de trucider les fermiers, ils ne nous aiment pas, d’accord, mais qui sait, on repassera par là un de ces jours, autant qu’ils continuent à cultiver leurs terres.
Cet assortiment de soldats ou de pillards traîna quatre semaines, descendant et remontant le Val de Travers, infestant la région. L’officier plaçait des sentinelles aux endroits stratégiques. Jour après jour des fuyards isolés les rejoignaient. Les uns n’avaient plus qu’un casque ou un poignard. Van Lierde réquisitionna les forges des villages et les ferronniers rééquipèrent sommairement ce bataillon de désespérés. Six semaines plus tard des éclaireurs arrêtèrent un cavalier qui fonçait vers le bas de la vallée.
- Le Duc rassemble une armée à douze lieues d’ici sur les hauts de la capitale des Vaudois.
Eclopés et étriqués se mirent en route. Van Lierde et Momoh firent saisir les chevaux de trait. C’est ainsi qu’ils rejoignirent la Plaine du Loup et le corps de l’armée bourguignonne.
Les Fédérés se réunissent encore une fois à Lucerne…Deux mois de palabres. Les neinsager gagnent du terrain :
- Négocions !
- Nous demandons le Mahnrecht, Frédéric a juré, il nous doit son aide !
- On n’a pas vu un seul de ses cavaliers à Grandson.
Certains se souviennent de la visite amicale que leur fit autrefois Philippe à Berne et à Zurich. Après tout nous n'avons pas de frontières communes, avec une paix dans l’honneur voilà le fils du Bon qui rentre dans son terrier dijonnais ! Que le Lion garde la Lorraine si ça lui chante!
- Après la Lorraine il prendra l’Alsace !
- Mulhouse est helvétique.
On rapporte que Charles se laisse pousser la barbe. Il a juré qu'il ne la couperait que lorsqu'il reverrait les Suisses. "Je montrerai à ces paysans ce que c'est que la guerre". La promesse autrichienne et le soutien intéressé de René de Lorraine favorisent le camp des bellicistes. Le jeune duc s’est déplacé lui-même pour promettre son renfort. Des espions reviennent de Lausanne, leur témoignage suffit à convaincre les derniers pacifistes. A fin mai la cause est entendue. Des deux cotés on aura encore plus de quatre semaines pour astiquer et fourbir ses armes. L'armée bourguignonne s'est refaite une santé. Des secours arrivent d'Angleterre, d'Italie, de Bourgogne et de Flandres. Les officiers ont enrôlé de force au Brabant et à Liège.
Début juin de l'an pareil Charles et ses bataillons se mettent en branle, de la Plaine du Loup où elle avait pris de longs quartiers, la voilà qui remonte vers Echallens et cambe la cuvette de l’Orbe pour se diriger vers Morat qui est à moins de six lieues de Berne et Fribourg. Guillaume et van Lierde chevauchent cote à cote. L’ancien parle peu.
- Ca va mon Guillaume, tu te sens prêt pour une prochaine bataille ?
- Oui Mon Capitaine.
- Tu ne t’ennuies pas de nos Flandres ? Ta famille doit s’inquiéter ?
- Les veillées me manquent mais là on entre dans la bonne saison, Mon capitaine, vous… ?
- Ma famille ? Un sac de nœuds ! Par contre, une de nos bonnes gueuzes !
- Nous en boirons à Berne dans une semaine ! Paraît qu’ils en brassent une fort agréable.
- Espérons le !
Le long de la route, les Vaudois les acclament. Ces gens ne tiennent pas à changer de maître. Voilà deux ans qu’ils souffrent des incursions bernoises et fribourgeoises. Les Fédérés pillent et violent.
- Qu’on en finisse avec la Haute-Union !
- Protégez-nous de ces sauvages !
- Dieu est à vos cotés.
Guillaume a douté après la défaite de Grandson. Là il entend ces braves villageois et il retrouve confiance. Il flatte sa jument Fomalhaut.
- Tu as su te choisir une belle bête, Guillaume.
- Ce n’est pas moi, c’est mon père.
- Tu pourras lui dire merci !
Deux mille hommes, bernois et fribourgeois, défendent les remparts de la modeste cité de Morat. Adrien de Bubenberg est un chef avisé, la garnison tient ferme et repousse depuis quinze jours les assauts répétés du Comte de Romont. Cette vaillance permet aux Suisses d'accourir.
S'ils ont mis du temps à se décider, c'est encore une fois à marche forcée qu'ils se pointent le 21 Juin près de Cressier, derrière la rivière Sarine. Ils sont 25'000 hommes entassés sur la rive. Le « Puceau de Lorraine » leur amène trois cents gens d'armes à cheval. Les Alsaciens sont là, désobéissant à un Empereur devenu soudain frileux. Les Habsbourg opportunistes observent de loin à l’instar du roi de France. On s’arrangera avec le vainqueur s’il y en a un.
Les Fédérés se répartissent les commandements, l'arrière-garde est confiée aux Lucernaires, le corps central regroupe le gros des Suisses, le Lorrain tient l’aile ouest avec ses cavaliers. Les meilleurs chefs sont là !
Von Amman originaire de Neyruz. Fils d'une famille patricienne établie à Fribourg. Son ascension sociale il la doit à de chanceux héritages, à un mariage habilement arrangé et à d'opportunes spéculations immobilières. Morat, sa plaine, le lac et les collines d'alentours il en a la carte pleine tête. A Fribourg il a recruté cent cavaliers, panoplie complète.
Nicod Mestraud le suit comme son ombre, il a fait carrière de mercenaire au service de la France. L'artillerie n'a aucun secret pour lui. Mais hélas, par manque de trait, il ne pourra mobiliser qu’un tiers des trois cents canons pris à Grandson.
Sébastian von Diesbach a aussi bataillé pour les rois de France. Le mouton noir d’une famille de riches commerçants. De retour à Berne il s'est lancé en politique et fut même élu avoyer de Berthoud. Il a épousé en seconde noce la fille de Dietrich von Hallwyl.
Rodolphe von Erlach, chevalier de la noble société du Distelzwang, un soldat de métier mais un Double (âme) de pacifiste et de diplomate. Jeune officier, il a servi Philippe le Bon à la Cour de Dijon. Il y aurait même fréquenté Charles alors adolescent. L’aristocrate bernois pensait qu'on pouvait négocier. Mais il est là à la tête de cinq cents Oberlandais, montures harnachées.
Gouffé, un batailleur qui ne rêve que de prendre sa revanche depuis le massacre de la garnison de Grandson où son frère a perdu la vie sans pouvoir se défendre.
Hartmann von Andlau représente les Bâlois. Un pragmatique pour qui la guerre n'est qu'un mauvais moment à passer. Deux cents cavaliers légers et rapides.
Guillaume d'Affry un des rares "romands" de l'état major des Helvètes. Lui aussi maîtrise parfaitement le terrain et à la bataille de Grandson il en était. Cent cavaliers.
Enfin Dietrich von Hallwyl qui guerroya en Hongrie et en Bohême pour le compte des Autrichiens. Lui et son frère Hans commandent les Zurichois bien que leur famille soit originaire d'Argovie. D’autres encore comme le Zurichois Waldmann ou le Lucernois Hertenstein,…
Un mélange de soldats expérimentés qui a combattu sur tous les fronts d’Europe et d'habiles stratèges partisans de la ruse et de mouvements improvisés. Von Hallwyl est le chef désigné.
- A Grandson nous avons bénéficié de l'effet de surprise, cette fois le Méchant Turc est sur ses gardes ! Ce faux-cul de Romont se casse les dents sur la garnison de Bubenberg, Morat tient le coup malgré cette brèche taillée dans la courtine par les canons ennemis. Il est temps !
" Holà, partisans de la Haute Union
Holà, bons drilles, fiers lansquenets
Vous qui troussez, créant l’effroi,
Femmes et filles de nos ennemys
Dormez-vous doncque en la tour d’angle
Après quadrillon d'amour?
Oyez, morbleu, ce tapage
Au pied de la muraille.
Par la meurtrière
Flairons la beste sauvage,
Sus au Bourguignon!
Chevalier bardé de fer
Puissant messire
Dans l'appétence de retrouver Lorraine
Toujours au Grand Duc soumise
Courez avertir nos Stratèges
Avant que le Bourguignon ne monte au beffroi.
Oyez, morbleu, ce tapage
Que prépare l'odieux en son campement,
Chassons la beste Sauvage,
Sus aux Bourguignons! "
(Interprétation libre de L.Tobler d'un cri de ralliement
Du Roi René, 1449)
Réuni sous la tente ducale, l'état-major conseille au Téméraire de combattre en plaine où l’on déploiera largement la cavalerie. Charles s'acharne sur Morat, il croit encore en sa moderne artillerie. Et là où il est, entre la ville et son campement, un large fossé le protège d'une sortie surprise de Bubenberg. Personne n'imagine que les renforts des Fédérés soient si proches.
- Et s’ils se pointent, mon artillerie les fauche !
Jacques d'Amanze, Seigneur de Chauffailles, est consterné, bombarder Morat n’apportera pas la victoire, attendre ne peut que profiter à l’ennemi. Pourquoi ne pas assiéger ce bourg et poursuivre au nord ? Mais il obéit et renvoie ses chevaliers. Aux avant-postes personne ne voit rien venir. Les éclaireurs sont rentrés sains et saufs. Dans la citadelle le commandant bernois et ses hommes sont coincés.
En cette matinée du 22 juin les canons grondent. L’orage menace, obnubile le ciel. Le corps expéditionnaire suisse contourne l'ennemi par petits groupes, barbote silencieusement au creux des bosquets. Hallwyl veut économiser les hommes. La pluie commence à tomber, épaisse, drue. La canonnade sur Morat s'essouffle, les artilleurs visent de travers avec cette flotte qui tombe sans discontinuer. A l’est de Morat, sur une motte boisée, René de Lorraine retient ses lanciers. Les montures restent calmes malgré le tonnerre et la foudre. La nuit a été éprouvante pour les hommes et les bêtes qui pataugent dans la boue. Chez les Suisses, il y a encore des retardataires qui pullulent de partout. C’est l’anniversaire de la bataille de Laupen. La fête des "Dix Mille martyrs". Un présage ?
La défaite de Grandson n'a pas assagi le prince, au contraire elle excite son besoin de revanche. « Sonnez trompetes et clairons
Pour resjouyr les Bourguignons...
Bruyez bombardes et canons...
Donnez des horions,
Tous gentils compagnons...
Suivez, frappez, tuez
Mort aux Fédérés
Ce soir nous souperons à Fribourg
Et à Berne demain nous entrons ! »
Des nuages encore plus noirs obscurcissent les nues, des officiers nonchalants (nonchaloir) assurent que l’empoignade est remise au jour suivant. Lentement les Bourguignons se replient sur leur base, chacun rêve de se sécher et de s’envoyer un bon morceau derrière la collerette dégrafée. D’impatients veinards ont gagné au tirage et ils se voient déjà foutre leurs gotons au bordel de campagne. Le Duc soigne ses soldats.
- Partie remise les Suisses, le Grand Duc vous laisse encore une nuit pour chier dans vos caleçons ! Remettons la déconfiture à demain !
Soudain, des boqueteaux, les « francs-tireurs » bernois, armés de couleuvrines, lâchent une première salve meurtrière. Chatel-Guyon fait tourner ses canons et riposte alors même que mille pions jaillissent des fourrés. Des centaines de Suisses sont massacrées, René de Lorraine lance sa cavalerie, le malheureux culbute avant même de combattre, mais déjà Lucernaires, Bâlois, Zurichois, Primitifs, Fribourgeois, Bernois foncent sur l’ennemi, en plein sur son campement. Hans de Hallwyl entraîne une escouade vers les artilleurs ennemis qui rechargent aussi vite que possible. Chatel ne sait plus où orienter le tube de ses « Bureau ».
- Feu !
Chaque boulet fauche une dizaine de piétons qu’enjambe une deuxième ligne de Fédérés.
- Feu !
La cavalerie bourguignonne se regroupe et part à l’attaque.
Brusquement le ciel s’éclaircit, les Suisses y lisent un message divin. Malgré des pertes sévères, les braves d’Hallwyl atteignent l’artillerie, Chatel est blessé, ses hommes sont égorgés, la canonnade cesse enfin, tandis que commence un effroyable massacre. Privée de ses bombardes, le Duc fait charger ses piétons. Les piques de dix-huit pieds transpercent les Bourguignons, on embroche l’ennemi comme une oie de Noël, ceux qui tentent de se sauver en grimpant aux arbres sont empalés vifs, pareils à des corneilles. De leur coté les Schwitzois débouchent d’un couloir mal protégé, l’adversaire est pris à revers, l’enceinte du campement est franchie de trois parts. Epouvantable débandade. Mais cette fois-ci les armées du Téméraire sont prises au piège. Acculés, certains combattants se jettent dans le lac aussitôt poursuivis par les canots des gens de Morat qui leur éclatent le crâne comme ils cassent les noix à la Bénichon. Le sang des Burgondes rougit les eaux. Coincés dans leurs tranchées, les hommes du Téméraire vendent chèrement leur peau. Les Suisses les taillent en pièces.
- Pas de quartier, gueulent Gouffé et Diesbach, qu’on en finisse avec ce méchant Turc ! Vengez nos camarades de Grandson !
Van Lierde se bat derrière Charles, il ne veut pas se retrouver isolé dans une vallée perdue à recomposer une brigade d’éclopés. Le capitaine ne veille plus son protégé, Guillaume ferraille ne sachant trop quel malheureux il pourfend. Soudain le Téméraire est pris d’une formidable panique, à moins de trente pieds, les chevaliers de Lorraine tentent de l’encercler. Le jeune Flamand aperçoit son Duc et se jette au devant des attaquants.
- Tournez bride Mon Seigneur !
Charles se dégage, pique les flancs de son Moreau. Le Duc bouscule sa garde rapprochée et fonce hors champ avant de dévaler les pentes de Salvagny. Le Valois se retrouve seul dans sa fuite. Guillaume est atteint, il parvient à se dégager et poursuit son Maître. Une poignée de courbatus tente de le rejoindre. Les fuyards cavalent jusqu’aux environs de Morges où ils trouvent enfin refuge. Forcené, le Grand Duc d’Occident ordonne sans attendre qu’on retienne Yolande, duchesse de Savoie, sœur de Louis XI.
- Elle pourrait me trahir à son frère pour gagner son pardon !
Le fidèle de Marche se charge de la délicate mission. Il lui faudra la nuit pour traverser le lac et rejoindre Thonon. La blessure de Guillaume est profonde, un piqueur lui a déchiré le ventre de sa hallebarde. Une bonne sœur lui emballe le torse d’un pansement compressif. Il rechigne mais contient ses gémissements. On mange quand même, personne ne parle. La noblesse ne craint pas la souffrance physique. Les rescapés sont assis autour d’une table de chêne. Le seigneur de Vufflens leur a ouvert ses portes, Goumoens organise le séjour de cette lamentable troupe.
Chablé (accablé) par la douleur, Guillaume se perd dans de lointains souvenirs. Gamin il jouait au tir à l’arc, ignorant le petit Daniel qui se tenait près de lui. Inconscient d’un danger, Guillaume visait ce qui bougeait en face, de l’autre coté du Peerden. Par accident il blessa une moniale, la flèche lui déchira un sein. Quand le miteux comprit sa bêtise il jeta son arme et s’enfuit. Daniel n’avait rien vu et rien compris sinon qu’il pouvait enfin, lui aussi, s’essayer au tir. C’est le petit qui fut pris et qu’on accusa. Il ne se défendit pas, s’il craignait d’être battu, le « cadet » ne trahit pas son « aîné ».
Le surlendemain les fuyards se font livrer de frais équipages. Un triste cortège reprend la route. Il faut pousser Charles qui a perdu toute initiative. Guillaume a pu convaincre les rescapés de remonter vers le Nord en traversant le Jura qu’il a appris à connaître trois mois plus tôt. Ils ne sont qu’une trentaine, blessés moralement et physiquement. Il leur faudra quatre jours pour atteindre Pontarlier. Le duc s’enferme au château de Rivière, une misérable forteresse délabrée. Il y restera cloîtré huit semaines.
- Odi ! Odi !
A Dijon la Cour s’inquiète, à Salins les Etats généraux font savoir qu’ils ne financeront plus aucune campagne contre les Suisses. A Bruxelles, Marie (19 ans), fille du Bourguignon, est quasiment prisonnière des Flamands !
La bataille de Morat a fait plus de dix mille morts en moins d'un après-midi. Les blessés ? Les vainqueurs attachent une branche de tilleul à leur casque, des émissaires sont envoyés à Fribourg et Berne pour annoncer la victoire.
Cette fois-ci, sur le champ de bataille, le butin est plus modeste qu’à Grandson. Une centaine de canons, un millier de tentes, la chapelle ducale, trois cents bannières, des chevaux, des chars, des armes, des cuirasses et cent cinquante putes terrorisées. Les cadavres des soldats furent rapidement jetés dans des fosses communes. (On déterra plus tard les ossements qui sont aujourd’hui réunis à l’Ossuaire de Morat).
"Non Inultus Primor"
Qu'ont gagné les Suisses dans ces batailles ? Pas le moindre territoire, le Roi de France et les Habsbourg veillent à ce que leur tête ne gonfle pas trop. Peut-être pourront-ils garder cette « Romandie » que la Savoie n’a plus les moyens de protéger ? La Lorraine s'en sort mieux, libérée de la tenaille bourguignonne. Vassale de l'Empire germanique, elle appartenait aux Habsbourg. L’empereur Frederic III l’avait pourtant cédée au Téméraire, garante d’un prêt de cinquante mille florins qu’il est incapable de rembourser. Sous la tutelle libérale du Dijonnais, les Lorrains ont réorganisé leur administration. Charles impose des taxes pour financer ses guerres mais il reste un gestionnaire éclairé, favorable aux puissantes Corporations de marchands nancéens.
A vingt-sept ans René II de Lorraine manque d’expérience. A Morat il a fait preuve de courage et d’engagement au coté des Suisses. Son peuple a retrouvé confiance mais les bourgeois doutent de sa capacité à manier les affaires économiques.
En cette fin 1476 Nancy est assiégée une deuxième fois. Les premières semaines, nul ne s’inquiète et puis, les réserves de farine s’épuisent rapidement, on en vient à manger les chiens et bientôt les rats et les chevaux.
Les Lorrains et les Nancéens s’arrangeraient d’un protectorat bourguignon, certes les baillis, officiers et capitaines abusent de leur pouvoir mais ce René leur paraît manquer de poigne. Les Consuls de la Commune se réunissent, ces riches commerçants tiennent la ville depuis toujours. Un temps le Conseil hésite entre pragmatisme et loyauté à son Duc. Gautier Radel, le Consul général, précisément chargé de la défense de la ville, fait un résumé dramatique de la situation, il lance le débat. A la fin on votera la défense ou la capitulation.
- Si notre Duc ne réussit pas à convaincre les Suisses et les Alsaciens, nous ne tiendrons pas face à Charles.
- Rendons-nous, suggère Jean de Aigle, voilà plus d’un mois que le Ponant nous obsède, son blocus nous ruine…
- Nenni, nous avons souffert, allons au bout du sacrifice, qu’il ne soit pas vain !
- Des traîtres passent à l'ennemi, la milice vient d'en arrêter deux qui tentaient de briser la poterne.
André Emile, riche ferronnier et chef de sa Corporation, homme puissant et autoritaire, jure qu’il faut choisir son maître une bonne fois. Il en veut encore au bourgmestre qui avait négocié la grâce du Téméraire lors du siège de septembre. Là il n’en démord pas.
- Pas question d’ouvrir les portes de l’enceinte, liquidons ceux qui veulent composer avec l’assaillant !
- Tu me parais sur de toi, rétorqua Callot qui avait servi autrefois à la Cour de Dijon en qualité de héraut d’armes, et si le Bourguignon gagne, il brûlera nos maisons comme il l’a fait à Liège !
Bellange donna le point de vue de l’évêché :
- Le Bourguignon est un Chrétien.
- René aussi, coupa Cyfflé, maître joaillier de son état.
- C’est toi qui dis ça ? Toi qui as si bien vendu au Dijonais ?
La pique venait de Weissenburger, un alsacien d’origine, lui tenait le monopole de la farine, enfin, avant le siège. Gautier Radel imposa le silence. Il fit voter son Conseil, d’abord sur le choix d’une reddition puis sur le sort réservés aux traîtres. Une faible majorité choisi la résistance, quant aux renégats il fut décidé qu’on leur tranche la tête pour l'exhiber ensuite au sommet d'une pique, aux quatre portes de la cité. Une manière pour les Elus de franchir le Rubicon. Le reste des corps fut jeté aux derniers cochons qui s’en régalèrent.
Les croyances populaires prétendent que les vieilles familles patriciennes de Nancy sont originaires de Troie en Orient, les Gourmets, les Rengaine, les Blanchard,… La capitale lorraine compte trente mille habitants et autant d’affamés, l’épiscopat est riche de domaines hors les murs ! Nancy a longtemps vécu en commune d’empire, indépendante et fixant ses propres règles. Les commerçants venus de l’étranger doivent faire sèrement à la Bourgeoiserie. Après cinq ans il leur est accordé un titre de « manant ». Cette Bourgeoiserie veut rester un monde à part. Pour accéder à une Confrérie le candidat doit prouver qu’il a pris femme en ville, abandonner le vingtième de ses biens à la Commune et s’engager sur l’autel, la main tendue :
« Je fais sçavoir et cognissant à tous que j’ay délibéré de mon plein gré et volenté de demeurer en la Cité de Nancy et pour ce ay promis je garderai et défendrai loialement la Bourgeoiserie, ma main touchant l’autel… » (Note : il s’agit en fait d’une tradition messine remontant au XIIIe siècle).
En somme, une de ces villes habituées à gérer ses affaires et qui s’accommodait de la fiscalité d’un seigneur ou d’un autre aussi longtemps que celui-ci ou celui-là respectait leur orgueilleuse autonomie.
René lance une patiente guérilla, ses soldats harcèlent l’ennemi nuit et jour, refusant le combat de front. Pour les citadins la situation se détériore à l’approche de la Saint-Nicolas, les convois de ravitaillement ne passent plus. L’hiver aggrave les souffrances, le bois manque, il faut briser tables, chaises et décoiffer les toitures pour lutter contre le froid, plus rien ne fomente le cœur des habitants. Les puits gèlent. Aux alentours, Vaudémont, Arches, Bruyères, Saint Dié, Remiremont et Bayon tombent aux mains des insurgés. Les chevaliers du Lorrain viennent de prendre Epinal ! Charles ne s’en inquiète pas, contraint par des restrictions budgétaires, il a choisi une stratégie des plus simples, faire tomber Nancy, la Lorraine se rendra à la loi du plus fort. Inutiles de ferrailler pour de misérables fortins ici ou là. Ses mangonneaux bombardent les remparts.
Deux mille soldats défendent la cité. Quatre semaines de famine ont affaibli les hommes, pour la plupart des vétérans de Morat. Ces héros se disputent maintenant le moindre quignon de pain !
Le Téméraire attend des renforts, Campobasso arrive enfin du Luxembourg. Campobasso le bagarreur, c’est un meneur d’hommes, mais aussi une tourne veste, un opportuniste. Né à Naples, d’une petite noblesse cousue d’or, il possède trois seigneuries entre le Luxembourg et la Bourgogne. Si le Dijonais se méfie de ce faux-cul, il ne peut négliger ses six mille hommes d’appoint, de quoi régler le compte des assiégés.
René et ses neuf mille piétons voudraient en découdre, foncer sur leurs ennemis. Mais le Bourguignon garde ses troupes au-delà de la Moselle, il tient les ponts, ses défenses sont garnies. Et la rivière est trop froide pour risquer de la franchir à gué. Charles aurait-il appris à faire la guerre ? On s’observe des deux rives. Une interminable semaine. René se replie, suivant l’avis de ses capitaines. Ceux-ci lui conseillent de retourner chez les Suisses pour tenter encore une fois de les convaincre.
- Nancy tiendra un mois, Mon Seigneur, et sans les Suisses nous ne pourrons défaire l’Enragé !
Le prince hésite. Si les Nancéens apprennent qu’il abandonne ses troupes, si le Téméraire en profite pour achever la résistance des affamés ? Un vaillant coureur lui rapporte un message des Consuls de la Bourgeoiserie :
« Seigneur René, nous tiendrons, ramenez-nous les Suisses »
Désespéré, le duc enfourche sa monture, il fonce sur Bâle et Berne. Cinq de ses preux l’accompagnent. Deux prennent de l’avance pour hâter les prochains relais. On crève les chevaux, on déchire leurs flancs, on galope de nuit, brandons au vent. Il pleut et il vente, il grésille en ce début de décembre. Soixante-quinze lieues (300 km) en un jour et une nuit.
Pour Momoh ce n’est que la fin octobre de l’an 1476. Il espère encore rentrer chez lui pour la Noël. L’onéreuse caravane s’est traînée, traversant d’est en ouest le nord de l’ « Italie ». Les Génois ont failli l’abandonner aux environs de Bergame. Ils voulaient revoir leur femme, il a du promettre de doubler leur prime.
- Escortez moi jusqu’en Valais !
En route ils n’ont affronté que des voleurs peu hardis. Benjamin, le cadet des Danielli, se révèle un joyeux compagnon. Il remonte le moral de l’équipage. Il chante le long de la route. Aux étapes, le Vénitien ferraille avec les Génois, ceux-ci lui enseignent les bottes qui déconcentrent l’ennemi. Djamila fait bonne figure mais s’inquiète de la rudesse des villages qu’ils traversent. Elle a connu l’intelligence raffinée de Grenade et le luxe précieux de la Sérénissime, depuis leur départ elle ne croise que des bourgades peuplées d’incultes !
Momoh et ses soldats ont choisi d’éviter Milan dont les Seigneurs se disputent toujours le pouvoir.
A Turin le Flamand retrouve ses bornes. Les voyageurs ont pris le temps de se reposer et de s’amuser. Djamila a découvert une ville un peu sombre, dénuée de faste.
- Où m’emmènes-tu Momoh ?
- Pour les jours qui viennent, nous remontons vers le nord, dans quatre semaines, un mois ou deux selon l’ardeur de nos placides bovins, tu découvriras Bruxelles et Amsterdam, Bruges si tu le souhaites, rien à voir avec la chaleur du sud mais nous savons aussi rire et chanter malgré nos lourds sabots ! Et puis qui sait… Paris !
Le Brugeois a fait d’elle sa maîtresse, enfin, lorsqu’il y repense, l’homme se dit qu’ils n’ont rien choisi. Comment s’arrangera-t-il en regagnant sa Flandre, les Chrétiens de Bruges ne tolèrent ni la bigamie ni le concubinage ?
Cette perspective le fait sourire, on verrait le moment venu, pour l’instant il n’avait qu’un souci : faire avancer ces sacrés bestiaux !
La chienne Azza a adopté les mercenaires, c’est elle qui les réveille à l’aube léchant leur barbe endurcie, sautant autour du bivouac en gueulant. Ces rudes combattants n’ont jamais connu la tendresse et l’affection. Certains ont une famille et des enfants « là-bas » mais ils n’entretiennent aucune illusion, chez eux personne n’attend mieux que le partage de leurs soldes. Des femmes ils en ont fréquenté aux lupanars de Constantinople.
- Des chiennes !
- Non, des louves.
La pause de Turin leur redonna du courage. Leur patron dénoua ses bourses et se montra magnifique sur la dépense, le boire, le manger et la fornication ! Ils prirent aussi la peine de prier.
Momoh devait encore acquitter son prêteur. Emilio Samuel Kranovski n’était pas chez lui.
- Il est au Mole Antonelliana pour la rupture du Sabbat.
L’ascension du col Saint-Bernard s’est achevée au pas. Les bœufs résistent mais ils ne progressent qu’à leur volonté. A l’hospice, au sommet du col, soulagé, le commerçant se réjouit de revoir « ses » chanoines qui, pour l’occasion, saignent un cochon.
- C’est le temps de la charcuterie, nous l’aurions sacrifié si vous n’étiez pas arrivés, s’excusent-ils. Laissez vos animaux se reposer deux nuits, la descente promet d’être périlleuse avec ce chargement ! Et puis nous sommes curieux d’écouter vos aventures.
Un moine fit visiter le chenil à Djamila qui s’effraya à l’aperçu de ces monstres.
- Ils sont impressionnants mais pas méchants, rassura l’hospitalier. Ma fille, l’enveloppe ne compte pas. C’est pareil pour les humains !
Les Génois se roulèrent dans la neige et jouèrent tels des gamins qu’ils n’avaient jamais été.
Djamila et Benjamin ne manifestèrent aucune retenue devant les plats de porc qu’on leur servit. En cette mi-novembre les nuits rafraîchissent, il vaut mieux caler son estomac et s’enrober de graisse, fut-elle de cochon. Ainsi qu’ils l’espéraient, les hospitaliers eurent droit à mille et une histoires plus passionnantes les unes que les autres. Les Génois leur racontèrent la chute de Constantinople, leur condition d’esclaves, les us et les coutumes des Ottomans, finalement plus éduqués que l’entendaient les Occidentaux. Momoh leur présenta des tissus et des étoffes brodées au Levant. Djamila les éblouit par ses descriptions des palais andalous. Pour l’occasion les chanoines baragouinaient une sorte d’«italien », idiome que leurs hotes semblaient comprendre. Le prieur informa ses visiteurs de ce qu’il savait des dernières guerres. Celle de Morat particulièrement où les Fédérés avaient cruellement battu le Grand Duc. Une bataille féroce qui se transformait en légende, nul ne sachant plus différencier le vrai du faux.
- Nous cloîtriers, à qui appartient-on ? Les Savoyards redoutent la punition du Français, Louis en veut à sa sœur Yolande, Jacques a perdu Romont et le Pays de Vaud, les Valaisans ont tenté de bouffer la plaine du Rhône et comptent saisir un bout du Grand Lac. Il vous faudra longer sa rive méridionale à moins que vous vous arrangiez avec les patrouilles bernoises qui contrôlent celle du nord.
- Genève ?
- Elle reste encore savoyarde sur le papier, les gens de la Haute-Union hésitent, s’en saisir pourrait fâcher l’Araignée (Louis XI).
En passant par Saint-Gingolph, Evian, Thonon vous ne rencontrerez plus de bandits, ils veulent se faire soldats ces messieurs de grand chemin, le Téméraire a promis de généreuses soldes à qui le rejoindrait en Lorraine. On raconte qu’une fois Nancy prise il descendra se revancher du coté de Mulhouse ou de Bâle.
Le frère forgeron monta un frein sur chacun des lourds chariots. Les Génois lui posaient des questions sur les pays qu’ils allaient traverser. Cette affaire de recrutement en Lorraine excitait leur curiosité.
- Moi, mais il vrai que je ne suis qu’un soldat du Christ, je miserais sur le Puceau René, il paie certainement moins que le puissant Dijonais mais le Lorrain va gagner car il se bat sur ses terres.
- A Constantinople les Chrétiens se battaient aussi chez eux, pourtant Memeth a eu leur peau !
- A dix contre un, normal !
- P’is le pape n’a pas bougé un œil de son missel.
- Les Vénitiens non plus !
- Tu parles, risquer de perdre leur juteux commerce en Orient.
Les soldats argumentaient ainsi depuis Venise. Une vieille bile remontait en surface. Se battre pour la Bourgogne ou la Lorraine, du moment qu’on reçoit nos écus.
- Moi je suis pour ce que raconte l’abbé, vaut mieux gagner petit que perdre gros !
A Saint-Gingolph, Momoh réunit « sa garde prétorienne ».
- Les amis vous voila libres, je vous règle vos primes. A vous de choisir, moi, de Gex, je remonte sur le Jura, je traverse la Franche-Comté, je contourne la Lorraine et je rentre au pays. Un gros mois si je trouve des mules pour remplacer ces balourds, possible qu’en route j’embauche des mercenaires pour vous remplacer, mais si vous voulez en être, discutons du prix !
- Discutons le prix, capitano ! Nous avons réfléchi, on se mettra au service du petit Lorrain, quoiqu’il offre.
- On veut gagner et rentrer chez nous les poches aussi pleines que possible mais vainqueurs.
Djamila se sentit rassurée, Genève semblait certes de modestes proportions mais on y croisait des gens élégamment vêtus, les boutiques paraissaient fastueuses et luxueusement achalandées. Louis XI tentait d’étouffer le commerce local en interdisant désormais à ses marchands de s’approvisionner en Savoie. Les Medici venaient de fermer leur succursale genevoise pour la rouvrir à Lyon. Pourtant la bourgade prospérait, là des ouvriers travaillaient sur leurs chantiers, ici des journaliers pavaient une rue, les marchés ne manquaient de rien.
Benjamin interrogea son guide.
- On chamaille aussi les Juifs par ici ?
- Pas trop mais ta communauté n’y est que faiblement représentée, tu ne trouverais rien à faire d’intéressant sinon dans la banque ou dans la mécanique, crois-moi, c’est à Anvers ou à Amsterdam qu’il te faut tenter ta chance. Et puis n’ai-je pas promis à ton frère de t’emmener chez vos cousins de par là-haut. Pas question que tu m’abandonnes avant d’y arriver ! J’ai souffert trop de misères durant cette expédition, mes promesses je les tiens, « je dis et je fais », ne fâchons pas le Ciel qui s’est montré clément depuis Chioggia.
- Le Ciel, le Ciel, si nous sommes entiers c’est grâce à nos Génois !
- Sois un bon Juif, pour une fois, Benjamin, remercie ton Ciel. Nous n’avons eu à cingler qu’à deux prises.
-
Avant de quitter Genève Momoh visita encore l’atelier d’un serrurier ami de son père. Celui-ci lui montra une de ses dernières découvertes.
- A quoi ça peut servir ?
- Un ressort ? A mille combinaisons, à une horloge par exemple mais rassure-toi ce n’est qu’une fragile mécanique, pas encore le mouvement perpétuel ! Maintenant que les forgerons séparent l’argent du cuivre (grâce au mercure), je vais pouvoir fabriquer des instruments de taille réduite.
En échange le Flamand lui offrit un vase qu’il avait acheté à Murano.
- Du verre blanc, ces diables ont trouvé la formule ! J’en ai vu qui venait de Saint-Zacharie ou de Perpignan, les verriers vont chercher leur soude jusqu’au Lubéron mais rien de si pure.
Deux ressorts pour un vase de Murano. Y perdait-il au change ? Pardi !
Guillaume van den Boogart avait été récompensé de sa bravoure. Le duc lui confiait l’intendance de son armée installée près de la Commanderie Saint-Jean à une lieue au sud de Nancy. De la colline, où il a établi son bivouac, l’officier flamand domine la cuvette, Jarville au sud-est, Tomblaine, à l’est, de l’autre coté de la rivière, et enfin l’étang de Saint-Jean au Nord où se tient le corps de l’armée. De là il pourrait surprendre une attaque ennemie. La neige commence à tomber et transforme le camp en un dangereux bourbier. Le défi est quotidien, d’abord ces incursions nocturnes d’un adversaire qui aiguillonne les avant-postes sans jamais se montrer, l’hiver qui s’installe précocement, privant les troupes d’aliments frais. La nourriture ! Il faut piller les villages du peu qu’il leur reste. Lors du siège de septembre, les campagnards se montraient coopérants, là ils résistent, enterrent leur grain, brûlent la paille. Le jeune maréchal des logis se souvient des veillées de Noël dans cette chaude et vaste pièce au bas de la maison Boogart. Perdue sa hargne, oubliées ses révoltes. Il y a les blessures de l’âme et celle du corps. L’homme a grandi, il maîtrise son commandement, il sait motiver les commis et réveiller ses piquets sans les fâcher. Au combat, du courage il a prouvé qu’il en avait. Rien n’empêche un militaire d’avoir ses moments de nostalgie. Il songe à Grand’maman Berthe qui se désespérait de le voir partir. Sa tante Clairette toujours ouverte au compromis et qui arrange les choses avec son imbattable optimisme. Et Grand’père Hugo qui éponge ses bières à l’auberge en patinant les fesses de la vieille Mado, quand ce n’était celles de « l’Aveugle »… en évitant de se faire prendre ! Et sa mère ? Anne de Thuin lui a donné son demi sang de noblesse et révélé, à l’heure du départ, que son géniteur était « aussi » un chevalier, ni preux ni vaillant mais qu’importe, par son entier il sait appartenir à la race des seigneurs et non à celle des marchands d’herbes !
Pourquoi, s’interroge-t-il, pourquoi en vouloir à ce père nourricier toujours absent ? N’était-ce pas lui qui avait finalement soutenu son projet ? Lui qui avait choisi son fidèle coursier. Fomalhaut, toujours impatiente et si douce à la fois ! Et ce harnachement qui ne l’a pas lâché jusqu’ici ! Où se trouvait-il en ce mois de décembre ? Momoh ne manque jamais de rentrer pour le Natalis Dies !
Il se souvient du vieux Johann à qui il doit tant, ce Maître savait l’intéresser avec ses cartes de géographies, ses gravures de batailles, … Enfin sa soeurette lui revient en mémoire. Il ne s’était pas beaucoup soucié de ces bébés qui piaillaient jour et nuit. Une servante lui avait rapidement fait comprendre que si Mariette était sa sœur, ce Daniel n’était qu’un fruit du hasard dont on s’accommodait pour traire le lait de son aveugle de mère. Plus tard, il s’était fait un devoir de protéger sa puînée, pareil au Chevalier Galaad.
Daniel ? Que deviendrait-il, qu’était-il devenu ? Un obscur ? Les Boogart le traitaient bien, il suivait les leçons de l’oncle Johann avec Mariette et les apprentis. Qui sait, le Guildien en ferait un barbouilleur ?
Le Duc René a rencontré les Suisses à Berne. Ceux-ci ne s’emmêleront pas dans un conflit qu’ils considèrent « étranger » mais promettent l’envoi d’un corps de mercenaires puisque Louis XI est d’accord de payer les frais. Neuf mille hommes qu’on recrute et qu’on mobilise sur l’heure ! Si les Fédérés ne se compromettent pas, ils veulent forcer le destin et en finir avec cette menace bourguignonne. Sur son retour, une réconfortante nouvelle vient l’encourager. Huit mille Alsaciens sont prêts à le rejoindre. L’Alsace profiterait d’une victoire des Lorrains. Elle est aussi dans la gueule du Lion et toute son histoire la lie à sa voisine. N’ont-ils pas longtemps partagé le même seigneur ?
Le regroupement général est prévu du coté de Saint-Nicolas, à moins de trois lieues de Nancy, cette fois, la Moselle protégera les patriotes d’une attaque surprise.
Le Duc René, qu’on ne suspecte plus de lourderie, a retenu les leçons de Morat. Placées aux quatre vents ses brigades occupent les avant-postes, là d’où pourrait surgir un danger. De rapides coursiers font les allers-retours, le commandement est informé d’heure en heure.
A Belfort, Momoh comprend qu’il ne sera jamais de retour pour le 24 décembre. Sa Flandre lui manque soudain. Il s’angoisse de l’inquiétude de sa famille. Impossible de forcer la marche. A l’auberge, où l’équipée se repose, on sent que la tension monte. Certains clients parlent du ralliement des Alsaciens, l’Alsace et la Lorraine, deux vassales de l’Empire qui profitent de l’éloignement des Habsbourg et qu’une défaite du Bourguignon affranchirait.
- A moins que le Français les mange à son tour !
- L’appétit ne lui manque pas.
- Le jugement approche. C’est l’affaire d’une semaine ou deux. Les Nancéens sont à bout. Ils ne peuvent plus tenir longtemps.
Le Flamand a lui aussi fait son pari, il mise désormais sur la fin du Bourguignon et réfléchit sur ce que pourrait être l’avenir. La Flandre a droit à sa liberté. Qu’est-ce que la Flandre ? Pour la première fois il se pose la question. Ypres, Gand, Bruges. Et encore ? Il en parle à ses Génois qui peinent à suivre cette subtile politique, déjà la géographie !
- On recrute à Mulhouse, l’Union embauche, Louis paie. Seize mille hommes du coté du Grand Duc d’Occident, vingt mille pour le P’tit René ! Alors ?
- On veut gagner ce coup-ci, rendons-nous à Mulhouse.
Momoh les met en garde :
- Il va nous falloir traverser des territoires dangereux, les Fédérés montent sur Nancy, les baillis du Téméraire ont du placer leurs piquets en embuscade. Ici déjà on ne sait plus pour qui pencher !
- Marchons de nuit, nous ne craignons que le Diable !
- Les démons nous protégeront.
Une fois de plus il résume la situation, la Franche-Comté, la Bourgogne, l’Alsace et la Lorraine soulignant sur son dessin les endroits périlleux. De Belfort, quatre lieues les séparaient encore de la frontière alsacienne et douze de Mulhouse.
- Allons-y !
Arrivé sain et sauf à Mulhouse, le marchand interroge les passants, personne ne s’inquiète de son allure ou de son chargement, pas plus de son escorte. Deux nuits à marche forcée, les mules tiennent l’effort et savent trotter.
- Le centre de recrutement ? C’est là-bas, tu verras le beffroi, à hauteur du jaquemart.
Djamila dort sur les ballots, elle serre la chienne contre sa poitrine. Benjamin a compris le sérieux de l’enjeu, la proximité du danger, l’animation des piétons, l’agitation des rues le rendent nerveux. Il a confiance en ses protecteurs génois, il croit en l’expérience de son ami.
- Ah ! Si Piero me voyait ! A Venise j’ai connu des frissons mais jamais ceux du combat.
- Pour un peu tu t’engagerais ? Les Juifs sont des prêteurs ou des tailleurs de pierres, pas des guerriers !
- Et David ?
- Ne dilapide pas tes forces, la route est encore longue… et les risques de mauvaises rencontres ne sont pas écartés!
A la prévôté c’est une pagaille, chacun pousse, certains se chamaillent pour une place dans la queue.
- Piétons, arquebusiers, piquiers, par ici !
- Et les cavaliers ?
- Cavaliers ? Bon sang, Capitaine, capitaine, des cavaliers !
Rodolphe von Erlach apparut sur le seuil de sa baraque. L’officier a vieilli et il porte en travers de sa joue gauche une vilaine balafre. Sa barbe atténue le mauvais effet de la cicatrice. Les deux hommes hésitent, la surprise semble trop grande. Est-ce possible ? Le Bernois et le Flamand s’embrassèrent sous les yeux ébahis des Génois, de Benjamin et de Djamila.
- Je vois que tu as aussi croisé une peccante badelaire (méchante lame).
- Des brigands, je reste un commerçant, juste bon à déplumer. Mes blessures n’attestent d’aucune gloire.
- La mienne, Morat ! Alors ?
- Je viens te proposer de vaillants Génois qui se sont fait la main sur la barbaresque.
- Excellents, il nous manque de la cavalerie, sont sérieux tes gaillards ?
- Des braves ? Ils m’ont escorté depuis Venise. Seul je serais en train de crever, dénué et gémissant au bord d’un chemin d’infortune !
Les mercenaires signèrent leur contrat sans attendre.
- Et toi, tu retournes en tes Flandres ? Tu leur annonceras « par là-haut », vous serez libres, la coalition va lui détailler les rubignoles à ce Turc d’Occident. Tiens et si je t’engageais toi aussi ? Les camions sont rares, les tiens ont fait leurs preuves. Il nous faut monter des piques et du ravitaillement sur Saint-Nicolas, huit mille suisses, ça bouffe ! Je mets ta marchandise en sécurité, tu la retrouves au retour. Foi d’Erlach !
Momoh comprit qu’il lui serait difficile de refuser. L’aristocrate et capitaine bernois ne pouvait prendre part au combat, les Conseillers de la Haute Union l’avaient chargé d’organiser le recrutement des volontaires fédérés. Le Suisse tenait à accomplir sa mission. Et plus tard, selon la tournure, il rapatrierait les blessés.
Fallait-il lui confier Benjamin et Djamila, et si le Bourguignon gagnait ?
- Restons ensemble, Momoh.
Il n’y avait qu’à suivre la procession des chars. Les Génois eurent à peine le temps de faire leurs adieux, la cavalerie prenait de l’avance, les piétons s’accrochaient au cul du train. Les soldats manifestaient leur impatience, à Grandson et Morat ils avaient répondu à l’appel patriotique, là, en sus, le roi de France leur verserait une prime.
En pleine nuit, la sentinelle a entendu des bruits de sabots. Averti, Guillaume vient de comprendre. Ce salopard de Campobasso déserte, il s’enfuit avec plus d’une centaine de chevaliers.
Au matin le moral bourguignon chancelle, la motivation est au plus bas. Il y a une semaine déjà, ces bataillons ont fêté la Noël dans la froidure. L’humidité était si forte que le foyer camouflait l’entourage. Le Flamand a fait ce qu’il a pu pour doubler les rations, un prêtre est venu célébrer la messe. On a saigné cent fûts de gros rouge.
Et encore plus tard, vers midi, pire, le détachement envoyé au front n’est pas rentré, il est tombé dans un traquenard. L’ennemi se rapproche.
Charles y croit encore. Il sait maîtriser l’art de la guerre. Le nombre de combattants ne fait pas la différence, il suffit de frapper, vite, fort et juste. Peut-être aussi méprise-t-il son opposant ?
Momoh encourage ces mules qui ont heureusement remplacé les bœufs plus costauds mais trop lents. Le convoyeur les a acquises à Genève, au bout du lac, avant de remonter le Pays de Gex. Mais là ses bêtes sont épuisées par l’allure. Les deux chariots ont résisté, heureusement le ferronnier de l’hospice a fait du bon travail. Vingt-cinq lieues (100 km) en quinze heures ! Enfin un officier se pointe à leur rencontre et dirige les arrivants. Les soldats ont progressé, sans arrêt, dans une nuit glacée. Au bivouac les volontaires saisissent leur hallebarde ou leur pique et suivent leur Leiter oubliant la fatigue. Comment font-ils, se demande Momoh ? Les hommes du fourrier récupèrent les sacs de pains qu’on a cuits la veille à Mulhouse.
- Tu rentres en Alsace l’ami ?
- Il faut que mon attelage récupère, on part demain.
- Demain ! Demain c’est l’empoignade, tu ne peux pas manquer la dégelée. Cette fois-ci on le tient, il ne nous échappera plus.
Djamila, Benjamin et Momoh peuvent enfin souffler. Inconsciente de l’horreur qui se prépare Azza branle la queue et propose de jouer.
- Vaut mieux rester à l’abri, la belle.
Un abri ? Momoh en cherche un pour reprendre des forces et passer la nuit avant de faire le chemin à l’envers, il ne tient pas à se retrouver coincé ou mobilisé pour une autre mission. En cherchant autour du camp, il découvre une ferme près d’une colline voisine de Saint-Nicolas, une modeste habitation plantée à la lisière sud de la forêt de Saurupt. Le paysan sort de chez lui, apeuré, craignant qu’on lui « vole » encore le peu qui lui reste. Le Flamand lui explique, l’homme s’apaise fait entrer ses visiteurs. Cette présence inespérée le rassure, lui et sa femme.
Les trois voyageurs partagent leurs provisions.
Le campagnard pose deux questions puis il raconte :
- Si je comprends bien notre René va quitter la plaine de Saint-Nicolas, là d’où tu viens. Les armées du vilain Duc sont derrière ce gros ballon couvert de sapins, tu vois, six lieues au moins, les officiers ont placé des sentinelles entre deux. Je n’y connais rien en affaire militaire, mais je crois que les Bourguignons ne se doutent pas d’un si proche danger.
René de Lorraine communique avec ses troupes et ses alliés helvétiques en allumant des signaux convenus, parfois au sommet d’une butte. Il choisit la feinte et lance une escouade commandée par Vautrin Wisse, là où l’attend « logiquement » son ennemi, pendant que le corps de ses bataillons contourne l’armée du Ponant et traverse le bois de Saurupt. Les Uranes et les Schwitzois savent se déplacer silencieusement. Les éclaireurs de Charles sont égorgés. Le Grand Duc ne peut désormais plus prévoir d’où jaillira son adversaire.
A son réveil, le Téméraire apprend un obscène abandon, le prince d’Orange se retire avec ses hommes. Des seize mille combattants sur lesquels il comptait, il n’en reste plus qu’un tiers. Le conseil de guerre est rapide. Les derniers fidèles n’ont rien à ajouter. La stratégie est simple, la plaine est vaste et nue.
- S’il le faut je me battrai seul !
Un page lui annonce l’arrivée in extremis d’un émissaire du Roi du Portugal. Ce cousin germain lui propose une médiation.
- Trop tard ! Il n’y plus que ma peau à négocier.
Son écuyer Baptiste lui tend la bride de Moreau. Le pur-sang s’agite, le prince monte en selle, cale ses étriers, à l’instant où il saisît son casque le cimier s’en détache et tombe à terre.
- Hoc est signum Dei, murmure tristement le chef des Bourguignons.
A ses cotés l’ont rejoint ses meilleurs officiers, de Rubempré ose lui lancer :
- Mon Seigneur, j’eusse préféré que vous renonciez à cette bataille, je pronostique maintenant que tous deux nous y perdions la vie.
Charles pourtant facilement irritable lui sourit en ôtant son tabar de velours.
- Le Napolitain Campobasso nous a trahi en passant chez René avec sa condotta, Orange s’est dédit, toi au moins tu me restes fidèle, toi aussi Galleotto, toi de Marche, Chastellain, toi de Lalaing, de Damas et toi Contai, finissons en !
Ces chevaliers l’ont suivi depuis toujours. Ce moment d’abattement passé, Charles se reprend et positionne son artillerie et ses archers.
- Leurs canons, il leur faudra les placer, les nôtres sont prêts. De Nancy, rien à craindre ils ne sortiront pas.
Un éclaireur lui apporte les dernières manoeuvres de l’ennemi. Son estimation est approximative, mais il a reconnu les bannières des Alsaciens et celles de six régiments suisses à moins d’une demi lieue.
Voyant enfin déboucher la légère formation de Vautrin Wisse, Charles choisit de précipiter l’attaque. Il se doute d’un piège mais autant défaire ceux-là puisqu’ils s’exposent à l’engagement. La charge est sévère, meurtrière. Sur le flanc déboule Guillaume Herter suivi de ses pions alsaciens. José de Lalaing et vingt cavaliers tentent de contrer ces enragés. Galeotto, qui veut le soutenir, est brusquement renversé par un chevalier lorrain.
De son plessis l’artillerie bourguignonne bat son plein et fauche les assaillants.
Les Suisses jaillissent enfin du bois de Saurupt, les cloches des Taureaux d’Uri sonnent furieusement, les Unterwaldiens frappent sur leur bouclier, le fracas est immense et effrayant. De Rubempré ordonne aux archers anglais de protéger l’aile droite mise à mal par ces Helvètes déchaînés. Charles fend le crâne d’un fuyard. Il aperçoit Contai qui tombe, renversé de son destrier par la meute excitée. Le noble est trucidé vingt fois. Le Téméraire n’arrive plus à contenir ses troupes en épouvante. Il fonce à l’attaque. Ses vieux Bourguignons l’entourent, les mercenaires hésitent, à l’arrière des officiers bastonnent les peureux.
Guillaume a fini son travail. Les soldats ont reçu une ration de pain, chacun tient son arme. Voilà, il se battra comme à Morat. Le jeune Flamand observe le début de la manœuvre, il comprend la ruse du Lorrain, de Lalaing et ses hommes ferraillent brutalement bien qu’en mauvaise posture. De loin il aperçoit son Duc qui relance la charge.
Le Condottiere Galleotto se relève frappe tant qu’il peut, remonte en selle et fend une brigade d’Alsaciens. Le valeureux olibrius a compris le piège et gueule sauvagement pour avertir sa piétaille et fuir ce piège fatal. Il faut foncer vers le pont de Bouxières, franchir la Moselle, qui sait, pourra-t-on se regrouper, au pire son Seigneur trouvera une échappatoire. Hélas le traître Campobasso a pris le contrôle du pont et sa soldatesque massacre les premiers fuyards.
Charles tranche ce qui se présente. Guillaume ne peut plus attendre, il éperonne la jument qui se rebelle, le fer au poing il fonce vers son Seigneur. Soudain, pareil aux cavaliers de l’Apocalypse, droit devant lui, combien sont-ils, quatre, cinq, six, d’incroyables guerriers brandissent des sabres inquiétants. Ils marchent à l’unisson fauchant ce qui traverse leur champ. L’un deux balance sa cimeterre à l’horizontale et fait éclater les tripes de l’impétueux bachelier. Guillaume s’effondre, juste a-t-il te temps de lâcher son glaive pour empêcher son ventre de vider ses tripes. La horde poursuit son carnage. Guillaume se tient la panse, il aperçoit ses boyaux qui fuient sang et merde.
- Clairette, maman, maman Berthe que faut-il que je fasse ?
Là où il s’est écroulé l’affrontement faiblit. Autour de lui ce n’est plus qu’hurlements de douleur et gémissements.
- Papa, papa Hugo, sortez moi de là !
Il lève les yeux au ciel, des flocons rafraîchissent son visage, il n’entend plus le vacarme des Suisses, rien que le carillon de Notre Dame, le cortège de son prince qui traverse Bruges, les gens qui lancent des fleurs au passage de Charles. Il porte Mariette sur ses épaules tandis que le petit Daniel s’accroche à ses basques.
- Où est mon cheval ? Daniel, où est mon cheval ?
La jument s’est enfuie, terrorisée elle galope dans le bois.
Sur la colline Momoh, Djamila, Benjamin et le couple de paysans scrutent l’horizon sans rien comprendre au déroulement de la bataille. Puis ils devinent des silhouettes de soldats en débandade. Le Brugeois sent un danger, différent, immédiat, il a compris, le tambour roule. Les mules sont promptement enfermées dans l’écurie, chacun s’arme d’une lance, d’une pique, d’une fourche, les femmes se réfugient sous le toit de la grange. Azza les suit imaginant là un jeu inconnu. Les fuyards surgissent à travers champ. Il en passe un, deux, trois, dix, des fuyards qui ne cherchent qu’à sauver leur peau. Un archer à bout de souffle se fait menaçant :
- Si tu as un cheval ou une mule, vaut mieux pour toi me la céder.
Momoh frappe en son plein cœur, le soudard s’écroule, on le balance dans la fosse à purin.
D’autres arrivent et passent sans s’arrêter. Ce triste manège dure jusqu’à la nuit, Momoh, Benjamin et le paysan estourbissent quatre désespérés en quête de la moindre monture. Ensuite c’est un épouvantable silence, des heures d’attente et de peur. Les femmes se sont endormies épuisées, collées l’une contre l’autre. Parfois Djamila se réveille et sursaute, Benjamin ou Momoh gueule :
- C’est bon, c’est rien, on l’a eu. Ne bougez pas.
Azza partage maintenant l’anxiété de sa maîtresse, elle tremble et lui lèche fébrilement le visage. La campagnarde pleure à chaudes larmes.
Charles sent qu'il a failli et manqué l’occasion, cette fois-ci il a perdu, mais il se bat, pareil à une bête, comme un Lion. La Tour du Mont, seigneur de Saint Dié, lui fend le crâne d'un coup de hache. Le duc s'écroule sous son cheval Moreau. Il y a tant de sang qui coule qu’à l’instant personne ne parait s'en apercevoir. Plus loin Claude de Damas, noble chevalier de la Toison d'Or, fait battre la retraite. Le capitaine ignore où lutte son seigneur, voilà un long moment que chacun combat désespérément. On ne se fie qu'à l'enseigne sur l'habit du combattant d’en face.
- Occident ?
- Suisse !
Le préambule suffit, les soldats se jettent les uns sur les autres.
La bataille s'épuise. René de Lorraine lance ses derniers cavaliers à la chasse aux vaincus. Le traître Campobasso ordonne la chamade, laisse croire aux rescapés bourguignons qu’un des leurs a trouvé l’issue, ses phalanges italiennes sont couvertes de sang à force de trancher ces malheureux angoissés qui espéraient s’en sortir. On ne fait prisonnier que ce qui se marchande. Olivier de la Marche plonge lui aussi dans la trappe et assiste impuissant à l’égorgement de ses officiers.
Bernois, Bâlois, Unterwaldiens, Lucernaires, Fribourgeois choisissent d'en rester là. Les bataillons se regroupent aux portes de la ville où l'on célèbre déjà la défaite du Téméraire.
René II, duc de Lorraine, n’a qu’une obsession, trouver ce maudit Ponant, où se cache-t-il, les Chevaliers prisonniers n’en savent rien. Il convoque Herter, Wisse, Campobasso et ses capitaines.
- Trouvez-le ! Pas question de l’exterminer, je le veux mort ! Qu’on serre les échappatoires !
En plaine, brancardiers, moines et bonnes soeurs sauvent ceux qui peuvent encore l'être. Bras tranchés, abdomens qui vomissent leurs entrailles sont abandonnés à leur fin. Ici on crie à l'aide. Là un coustilleur jure qu’il est du camp victorieux.
Vautrin Wisse a fait savoir aux Schwitzois qu’on ne ferait pas de quartier. Les Primitifs ont l’ «’habitude », la miséricorde entre les dents, ils empoignent un mutilé :
- Occident ?
- Lorrain, Lorrain !
- Lorrain, mon oeil ! Arschlegger !
La carotide est fendue. Le temps de fouiller sa poche et c’est le tour du suivant.
- Occident ?
Déjà, sortis de la forêt de Sorrupt, une bande de détrousseurs se mêle aux Schwitzois. Il faudra au moins deux jours pour "nettoyer" l'immense champ où sont tombés plus de 7000 soldats dont 4000 Bourguignons et alliés du Grand Duc Charles le Travailleur.
Charles agonise, il ne sait plus où il est. Là, penché sur lui, l'hideux visage d'un bandit.
- Aide-moi à me relever !
Le voleur lui arrache la dague qu'il tient à sa ceinture et s'enfuit. La nuit, loups et renards se moquent bien qu'on soit la veille d’un lundi maigre, ils arrachent la chair des morts et, pire, le ventre et le visage des agonisants. Charles tente de se protéger mais ses membres inférieurs sont brisés.
- Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? « Ils » vont se partager mon "royaume" et le jouer aux dés ! Marie ! Ma petite Marie, épouse l'Autrichien..., Moreau ?
L’homme délire.
A cinq lieues de la bataille, meurtri, un homme s’accroche à sa monture. Quatre cavaliers entourent Galeotto et le soutiennent. L’escouade en fuite traverse à gué une rivière glacée, près de Tombaine. Ils auront la vie sauve !
Dans la ferme retranchée, chacun tente de se remettre, de retrouver forces et courage, dehors Benjamin monte la garde. Soudain voilà qu’il aperçoit des guerriers à cheval qui brandissent des torches. Ce sont des Lorrains familiers de l’endroit. Les soldats mettent pied à terre. D’abord inquiet Momoh s’avance et par chance se souvient de l’un deux à qui il a remis ses chargements à leur arrivée de Mulhouse.
- Ah, c’est toi le fourrier des Suisses, tu n’aurais pas vu s'enfuir de nobles bourguignons ?
- Que de la piétaille, nous en avons ramolli cinq, sont là dans le jus de chiure. Mais pas l’ombre d’un seigneur.
- La bataille a été rude, nous manque la peau du Bâtard, on va le chercher jusqu’à ce qu’on le déniche. Vous devriez descendre sur la plaine de Saurupt, y’a au moins cinq mille cadavres dans le sang et la boue, l’un d’eux est peut-être celui qui nous manque.
A ce moment Momoh a une sorte de vision ou de révélation. Guillaume sert-il encore la Bourgogne. Aux dernières nouvelles, qui datent de plus d’un an, son capitaine l’a nommé maréchal des logis.
- Y’a-t-il des survivants et des prisonniers ?
- Tu t’intéresses à leur sort ?
- Franchement oui, l’officier, il y a longtemps mon fils a choisi le mauvais camp, ni sa mère ni moi n’avons pu le retenir. Il est peut-être dans ce merdier.
- Alors écoute, le camp des Bourguignons est laminé, haché, liquidé, reste plus rien, ou ton morveux galope vers Dijon, ou il est dans ce bourbier. Raison de plus pour que tu ailles fouiller cette charognerie de cadavres !
Djamila et Benjamin refusèrent de laisser partir leur guide et de l’attendre impuissants, ils n’avaient qu’une étroite confiance en ces campagnards et ils préféraient ne pas se séparer du seul homme qui puisse les tirer de ce cauchemar. Ils attelèrent les mules, embrassèrent les paysans et se mirent en route. Le chemin longeait la forêt, soudain Azza dressa l’oreille et se mit à aboyer. Djamila dressa son brandon et découvrit les yeux brillants de Fomalhaut.
- C’est un cheval qui a du se perdre.
- La jument de Guillaume !
L’animal paraissait apeuré. Momoh s’approcha en parlant doucement.
- Viens ma grande, tu as perdu ton maître, viens, on le cherche aussi.
A l’aube glacée ils découvrirent le plus affligeant des spectacles. Les Schwitzois occupaient le terrain abandonné par les détrousseurs nocturnes. Les Suisses récupéraient leurs blessés, égorgeaient franchement les autres, parfois il semblait impossible d’identifier le moribond, le Fédéré lançait trois mots dans son patois et selon la réponse il tirait l’homme de la terre ou l’achevait.
Tandis que Benjamin dressait un camp sommaire à l’orée du bois, Djamila et Momoh s’enfoncèrent dans cette fange de misère et de lamentation. La Juive n’avait jamais rien vécu de pareil. Grenade, Venise, sa condition de courtisane l’avaient tenue à l’écart de ces épouvantements. Parfois certains nobles personnages évoquaient une bataille mais toujours pour vanter leurs actes de bravoure et de courage. Trouver le Duc de Bourgogne ou ce qu’il en restait, Momoh ne s’en inquiétait pas il ne pensait qu’à ce fils jamais encontré. Il avançait tirant Fomalhaut par la bride.
Au matin du troisième jour les fossoyeurs découvrent enfin le corps mutilé du Prince d’Occident. On reconnaît sa monture éventrée et sa bague. Par miracle aucun pillard ne l’a volée, les loups ont transformé son pourpoint en oripeau. C’est Baptiste Colonna qui a guidé les chercheurs, il leur a dit avoir aperçu Moreau désarçonner son Maître pas loin du ruisseau Jarville, près de l’étang Saint-Jean. René de Lorraine fait transporter la dépouille à la collégiale et couvre lui-même le cadavre d'une bannière ducale. Le prince s’agenouille.
- Pourquoi, pourquoi Charles ? Tu t’es trompé d’ennemi, sous ta bannière nous pouvions reconstruire une Lotharingie, je t’admirais, je t’aimais. A quel monarque me livres-tu ?
La neige tombe et Momoh désespère mais il refuse d’abandonner.
Contre payement les Suisses ont accepté de creuser de profondes tranchées où s’entassent les cadavres qui pourrissent déjà malgré le gèle.
Les religieuses sauvent les rares survivants avant qu’on les étouffe sous la chaux, les prenant pour morts.
C’est l’une d’elles qui découvre Guillaume. Elle sait qu’un père cherche son fils. Elle l’appelle ou plutôt elle vient le tirer par l’habit.
- Venez mon frère il y a là tout proche un Bourguignon qui pourrait….
La soeur des pauvres ne fait pas de différence, elle sait qu’on n’acceptera jamais un blessé ennemi à l’hôpital de campagne installé près de Jarville.
- Il faut lui enfiler une tunique rouge, après vous l’emmènerez, si ces monstres le découvrent… cric, cric, croque !
Djamila tenait le ventre de Guillaume pour l’empêcher de perdre ses entrailles. Momoh chargea le mutilé sur le dos de la jument.
"Tu duca, tu signore e tu maestro "
Paroles de Dante à Virgile qu'il prend comme Guide dans sa descente aux enfers.
Retour à Bruges, Mars 1477. Mort du Commerçant Hugo van den Boogart. Maladies de sa veuve Berthe et de son frère Johann. Anne de Thuin, épouse de Momoh, se retire dans un couvent, 1477. Une Flandre autrichienne, 1478 – 1482. Un vieil homme solitaire, 1482 – 1483.
La blessure sentait mauvais. Sous un bosquet Benjamin construisit un abri, entassa des branches humides et frotta son briquet. Djamila réunit tout son maigre courage pour nettoyer cette plaie béante et déjà infestée de vermines. Parfois Guillaume s’éveillait, incapable de reconnaître son entourage. Il respirait à peine.
- On va le ramener à Mulhouse, ici personne ne le soignera.
- Tu crois qu’il tiendra ?
- Si on arrive jusque là bas, Rodolphe nous trouvera un chirurgien.
- T’as vu son ventre, tu crois qu’un carabin saura lui réduire sa tripaille ?
- Allons y !
Un lit de paille atténuait les secousses de la route. L’agonisant ne souffrait plus. Djamila lui rafraîchissait le visage et les lèvres. En chemin un officier les força à charger des éclopés. A mi-parcours Guillaume fut pris d’une brusque convulsion, les muscles se raidirent, le soldat ouvrit les yeux. Momoh lui écarta la mâchoire et se pencha pour saisir la moindre haleine.
- Il est mort !
Guillaume quittait ce monde sans reprendre conscience, ne sachant qui l’a « sauvé ». De très loin le malheureux crut qu’on parlait de lui, il lui semblait entendre la voix de son père. Où était-il, où l’emmenait ces gens ? Il percevait une forme, une ombre, un contour. Quelqu’un posait un voile sur son visage. Et puis ce cheval qui trotte ? Fomalhaut !
- Eh ! Il pue ton macchabée, bascule le dans le ravin, tu vas pas nous faire voyager avec cette pourriture ?
Momoh ignora les quérimonies des estropiés, couvrit le corps d’une peau de chagrin et fouetta ses mules.
- Que vais-je en faire s'interrogea-t-il, c’est vrai qu’il se décompose. Lui offrir une sépulture à Mulhouse ? Que pensera sa pauvre mère ?
Von Erlach partagea la peine de son ami d’autrefois. Il découvrit la dépouille et examina hâtivement la plaie.
- Personne n’aurait pu raccommoder son boyau. Tu n’y pouvais plus rien.
Ensemble Rodolphe et Momoh avaient écumé les bordels et les auberges de Dijon. Ils avaient évoqué leur famille, les enfants, la difficulté d’être père. Momoh lui avait montré les miniatures peintes par son oncle Johann, celle d’Anne, celle de Mariette et de Guillaume alors enfant.
- Nous étions jeunes ! Tu sais, ton petit, le mieux c’est de le brûler, tu ramèneras son reste à la pauvre mère.
- Elle ne voudra jamais croire que je lui rapporte les vraies cendres !
- Ouaie, les génitrices sont pareilles. Alors tu lui tranches la pogne, tu la mets dans un bocal où tu frelates ensuite un bon vinaigre, la main, elle saura qu’elle appartient à son mineur.
C’était là le bon sens d’un officier ayant survécu à moult batailles et campagnes guerrières.
- J’ai à l’hospice une dizaine de blessés qui ne passeront pas la nuit, j’ferai pareil, clac… une dextre pour chaque maman ! Impossible de t’expliquer mais garder cette putain de bocal près de la cheminée les rassure et les curés n’y trouvent rien à redire sauf que ça fera problème le jour de la Résurrection!
Il fallait se résoudre à cette extrémité ! Le Bernois leur indiqua une forge. Là ils pourraient accomplir leur triste besogne. L’atelier paraissait abandonné. On glissa le corps sur une planche. Momoh fouilla l’atelier et découvrit une hache en mauvais état. Benjamin pleurait et ravalait ses larmes.
- Ben, tiens-lui le bras, je vais couper à hauteur du poignet, si je sectionne plus haut elle n'entrera pas dans mon bocal.
- Benjaminus, je veux que tu m'appelles Benjaminus !
- Benjaminus, Ben, c'est pareil, tu ne feras jamais de moi un Juif et toi tu resteras un Hébraïque jusqu’au jugement dernier, vois comment s’entretuent les Chrétiens, allez, tiens bon.
- Abraham, Moïse…
- Abraham, Moïse ? Morbleu, Moïse a fait plus de guerre que cet imbécile ! Il a zigouillé trois mille de tes frères à peine redescendu de sa montagne, rien que parce qu’ils avaient bricolé un veau d’or. Et Abraham n’a pas hésité, il allait sacrifier son fils au Mont Moriah.
- C’n’est pas vrai.
- Si c’est vrai c’est un Juif qui me l’a dit. Même Sara en témoigne, elle a assisté à la scène grâce à un artifice de Satan.
Le malemort identifia cette voix puissante, un bref souvenir de ces foudres paternelles traversa son esprit. Il ouvrit encore une fois les yeux. Pourquoi cet homme lui vouait-il tant de haine ? Guillaume chercha le doux regard de sa maman. Pourquoi l'empêchait-il d'approcher. Il aurait espéré son réconfort, avec elle le pire s’arrangeait, on l’habillait en premier, on le servait avant l’heure du repas, elle oubliait ses vilaines frasques.
Momoh saisit la cognée. Le cadavre de Guillaume s'était raidi, en le bougeant on entendait craquer ses articulations.
- J'ne peux pas, c'est contraire aux Livres, je ne peux pas te laisser commettre ce crime.
- Crime ? Il est mort, il pue. Veux-tu que je ramène cette charogne à sa mère avec des vers qui lui bouffent le dedans ? Elle saura identifier la main malgré sa maigreur. Ensuite je brûle le reste et je rentre chez moi. Rodolphe sait de quoi il parle ! Je suis fatigué, tiens lui le bras.
- J'aurais du rester à Venise !
- Retournes-y coglione, ne vois-tu pas vu comment ils traitent tes frères ?
- Le Conseil des Juifs trouvera un arrangement, le Doge mettra de l'eau dans son vin, la Sérénissime est la plus pragmatique des républiques...
- Putain de merde, t'es vraiment un Juif con et obtus ! Allez, tiens-lui le bras.
- Qu'est-ce qu’il nous est arrivé de bon depuis notre départ, hein, Momoh, dis moi ?
- Arrêtez vous deux, trancha froidement Djamila.
Guillaume sentit la vague présence d’une femme mais ce n’était pas le parfum de sa mère. D’un cinglant effort Momoh amputa la main de Guillaume à hauteur du poignet. Il s'en saisit bientôt et la laissa glisser dans un de ces vases qu'il avait achetés à Murano. Il déversa le verjus n’ayant pas trouvé de vinaigre. La main flotta.
- Brûlons le corps.
« Abraham chargea sur son fils Isaac le bois du sacrifice. Lui-même portait des braises pour le feu et un couteau… » (Genèse 22, 6).
Ils arrangèrent les fagots là où l’on fondait l’acier et déposèrent la mince dépouille du soldat sur son cercueil de branchages.
- Et si les flammes attirent l'attention ?
- Nous sommes en plein dans une ferronnerie, personne ne nous surprendra et puis ils craignent trop les fantômes et les âmes vaincues.
L'odeur devenait insoutenable, une fumée caustique s’échappait du brasier, ils s'en écartèrent pour mieux respirer. Ainsi retourna en poussière Guillaume van den Boogart, fils d'Anne de Thuin et de Momoh van den Boogart. Au matin ils talonnèrent les dernières braises et récoltèrent les cendres ne sachant trop ce qui était du charbon de bois ou les restes authentiques de Guillaume. L'urne remplie ils la scellèrent avec ce qu'ils avaient sous la main.
- Mettons-nous en route Benjaminus, reste cent lieues à abattre. L’étape, nous la ferons à Aubange, des personnes de confiance sauront nous héberger et nous conforter.
- Quel prochain malheur pouvons-nous encore "espérer" ?
- On est vivant, c’est bien assez pour remercier le ciel. Lui, personne ne le forçait à choisir les armes.
"Sit tibi terra levis"
Noël approchait. Chacun avait le sentiment que ce serait le dernier qui réunirait la famille. Enfin, la famille qui vivait en cette confortable demeure de la rue Groenerei. Durant la bonne saison les résidents se tenaient coté jardin, le long du canal Peerden, jouissant d’une agréable fraîcheur. Le lierre couvrait les façades. En face, la closerie du béguinage leur garantissait calme et sérénité. L’été, les petits-enfants Boogart se retrouvaient avec Daniel et Mariette. Chaque année les filles d’Hugo se débarrassaient ainsi de leurs engeances, pour deux ou trois mois. Les gamins grandissaient tumultueusement, les adultes vieillissaient d’inquiétude. L’oncle Johann jouait au professeur, il enseignait par habitude l'écriture et la lecture à cette jeunesse dissipée. Avec le temps il perdait la mémoire. Certes le peintre travaillait toujours à son atelier mais il n'acceptait plus qu'une commande par an. Ce qui le passionnait, c'était la grammaire. Cette discipline servait de base à sa doctrine humaniste, par ses aspects historiques (l'origine des mots et des règles), ou géographiques (l'apport de vocables germains, scandinaves, celtes et arabes), naturalistes (par les familles de mots) et enfin moraux par le fondement civique et religieux des substantifs. Profondément croyant, l’apostolique insistait premièrement sur le message des Evangiles et négligeait volontairement l'Ancien Testament. Virgile, Cicéron, Horace, Platon, il les tolérait encore. Nul ne savait pourquoi il s’était fâché avec Epicure. Ce pédagogue en pleine sénilité se faisait à l'idée d'une parlure qui évolue pour autant que syntaxe et sémantique prennent le pas sur les aspects descriptifs et normatifs. Conscient que cette bouillante marmaille ne lui prêtait qu'une oreille flottante, il savait oublier son sérieux et se lancer dans une lecture commentée de Sénèque.
Autrefois, là, en soirée, durant les froids hivers, seuls se réunissaient les habitants ordinaires des deux maisons Boogart. La nuit tombée Johann abandonnait son atelier et franchissait le seuil d’à coté, accompagné des apprentis et de sa fidèle Hazeline. Berthe, Hugo se tenaient sur un large divan. Autour, assis sur des coussins, s’installaient Anne, Momoh, leurs enfants Guillaume et Mariette, Claire, Daniel et son aveugle de mère qu’on avait gardée. Johann avait droit à un fauteuil rembourré qui ménageait ses hémorroïdes. Les servantes s'asseyaient, elles, sur les carreaux de la grosse cheminée qui séparait la pièce haute de la cuisine. De novembre à fin mars le feu ne mourait jamais.
Maintenant, le chien Renzo se traînait misérablement pour s'affaler aux pieds de son maître. La bête avait donné l’essentiel de son amour. Douze ans d’une féale servilité.
Lors d’un précédent voyage à Bale, Momoh avait ramené un certain Hans Platter. Le garçon semblait doué pour la médecine. Sa famille ayant décidé de l’envoyer au séminaire, il avait préféré s’enfuir. En attendant une hypothétique admission à l'Université de Louvain, le « goliard » profitait de l'hospitalité des Boogart. L’absence du marchand lui permettait de prolonger un accommodant séjour. Hans ne s’ennuyait jamais, Johann lui avait exceptionnellement ouvert sa bibliothèque, l’étudiant y passait le meilleur de son temps. Les servantes murmuraient parfois qu’il dormait souvent dans le lit de Claire.
Les jours passaient, tristes, personne n’osait plus espérer un proche retour de Momoh ou la réapparition miraculeuse de Guillaume le Conquérant.
Au soir de la Nativité, Hugo aimait prendre soin du foyer. Sur les braises ardentes, il plaçait une grosse bûche qu'il appelait « cachefioc ». La coutume veut que le dernier né de la famille consacre cette bûche le soir de Noël en attendant le médianoche. Mariette avait répété presque « vingt » fois sa leçon en compagnie de grand’maman Berthe, bien qu’aujourd’hui la jeune femme se trouve trop grande pour ces gamineries. Elle le fait quand même pour son grand’papa. Au moment qu’Hugo décide, dans sa main droite Mariette prend un verre de vin, dans la gauche des miettes de pain de seigle et une pincée de sel marin. Son « frère » Daniel allume un cierge. Faute aux absents, il a bénéficié d’une sorte de promotion au sein de sa famille d’accueil. Inquiet pour l’avenir, Hugo choisit de régulariser la situation de cet orphelin de père, souhaitant ainsi protéger la survie de l’entreprise familiale. L’adoption mettait aussi le jeune homme à l’abri d’une contrainte militaire. Le bourgmestre venait de signer les documents et l’Abbé de Sainte-Ursule corrigea le registre des baptêmes. L’Aveugle avait accepté avec gratitude et soulagement que son fils devienne un « Boogart ». En cas de malheur le vieux marchand aurait un successeur qui prendrait la relève. Le relief ne pourrait être contesté. En cela il ne lésait ni son petit-fils Guillaume ni sa petite-fille Mariette. Le premier hériterait du domaine de Saint-Trond et la deuxième avait sa dot au chaud depuis longtemps. Daniel, lui, souhaitait simplement qu’on protège son aveugle de mère.
Mariette acheva sa docile récitation qu'elle savait par cœur, il suffisait de modifier une ou deux sentences pour renouveler cette antique dévotion:
"Où Grand'père Hugo, Oncle Johann
Vont et viennent
Que Dieu leur accorde leur bien,
Que les femmes enfantent
Que les chèvres chevrettent
Que les brebis agnellent
Que les vaches vellent
Que nos mules poulinent
Que les chattes chatonnent
Que les rates ratonnent
Et que ma tante Claire trouve un doux compagnon
Que notre grand frère Guillaume rentre sain et sauf
Que notre papa Hjeronimus revienne avant l’Epiphanie,
Que Daniel reste toujours parmi nous,
Que notre aubain Hans de Bâle devienne un grand savant,
Que nos amies servantes et l’Aveugle soient fidèles,
Que notre colon de Saint-Trond fasse bonne saison
l’an venant
Que le chien Renzo tienne l’hiver.
Que les vieilles bourriques reçoivent longtemps encore
leur picotin après nous avoir si bien servis,
Que les canards nous reviennent à la Reverdie
Et pas du tout de Mal
Mais rien que du Bien !"
Son fatras terminé, Mariette jeta trois pincées de sel sur la bûche :
- Au nom du Père, du Fils et de l'Esprit. Que Dieu protège Moeder Berthe et notre maman Anne.
Elle fit de même avec les miettes. L'assemblée reprit avec elle :
- Au nom du Père, du Fils et de l'Esprit.
Radegonde servit alors des fruits secs, des amandes et des noix présentées dans des paniers d'osier que les uns et les autres se passaient. Ni viande ni légumes mais un peu de vin chaud à la cannelle. A l’écart, sur une petite table, on a gardé trois assiettes et trois verres de vin, signe d'hospitalité et d’espoir envers un voyageur égaré dans la nuit, envers les deux absents. Johann raconta une fois encore la légende de Renart. Chacun la connaissait pourtant. Il sortit ensuite un vieux bestiaire et lut l’histoire du Chat botté. Le lendemain de Noël, la cuisinière préparait traditionnellement une daube :
- six livres de sanglier
- six livres de poivre noir
- une pinte d’eau de vie de vin
Première levée, la patronne des fourneaux refoulait brutalement les intrus et le chien que ce fumet de venaison excitait. Elle sortait son plus large chaudron, y faisait blondir un émincé d’oignons-échalottes dans un fond d’huile d’olive, jetait deux livres de lard demi-gras et une poignée d’oignons des Vertus. Elle versait ensuite son eau-de-vie ou ce qu’il en restait, l’appareil mijotait toute la matinée à feu doux. A la fin de la troisième heure elle hachait deux poignées de cèpes qui finissaient dans la cuisson. Par ailleurs cette maîtresse cuisinière préparait une purée de marrons. Une domestique dressait la table d’une nappe qu’Hugo avait autrefois ramenée du Pays des Souabes. On décorait le plat avec des oranges percées de clous de girofle. En entrée, Berthe voulait qu’on serve un pâté de lièvre en croûte. Pour le dessert chacun se régalait de pains d’épice.
Grand’maman Berthe l’avait toujours su, la guerre prendrait au moins un Boogart une fois ou l’autre. Elle se taisait pour ne pas trop angoisser Anne dont le corps se cassait mois après mois. La bonne humeur d’Hugo ne suffisait plus. Lui, plus personne ne l’empêchait de boire ou de se goinfrer.
Deux jours plus tard, en matinée, la servante courut chercher le médecin. Marcus de Velroux avait étudié à Montpellier. Cette Université formait des praticiens à l'ancienne, elle s'inspirait de la tradition arabe. Montpellier sut tirer avantage de son voisinage avec les Maures. La faculté de Médecine ne jurait que par Avicenne (Ali al-Husaynibn'Abd Allah ibn Sina, 980-1037 originaire de d'Ouzbékistan alors province perse), le docteur philosophe. La chirurgie, Velroux en avait appris les bases à Salerne en Italie.
Maman Berthe a placé un mol oreiller de plume sous la nuque de son époux. Le corps d'Hugo s'enfonce dans l'épais matelas. Lui qui aimait tant rire, le premier à boire le jour de la Saint-Bernard, protecteur de sa Corporation. Il a triste figure. Une domestique lui essuie le front. Hans le bâlois l’aide à soulever la tête du malade. En silence Marcus de Velroux ausculte son patient. Le pouls semble normal mais personne n'ose poser de questions. Le matin Hugo s'est plaint d'une douleur tenace au ventre.
- Tu n’aurais pas un peu forcé sur le vin chaud pour la Noël ?
- Pas besoin de la Noël pour qu’il s’enivre mon pécheur !
Le médecin pressa l’abdomen.
- Le duodénum est enflammé. Femme, ton mari évacue-t-il ?
- S’il évacue ? C’est la chienlit ! Je devrai faire venir la lavandière avant les Rois, Sainte Goton, une lessive en plein hiver ! Il m’aura tout fait.
Berthe en voulait à son époux de lâcher prise. Elle souffrait presque autant que lui mais ne pouvait s’empêcher de le blâmer.
- Il a traîné sa bosse à travers le monde, il paie !
- Bien, voyons ce qu’on peut encore sauver, Berthe cherche moi un peu de lumière. Je crains qu’un vilain chancre ne lui ronge le foie depuis des lurettes.
Le praticien n’eut pas besoin d’attendre, la vieille servante arrivait avec deux grosses bougies.
Le docteur examine maintenant les urines. Pour cela il fait tendre un drap noir près de la fenêtre. Le plus habile des hommes de l'art peut ainsi distinguer jusqu'à vingt nuances d’humeurs cystiques.
- Ce n'est pas un trop de sucre cette fois-ci ! Rappelle-moi le signe de ta naissance. Des diarrhées, des vomissements ?
- Capricorne.
- Hum ! Capricorne ? Mon Dieu !
Son diagnostic est encore réservé. Bile, lymphe, sang, nerf, l'interrogatoire est systématique.
- Similia similibus curantur, les semblables guérissent les semblables, moutarde de cantharide et une préparation traditionnelle.
Dame Berthe est trop anxieuse, c'est Claire qui prend note, elle a sorti sa trousse-feuille, son encrier et sa plume d'oie, la recette paraît compliquée :
- Du souffre
- Des couilles d'un veau récemment égorgé
- Des branches de figuiers de Barbarie qu'on trouve chez l'apothicaire
- Des feuilles de coquelicot bouillies
- Du suc de rue
La complétude énergiquement malaxée et additionnée d’un vin chaud.
- Vous trouverez ces ingrédients chez Nicolas Myrepse, pas les parties génitales de veau, mais à cette heure-ci un charcutier vous en fournira aux halles Saint-Léonard. Je reviendrai ce soir pour une saignée. En attendant, notre estagiaire Hans va lui administrer un clystère de camomille.
- Mais de quoi souffre-t-il, allez-vous me le repasser ? Osa maman Berthe ?
- De quoi souffre ce gros lard ? Tu le sais mieux que moi, il a trop bouffé de cochon, il boit sans soif et il est usé par ses bouts à force d’expéditions à l'étranger. Il s’ennuie de votre Momoh, de ses chiens morts, des gigolettes qu’il a baisées à chaque étape,…
Nicolas Myrepse demeurait en bas de la rue des Echevins. Son officine occupait le rez de l'immeuble, l'appartement le premier étage. Le pharmacien finissait sa soupe matinale dans laquelle baignaient ses mouillettes. L’apothicairerie ressemblait à un sombre capharnaüm. Hans, qui accompagnait Claire, identifia quelques senteurs d'herbes médicinales. Il lui arrivait d'en acheter et de s’essayer à la composition de préparations thérapeutiques.
- Aie, aie, montre moi l'ordonnance. Hou ! Là, c'est grave, mes amis, si j'en juge par la prescription, fi de sinécure.
On trouve de tout sur ses rayons, du sucre des Indes, du gingembre, de la cannelle, de l'anis, des herbes, des objets magiques comme des saphirs, de la mandragore, des pots en verre de taille différentes contenant de la chair de vipère, des grenouilles, des vessies de porc, du fiel de hyène, des larmes de cerf, des limaces, des cloportes entiers et séchés. L'herboriste verse les substances recommandées dans son mortier, broie la mixture, la passe au tamis avant de la réchauffer dans un chaudron en ajoutant le vin.
- Tu n'aurais pas un talisman en plus ?
- Il est de quel signe ?
- Capricorne !
- La corne de cerf est propice aux natifs de ce signe. Mais n'oublie pas les oraisons, en situation critique il est primordial de ne pas fâcher le Ciel!
Hugo van den Boogart mourut en soirée, peu après son lavement et avant la saignée. Il avait combattu longtemps la goutte, échappé à la peste et aux maladies honteuses, voilà qu'il rendait l'âme sans qu'on sache trop pourquoi. Occlusion intestinale ? La longue absence de Momoh l’avait achevé ou alors était-ce l’ennui de ses chiens morts. « La mort ? En y ai pas de quota de rire, me en y ai pas de quoé de peiurer ». Des servantes secouées de larmes prirent grand soin de vider de leur eau les récipients de la maison, car le Double (âme) du défunt a pu s’y laver, se purifiant avant de s’en aller vers l’Ailleurs.
- Le « maître des abeilles » vient de passer, cria la rebolleuse en remontant les rues et les canaux de Bruges, Hugo van den Boogart s’en est allé au Purgatoire. On l’enterre jeudi à tierce de relevée.
L’annonceuse de mort parcourut ainsi la ville entière, des beaux quartiers jusqu’à l’Oud Bruges, à fin que chacun apprenne la triste nouvelle. On la payait à cet effet. Son tarif s’accordait aux circonstances du décès et au niveau social du défunt. La disparition d’un enfant baptisé coûtait deux sous, celle d’un guildien… cinquante !
Le repas de funérailles eut lieu dans la grande salle à manger. Poulets, lapins, soupes et un large tonneau de vin. La coutume interdisait qu’on « trinque » à l’absent. A la fin de la repue, chacun s’en alla au bord du canal pour se laver les mains, une coutume qui datait des épidémies de choléra. On ne les séchait point, par superstition. Berthe mentit au prieur de la Quitterie, qui avait procédé aux cérémonies, en lui racontant que son mari était parti d’une infection généralisée. L’Eglise l’autorisa donc l’incinération du défunt, autrement cela eut été péché mortel ! Elle pourrait ainsi ensevelir ses cendres près de la mare aux canards ainsi qu’il en avait exprimé maintes fois le souhait. Là où reposaient ses chiens. On grava sur une pierre cette interminable épitaphe :
“ Hic jacet
Hugo Vincent Van den Boogart
Du monde, de la chair et des diablesses
Il a largement goûté
Les démons l’ont protégé et inspiré
Mais à l’heure ultime
Il a tourné son regard vers le ciel
En humble conversion
Duquel Saint-Bernard patron des voyageurs
L’an 1477 a béni le départ
O Dieu Puissant élève ce fils septuagénaire
Près du Saint Esprit
Mais pas trop loin d’une chope de bière
et tout près de ses chiens »
La veuve ne se remit pas de la mort de son compagnon, bien qu'entourée de ses filles, de sa belle-fille et de ses petits-enfants, Mariette et Daniel-l’adopté. Sa vue s’offusquait petit à petit et la pauvre femme s'encoublait partout. Claire l’emmena à Bruxelles. Par sécurité Hans Platter les suivit.
Un ophtalmologiste réputé y pratiquait des opérations de la cataracte. Cet homme puisait sa science dans les travaux (de re medica) de Celse, un savant qui vécut à Rome il y a plus de 1500 ans! Son tour de main, le spécialiste bruxellois l’avait acquis en fréquentant la clinique lisboète du médecin juif Abiatar. Cet expert avait opéré le Roi Jean II d’Aragon d’une identique affection. Le chirurgien prit son temps avant de risquer un pronostic.
- Elle est bien âgée pour une intervention ! Je ne tenterai qu'un oeil.
Il acheva son examen en prostituant de grosses lettres à fin de mesurer l’étendue de la maladie. Le praticien travaillait dans une pièce très éclairée. Il fit coucher sa patiente sur un brancard près de la fenêtre. Claire n'était pas rassurée, pour être franche, elle en aurait pissé dans sa culotte si Hans ne lui avait pas tenu la main. Tandis qu'il se préparait, le médecin expliqua chacun de ses gestes.
- L'immobilité de l'organe est capitale, aussi vais-je bander son oeil droit, de cette manière les deux yeux bougeront le moins possible.
Il choisit une aiguille très fine.
- Vous, jeune homme, serrez lui fort la tête, j’enfonce la pointe au milieu des deux tuniques qui couvrent l'oculaire, entre la pupille et l'angle externe. Attention aux vaisseaux.
Il poussa le trocart d’une main ferme et experte, l'inclina ensuite vers le cristallin faisant un léger mouvement de rotation avant de presser l’instrument vers le bas de l'oeil.
- C'est terminé ! Pas nécessaire de réduire la partie lésée en fragments, les risques de complication seraient ennuyeux.
D'un geste habile il retira le poinçon. La patiente reprenait ses esprits. Un carabin, assistant du maître chirurgien, prépara un pansement enduit d’un blanc d'oeuf.
- Evidemment il lui faut du repos et du temps. Dès demain vous appliquerez sur l’orbite un collyre que je vais vous préparer. Au début la malade ne distinguera que les ombres. Si votre mère est satisfaite, revenez dans six mois pour l'oeil droit. Comme vous habitez loin, je vais vous écrire la formule de cette drogue, un bon pharmacien saura la comprendre.
« Prendre un os humains, le plus gros qu’on trouvera, le casser et le rougir au feu, ensuite le placer dans un pot en terre en mélangeant avec de la graisse d’homme ou du saindoux. Couvrir un jour. Piler. Distiller au feu de sable jusqu’à ce qu’il ne monte plus rien. Exposer au soleil le temps de consumer une bougie de trois pouces ».
Pendant que sa mère se reposait à leur auberge, Claire fit une brève visite aux de Thuin, parents de sa belle-sœur. On la reçut froidement se plaignant encore d’avoir été dépossédé de ce fermage de Saint-Trond.
- Je pensais que le contadin vous payait le cens deux fois l’an ?
- Misérable revenu, ce paresseux triche et votre frère le laisse faire. Le domaine est prospère, nous devrions toucher trois fois plus.
Il n’y aurait jamais d’entente avec ces gens. Elle songea combien Anne avait su s’arranger de leur vie brugeoise.
- Un moine qui venait de là-bas nous a rapporté que le vieux colon tire vers sa fin, la prévôté nous accordera mainmorte et nous retrouverons justement notre bien.
- Mais mon frère a fait établir les lettres au nom de votre petit-fils Guillaume.
- Guillaume, où est-il ce Guillaume que vous appelez mon petit-fils, je n’ai de descendance qu’au sein de ma Noblesse. Nous agirons, foi de Thuin, votre ignoble frère payera son forfait !
Claire tenta de changer de sujet, le vieux Thuin s’échauffait pour rien.
- Et que deviennent les époux de vos chères filles ?
- Précisément, Damoiselle Claire, ils sont à Dijon où on leur a promis d’importantes charges si ce n’est un baillage, tel celui de Saint-Trond qui conviendrait à merveille, dès que le Duc d’Occident en aura fini avec cette révolte des Lorrains.
L’aristocrate décrépit semblait savourer à priori une revanche sur l’infortune qui lui avait refusé un oisif enrichissement, injustice que Momoh le Bourgeois personnifiait à ses yeux d’éternel indolent. Elle en eut assez d’entendre les méchancetés de cet antique boyard de salon. Claire entraîna Hans au cœur de la ville où se trouvaient les marchands de tissus et les meilleurs tailleurs de Flandre. Si la guerre ravageait les caisses de la bourgeoisie, elle ne troublait en rien la vie mondaine des Bruxellois.
La vieille fille avait certes pris des ans mais pas un pouce de graisse. Elle gardait un caractère jovial. La disparition de son père, l’absence de son frère Momoh, celle de son neveu Guillaume l’attristaient de même que l’angoissait l’aveuglement progressif de sa maman Berthe. Peut-être avait-elle hérité de la nature généreuse de son patje ? Pourtant, depuis qu’Hans lui était tombé du ciel, ou peut-être était-ce une ruse de son frère, elle retrouvait le goût d’entreprendre, sans illusion sur sa jeunesse perdue mais décidée à tirer le meilleur de son bel automne. A son contraire Anne, sa belle-sœur, rapetissait pareille à une pomme sèche, elle s’enfermait des jours entiers dans ses appartements à espérer l’hasardeuse réapparition de son Guillaume.
Claire et Hans visitèrent moult échoppes et boutiques. Le Bâlois se prêta au jeu, avec docilité, flatté qu’on le prenne pour un nanti. Elle força son amant à l’essayage d’une broigne de cuir, peut-être encore trop large pour lui ? Les sous en plus qu’elle compta sur la table du tailleur persuadèrent ce dernier de l’urgence à effectuer les retouches souhaitées. Elle abandonna un moment son compagnon pour se cacher derrière une secrète tenture et passer le plus audacieux des gipons ! Puisque les puritains brugeois les empêchaient d’afficher leur fin’amor et le dévoilement de leur entente, la coquine compensait en inventant de tendres jeux à l’heure où toutes les chattes sont grises. Tandis qu’une petite main finissait les reprises en immobilisant l’eschollier, elle fit empaqueter discrètement cet appétissant corsage se promettant de l’étrenner lors d’un prochain Morganegyba (don du matin). Pressée par le temps, l’ardente guêpe lutinait son fervent, soir et matin. Et c’est l’orée du jour qu’elle craignait, l’heure où l’œil des matous mesure le ravage du temps. Et puis il lui fallait oublier et faire oublier les vingt ans d’avance qu’elle avait pris sur son aimable déterminant (déterminence).
Anne voulait croire qu’une suite de malheurs ne s’arrête plus. La raison l’abandonnait doucement. On avait espéré Momoh pour la Toussaint, puis à la veillée de Noël et enfin au jour de l’Epiphanie et pour le début du Carême. Quand Claire pouvait enfin lui rendre courage, elle gémissait alors sur son Guillaume de soldat.
L'opération de Berthe fut une réussite même si elle louchait encore. Hélas la vieille femme s'ennuyait trop de son défunt, se ramassait en s’impatientant du retour de Momoh. Imaginer le sort catastrophique de Guillaume l’angoissait pareillement.
Johann subit une attaque cérébrale qui paralysa la moitié de son corps. Désormais le vieillard ne s’exprimait plus que par des « mememememememe », il tendait sa bonne main et s’énervait qu’on ne le comprenne plus. Johann et l’Aveugle étaient les seuls familiers qu’Anne tolérait encore. Peut-être croyait-elle porter un fardeau comparable à celui du vieil homme, une peine qui le rongeait depuis si longtemps ? L’Aveugle ? L’aveugle ne pouvait mesurer son effondrement, à ses « yeux » elle restait la Noble Damoiselle Anne de Thuin, celle d’autrefois.
Mariette et Daniel célébrèrent leurs vingt et un ans. En l’honneur de cette majorité, Claire organisa une fête qu’elle voulut heureuse et preuve de confiance en l’avenir. C’est elle qui tenait maintenant la maisonnée. Hans repoussa encore son départ pour l’Université prétextant un prochain retour de Momoh. En fait il n’avait plus vraiment le choix ayant épuisé son infime pécune. A cette occasion Anne accepta de quitter sa chambre. Grand’maman Berthe fit un effort pour paraître enjouée et jurer qu’elle y voyait presque mieux. Johann retrouva son sourire en coin. Sa main valide tenait celle d’Anne, ils se protégeaient d’une voisine démence. Mariette restait l’enfant calme qu’elle avait toujours été. Par quel sortilège a-t-elle pu « hériter » du fatalisme de son grand’père, songeait Berthe ?
Daniel avait suivi l’éducation des enfants Boogart. Selon l’itinéraire de Momoh, le garçon endura stoïquement quatre rudes années d’apprentissage chez un « oncle Johann » fatigué et vide de patience. Bien plus doué que son père adoptif, plus résigné et sensible que Guillaume, ce fils d’aveugle enchaîna ses cinquième et sixième années chez un Van Eyck désormais affranchi de contraintes matérielles et gavé d’honneurs. Le Guildien le plus respecté des Flandres réussit à convaincre son talentueux élève de compléter sa formation chez les Maîtres Florentins du Renouveau. Le jeune homme attendait Momoh à fin d’obtenir son accord et d’organiser l’expédition. Sa mère aveugle, Claire et Grand’maman Berthe, pas une de ces femmes ne tenta de le décourager. Sa soeur de lait parlait de l’accompagner.
Mariette n’avait aucun don particulier. Cela faisait quinze ans qu’elle suivait l’enseignement de Johann. Elle avait lu son entière bibliothèque, parlait et écrivait quatre langues vivantes. Marguerite van Eyck en avait fait une experte en histoire de la peinture. Jan lui enseigna l’art de la critique.
Renzo poussa soudain une épouvantable gueulée. Claire crut que le canidé renonçait lui aussi à la vie, résigné à l’idée de reposer aux pieds de son maître au bord de l’étang, en bonne et paisible compagnie.
La bête, pourtant si esquintée, bondit vers la porte principale que Berthe gardait ouverte malgré le froid, au dam des servantes qui s’enrhumaient l’une après l’autre.
- La patronne veut nous tuer !
Ayant présumé d’une agilité qu’il croyait soudainement rendue, le chien faillit tomber dans le canal. Renzo aperçut Azza qui paraissait savoir où guider son monde. La jeune femelle se retourna, prudente elle attendit les attelages. Momoh conduisait le premier chariot, Benjamin le deuxième. Par souci des convenances, le marchand avait averti ses compagnons qu’on présenterait Djamila comme la sœur de Benjamin. Mariette, Daniel et Claire apparurent sur le seuil de la maison ! Les servantes entraînèrent le reste de la famille.
- Noël, Noël !
A l’instant personne ne reconnut la monture de Guillaume. On s’embrassa et de suite il fallut informer le revenant de la mort de son père Hugo. Momoh ne dit rien. Il serra longtemps maman Berthe contre sa poitrine. Puis il découvrit l’oncle Johann qui lui lança une interminable série de « memememememememememe memememe », surpris, le voyageur se ressaisit comprenant que, si le vieux peintre ne pouvait plus s’exprimer verbalement, il conservait la capacité de comprendre. Anne avait peut-être entendu le brouhaha du rez-de-chaussée, elle choisit de ne pas se manifester. De sa fenêtre elle pouvait apercevoir le cheval. Claire expliqua à son frère, aussi simplement que possible, ce qu’était devenu son épouse.
- C’est son Guillaume qui lui manque,…
- Guillaume est mort, je ramène ses restes, un sac de cendres et la jument Fomalhaut.
Et puis il entraîna Daniel avec lui :
- Viens, on va brosser les mules et rentrer la jument.
Surpris, Daniel hésita un instant et se retourna vers sa tante qui lui fit signe de suivre Momoh. On installa Benjamin dans la chambre d’Hans Platter et Djamila dans la pièce où l’on gardait le linge. Les domestiques ravalèrent leurs larmes et réduisirent leur mouchoir. Elles mirent en branle leur batterie de cuisine. Renzo lécha le cul d’Azza qui baissa la queue devant tant de provinciales manières.
Que fallait-il faire s’interrogea le marchand en délivrant ses mules de leur harnais.
- Alors ma femme est devenue folle ?
- Folle je ne sais pas, répondit franchement Daniel, mais elle a tellement attendu le moindre signe de Guillaume que depuis deux mois elle ne fait rien, elle s’enferme, Janine lui monte son repas.
- Janine?
- C’est la nouvelle servante, une bonne grosse campagnarde mais bien honnête.
- Tu sais, ces mules ont gagné leur repos, elle aussi, hein ma belle ?
- Et tes chiens ?
- Sont morts, les deux. Ca fait beaucoup de morts, non ?
- Toi tu es vivant !
- Va savoir ! Johann est mal foutu, maman Berthe est borgne, et ta mère, je ne l’ai pas vue ?
- Elle tient compagnie à Maman Anne.
Momoh fit ce qu’il faisait autrefois à ses retours, il se déshabilla et plongea dans le canal, se moquant de la froidure. Daniel lui tendit un linge et lui frotta le dos.
- On laisse les chars avec leurs marchandises, je verrai ça demain.
Finalement il se décida à monter à l’étage. Dans la chambre, l’aveugle brossait les cheveux de sa maîtresse.
- Mon sieur Momoh, quel bonheur que vous soyez de retour, Dame Anne, je reviendrai plus tard.
Il parla longtemps à sa compagne et reprit son voyage par le début pour retarder ce qu’il avait de terrible à lui dire. Puis il raconta ce qu’il savait de la bataille et comment ensuite il avait trouvé Guillaume blessé et mourant, Fomalhaut errante.
- Tu aurais du le sauver, c’est toi qui l’a laissé partir ! Ce n’est pas vrai, il n’est pas mort, mon Guillaume n’est pas mort.
Momoh était fatigué, pourquoi attendre. Il sortit, s’en alla vers le premier chariot et remonta chez son épouse, il déposa le sac de cendres sur le sol et le bocal sur une petite table.
- C’est sa main, Anne, celle de ton petit soldat, ton filleul chéri.
- On lui a tranché la main ?
- Je lui ai tranché la main.
Anne poussa un cri qui contenait une montagne de douleur, d’angoisse et d’espérance brisée.
- Laisse moi, je ne veux plus te voir.
A la fois accablé de tristesse et soulagé de ce qu’il avait du révéler, il faillit s’approcher d’elle pour la prendre dans ses bras. Il faillit.
A la salle à manger Janine préparait la table, en cuisine Hazeline et Radegonde s’affairaient en silence. Difficile de mêler la joie du retour et l’annonce de la mort de Guillaume. Djamila et Benjamin laissèrent assez de temps aux retrouvailles et puis ils descendirent timidement.
- Maman Berthe, voici Benjamin Danielli et une de ses sœurs par la confiance qu’ils ont en Yahvé (son père Hugo lui avait enseigné le mensonge par omission). En termes simples, nos hotes sont des Hébraïques qui dans la mesure du possible ne bouffent pas de cochon.
- Soyez les bienvenus Gens d’ailleurs, si vous êtes les amis de mon fils, notre maison sera la votre.
C’était bien là sa maman Berthe, l’enseignement pratique de son défunt Hugo, la dialectique de l’infirme oncle Johann. La spontanéité du premier, la tolérance du second.
- Memememememmememememememe
- Mon oncle Johann, Maître guildien de Bruges, qui semble désormais privé de parole mais personne à Bruges et en Flandre n’a jamais pris plus de peine que lui pour partager son savoir avec de minables étudiants. Que son imbécillité ne vous trompe pas, oncle Johann est un sage. Lui, c’est Hans, un ami bâlois que j’ai ramené ici il y a plus d’un an et qui prend racine parmi nous ce qui me réjouit. Comment vas-tu apprenti carabin de mes fesses ?
Ma sœur Claire, le soleil de mes jeunes années, ma fille Mariette économe de ses mots mais son regard découvre le secret des cœurs, Daniel son frère de lait et sa maman que chacun ici appelle « l’Aveugle », nos dames qui servent les Boogart depuis toujours sauf Janine qui est arrivée en mon absence, le chien Renzo, tendre compagnon de mon fatutus parent.
Anne, mon épouse, est souffrante et ne désire que prier pour son fils en contemplant ses restes, nous mangerons en son absence. Confiteor… de ce que j’ai fait et dit, omis de dire et de faire, ab imo pectore, Deo gratias.
- Amen !
Chacun comprit que Momoh donnait le ton. On prendrait le temps d’organiser des funérailles de ce pauvre Guillaume si sa mère acceptait de se défaire des restes. Pour l’instant il fallait soigner de longues fatigues, celle du corps et de l’âme. Si Momoh avait bien reconnu le caractère généreux de grand’maman Berthe, celle-ci se demanda un bref instant si son Hugo et elle n’avaient pas produit le gaillard qu’il était maintenant devenu ?
- On croirait entendre papa Hugo, risqua Claire qui enfin laissait échapper sa joie.
L’assemblée passa à table. Janine prépara un plateau pour la recluse.
- Mets lui un pichet de vin !
- Momoh, gronda la vieille Radegonde.
- Mets lui un pichet de vin !
- Le patron a dit de lui monter un pichet de vin, confirma Berthe.
- Je lui porterai son manger, conclut l’« Aveugle ».
Pendant qu’on servait le repas, Momoh raconta l’essentiel, oubliant trop de macabres détails, sur l’attaque des voleurs, sa blessure, sur son séjour à Venise, sur la bataille de Nancy.
- La générosité, la prudence et l’honnêteté de mon père Hugo ont permis que je ramène encore une fois de précieuses marchandises, j’ai appris l’essentiel de mon vader et de l’oncle Johann, si je suis vivant, c’est grâce à eux. Voilà !
Le Maître se signa et se tut, laissant parler ses amis que chacun voulait interroger. Claire saisit à travers le discours de son cadet qu’un homme différent était revenu, plus dur et plus secret. N’était-ce pas ce dont les Boogart avaient besoin en ces obscures périodes ? Elle sourit en regardant de coin son Hans si soumis. Cela lui convenait d’avoir pour frère un pasteur autoritaire et pour amant un jeune cerf courtois et docile.
Djamila se tenait près de Momoh, un Benjamin volubile parlait de la vie à Venise.
A l’heure du couché, Anne ferma sa porte et son mari se réfugia naturellement dans le lit de Djamila qui dormait déjà, la chienne Azza en travers de ses pieds.
Renzo gratta à la porte de Benjamin qui lui ouvrit croyant que c’était son camarade Hans qui rejoignait leur chambre.
- C’est toi vieux finocchio, allez viens, tu m’expliqueras comment se font les couples de Chrétiens en ce pays de Flandre.
Il n’y eut aucune cérémonie en l’honneur de Guillaume. Sa mère accepta qu’on ensevelisse les cendres près de celles d’Hugo mais refusa de se séparer de cette main qui trempait dans son liquide verjuté. Il avait fallu fermer le poing pour la faire entrer dans ce joli vase de Murano, unique récipient cristallin qu’on ait trouvé à fin qu’elle puisse mieux observer cette sinistre relique. Le vinaigre rosissait la dextre qui se rouvrit doucement au fil des jours. On aurait pu croire que Guillaume mesurait l’empan. Berthe ne sollicita la bénédiction rédemptrice d’aucun religieux. On la lui aurait certainement refusée. Si personne ne s’interrogea sur le « retour » insolite du fougueux mercenaire, c’est que Momoh fit jurer le silence. Les moniales de Sainte-Ursule acceptèrent les offrandes de la famille et promirent de prier chaque jour durant un mois pour que Dieu protège ce fils « mort au combat ». Elles le firent saintement sans soupçonner que Guillaume puisse reposer près de son grand’père, en marge de l’étang.
Il fallut du temps à Momoh pour remettre ses affaires en ordre et tirer un bilan de son voyage. Claire avait tenu les comptes au plus près. Le moindre détail apparaissait dans le grand livre. Le commerçant compléta ce rapport de trésorerie en incluant ce qu’il avait perdu, l’argent prêté et reçu, la valeur des chiens, des mules et du chargement volé à Rivoli. Il estima ensuite les marchandises ramenées de Venise sur les deux chariots. Du total il ôta une somme importante qui revenait à Djamila. Tandis qu’il calcule Momoh explique à Claire ce qu’il a promis à cet Arabe de Grenade.
- Hardi petit frère, dis moi, n’est-elle pas encore l’amie de ton cœur ? Te voilà bigame !
- C’est toi qui le dis, Clairette.
- Tu sais,...
- Oui je sais. En mon concerne Djamila est, ainsi que tu l’avances gentiment, une amie, une amie qui me soigne un peu plus que le coeur. Pour ton affaire, qui saute aux yeux du premier venu, tu n’as pas à craindre mes chicanes, je ne te recommande qu’une seule chose, si un jour ton Hans veut s’en aller ou s’il rêve d’une croupe plus pincée cueillir le muguet, laisse le filer à l’anglaise et maquille ton dol.
- Et Anne ?
- Anne ? Conjugati ? Elle et moi ne consultons plus de rien. Mais je sais par l’Aveugle qu’elle souhaite se retirer au béguinage des Bénédictines, Maman Berthe s’en est entretenue avec la Dignitaire.
Une manière de ne point rompre la loi d’airain, Deo devota, mulier religiosa, la solitude est plus convenable aux femmes qu’aux hommes, souviens toi des lectures d’Abélard, des lettres de son Aimée, et puis elle n’y serait point esseulée, les plus nobles dames de son monde prennent l’habit et prient leur saint Acarie (acariâtre) aux Matines sonnantes.
- Hildegarde, Elisabeth, Roseline de Villeneuve, tu crois que notre mystique serait à l’aise avec ces coquilles de femelles ?
- Elles ont enfantées, ces femmes cultivées sont d’excellentes préceptrices pour les pucelles brugeoises.
- Des initiatrices, veux-tu dire.
- Et bien si ces aristocratiques damoiselles leur enseignent l’accouplement en ses alternatives, mon épouse leur apprendra l’art d’ennuyer et de subir un mari.
- Dis mon gentil frère, es-tu heureux ?
- Quelle question me poses-tu là ! Toi et moi, nous aurions du nous marier et ne pas nous en tenir à de maladroits apprentissages. Plus tard j’ai cru aimer une personne difficile d’accès, que tu connais et dont tu étais parfois jalouse, les suivantes, Anne, Djamila,… ? Mais je pourrais te répondre autrement, tu comprendras bientôt. Et ma fille ? Est-ce que je l’aime, m’aime-t-elle ? In cha’Allah ! Abyssus abyssum invocat.
- Sursum corda, Momoh van Brugge !
Hans Platter délaissa pour un temps la bibliothèque de l’oncle Johann et joua le cicérone, soucieux d’initier Benjaminus à cette Venise du Nord. Le cadet Danielli découvrit d’abord les halles et fit un rapide inventaire de ce qu’on y trouvait. Comme l’avait été autrefois Anne, le Juif fut surpris de la qualité des produits étalés. Ayant couvert ces aspects « ethnologiques » de la société brugeoise, les deux compères passèrent à des explorations plus délicates. Le boire, le manger et l’appariage des coupables. Le prudent Bâlois veillait à ne pas dépenser trop d’énergie, certain qu’en soirée sa « Béatrice » le remettrait à contribution. Son statut d’amant soumis lui permettait d’esquiver une rodomontade par une savante léchée de l’entrecuisse, sa « Laure » debout et lui agenouillé.
- Ars longa, pudenda augusta !
- Carpe diem, ironisa Benjamin qui apprenait un peu de latin songeant à se convertir au christianisme dans le plus pragmatique des soucis.
- N’imagine pas que l’Eglise romaine soit un marbre homogène, depuis « Nicée » on ne compte pas moins de trois cent quatorze hérésies. Hérésies dénoncées et condamnées urbi et orbi.
- Le « fanfarron » el-Muhammad en promettait nonante-neuf à ses coreligionnaires,…
- Des hérésies ? Je croyais que c’était des vierges qu’il promettait à ses fidèles ? Il est vrai que la virginité reste la première des errances.
Sur ces propos ils s’engouffrèrent dans une « abbaye-des-s’offrent-à-tous » où des dames s’empressèrent de réconcilier leurs espérances. Bourdons allégés, les pèlerins se remirent en route, Hans raconta ce qu’il savait de Bruges, des boutiques de la rue Steenhouversdjik, des brasseries de l’impasse Thamerken, des sombres tavernes de la Loppem, des lépreux à éviter le long du canal Saint-Amand, des raconteuses d’histoires de la chaussée de la Fontaine qui vous disent la légende du Lac d’Amour ou celle du Cygne à long cou, de l’hôpital Saint-Jean où les docteurs le laissent parfois jouer l’apprenti carabin, de la fameuse maison Craenenburg, du Séminaire récemment ouvert par le bourgmestre et l’évêque qui rêvent encore d’une université refusant le déclin de leur ville et motivés par une viscérale jalousie envers les cités de Flandre,…
- On pourrait m’y laisser enseigner la géographie.
- Mais où l’as-tu apprise ?
- Eh ! Dans les livres de l’Oncle Johann, il possède encore dix cartes d’une grande exactitude, Hugo autrefois et Momoh lui en ramènent de leurs escapades.
Bien, si nous nous arrêtions à Sainte Appolonie, qu’elle pardonne mes péchés et que je t’explique le fonctionnement de la mythologie des Gentils.
Alors qu’ils longeaient le canal qui les ramène sur Peerdenbrug, Platter le Bâlois servit à son hébraïque complice un cours sur les évêques romains. De Constantin IV Massimi, à Silvère, lui-même fils du pape Hormisdas qui mourut assassiné par l’impératrice Théodora, maîtresse de son successeur, à Léon III couronneur de Charlemagne, grand amateur de bonnes bouffes et de nubiles dépouillées, à Pascal Ier, un pragmatique qui installa un bordel en son palais pontifical, Pascal fut sévèrement rappelé à l’ordre par Lothaire, petit-fils de Charles le Grand, et ce pape rancunier fit alors arracher la langue de ses dénonciateurs, à Léon IV qui convertit ce bordel en couvent de religieuses mais sans en modifier la « règle », à Jean VIII, un fin amateur de raies masculines, les parents de ses impubères victimes lui martelèrent la citrouille, à Formose, garrotté par son continuateur Etienne VI… étranglé lui-même par la populace en colère, à John, un perfide anglais qui est à l’origine de la légende d’une papesse Jeanne accouchant le jour de son couronnement, à Léon V pareillement strangulé par son suivant Christophore,…
Si le récit compendieux de son ami sur les vices papaux avait refroidi le catéchumène, la contemplation du retable de l’église Sainte-Appolonie lui glaça les lombes. On y voyait un amas de pécheurs se faire braiser les parties, d’autres malheureux les avaient croquées par un dragon, les dames souffraient elles aussi, les mamelles tenaillées par d’horribles lutins ou le sexe gravement embusqué, tout ça sous le regard d’un mauvais diable « aux anges ». Les zélotes du tableau paraissaient, eux, s’ennuyer en contemplation béante d’un vieux philosophe à barbe blanche, satisfait, lui, d’écarter ses bras.
De son coté Claire entreprit de civiliser Djamila à la vie ménagère. Le mentor fit ouvrir à l’étrangère l’atelier désormais vide de l’Oncle Johann.
- On pourrait en faire un chantier de couture, connaissez vous l’art de couper un habit ?
Sans attendre de réponse elle dégrafa son demi-ceint, défit le garde-corps et se retrouva en ses doublets.
- Toi qui as fréquenté les Vénitiennes, dis-moi, que portent ces damoiselles en dessous ?
- A votre manière, Dame Claire, selon l’occasion et la fortune du larron, des brayes pour le bas et un corset pour le haut mais nous abandonnons le tassel pour mieux débourser la gorge et bonder nos appas.
- Me trouves-tu vieille, trop floue ?
- Vous voulez dire trop âgée pour l’assemblage avec ce bachelier qui vous tient de si près compagnie ou pour en séduire quelqu’autre ?
- Celui-là me convient mais je crains qu’il s’ennuie bientôt en mon congrès.
- Madame, le meilleur des philtres reste la fantaisie, l’age n’est que le reflet qu’on veut bien discerner. Voyez, votre frère et moi, nous nous accouplons et bagarrons joyeusement mais, si la tendresse s’invite, la passion ne s’en mêle pas, vous, vous êtes amoureuse et c’est là le risque et le danger de votre trop de saisons.
Elles firent un tour par la cuisine, Claire voulait qu’on mijote le moins de cochon possible pour ne point offenser leurs visiteurs.
- Mitonner sans saindoux ? Dame Claire c’est plus d’la tarte, maugréa Radegonde.
- Il te suffit d’appareiller les viandes à l’huile de noix ! Pour l’omelette aux champignons, prends donc un peu de beurre, personne ne te fera procès de la dépense. Et encore du beurre et de la crème pour préparer tes desserts.
Claire n’osait avouer sa jalousie. Djamila semblait si fraîche, parfumée d’exotisme, experte en jeux interdits,…
- Je lis votre pensée, Dame Claire, ne craignez rien, je ne m’attacherai pas à votre frère et ne tenterai rien pour m’amuser de votre galant. Mon protecteur m’a confiée à notre Momoh pour que j’échappe aux dérangements de la vie de cette « Bruges du Sud », Ibn Bajjah ne peut me ramener là où vivent les Maures de sa horde et où il doit retourner. Je vais me trouver un honnête mari de la tribu de David.
Tout était simplement exprimé. Claire trouva chez cette femme le même endurcissement qu’elle constatait chez son propre frère.
- Ce que vous avez observé de cette cruelle bataille vous a fait grand deuil ?
- Autrefois, en Egypte où je suis née, ma mère m’a appris dès mes premiers saignements que ma survie serait celle d’une courtisane. Le destin m’a épargné la misère.
Et puis en Lorraine, un pays dont j’ignorais le nom, il m’a suffi de trois jours de chance pour comprendre que la cruauté n’est pas ce que j’imaginais. Il y avait là tant d’hommes amputés qui ne reviendront jamais chez eux, les soldats ont creusés de larges fosses et ont jeté corps et membres dispersés, parfois on entendait les gémissements d’une âme damnée pas complètement éteinte…
Mariette et Daniel les rejoignirent en cuisine. Le quatuor plaisanta aimablement et l’on commenta plus tard les incroyables cadeaux que Momoh avaient finalement distribués. Il avait hésité en raison des devoirs funèbres qu’on devait rendre à Guillaume.
- Je t’échange mon corset contre ton fermail ?
- Pois chiche !
- Tu as vu la tapisserie que Momoh veut offrir à Maître van Eyck ?
- Qui est ce bienheureux seigneur que notre caïd soigne si affectueusement, demanda Djamila ?
- Caïd, voilà déjà que tu emploies des mots étranges.
Ils parlaient en italien ce qui les préservait de l’inaltérable curiosité des domestiques, celles-ci ignorant l’usage de ce baragouin.
- Jan van Eyck est le plus grand peintre des Flandres, Momoh a été son élève deux années avant de reprendre le commerce paternel. Ce Maître a encore formé notre Daniel et c’est van Eyck qui l’envoie à Florence où, assure-t-il, un art nouveau est en train de naître. Tu le verras bientôt, nous l’avons invité pour la fête des chandelles.
- La fête des chandelles ?
On ignora sa question, la Juive découvrirait assez vite les coutumes bizarres des Chrétiens de ce Plat Pays.
Daniel ne pouvait retenir son enthousiasme. Leur père acceptait de les laisser filer à Florence.
- Vous deux ? Daniel et toi aussi Mariette ?
- Oh ! Il a posé ses conditions tel un fieffé maquignon.
- Nous devons attendre que mère entre au Béguinage et qu’il ait accompagné Benjamin à Amsterdam.
- Alors si tout va bien ce sera pour la Saint Jean le Baptiste ?
- Quatre mois !
- Vois comme ils sont ! Leur papa est à peine de retour qu’ils souhaitent déguerpir !
- Il prépare un courrier pour son ami Piero della Francesca, un coursier trouvera des pèlerins à Calais, Florence est sur la via Francigena.
Surprise Djamila interrogea Daniel :
- Et on peut faire confiance à un inconnu, qui sait s’il ne jettera pas la lettre dans un ruisseau.
- Piero et Momoh ont un code secret, une idée du grand’père Hugo. Le messager ne touchera son dû qu’une fois le message délivré à qui de droit.
Le problème fut d’importer en secret la main de Guillaume. Les bénédictines avaient l’âme et le cœur indulgents et permettaient aux « Deo devotae » du monde laïque de s’installer en traînant leurs innombrables bagages. Admettre la dextre confite d’un défunt, défunt privé de sacrement, démuni d’onction in extremis et de benedictus post mortem, c’eut été trop leur demander. Anne portait une large houppelande de tiretaine, une guimpe de soie noire lui cachait le visage. Elle refusa le baiser de son époux.
Depuis son retour, le commerçant avait modifié sa charrette. Selon ses esquisses, le ferronnier et le menuisier accommodèrent une banquette supplémentaire et une bâche protégeait les passagers de la pluie ou du soleil. Daniel tenait les rênes, Claire, Mariette et Anne prirent sièges à l’arrière où une grosse malle trouva encore sa juste place. En ce printemps, il soufflait une brise légère et le ciel dégagé annonçait une journée pleine de douceurs. Momoh les suivit un bout de chemin, Azza l’accompagnait. Il aperçut encore le convoi qui traversait le pont Heemskerk avant de remonter la grande allée du béguinage.
- Bon, c’est liquidé, lança-t-il à la chienne dans un soupir de soulagement, allons chez Mado.
La cantinière s’était endormie pour toujours et depuis longtemps, mais son fils Marcel, paresseux comme pas deux, avait épousé une fille d’Arras, ville d’où venait sa mère, et lui avait abandonné la timonerie de l’auberge familiale.
- Momoh ! Des lurettes qu’on ne t’a pas vu ! Femme, c’est ma tournée, remue ton fessier.
- Marcel, tu sais quoi, je viens de renvoyer ma conjointe, elle préfère prier Saint Acarie que m’astiquer le nœud ! On pourrait tourner l’affaire à son envers, elle largue ses bourgeois du canal Peerden pour naviguer avec les élues du Christ.
- C’est vrai qu’elle est de noble cuisse ta damoche, t’aurais dû te trouver une diligente de not’e monde. Pour ton papa Hugo, tu sais, Bruges le regrette.
- Surtout toi, Marcel Loos, c’est des soiffeurs pareils à mon vader qui gonflent tes bourses.
- Soiffeur, soiffeur ? Le Ruysbroeck et ton paternel, de sacrées crapules, venaient-ils rien que pour ma gueuze, des fois je me demande si j’suis pas un peu ton frère ?
Azza suivait la conversation d’un air étonné, ces humains prennent parfois un accent bizarre quand ils ont bu ! Momoh rentra chez lui complètement ivre, il titubait et faillit croiser la Faucheuse en culbutant dans le canal. La chienne ameuta le quartier, des passants le tirèrent hors du bief.
- Vingt pieds plus loin (abée) et il s’entrelardait en plein dans la roue du moulin !
Alertés par des voisins Daniel, Hans et Benjamin le portèrent jusqu’à son lit. Claire et Djamila déshabillèrent le soulas, frottèrent son corps à l’huile de camphre.
- Il est costaud mon frérot mais je crains que cette nuit il n’entreprenne rien de coquin avec toi !
Les deux femmes pouffèrent de rire, extériorisant soudain leur angoisse et la tension d’une rude journée.
Djamila laissa grimper la chienne sur le lit, Azza se coucha sur les pieds de son maître. La Juive se dévêtit pour mieux se coller à la peau de son amant. Personne n’avait jamais vu Momoh dans un pareil état si ce n’est son père lors de leur premier voyage vers Paris, à cette étape lilloise chez le drapier Jean Wazemmes.
Il fallut deux jours à Momoh pour s’en remettre. Le convalescent prit un certain plaisir à se laisser soigner par ses deux infirmières.
Si Jan van Eyck avait vieilli, il gardait l’âme d’un innovateur, toujours curieux des « productions » de ses confrères florentins et vénitiens. Momoh l’étonna en lui déballant ce qu’il avait péniblement convoyé de Venise à Bruges. Les tissus, les étoffes, les broderies et les tapisseries d’Orient, sept toiles de peintres vénitiens inconnus, des services de table, des assiettes délicatement ornées, des incunables aux reliures finement travaillées et des tuniques achetées pour presque rien à des rescapés de Constantinople. Il y avait encore un coffre rempli de divers instruments scientifiques. Et deux ressorts en cuivre.
- Et tu as traversé l’Europe avec ce bazar ?
- Vous le voyez sur mon visage, il a fallu payer de ma modeste personne.
- Tu n’as pas de nouvelle de ton fils Guillaume ?
Chacun observa Momoh. Celui-ci raconta longuement la triste fin de l’impétueux soldat.
- Je comprends, j’ai su que ta compagne se cachait chez les nonnes d’en face, je n’avais pas imaginé tant de malheurs, ton père disparu, ton oncle handicapé…
- La vie est devant. Benjamin Danielli est le frère de mon ami Piero qui est lui-même un proche d’Andrea Mantegna.
- Andrea Mantegna ! Le plus innovateur des Italiens à ce qu’on prétend.
Le guildien observait Djamila.
- Accepteriez-vous de poser ? Je cherche un modèle, il me faut un visage et un corps qui ne soit pas d’ici, une légèreté que n’ont pas nos pulpeuses Flamandes. Pardonnez mon impolitesse Dame Claire et vous aussi Damoiselle Mariette. Mais…
- Ne vous excusez pas Maître Jan, je suis certaine que notre douce Orientale serait heureuse et fière que vous la figuriez.
- Pourquoi pas, Djamila ? Benjamin et moi nous allons partir à Anvers et Amsterdam, l’absence ne durera pas plus d’un mois.
La jeune femme se sentit trahie, elle prenait soudainement conscience de son état de « prisonnière ». Le repas achevé Momoh entraîna van Eyck au magasin où il entreposait ses essences, ses terres rares et ses teintures. Il y avait là des liants inconnus en Flandre, des pigments à base de lin purifié, de quoi composer glacis, « vellature » et divers jus.
- Andrea Mantegna prétend qu’avec ces essences vous pouvez décomposer chaque ton en ton primaire et selon lui « peindre ce que vous seul voyez ». Le contour devient léger. Et puis là j’ai trouvé des vessies de cochon qui conservent les couleurs et permettent de les transporter. J’ai vu Masaccio peindre en plein air, il fait poser ses modèles devant le Palais des Doges.
Van Eyck s’excitait, touchait, sentait.
- Alors, tu laisses ton Daniel partir chez ces Vénitiens ?
- Il ira d’abord en Toscane chez Piero Della Francesca ainsi que vous le suggérez, les Florentins se débarrasseront bientôt de Savonarole, la paix reviendra. La Sérénissime, elle, présente d’autres dangers pour un néophyte.
Tardivement Daniel raccompagna van Eyck jusque chez lui.
N.B. : Van Eyck mourut dans ses quarantièmes années. Il fut plus tard, à la demande de son frère Lambert, inhumé à l’intérieur de l’église Saint-Donatien. L’artiste eut deux enfants. Sa fille aînée entra au couvent Sainte-Agnès. Sa vie durant, Philippe le Bon veilla sur « son valet de chambre » allant jusqu’à contester une décision de la Cour des Comptes de Lille qui refusait d’indemniser le peintre à l’occasion de son voyage au Portugal. Le Ponant fit encore verser une pension à la veuve van Eyck, un an après la mort du peintre.
Djamila attendait son amant. Dès qu’il se mit au lit, la tigresse sortit ses griffes et lui saigna le râble, d’abord furieuse puis déchaînée et hystérique. Elle cracha son dépit, sa révolte et son refus. En trente ans de mariage et autant de fornications prohibées par la Sainte Eglise catholique, apostolique et universelle, Momoh avait connu ces moments où le partenaire imagine régler ses comptes pour de bon. Il la laissa s’épuiser.
- Djamila, je ne t’emmènerai ni à Bruxelles, ni à Anvers, pas plus à Amsterdam ou Delft, je te vendrai au prix fort à un cochon de vieux Juif parisien.
- Paris ? Tu n’en as jamais parlé.
- Si, une fois. Le projet m’en est revenu lorsque je trempais l’autre nuit dans le canal. Je ne suis pas fin politicien mais il apparaît que, libéré de la méchante tenaille bourguignonne, le Roi Louis voudra certainement envahir nos Flandres, ne serait-ce que pour nous punir d’avoir aimé les Ponants, Maximilien et l’Empereur ne le laisseront pas faire.
- Encore la guerre ?
- Oui, certains s’habillent déjà. Oui hélas et chez nous cette fois, déjà l’Artois est tombé sous le joug du Français, je connais mes compatriotes, passe encore de souffrir un lointain Seigneur autrichien, mais les Francs ? Non, jamais ! Ce sont des rognes qui datent de plus de cent ans, les Matines ou les Eperons d’or, on ne se fera pas de courtoisie.
- Ma présence t’importe bien des ennuis.
- Voyons-les de près ces ennuis…
Djamila ne pouvait saisir qu’une fraction de ce que lui racontait son Flamand mais elle le croyait de jugement assuré et authentique. Leur rapatriage fut accommodé de complaisantes manières, la Grenadine lui permit de trifougner son oeil de cameil, ce que d’un accord tacite les rabbins de Jérusalem et la Curie romaine condamnent profondément. Si non è vero, è bene trovato. L’hébraïque n’appréciait pas beaucoup qu’on perturbe son pousse-matières, chérissant des pénétrations sans ambages, et, de loin, la Juive préfère Gomorrhe à Sodome. Momoh prenait sa revanche sur ces trente années où jamais sa légitime grenouille ne lui permit cette approche détournée. Ah ! Palper ce train, pétrir ce croupion en dardant et lardant l’entre-fesse ! Parfois le quinquagénaire aimait se revoir vingt ans plus tôt turlupinant dans les bordels de Dijon en compagnie de Rodolphe von Erlach. Là, il était presque dans son lit, chez lui !
- Ca durera ce que ça durera, souffla-t-il en piquant un dernier coup de sa guisarme.
Le lendemain, personne ne risqua le moindre chuchotement sur ces cris sauvages qui avaient déchiré la nuit. Les servantes servirent la soupe, le pain mollet et une tarte aux fraises sauvages.
- Dame Claire a ordonné qu’on prépare des mets avec de la crème !
Encore une fois le Brugeois attelait ses mules pour reprendre la route.
- Nous passerons par Saint-Trond, en remontant le Brabant et je rentrerai ensuite par le nord. A mon retour nous achèverons les préparatifs de votre expédition à Florence. J’emmène la jument de Guillaume. Ca lui fera du bien de trotter.
Tout était dit ! Claire sourit. Son frère contenait ses états d’âmes, les Boogart ont un maître à poigne ! Le voyageur prit le temps d’expliquer son itinéraire à sa maman Berthe et à son oncle Johann.
- Il n’y a pas de guerre sur le tracé et je ne serai pas si long.
Le commerçant emportait un lot de terres rares et des essences qu’il comptait vendre à ces générations de peintres remuants dont on commençait à parler de Bruges à Gand. Benjamin ne put contenir son émotion. A Venise on le traitait en cadet, en inutile qui ne vaut rien. Inquiet, il n’avait aucune idée de ce qu’il pourrait faire de son intelligence ou de ses mains gauches et malhabiles. Enfin la générosité, parfois naïve, des catins de Bruges l’avaient affranchi des précieuses amazones de la Sérénissime. Et puis la cuisine des Boogart ! Il partait farci comme une dinde la veille des Lumières (fête juive de l’Hanoukka). Par contre il hésitait toujours ne sachant plus si une conversion religieuse simplifierait son existence ou le projetterait en enfer… et dans quel enfer.
- Rien ne presse, lui lança Hans qui regrettait déjà le départ de cet agréable compagnon. Là le Bâlois retombait en plein dans l’exclusif giron d’une Claire plus affamée que jamais.
Mariette fut surprise de constater l’évident désarroi de Djamila. Elle n’avait imaginé qu’une arriviste, une courtisane peu scrupuleuse, abusant de la générosité de son père.
Frédéric V à la Grosse Lèvre (ou Frédéric III, empereur du saint Empire germanique) bouscula les formalités et présidentes cérémonies entre son Maximilien et cette Marie de Bourgogne, fille du perdant de Nancy. Déjà le rusé Louis, le Onzième, s’est emparé de l’Artois et ses troupes occupent Dijon vaincue et ruinée. Si la stratégie varie, l’ambition reste la même, ne rien laisser de la Grande Bourgogne (Lotharingie) et briser les espoirs d’autonomie des Pays intermédiaires. Pour les infortunés alliés du Ponant les choix sont périlleux. La Savoie « impériale » mise encore sur un habile opportunisme faisant mine de soumission au Capétien, la Flandre reste neutre mais supporterait mieux le pouvoir libéral et distant des Habsbourg. Les Comtés de Boulogne, Ponthieu, Vermandois, Nevers et Charolais sont acquis de force par le roi de France. Les Comtés de Namur, du Hainaut, les Duchés de Brabant, Luxembourg, Clèves et Bar peuvent espérer un marchandage. La Hollande et le Zélande rêvent de s’unir à la Frise et à la Gueldre pour former un état indépendant. La défaite du Téméraire relance le patriotisme dans ces régions. Jusque là elles s’accommodaient de la tutelle éclairée des Bourguignons. Tout sauf appartenir à la France ! En attendant la vie continue.
Les Bourgeois prospèrent, aucun Puissant ne ponctionne les caisses des villes flamandes, pas un seul officier royal ou impérial ne publie d’ordres de recrutement. Les cités, agrippées à leurs acquis ancestraux, ont la vieille habitude de gérer elles-mêmes leurs affaires. Pour leur malheur elles se jalousent les unes des autres. Les bans d’échevins assument la fonction législative et produisent les actes notariés. Le registre foncier dépend d’un corps juridique attaché au Conseil de Ville. Le gouvernement des métiers réunit les Guildes, les Confréries, les Corporations et partage droits et devoirs sur le mode des Ligues hanséatiques autonomes. L’apaiseur fait les allers-retours d’un marchand furieux à un industriel lésé. On abandonne la juridiction du comportement social et moral aux ecclésiastiques. Pour ce qui est des crimes, l’échevin remplace le bailli, il assure la sécurité et décide de l’exclusion des individus ou des groupes asociaux (vagabondage, mendicité, proxénétisme, banditisme,…). Le prévôt et sa garde exécutent les baculs (peines) approuvés par le Conseil de Ville. En somme, si le Comté de Flandre se résout à subir encore le joug d’un Etranger c’est qu’il n’a pas les moyens de résister, privilégiant le progrès économique à un « nationalisme » en gestation.
Momoh et Benjamin ont fait bonne route, la région est encore en paix. Les deux hommes n’ont pas beaucoup parlé, le premier rumine de vieilles histoires du passé et le Vénitien s’angoisse et imagine tout ce qui peut l’attendre.
A Bruxelles les voyageurs ne font qu’une courte halte, le temps d’informer les Thuin de la mort de Guillaume, de l’entrée au couvent de leur soeur Anne et surtout de la résiliation du champart leur permettant jusqu’ici de bénéficier d’une quote-part sur les revenus de la ferme et des domaines de Saint-Trond.
- Et de quoi vivrons-nous, s’offusqua le plus ancien des beaux-fils, promu seigneur de ce château branlant à la mort du vieil aristocrate.
- C’est votre affaire, en ce qui me concerne les liens qui m’unissaient aux Thuin sont rompus, mon épouse s’est retirée chez les moniales avec son bien. Si l’un d’entre vous jugeait utile d’agir (plaider sa cause) je ne manquerais pas de faire valoir mon droit sur une dot qui nous fut promise par écrit mais jamais versée. Tant que notre beau-père vivait, je lui accordais cet usufruit. Maintenant ! Et puis libérés de cet héritage, vous échappez au catel ! De quoi vous plaignez-vous ?
Si l’affaire était réglée avec ces agaçants écuyers dépourvus de cavalerie, de seigneur et de guerre, il fallait encore s’assurer de la marche satisfaisante du domaine agricole et de l’élevage de Saint-Trond. Ils firent le détour. Benjamin découvrit des paysages inconnus. Lorsqu’ils firent halte à Louvain, Momoh expliqua à son Vénitien dispersé combien il serait difficile pour leur ami Hans Platter de trouver un poste d’enseignant s’il se mariait.
- Tu veux dire avec ta soeur Claire ?
- Ou avec n’importe quelle femme, Claire a cinquante trois ans, non, un professeur paraîtrait ridicule et peu crédible accompagné d’une épouse. Rien a changé depuis Augustin et Abélard ! Tu ne t’es jamais soucié de ces affaires-là. Tu devras pourtant te faire à cette « culture chrétienne ». La Sérénissime est ouverte depuis toujours sur l’Orient, le compromis coule dans ses artères. Ici il n’y a qu’un Dieu, qu’un Livre.
A Saint-Trond les fils du contadin accueillirent froidement leur propriétaire. D’évidence ces colons trichaient de plus en plus. Pourtant l’exploitation paraissait entretenue avec sérieux. Le Brugeois attendit qu’on ait fini ses souppes et ramassé les miettes de pain. Il demanda le registre des comptes. L’aîné lui tendit un cahier graisseux et mal tenu. Le bailleur posa de nombreuses questions, certaines pointues et chargées de soupçons. L’atmosphère s’alourdit à mesure que fondaient les bougies.
- On verra ça demain !
Momoh et Benjamin sortirent pour s’assurer du bien-être des mules et de la jument Fomalhaut.
- Tu te méfies de ces couillons ?
- Qu’ils me volent un peu, je fermais les yeux, mais là l’écuelle déborde. Ne dors que d’une esgourde, ces manants seraient capables de nous garrotter pendant notre sommeil. Avec ces tueries et le vide de Souverain, qui leur ferait un procès dans ce feu perdu ?
Les deux passagers s’installèrent dans la grange, sur du foin. Benjamin tenta de résister mais la fatigue finit par l’emporter dans des rêves inquiétants. Le lendemain, bien avant le réveil du coq, Momoh fit le tour des terres les inspectant sous leurs coutures, au retour il rencontra le sommelier qui menait les bêtes aux panages.
On l’attendait de pieds fermes à son retour à la métairie.
- J’ai fait mes calculs, vous me volez de trop. Un peu j’dis rien, c’est vous qui trimmer chaque jour de l’an que Dieu fait. Il me paraît préférable de louer sur la base d’une charge fixe, tantôt j’en ai causé à un éleveur du bourg plus garanti que vous autres. Un boyard qui travaille, c’est rare mais ça existe. Il m’a dit ce qu’il fait de boisseaux à l’acre. Et avec moitié de bras.
- Le Permeke ?
- Le Baron Permeke. Je le revois cet après-midi pour signer.
- Vous ne pouvez vendre, que deviendrons-nous ?
- Vous aurez la manse, de quoi ne pas crever de faim. Pour le reste c’est Permeke qui gouvernera le domaine, qui sait peut-être vous emploiera-t-il aux temps des moissons ? Et puis tu as du te faire des couilles en or quand Charles a dérouillé les Liégeois par ici !
- Il ne nous a jamais payé.
Alea jacta est. Rien ne prouvait qu’à la longue le hobereau ne trafique pas lui aussi son répertoire. Le fixe serait au moins acquis.
Tilburg, Utrecht et enfin Amsterdam ! Leur chariot ressemblait maintenant à ceux des ménestrels qu’ils croisaient en route. La structure était certes plus légère que celle des « bohémiens » mais elle les protégeait de la pluie et du soleil. Soucieux de ses priorités, le commerçant n’avait emporté qu’une modeste quantité de marchandises privilégiant la valeur au volume. Le Brugeois connaissait la ville d’Amsterdam, il y avait ses relations, son auberge favorite et des acheteurs fidèles et avertis, fils ou beaux-fils de la clientèle de son père.
Amsterdam bouillonne. La municipalité profite de l’accalmie guerrière pour renforcer les brise-lames éreintés par les tempêtes et les ans. La Corporation des pêcheurs de harengs fait replanter des pilotis sur les bords des canaux. Quand il le faut, les ouvriers creusent de nouveaux bras, élargissant la surface des quais et complètent la Boucle d’Or (Gouden Bocht). Trois récents canaux protégeront les trente mille citadins et faciliteront de cabotage des marchandises. De courageux mariniers désensablent le Zuiderzee, jour après jour, des journaliers y construisent un barrage supplémentaire pour se prémunir des marées (Zeedijk). Prévoyant, le Conseil de Ville a voté d’importants budgets pour fortifier la cité lacustre de murailles et agrandir le port (Damrak) où accostent les navires venant du Portugal, d’Angleterre et parfois de Scandinavie. Il faut entreprendre pour contrer la suprématie anversoise. Et, qui sait, pense-t-on négocier chèrement une prochaine vassalité ? Les Evêques renforcent aussi leurs positions, d’abord modestement en faisant construire une église en bois dédiée à Saint Nicolas, ensuite ces religieux exploitent sans état d’âme la légende de l « hostie miraculeuse » (Stille Omgang), vingt confréries religieuses se sont installées en pleine ville en moins d’un siècle.
Frais et dispos, les deux compagnons quittèrent leur hôtellerie pour visiter d’abord deux oublieux débiteurs du quartier juif. Ces prêteurs établissaient des lettres de crédits en faveur de respectables clients, membres de Corporations. On savait chez ces Hébraïques que, fidèle aux principes de son père, le Brugeois n’attendait aucun intérêt, probablement, croient-ils, par religieuse observance. Eux pratiquent leurs 6,8% l’an, oublieux des tables de Moïse. Les pragmatiques Boogart considéraient que ces en-cours leur serviraient de crédit moral en cas de coup dur, de vol ou de la détérioration de marchandise. Benjamin se présenta en « fils légitime des Danielli-de-Venise » ce qui fit une forte impression. Son ami le laissa expliquer en longueur ce qu’était aujourd’hui la situation des Juifs séfarades, ashkénazes et celle des Lévantins en cette lointaine Sérénissime. Momoh fut surpris de la concision des informations fournies. Benjamin révélait des qualités surprenantes d’analyste politique et économique.
- Où as-tu appris le flamand mon petit frère ?
- J’ai passé ces derniers mois chez la famille des van den Boogart.
- Et ton aîné, pourquoi veut-il se débarrasser de toi ?
- Les Danielli travaillent les pierres précieuses, hélas je ne vaux rien à ces métiers.
- Mais tu sais en différencier la finesse, leurs inégalités, leurs diversités, leurs écarts, leur valeur ?
- N’ai-je pas grandi à l’ombre de mes géniteurs, observer est une passion, deux fois hélas, elle ne rapporte rien !
- Qui sait, conclut mystérieusement le vieil Israélite.
La semaine devant eux, ils firent la tournée des peintres, visitant de préférence les ateliers novateurs. Ces artistes manifestèrent un vif intérêt pour les substances inconnues que Momoh leur proposait. Discuter les prix prenait du temps, ces débutants paraissaient encore près de leurs sous. Le Brugeois leur offrit un certain crédit.
- Vous me payerez lors d’une prochaine visite.
Alors qu’ils rentraient en leur logis, ils aperçurent un messager. L’homme les attendait avec impatience.
- C’est pour le Sieur Benjamin, il me faut attendre sa réponse.
Le Conseil des Juifs d’Amsterdam souhaitait l’auditionner, le soir même en sa « demeure ».
- Le Conseil des Juifs ! Vas-y. Moi je serai là où tu imagines, tu m’y retrouveras si le cœur t’en dit.
Benjamin rentra tard dans la nuit. Il était si excité qu’il réveilla son camarade de chambrée.
- Momoh, je crois que j’ai trouvé une occupation !
Le Conseil des Juifs des « Dix-sept Provinces » l’engageait en qualité d’indiciaire, un titre brillant au contenu un peu vague.
- Espion ?
- Non, je dois visiter nos communautés à travers l’Europe, étudier l’évolution des marchés, évaluer les risques à venir, annoncer d’éventuels conflits économiques,….
- Et en plus d’une mule que t’offrent-ils ?
- J’en ai appris en ta compagnie, vois-tu, nous avons négocié des parts, le Conseil a constitué un comptoir secret, je ne devrais pas te le dire, cette banque investit dans des compagnies récemment établies sous des prête-noms, dans les moulins à eau, dans les fours et l’affrètement des navires qui font l’Espagne, le Portugal, Venise et même ces comptoirs d’Afrique. Je vais voyager, Momoh !
- C’est ce que tu veux ?
- Sûrement, dans une semaine, je marche sur Paris.
- Tente l’expérience, les gens de ta race sont forcés de prendre des risques pour que leurs affaires prospèrent. Vas-y. Tu sais le chemin qui mène à Bruges, tu reviens quand tu veux.
- Voilà qui est pour le mieux songea le Flamand déjà triste à l’idée de perdre son protégé. N’avaient-ils pas partagé de terribles aventures ? Il ne leur restait que deux jours ensemble. Momoh lui apprit son code d’écriture numérique, le mentor recopia ensuite les noms de ces contacts à Paris, Bruxelles, Gand, Florence, Genève, Lyon, Avignon, Arles, Mayence, Cologne, et des adresses encore plus lointaines jusqu’au Pays des Souabes, Innsbruck ou en Bohême.
- Il te faudra rapidement élargir ton réseau en Autriche, les Habsbourg pourraient bientôt s’emparer de nos villes.
Il y avait du paternalisme dans son attitude, le routier solitaire s’inquiétait de la vie de nomade qu’aurait le cadet Danielli.
- Tu as vu quel est mon sort, des ribaudes souvent, des sirènes à l’occasion, des auberges et des granges à foin, des fripouilles qui te détroussent et t’égratignent,…
- Mieux qu’un atelier douze heures par jour et une épouse qui m’attend aux pieds du lit pour réciter les Psaumes, pendant que chiale la marmaille !
- Demain je retourne consulter ton antique youpin, j’ai deux mots à lui dire avant de t’abandonner à ses griffes !
- Mais…
- Ta gueule, dors.
Le lendemain, le banquier les reçut chaleureusement. Il fit servir d’abord des liqueurs de genièvre et ensuite de l’eau de vie de cerise.
- Un Kirsch de Feldbach où j’ai vécu autrefois!
- Pas mal en effet bien qu’il soit encore tôt pour se piquer le tube.
- Santé ! Benjamin vous a certainement révélé l’essentiel sans trahir, je l’espère, le moindre de nos secrets. Vous savez que nous, Dispersés, sommes tenus à la prudence et à la discrétion.
- Si le roi des François s’empare de nos Flandres, ses Etats l’obligeront à durcir les règles qui vous concernent, Maximilien, lui, tiendrait les promesses faites à Marie la Burgonde, dans ce cas vous éviteriez le pire. Notre Benjamin vous a rapporté ce qu’est la situation à Venise depuis la chute de Constantinople. Pas brillante. A Prague c’est encore plus urgent, on vous force à porter le jaune.
Santé ! Rassurez-vous, Danielli est resté muet ou presque. Ce pourquoi je reviens vous voir est fort simple.
Il tendit un document à son hote. La lettre de crédit était signée de Piero Danielli, la somme accordée à son cadet paraissait importante. Le financier sourit.
- Ce garçon n’est pas seulement intelligent et observateur, le voilà nanti d’un capital.
- Et tu as traîné ce mandement le long de notre campagne, tu l’avais sur toi à Nancy ?
Momoh ne répondit pas.
- Vous étiez à la dernière bataille du Lion ?
- Nous étions tout près, nous n’avons observé cet affreux carnage qu’à longues distances.
Benjamin fut hébergé par un vague cousin joaillier. Le Brugeois pouvait rentrer chez lui, presque rassuré.
- N’oublie pas, si ta jument te conduit à Florence, tu y retrouveras mes enfants !
- Je passerai à Bruges pour l’Hanoukka, notre Noël de Youpins ! Je prendrai soin de Fomalhaut, rien ne pouvait me faire plus plaisir que ce cadeau. C’est pour cela qu’elle nous accompagnait ? Toi alors !
- Janine te fera une sauce cameline !
- Et cette crapule de Platter m’invitera chez les horizontales ! Embrasse les tiens. Veille sur ma « sœur » Djamila.
- Reste un bon Juif, mon Benjaminus.
Momoh prépara son retour.
Son attelage trottait gentiment. A coté de lui somnolait un capucin qu’il avait embarqué sur le bord du chemin, ce frère lai rentrait à Gand. Au port Damrak, Momoh avait acheté une dizaine de sacs de sucre de canne qui arrivait des Indes, des amandes de Haute Provence, des oranges du Portugal et des épices africaines. Ainsi qu’il l’avait annoncé, le marchand prenait le chemin du nord, Utrecht, Delft, Rotterdam, Breda. A ce train là il parviendrait à Genk en moins d’une semaine.
Le franciscain vivait en quatre temps, un pour dormir, un pour saouler son conducteur de monologues sans fin, un pour s’empiffrer aux étapes, un pour psalmodier durant sa digestion. Le Brugeois s’en accommodait. L’intemporel mesurait au moins six pieds de haut et presque quatre de circonférence abdominale, un calibre qui suffirait à décourager dix présomptueux assaillants. En souriant, Momoh songeait que lui aussi avait sa « règle », une discipline héritée de son père Hugo. Préparer son itinéraire dans le détail, recruter une fiable escorte, ne pas charger ses débiteurs d’un intérêt peu chrétien, s’intéresser à ce qui paraissait innovant hors de son champ d’activité, croire en la justice des Hébraïques si ce n’est en leur honnêteté et, dans ce cas présent, savoir se montrer généreux en payant le toit et le manger à son impressionnant garde du corps et mendiant du Christ.
- Ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, mais les jugements qu’ils portent sur les choses. Par exemple la mort n’a rien de redoutable, notre bon Socrate nous en aurait prévenus. Mais c’est le jugement que nous portons sur cette indécente conclusion, à savoir qu’elle nous est annoncée effrayante, c’est cela qui est redoutable dans la mort,…
- Mon père disait que la malemort ennuie surtout les survivants et principalement les jeunes veuves qu’on force à porter le deuil.
- Autrefois, à ton instar, je faisais du commerce, quand ma régulière s’en est allée voir ailleurs, bon sang une bigote la démone, b’en j’ai remis l’affaire à mes imbéciles de fils et je suis entré au couvent. Sans prêté aucun sèrement, des fois, si je faux le Ciel se montrera moins sévère. Amusant, je vendais des ustensiles de cuisine aux officiers de la bouche et à une kyrielle d’empoisonneurs. A peine m’étais-je encloîtré, le prieur n’a rien trouvé de plus mystique que de me confier la promotion de notre cervoise. Et me revoilà en piste, moi qui voulais prier matines et regarder pousser des légumes ne me souciant de rien. Quand tu n’as plus de racines tu peux faire l’amour à la terre entière. Ce qu’une poignée de cerises ou de framboises peut bonifier le breuvage, tu ne t’en douterais pas, je ne puis partager notre recette, mes frères me courciraient la panosse ! Tiens à propos d’amputation, as-tu entendu la légende du Juif qui débite les parties de son marmot pour s’assurer qu’il prenne soin de lui une fois devenu grabataire, ou celle de ce schmoutz qui jeta au feu son poupon sous le vilain prétexte qu’il en avait déjà sept et que sept est un chiffre sacré chez les Israélites ? Crois-tu que notre destin soit écrit sur des tables et que nous ne faisons que suivre bêtement un itinéraire défini à l’avance par notre divin Pasteur ?
- Tu veux me jauger, l’emburé ?
- Que non, moi j’y crois, tu n’as pas lu Sénèque, non, tu es un marchand, moi je l’ai lu… « Représentons-nous bien qu’il y a deux républiques : l’une grande et vraiment publique embrasse les dieux et les hommes ; nous ne nous y confinons pas dans tel ou tel coin particulier, et la cité que nous habitons n’a de bornes que celle du soleil ; l’autre, celle à laquelle nous attache le hasard de la naissance ne comprend plus tous les hommes mais un groupe déterminé ». Ca t’en bouche un coin ? Le Troupeau choisi et le Guide suprême ! J’ai rien contre, bien qu’agoraphobe, cette idée de moutons bêlants broutant les poils du cul de leur berger, pardonnez-moi si je vous offense Seigneur Jésus, cette idée, disais-je avant de m’interrompre moi-même, cette idée m’horripile, la terre que Dieu a faite, pardonnez moi Père éternel, cette terre est remplie de casse-couilles. Tu vois, moi je ne demandais qu’à conclure mon pensum dans un monastère à l’abri des ennuyeux. Me lever aux matines en espérant que la journée soit rayonnante et que le Saint-Esprit, pardonnez-moi O Tierce si je vous offense, que ledit Saint-Esprit inspire la fermentation de notre bière dont je te disais, qu’avec l’adjonction de cerises à un moment précis, cette fermentation, disais-je, commet un miracle, Trinité pardonnez-moi si je vous ai offensé.
Ils firent une longue pause. Le matin l’aubergiste de Breda leur avait préparé un casse-croûte. Ils s’installèrent sous un orme d’au moins soixante pieds. Le capucin vida la moitié de la gourde de vin. Momoh sortit la miséricorde de son père et trancha le pain.
- Tu sais la vie monastique n’a rien d’ennuyeux. Faut se mobiliser avant les poules mais je compense le manque de sommeil en rêvassant sur mon labeur. Puis la bibliothèque contient des trésors. Récemment je lisais un manuscrit fort rare : le Viandier de Taillevent, une œuvre unique en son genre et qui date de deux cents ans ! Des recettes à faire baver un aveugle ! Il vaut largement le Registrum Coquine du Sieur de Bocker, ce cuisinier de la papauté s’attarde trop, à mon dégoût, sur des sauces qui t’enflamment la bile et colorent les humeurs, sans insister sur l’atonie d’un colon qui devient facilement irritable. L’omelette aux oranges ne me paraît pas trop mal. Hélas les oranges, on n’en a jamais vu croître par ici et planter cet exotique arbuste sous nos climats, faudrait vendre son âme à Belzébuth pour qu’il monte le chauffage, pardonne-moi Belzébuth si je t’offense, mais je vois là que tu as trouvé de ces agrumes au port Damrak, on pourrait….
- On pourrait oui, sauf que nous ne nous déplaçons pas avec une fournaise et sa batterie.
- Ba ! Ba ! Ba ! A la prochaine étape, je m’arrange avec le tenancier, il ne saura me refuser l’accès en ses communs, par derrière, je ne troublerai pas la clientèle et je lui promettrai de prier Saint Bernard pour la santé de son commerce, pardonnez-moi Saint Bernard. Hum ! Qu’en penses-tu ?
Momoh se laissait bercer par le monologue de son équipier. S’offrir une délicatesse lui parut un excellent projet. Ba ! Ba ! Ba ! Black sheep, have you any wool ? Yes sir, no sir, three bags full.
- Tu choisiras les plus mûres, les vertes doivent arriver à point chez moi pour la Saint Jean le baptiste.
- Dans le Mesnagier de Paris,…
Le Brugeois s’interrogeait sur la culture de ce frère monial. Où avait-il appris tant de choses ? Lui, il avait subi les enseignements de l’oncle Johann qui, il est vrai, concentrait ses leçons sur des sujets prétendument sérieux tels que la géographie, les sciences humaines et morales, les mathématiques, l’histoire de l’art et sa foutue grammaire.
- La sauce cameline…
- Celle-là je sais, je sais : pain blanc, vin clairet, graine de paradis, sucre et sel,….
- Teretete… tu me parles du procédé savoyard, non, pain grillé, beaucoup de cannelle qui donne une couleur « chameau », du gingembre, du poivre long, du vin aigre ou du verjus…
- Et une adjonction de raisin de Corinthe…
- Dans le Yorkshire c’est ainsi, je te le concède, oui pourquoi pas du raisin de Corinthe pour adoucir la sauce, en as-tu dans ton bagage ?
- Ou alors à l’italienne avec du lait d’amende, du bouillon, du foie, du jus de grenade, du sucre qui te fait un aigre-doux. Du sucre de canne par exemple…
- Tié, j’vois que tu apprécies la bonne « char » !
- J’ai un peu visité le sud. Et c’est par là-bas que j’ai pu me recueillir devant une fresque où l’on observait les coupables, les « goula », retenus par leurs démons à coté d’une table copieusement garnie, coupables interdits de goûter aux plats étalés !
- Il reste le plaisir des yeux qui n’est pas à négliger, finalement ta peinture est moins cruelle que celle de notre Calendrier des Bergers où l’on voit des gourmands de ta sorte forcés d’avaler de vifs crapauds et des matières fécales.
Ce moine épicurien lui expliqua encore la classification d’Avicenne en son Tacuinum sanitatis : piquant, chaud amer, salé, gras, tempéré doux, insipide, aigre, froid austère.
- Classification contestée par Paracelsius.
- Et par cet imbécile de Savonarole (Traité de Diététique), compléta Momoh, un brin amusé de s’entendre discourir sur l’art du sain manger.
- Oui mais ces gens ne voient rien de divin dans les plaisirs du manger. Pour eux c’est affaire de médecine, leur souci de nous éviter les Trois Larrons (Apoplexie, Goutte et Gravelle) est sans doute charitable, je préfère la philosophie de Saint Bernard, qui fut un grand amateur en l’art subtile d’apprêter les œufs, l’omelette en particulier.
- Moine, un point m’inquiète, je ne t’ai pas entendu, jusqu’ici, me vanter la consommation de fromage.
- Je n’ose ! Mon prieur m’a puni pour avoir achevé une pièce d’Edam, croûte incluse, je me souviens encore de cette si bonne « couenne » ! Ah ! Meilleur que dépuceler une vieille fille.
- Je préfère le fromage persillé, frais…
- Persillé et à l’ail ! Euh, combien nous reste-t-il à couvrir avant la prochaine étape ?
- Deux petites lieues et nous serons rendu à Maaseik.
- Charlemagne fut un amateur de fromage bleu dont il supervisait la fabrication craignant qu’on l’empoisonne ce qui n’aurait pas été bien difficile, dis, pousse un peu tes mules.
Avaient-ils trop mangé la vieille ? Certainement. Au matin les deux compères eurent grand mal à grimper sur leur char. Ils renoncèrent à leurs dissertations. Le franciscain retrouva un semblant d’énergie vers le midi, il récita ses psaumes. Le troisième quart du jour franchi, le spirituel reprit goût au monde des humains.
- Tu crois aux revenants, à ces terrifiantes légendes ?
- Je n’ai foi qu’en notre Bon Dieu, son fils et la parenté des Saints, l’Esprit, ne l’oublions pas, j’avoue qu’il m’est arrivé de trembler médianoche quand j’étais coincé sous la bannière des étoiles.
La forme de l’approche ne fut qu’un prétexte, en fait de revenants et de légendes Momoh eut droit à l’entier répertoire lubrique des ménestrels.
- « Richeut », c’est l’histoire d’une grognasse qui fait commerce de son abricot. Elle laisse croire à chacun de ses maraudeurs qu’il a oublié le noyau, qu’il est le papa du Sansonnet qu’elle mitonne en son giron.
Ce fut pour notre frère lai l’occasion d’exprimer son point de vue sur la manière de conduire les femmes, user de beaucoup de douceur en paroles et, stricto sensu, d’une grande fermeté dans les actes. Il enchaîna avec « Gombert et les deux clers », la mésaventure d’un bourgeois ayant bêtement offert le gîte et le couvert à deux étudiants et qui s’aperçoit matin venant que le premier a couché avec sa femme et le second avec sa fille. « Le Vilain de Bailleul » permit au convers de se payer une tranche vengeresse à l’égard des bouseux. Un paysan se laissait convaincre qu’il sombrait dans l’agonie, un prêtre vint lui concéder l’extrême onction et, tandis que le « mourant » débite ses prières une chandelle à la main, le pieux serviteur du Ciel en profite pour empaler son épouse. « La veuve», « Le Vilain de Farbus » (l’homme qui cracha sans sa soupe), « La Vieille qui graissa la main du Chevalier servant»,… Vraiment, ce capucin en voulait aux campagnards ! Certaines de ces fables puisaient leurs origines dans les « Mille et une nuit », le Kalila ou le Dimma dont couraient plusieurs versions converties de l’arabe en langue populaire. Le Brugeois ayant eu la triste fantaisie de ramener son conteur à des sujets plus convenables, lui baillant en quelle circonstance il avait croisé un étrange pèlerin en marche pour Compostelle…,
- Compostelle ? « La fille de Ponthieu », Thibault et sa femme se mettent en route pour le Tombeau de Jacques. Ils veulent y prier le Saint Apôtre de leur accorder un fils ou éventuellement une fille, jusqu’ici leur acharnement n’a rien rendu. Les voilà attaqués par des brigands qui violent l’infertile sous les yeux de son époux… impuissant, forcément ! Une fois délivrée, folle de rage elle se jette sur son mari et tente de le tuer. Celui-ci, l’ayant calmé de mots navrés, ne sait plus que faire de cette furie et finit par la rendre à son beau-père. Et le papa, ulcéré par l’attitude incongrue de sa fille, la jette en mer dans un tonneau. Un gentil sultan, qui croisait par là, sauve la malheureuse des baleines et finalement l’épouse. Rongés de remords le père cruel et le mari défaillant s’en vont expier leur péché en Terre Sainte, en chemin les voilà emprisonnés par des Maures. Par fortune, la dame viendra les tirer de ce mauvais pas.
Le capucin termina son fabuleux récital par le « Rainaert de Vos », la version flamande de l’ « Ysengrinus » composée en latin à Gand en 1148. Cette épopée animalière aurait dû permettre au narrateur d’achever son inventaire par une leçon de morale. Mais non, le frocard estropia ces ennuyeux aspects pour s’étendre plus amplement sur le passage où le renard viole une docile innocente.
Demain ils quitteraient Genk traverseraient le Limbourg et si les mules gardent l’allure ils dormiraient la nuit prochaine à Louvain.
Pour l’instant les deux compagnons se rafraîchissent derrière l’étable de l’auberge.
- Crois-tu…
- Que ce serait péché de faire monter deux chaufferettes pour favoriser notre endormissement ?
- Frère dangereux, œil d’Abel qui lit mes honteuses pensées, crois-tu que le Seigneur me pardonnerait ?
- Le Seigneur sans aucun doute mais ton Abbé, tu seras forcé d’aller à confesse pour la Saint-Jean ?
- Vois-tu je ne crains pas le courroux de mes supérieurs, le Prieur me mettra au pain pour cinquante deux vendredis, mais le Seigneur, Lui ?
- Nous prierons pour ton pardon à Notre-Dame sur la Dyle, demain à Louvain. Je payerai un cierge de six pouces à notre Sainte Mère, un de trois à Saint Joseph son infécond partenaire et un dernier à Marie-Madeleine.
- Oui, elle, elle comprendra. Elle a connu l’abject. Combien de pouces le cierge pour Marie-Madeleine ?
Alors qu’ils liquidaient une toilette plus que sommaire, les pèlerins entendirent un terrible grognement qui tourna finalement au désespoir. Ils se précipitèrent en direction des communs. Là un solide cuistancier armé d’une méchante rapière décapitait un cochon récalcitrant et couvert de suie. Un commis récupérait le sang de l’animal.
- B’en, pourquoi il est tout noir ton pauvre cochon ?
- Parce que je le couvre de suie.
- Et pourquoi faire ?
- Ca donne un goût de fumé.
Le boucher se remit à la tâche et vida les entrailles de la bête tandis que son aide commençait à raser la peau et les oreilles du porc.
L’Hostellerie du Sanglier offrait un confort inattendu mais particulièrement bienvenu. Momoh avait trop souvent dormi sur la paille ou plus simplement encore à l’abri d’un sapin, veillant les bolides qui déchiraient parfois la voûte céleste. Là tout semblait arrangé pour le meilleur confort des hotes. La salle à manger ne ressemblait nullement à l’une de ces tavernes où se saoule une clientèle vulgaire. Une imposante cheminée occupait le fond de la pièce, sur son manteau le tenancier avec aligné une collection de crânes et de pigaches.
- Ces bêtes-là sont plus malignes que nous, elles méritent le respect du souvenir !
Sur chaque table brûlait une bougie, le vin était servi dans des cruches joliment décorées.
- Par Saint Vincent, patron des vignerons, que vous sers-je, aimables pérégrinateurs, un gentil muscadet ou deux bouteilles des fonds baptismaux ?
- Par Saint Hubert, patron des chasseurs, nous ne sommes point en tenance de tripe (carême) répondit Momoh d’excellente humeur, va pour ta piquette.
- Pour la gogaille, par Saint Hubert, ce n’est pas de la goguette que je vous propose mais un marcassin rôti sur braises, vous m’en direz des nouvelles !
- A boire et à manger coupa l’énorme capucin, tu ne vas pas nous servir l’er monach (almanach) in extenso !
Ce pénaillon migrateur manifestait un féroce appétit, cette petite bête-là fut engloutie du groin au bout de sa queue. Le Brugeois prenait plaisir à observer le goinfre, songeant à son papa Hugo à qui il n’avait pas eu le temps de donner congé. Dommage. Momoh voyait l’image de ce brave « Saint Joseph de circonstance » s’évaporer de sa mémoire.
- Tu m’as l’air dans les limbes, compagnon ?
- Les limbes c’est un peu l’endroit, vois-tu je suis un enfant trouvé, chez moi on disait « tombé du beffroi », mon père adoptif te ressemblait, un solide qui trimait dur mais vénérait Epicure et suivait sa politique de fond en comble. L’horrible c’est que lorsque je ferme les yeux je n’arrive plus à retrouver son visage.
- Tu l’as aimé ton Ersatz, alors ? Pour ce qui est de son image, toi, qui es-tu, le nourrin des premiers ages, le boutonneux qui s’astique le nœud d’impatience, le trou du cul qui marche sur le bout de ses escarpins pour éblouir une damoiselle, l’ambitieux qui mène son affaire ou ce con en face de moi ? Alors, au jugement dernier quel vader retrouveras-tu assis sur les sandales de Saint Pierre, un arthritique gémissant, le tombeur de ta mère nourricière ou le pubère qui se regardait pousser le duvet sous le nombril? C’est qui ton père, mon petit ?
Momoh négocia les services de deux « courtisanes » en fin de carrière, le maître des lieux refusant d’user un vocabulaire qui pourrait confondre son établissement avec un bordeau de derrière la cathédrale.
- Et ton moine il s’en arrange avec le Bon Dieu ?
- Et toi avec tes cochons noires ?
- Je ne chasse que des quartaniers !
- C’est ce qui m’semblait répondit Momoh en rotant. Le marcassin que tu viens de nous servir, il avait quatre ans ou quatre mois ?
- Exception fait la règle, j’ai estourbi sa maman je n’allais pas laisser les petiots se perdre dans les bosquets en grognant de désespoir !
- Pareil pour nous autres mais à l’envers si tu me suis, tes ribaudes ont dû en labourer des acres sous la couette ! On va les honorer malgré leur état faisandé, par politesse et compassion. Et puis, charité oblige, le Ciel ne verra pas de mal à ce qu’on verse la dîme à tes obstinées de la paillasse.
Les deux marchandes d’illusion avaient vécu et acquis un incomparable savoir-faire. Une expérience aussi vaste que leurs hémisphères postérieurs. La première de ces gracieuses eut cependant du mal à localiser les burettes du capucin.
- Laisse moi te souvenir (aider) Anneke, je lui relève l’œuf de Pâques, tu joues du quadrillon. Toi le Monseigneur-qui-défraie, déballe déjà ta bourse je viens te soulager dans tout un peu.
Le monial faillit mourir d’apoplexie, sa panse fit sept soubresauts puis l’homme s’endormit en ronflant.
- Couvrez le bien, les vieilles gens sont frileuses !
Rassuré sur le sort de son camarade, Momoh s’abandonna paresseusement aux soins de ses courtisanes. Il s’engouffra dans leurs terres humides. Il y avait du désespoir dans cette obscène fornication. Claire, Marguerite, Anne, Djamila, des femmes au corps admirables. Et là !
Il paya ces complaisantes, acheva sa cruche de vin et sortit voir ses mules.
- On en a fait du chemin ! Hein, les belles ?
A Gand le voyageur abandonna son franciscain, le renvoyant à la règle de son monastère.
- L’omission ? Tu crois vraiment que Belzébuth ne viendra pas me fourcher la langue.
- Si tu préfères tes cinquante deux vendredis au pain et à l’eau…. Rassure-toi ce ne sont point là paroles de patafiole.
Le Bon Dieu pardonne plus que tes aumôniers, tu lui expliques en direct, d’homme à Dieu, bon y’aura le Saint Esprit qui prendra des notes pour le jugement dernier mais Jésus est bon prince il interviendra en ta faveur. Si nécessaire Marie-Madeleine témoignera et Saint Bernard aussi, quoique Saint Augustin me paraisse plus habile plaideur.
En repoussant la lourde porte, le capucin répétait encore :
« L’omission, l’omission».
Claire accueillit Momoh sur le pas de la porte. Seule, Maman Berthe ne pouvait plus se déplacer, on la gardait en cuisine en compagnie de l’oncle Johann, l’agitation des servantes les distrayait. L’hémiplégique se fatiguait à la lecture, Berthe ruminait et jurait, croix de bois, qu’avec ce ciel voilé l’allait pleuvoir. Mariette et Daniel passaient leur journée dans les ateliers des Italiens, rue de la Nouvelle Athènes, où, avec ardeur, ils assimilaient le patois d’Alighieri.
- Ces deux-là, on devrait les marier, après tout ils ne sont pas de même sang.
- Mais de même lait conclut Momoh épuisé par sa journée. Et toi, où est ton courtisan ?
- Courtisan, courtisan, vilain frère !
Djamila dormait dans sa chambre. Il n’osa la réveiller mais s’assit au bord du lit et caressa la chevelure ébène. Le voyageur l’abandonnait à ses rêves. Il souleva la couverture et contempla les courbes académiques de « sa petite maîtresse ».
- Momoh, il faut que je te le dise car, la connaissant, elle gardera le silence. Ta Dulcinée est gravide.
- Intéressante ? Tu en es certaine ?
- Oh! Oui! Elle a tenté de le faire chanceler mais ton germe mord son flanc, l’amalgame tient bon, les vilains poisons qu’elle a bus n’ont pu échouer le faon.
Djamila ne voulait pas de cet enfant, Momoh non plus. Il aurait eu vingt ans de moins, peut-être hésiterait-il ? Les anciens ne se rendirent compte de rien. Berthe n’y voyait plus qu’à l’ampan et Johann ne sortait que ses « memememememememmemememem ». Mariette et Daniel ne pensaient déjà qu’à Florence et Venise. Les servantes ? Voilà deux générations qu’elles élevaient des bâtards récupérés ici et là. L’aveugle ? Elle pouvait en parler à Dame Anne qu’elle visitait chaque semaine au couvent des Bénédictines.
- Momoh, ce bébé il me le faut !
Le marchand fut surpris par la détermination de sa sœur. Il réfléchit, il en parla à la parturiente qui se sentait si mal qu’elle restait couchée des jours entiers.
- Tu feras ce bébé, je te mènerai à Paris, si un jour tu veux le voir tu sauras où le trouver. Ma Clairette n’est plus une jeune fille mais elle saura en faire un gentil gamin. C’est à toi de décider.
- Puisque tu le dis.
Bruges est encore puritaine et le restera longtemps mais, si ces affaires « de famille » font baver dans les chaumières le temps d’une saison et si les curés ne s’en mêlent pas, chacun finit par retrouver ses soucis. Les incursions françaises font des sujets plus sérieux, déjà l’Artois et la fière Bourgogne ont basculé sous le joug de l’insatiable Louis.
Une fois ou l’autre, Hans aurait les fourmis dans les jambes et il s’en irait. Claire restait la femme pragmatique de toujours. Elle y voyait aussi la volonté du Ciel. Chrétienne et pécheresse, la vieille fille aimait croire qu’ainsi elle payait une impardonnable faute de jeunesse. Foulour et joliveté.
La nièce d’Hazeline avait appris le métier d’accoucheuse. Le fils de Velroux succédait à son père, ce serviteur d’Hippocrate partageait depuis longtemps les secrets de la Maison Boogart. Rien à craindre de leur coté. On consulta alternativement ces deux apôtres d’Esculape. L’enfant semblait grandir sous la bienveillance du dieu des Chrétiens, filant sa toile au sommet de l’utérus.
- Je le déclarerai moi-même au curé.
Le décret était sans appel, Claire ferait face aux rumeurs, personne ne s’acharnerait longtemps sur elle.
- Ce sera un van den Boogart !
Momoh paraissait satisfait de la tournure des événements. Certes Djamila ne se laissait plus entreprendre mais il trouvait aisément compensation dans les quartiers dépravés de l’Oud Brugge où l’entraînait l’infatigable Hans Platter. Un problème l’inquiétait encore. Quel serait le destin de cette courtisane hébraïque, livrée seule à Paris ?
Un matin il s’en ouvrit à la prégnante. Djamila jouait avec Azza.
- Cela te gênerait de te faire « chrétienne » ?
- Le tralala, Jésus, Marie, Joseph, apprendre vos grâces, vos simagrées et vos momeries ?
- Non, tu pourrais t’en tenir au Patre Nostre et au Credo, je ne te propose ni baptême ni mariage mais une identité plus convenable.
- Tu veux changer mon nom ?
- Oui, il me parait prudent que tu passes pour une Italienne. A Paris personne ne fera la différence. Par contre une Juive qui veut y faire carrière !
Ce fut une courte période de paix retrouvée, ensemble ils cherchèrent des prénoms.
- Amélia !
- Tu t’appelleras Amélia, fille illégitime de Piero della Francesca, l’affaire est plausible, l’intéressé a traîné ses poulaines par ici, il y a juste assez longtemps.
- Et s’il l’apprenait ?
- Il l’apprendra et il en rira un bon coup, mieux, il pourrait te laisser un petit héritage pour ennuyer ses rapaces de frères, Piero est un homme à part, il a un siècle d’avance sur nous tous.
- Amélia della Francesca !
La tricherie lui coûterait une belle somme de gelds. Le clerc ignore qu’il traite de la conversion d’une courtisane juive et pécheresse en damoiselle florentine, Momoh lui a raconté une histoire de concubinage qui aurait porté ses fruits.
- Une bâtarde que j’ai ramenée dans mes bagages !
- Et vous la gardez chez vous ?
- Non, justement elle va s’en aller à Bruxelles…
Ce sous-ministrion du culte joue l’important. L’explication donnée ne tient pas, mais l’avidité arrange les choses et les écus calment les consciences. Le marchand fit un rapide calcul du prix possible de cette corruption. Il se promit de ne pas dépasser une certaine limite et d’ouvrir l’enchère au plus bas.
- Donc vous souhaiteriez que nous mettions à jour le registre des naissances ?
- Et ensuite j’aurais besoin d’un extrait de naissance certifié de votre main.
- Il faudrait que j’en parle au vicaire.
- A vous d’en juger, je ne payerai qu’une fois le travail, à lui ou à vous !
Le serviteur de l’administration divine comprit vite mais s’accorda un temps de réflexion avant de franchir le pas. Le portail de sa moralité avait subi d’autres assauts et de plus lourds coups de béliers. Cette imprudence pouvait-elle être dangereuse ? Bien pesé…
- Vous dites qu’elle serait née ici à Bruges, fruit d’un appariage coupable entre le sieur Piero della Francesca et une fille de la campagne. En… ?
- Le 28 Juin de l’an 1454, le jour de la Saint Jean. Il y a exactement vingt-quatre ans moins huit jours. Son florentin de père faisait un apprentissage chez Maître van der Weyden, récemment décédé, et logeait chez mon père qui alors employait cette innocente cousine… Mon oncle Johann pourrait le contester à votre demande…
- Et elle quittera Bruges ?
- Dans un mois, sans retour.
Ce responsable du registre baptismal comprit qu’il entendait de solides menteries. Il fit savoir ce que coûterait l’acte certifié. Momoh ne broncha pas, l’appétit vient en mangeant, ce jeune clerc commence juste à picorer.
- Vos émoluments !
L’argent fut payé à l’abri des regards indiscrets. Le visiteur cacha le certificat dans son justaucorps, au moment de quitter la cure, il se retourna vers son complice en levant les yeux au ciel.
- Dieu seul est témoin de notre fourbe !
- Et Il est fort occupé ailleurs… à d’angoissantes affaires, ne le troublons pas pour si peu.
La respectabilité des Boogart mettait Momoh à l’abri d’éventuelles tracasseries, Johann n’était-il pas guildien et lui-même membre de la Corporation des Marchands ?
Il fallait maintenant donner plus de poids à ce fragile document. Il se rendit en la demeure de l’Ambassadeur vénitien récemment appointé par la Sérénissime. Un valet l’introduisit dans un luxueux appartement.
- Excellence !
- Hjeronimus van den Boogart ? Oui. Mon prédécesseur m’a parlé de vous….
Les deux hommes évoquèrent divers aspects de la vie économique de Venise et de Bruges, la menace ottomane et les appétits franco-autrichiens. Un domestique servit des liqueurs et des dattes. Le chargé d’affaires avait appris le regrettable internement du Brugeois lors de sa visite au pays des Doges. Momoh détourna la conversation préférant en revenir à ses activités commerciales fort variées.
- On m’a rapporté que vous aviez acquis des tapisseries de la plus élégante facture.
- Elles sont chez moi, j’ai pensé que l’une d’elles pourrait vous intéresser, elle témoigne de la grandeur de votre fière et lacustre nation. La personne qui me l’a cédée appartient à une honorable famille de votre Sérénissime République, ne serait-il pas congruent qu’elle vous revienne ?
- Tentes-tu de me soudoyer ?
Ils abordèrent en fin le cœur du sujet.
- Mais Della Francesca est Florentin, je ne puis contresigner ce document. Ce serait un faux !
- Il fuyait Savonarole qui lui cherchait des poux. Venise l’a accueilli. Mon Seigneur, n’est faux que ce qui n’a pas l’air vrai.
- En somme le cachet de notre ambassade vous suffirait.
- Votre signature ferait un plus estimable effet mais si vous craignez…
- Je ne crains rien, je ne crains rien… Et où ferez-vous valoir ce titre ?
- A Paris.
- Paris ! Pourquoi ne le disiez vous pas plus tôt, Paris est si loin de Bruges et Louis n’est pas près de s’emparer des Flandres. Maximilien a fait vite et bien !
Restait encore une ultime formalité, faire reconnaître le parchemin à la légature des Medici.
Les missions diplomatiques de Venise, Florence ou celle des Ligues Hanséatiques n’avaient en principe que des mandats de commerce. Parfois un expatrié leur demandait de certifier son origine, en particulier lors d’un projet de mariage avec une indigène flamande.
- Et vous venez vingt-quatre ans plus tard me demander d’enregistrer la naissance de cette dame !
Momoh se perdit une fois de plus dans des explications invraisemblables qui ne troublèrent pas son locuteur.
- Mille gelds, prego !
- Niente! Cinq cents !
- Per favore! Huit cents! Per favore !
Le diplomate sortit le registre concerné et enregistra lui-même cette tardive mise au monde. Il recopia ensuite la référence sur le parchemin que le Brugeois lui soumis. Voilà, par le miracle de l’argent, Djamila l’Hébraïque devenait Amélia della Francesca. Cette renaissance amusait l’intéressée. Elle ne reniait ni sa foi ni ses origines.
- Ce n’est qu’un arrangement avec le monde des hommes et en particulier celui des Chrétiens.
La nièce d’Hazeline parut inquiète. L’accouchement s’annonçait difficile.
- Il est minuscule, tout est petit, la mère, la porte de sortie. Son faix ne doit pas passer cinq livres.
Le travail dura un jour et une nuit, la mère perdit eaux et sangs. Alors que désespéré on s’apprêtait à appeler au secours le docteur Velroux, l’enfant jaillit, gluant comme un œuf poché ! La sage-femme saisit le bébé, coupa le cordon et fit un nœud aussi joli que possible. L’aveugle, Claire et Radegonde s’occupèrent du reste en veillant à récupérer le cordonnet de cruor et de lymphe pour que le nourrin ne finisse pas sur un champ de bataille. Le nouveau-né se mit soudain à crier, ouvrant ses poumons, aspirant la vie sur terre.
A la cuisine, grand’maman Berthe sursauta :
- On a pondu dans cette maison, et sans rien me dire !
Oncle Johann tenta de lui expliquer :
- Memememmememmememmemememe !
Epuisée, Sofra-Djamila-Amélia della Francesca s’endormit et ne se réveilla jamais plus. Les Boogart lui organisèrent de très catholiques funérailles et on l’enterra au cimetière de la Quitterie. Les Corporations s’étaient déplacées ainsi que l’ambassadeur de Venise et le légat des Medici. Jan van Eyck pleurait.
« Candides perles, orientales et nouvelles,
Sous de vifs rubis clairs et vermeils,
Où se dessine un sourire angélique qui souvent
Sous deux noirs sourcils fait scintiller
Vénus et Jupiter en même temps,
Et son teint tout entier est fait de lys blancs
Aux roses vermeilles mêlées,
Sans que l’art ne diminue aucunement.
Les cheveux anthracite et bouclés nimbent
Son front joyeux, qu’Amour éblouit de merveilles;
Et les autres parties ressemblent à celles
Dites précédemment en égale proportion,
De celle au vrai est aux anges pareille. »
Boccace, Rimes
Claire trouva une nourrice, veuve d’un soldat mort en Artois et mère d’une fillette de six mois. Cette maman accepta l’offre avec soulagement, heureuse d’échapper ainsi à la tutelle oppressante de beaux-parents devenus amers.
Azza errait entre les deux maisons Boogart à la recherche de sa maîtresse. L’atelier de Johann avait provisoirement été transformé en manufacture de lingerie. Les derniers apprentis de Johann s’étaient reconvertis dans la fabrication de sous-vêtements. Claire supervisait le travail de chacun.Ce qui importe, affirmait-elle, c’est que l’on crée, les Boogart sont en vie.
Où puisait-elle tant d’énergie ?
La chaleur de juillet aurait du favoriser la paresse. Avec le temps, les façades s’étaient couvertes de lierre, le feuillage procurait une agréable fraîcheur à l’intérieur des habitations. Personne ne se souvenait que ce fût là un projet d’Anne la cloîtrée.
Et puis ce fut le départ de Mariette et de Daniel, son « frère de lait ». On y trouva l’occasion d’une fête plutôt qu’un attristement. Momoh semblait incapable de se défaire d’une engourdissante mélancolie. Avait-il aimé Djamila ? A sa manière, certainement. Il écrivit à son ami Piero Danielli en joignant un message pour le Syrien. Peut-être croiserait-il un jour Ibn Bajjah. « Mon Oriental Ami, tes oignons nous ont donné de magnifiques fleurs qui ressemblent à ce turban que tu portais au tribunal le jour où tu témoignas en ma faveur (tulbend, tulipe), hélas Djamila n’a pas eu le temps d’admirer… ».
« Mon Cher Piero della Francesca,… j’avais imaginé que cette Juive soit ta fille, tu me pardonneras… ».
Au béguinage, de l’autre coté du canal, Anne soulageait les miséreux épuisant ses dernières forces. Elle avait fait une croix sur sa famille de Peerden, comme autrefois sur celle de Bruxelles.
- Jésus est mon Preux Chevalier. Alléluia !
Quand Mariette et Daniel vinrent lui annoncer leur prochain déplacement elle n’eut aucun mot de soutien et ne manifesta ni tristesse ni inquiétude.
- Florence ?
Momoh, ainsi qu’il l’avait accompli pour Guillaume, prépara au mieux l’expédition de sa fille et de son fils adoptif. Il acheta deux montures normandes, des chevaux au pas lent mais longs à la fatigue et demandant peu de soins. Il rédigea des messages pour ces amis Schnitt de Bâle, pour Rodolphe von Erlach, pour l’Abbé du monastère de Saint-Maurice, pour Marcus de Modène, pour Piero della Francesca enfin. Piero qu’il informait encore de la mort de sa « fille » Amélia, lui demandant s’il se rendait à Venise…. Et trois lettres de crédit que ces naïfs aventuriers remettraient à qui de droit à fin d’obtenir de quoi vivre durant deux années.
Claire couvait le bébé de son frère ne l’abandonnant à sa nourrice que le temps de ses tétées. Les deux enfants dormaient ensemble. Ils grandiraient en promiscuité ainsi que le firent Mariette et Daniel. Pour la dernière gardienne des Boogart il paraissait important que cette prochaine génération redonne vie à la maisonnée. Hans se chargerait de remplacer Johann dans son rôle d’éducateur. Berthe finit par comprendre qui étaient ces deux poupons qui braillaient. Elle en oublia un temps ses misères. L’aveugle était l’unique personne capable de communiquer avec Johann, l’aveugle et le « mememememememe » avaient trouvé leur langage. La mère de Daniel caressait la main valide de l’infirme et le peintre lui répondait d’un bref mememememe.
- Qu’est-ce qu’il dit, demanda Claire ?
- Il voudrait qu’on appelle le petit… Johann !
- Que voilà une excellente idée, merci Oncle Johann.
- Qu’est-ce que tu dis, Claire ?
- Oncle Johann dit qu’on baptise l’enfant de son nom.
Maman Berthe approuva en frappant ses deux mains.
- On baptisera les deux bébés en même temps, décréta Claire, cela te convient-il Françoise ?
La paysanne referma son corsage et approuva du chef. Que pouvait-elle espérer de plus pour son orpheline, ses bourgeois semblaient avoir bon cœur et pas un pouce de mépris pour ses origines campagnardes. Il y eut deux sacrements et un grand repas pour célébrer le prochain départ de Mariette et Daniel. Des journaliers dressèrent une modeste tente dans le jardin près du canal. On convia de fidèles amis. Et par un signe de chance, un invité se manifesta à l’heure de manger. Benjamin tenait Fomalhaut par la bride!
- Benjaminus !
- Hjeronimus!
Le cadet Danielli réussissait. Il portait un habit magnifique. Momoh caressa l’encolure du cheval. Danielli leur offrit son cadeau de « Noël », une lampe murale d’Hanukhah.
"Post hoc, ergo propter hoc"
Les mois qui suivirent, le marchand mit de l’ordre dans ses affaires. Il effectua ensuite quatre voyages successifs à travers les Flandres et un à Aix-la-Chapelle en compagnie d’un commis de Johann qui s’était attaché aux Boogart faute de talent pour ouvrir son propre atelier.
A Aix, dans cet humble monastère, ils installèrent une œuvre de Johann, un Saint-François rayonnant de lumière. Comme le marchand en avait fait la promesse autrefois.
Usé avant l’age, Momoh van Brugge sentit un profond besoin de disparaître. Il perdit l’usage de son oreille gauche. Comment tomba-t-il dans cette trappe cistercienne ? Les Dunes, une des plus « belles filles de Cîteaux », une des plus fidèles à l’esprit du re-fondateur. Le vieil itinérant connaissait déjà cette abbaye des Flandres occidentales. Si Saint Bernard la visita en 1139, lui, le voyageur s’y arrêtait parfois, fournissant les moines en essences et en herbes rares, des ingrédients nécessaires à la composition de leurs élixirs.
L’abbé Holman s’en tenait à la Règle de Saint Benoît « orare et laborare », exigeant rigueur et discipline de sa communauté, moines, convers et salariés. Le pré carré est encore régi par le principe de « la journée de marche ». La matin, après l’office à la chapelle (capelle), le piètre prend son outil à la grange (groote scheure) et part aux champs.
Les anciens travaillent à l’atelier de tissage (wewerie) ou à la boulangerie (backerien). Il est permis de parler, le silence reste un choix personnel. Les repas sont copieux, riches en légumes. Les jours de jeûne, les frères cuisiniers ne servent qu’une soupe légère, en soirée, à la fin de la prière. La semaine sainte est la période la plus difficile, les cloîtriers ne recevant qu’une cruche d’eau et un quignon de pain.
Par contre, pour les fêtes, et surtout à Pâques, l’abbé Holman fait servir un véritable banquet de réjouissance en ouvrant exceptionnellement les portes du réfectoire aux villageois de sexe male d’un large voisinage.
Le prieur Luc, qui seconde l’abbé dans les affaires d’intendance, a confié au frère lai Hjeronimus l’entretien du pigeonnier (duvecot) qui se dresse au coin du potager. L’enceinte du monastère est immense, mille pieds (300 mètres) de large et presque deux mille de longueur. Par principe la communauté y vit en autarcie bien qu’elle soit obligée de recruter des journaliers tant son domaine extra muros est vaste.
Aux matines, le chapitre se réunit pour prier Saint Bruno et Saint Norbert. Nul n’est contraint de suivre l’ultime complie et peut librement choisir de méditer en cellule.
La fatigue a rattrapé notre Momoh de Bruges, autrefois elle avait soudain saisi son père. Que reste-t-il de sa famille ? Ses parents ? Maman Berthe a rendu l’âme. Oncle Johann s’approche de la mort avec résignation.
Son « fils » Guillaume, qu’il a tant cherché sur le champ de bataille de Lorraine, repose près de l’étang aux canards en compagnie d’Hugo et des chiens. Anne aurait perdu la raison, lui a rapporté sa Clairette. Cette gentille sœur règne sur le reste des Boogart. L’atelier de Johann a finalement été transformé en école pour les enfants de la Quitterie, une activité plus chrétienne que la fabrication de culottes. Les orphelins font l’aller-retour matin et soir en chantant des psaumes. Leur présence anime la maisonnée et occupe Hans le Bâlois, résigné à l’idée de finir ses jours à Bruges. Le petit Johann a l’âme d’un contemplatif, on l’élève sans faveur ni privilège. Azza l’a adopté et dort sur ses pieds, la nuit, rêvant à sa maîtresse Djamila soudainement disparue. Mariette envoie parfois un message par le courrier des Medici. Momoh se souvient de cette enfant trop mal aimée, qui le boudait à chacun de ses départs et lui sautait au cou à ses retours (accoler). A quoi bon être un père si l’on est toujours absent ? Mariette a épousé un peintre italien et elle vit aujourd’hui à Sienne. Momoh sait qu’il est grand’père d’un « Francesco » aux cheveux rouges!
Daniel est membre de la Guilde de Gand où il a ouvert son atelier.
Benjaminus passe souvent à Bruges pour ses affaires.
Momoh aime revivre son passé, même si les souvenirs s’estompent. Quelquefois des images de son enfance lui reviennent en mémoire. Ce jour si froid où, gamin, il tomba dans le canal Peerden, personne ne s’était aperçu de sa disparition. Une voisine cria de sa fenêtre :
- Momoh est tombé dans le canal !
Hugo sauta et sortit du conduit son fils grelottant. A la maison Berthe frotta l’enfant avec un baume camphré et le veilla deux nuits. Une autre fois, alors qu’il jouait dehors, un méchant frelon lui piqua le scrotum. Ses parties enflèrent énormément. Le docteur voulait inciser les parties. Berthe refusa préférant se rabattre sur une décoction de camomille certainement moins traumatisante. Et puis très loin, il se revoit partant à la « chasse au lion », traînant une grosse branche morte. Une vieille l’emmenait en forêt pour ramasser du bois mort. Qui était-elle ? Il cherche mais ne trouve plus.
Ou alors ces orgelets qu’il fallait lui percer de force, Hugo lui tenant les bras tandis que Berthe pressait la bagatelle.
Et ces nuits sous les étoiles qu’il comptait avec patience ! Toujours avec ses chiens, avec ses mules !
Croit-il si fort en Dieu ?
Suivant le discours de ces moines blancs, il refuse l’ordre seigneurial qui pourtant lui accordait autrefois, sans trop de corvée (taxes), le droit de commercer à travers l’Europe et de faire fortune. Il méprise l’orgueil de certains ecclésiastiques qui vivent avec une cour de valets armés et des chevaux de remonte, ou qui s’accoquinent avec des aristocrates allant jusqu’à leur offrir de saintes sépultures (Tombeau du Sénéchal Philippe Pot, en la chapelle Saint Jean Baptiste, au plein cœur de Cîteaux, aujourd’hui au Louvre, Paris).
Ses biens il les a abandonnés à sa sœur, lui laissant le soin de partager cette richesse qu’il n’a jamais considérée sienne. Il a vendu le domaine de Saint-Trond et remis son bénéfice à l’échiquier des Dunes.
L’abbé Holman a compris le trouble de frère Momoh :
- Crois-en mon expérience, tu trouveras quelque chose de plus dans le travail manuel que dans les livres. Bernard n’a jamais eu d’autres maîtres que les hêtres et les rochers. L’esprit inspire le glandeur. Nous avons construit ce monastère à l’écart, dans un « désert », notre quête transcende la réalité, le Ciel ne me grondera pas si je dis que cette recherche est « poétique », tu me comprendras bientôt, mon fils. Bernard nous parle souvent d’ « horribles et vastes solitudes », Alain de Lille n’écrit rien de différent par ailleurs mais il faut les entendre en se souvenant de Moise, de son cantique (Deutéronome, XXXII/10) si bien « éclairci » dans la Vulgate de Saint Jérôme. Jérôme, Hjeronimus n’est-ce pas ton saint patron ? Notre désert, nos solitudes n’ont rien de tristes.
Le dignitaire ne lui a posé aucune question sur sa foi, pas même demandé s’il se confesse régulièrement.
Le silence ne lui pèse plus. Il en a pris l’habitude et en un jour il n’échangera que des mots utiles avec le prieur, le cellérier ou un monial qui s’accommodent de sa progressive surdité. Sait-il prier ? Et pour quoi faire, il n’a plus rien à demander ou à attendre. Remercier ? Que le Très-haut protège cette fille qui a choisi de l’oublier, qu’Il manifeste sa compassion pour ses chers disparus, c’est tout. Seule compte la crainte de Dieu. L’abbé lui a donné à lire les « Moralia in Job » de Saint Jérôme.
- Ne perds pas ton temps sur les scripturia de ce manuscrit, l’exemplar nous vient d’Angleterre, concentre toi sur la leçon d’humilité de ton saint patron, qu’y peut-on si nos frères ont cru que des enluminures enrichiraient son témoignage ?
Des moines architectes refaisaient la chapelle et, comme il avait suivi un apprentissage chez de fameux peintres férus de géométrie, ils lui demandèrent de dessiner une verrière. Le prieur lui ouvrit les portes de la bibliothèque. Il trouva les modèles qu’il cherchait dans un ouvrage ancien (Reiner Musterbuch, Abbaye de Rein, Salzburg). Des motifs répétitifs, abstraits témoins de l’unanimitas originelle des cisterciens, cette recherche d’un langage global, sans mots, comparable à ce qu’il avait découvert autrefois dans ces livres que lui avait offerts son ami Ibn Bajjah, ce Maure de Venise, l’homme qui lui sauva la vie six ans plus tôt. Ces travaux sont modestes, rien à voir avec ce « morbus aedificandi », cette maladie de bâtir qui dérange l’esprit de nombreux abbés pris d’orgueil et oublieux de l’idéal premier de Bernard, « sauveur » de Cîteaux ?
Il accomplit cette tache le cœur joyeux, se souvenant de son oncle Johann, grincheux à ses heures mais si subtil pédagogue, de Jan van Eyck toujours prompt à l’encourager. Il songea à ces deux femmes, les plus aimées, Marguerite van Eyck et sa « sœur » Claire.
Le prieur lui permit de revenir consulter de nouveaux documents, lui conseillant au passage le « Petit Exorde » et « la Charte de la Charité », deux ouvrages relatant l’histoire et l’origine du rêve cistercien.
- Si tu y trouves goût, tu poursuivras avec le « Grand Exorde » et les sermons d’Isaac de l’Etoile. Puissent ces textes t’aider à trouver le repos. Prends ton temps Mon Frère, prends ton temps.
Ses chiens étaient morts, sauf Azza qui ne lui appartenait pas vraiment, certains s’étaient battus pour le défendre. Là il a pris l’habitude de parler aux pigeons qui semblent disposés à l’écouter, qui lui répondent peut-être mais il n’entend plus.
- La vie est une salle d’attente, vous patientez matin et soir, que je vous livre vos grains ou que je soigne une patte ou une aile blessée… moi j’attends la mort en sachant que Là-haut je ne retrouverai aucune de mes mamans, aucune de mes compagnes. Je ne suis plus pressé.
Longtemps après
DeForest débarqua chez sa mère. Il la surprit en train de dessiner. Elle a trop bu comme d’habitude. Le père dort dans sa chambre, calmé par sa piqûre d’héroïne. Bogie vient de signer pour un rôle à Broadway. Ses parents auraient préféré qu’il suive des études de médecine.
- Mum ! Reviens pas avec cette histoire. Possible qu’après je me tire sur la Cote Ouest. Tu sais j’ai fais un rêve la nuit passée, j’étais quelqu’un d’autre.
Sa mère n’écoutait pas.
- Tu diras au vieux que je suis venu ?
Elle haussa les épaules.
L.Tobler. Mars – Octobre 2007.
Trieste , première partie
Trieste
Miramar
Voilà plusieurs années que l’Impératrice Sissi n’est pas revenue à Miramar. Son époux, l’empereur François-Joseph, s’est encore fâché avec sa capricieuse Urbs fidelissima, son unique accès à la mer. Le vieil autocrate entretient une relation passionnelle avec cette cité, surtout depuis qu’il a du abandonner ses plus nobles possessions italiennes.
Mais il tient malgré tout à participer à la grande revue annuelle des troupes. La revue est organisée par le gouverneur général Von Bruck en l’honneur de l’Empereur d’Autriche, du Roi de Hongrie, du roi de Bohême, du roi de Jérusalem, de l’ex-duc de Toscane, du duc de Cracovie et du duc de Lorraine. François-Joseph est tout en un, dernier survivant du Saint Empire germanique. Le dernier ? S’en doute-t-il ?
Sa marine parade dans le golfe, les troupes défilent le long du Corso, l’artère principale de la ville. Impossible d’éviter le Corso, cette longue rue étroite à l’italienne mais bordée d’immeubles cossus d’une lourde architecture viennoise. Marins et fantassins se retrouveront sur le quai san Marco. Le jeu est double, l’empire montre sa force, la cité son opulence. Les complices parlent des langues différentes mais se comprennent.
Pas un Triestin ne manquerait le rendez-vous, quels que soient ses sentiments envers la monarchie. On aime les uniformes, les chevaux qui piaffent et la fanfare militaire.
L’empereur dormira à Miramar, cette résidence d’été construite par son malheureux frère, mort bêtement au Mexique, une trentaine d’années auparavant. On murmure que cette magnifique bâtisse, qui domine la mer, porte malheur à ceux qui y séjournent. Planté sur son rocher, Miramar ressemble à un gâteau de mariage. En hiver le froid et la bora lui donnent une teinte sucre glace. Le Habsbourg a la bonne idée de ne jamais prolonger ses visites sur la cote adriatique.
Heureusement car Umberto Sestan tient à ses habitudes, celles du samedi en particulier. Sa partie de boule avant que le soleil ne devienne trop lourd. L’apéro au Flora où chacun, qu’il ait gagné ou perdu, relance un cochonnet imaginaire pour amorcer l’une de ces joutes verbales qui leur donne une raison de boire encore. Et celles-ci, ces joutes, doivent toujours débuter par un sujet anodin. Un compère se lance donc pour faire des reproches à son doublon.
- Tu leur as fait une fleur ! Fallait…
- Fallait, fallait quoi ?
- Tu lances trop gentiment.
Ce n’est qu’à la deuxième tournée qu’on passe à du plus cérébral.
- Tu montes à Opicina ?
La question est inutile mais rituelle. De Juin à fin septembre les Sestan passent leur fin de semaine dans leur maisonnette d’Opicina, située à juste une dizaine de kilomètres du port franc, sur le flanc du Monrupino. Le confort de ce cottage reste sommaire, qu’importe, la famille n’y dort rarement plus d’une nuit ou deux. De là-haut, impossible d’apercevoir la mer, le village s’est enlisé dans une minuscule cuvette. Oublier le port fait partie du dépaysement. Et derrière c’est le Karst, presque une autre planète, avec son plateau aride et rocailleux, avec, au fond, la forêt de chênes.
Sestan loue une berline. Le cocher dormira dans la grange, en annexe, son cheval lui tiendra compagnie en attendant le dimanche soir quand il redescendra ses clients à leur domicile de la rue san Michele. Lui aussi apprécie « l’air de la montagne », son bourrin peine à la montée mais après ils ont la nuit pour récupérer. Et puis les deux florins que lui verse ce bourgeois sont les bienvenus. Mieux, il partage le couvert et le vin est bien choisi. D’ordinaire il se contente d’une piquette.
Le dimanche matin les enfants jouent dans le jardin en attendant l’heure de la messe à l’église saint Antoine. Roberto, l’aîné, provoque son frère avec un sabre de bois.
- Je t’aurai sale Ras Tafari !
- Adoua est à nous. Rentrez chez vous cochons d’Italiens.
- A mort Ménélik. En avant les Bersaglieri !
Falco-Ménélik perd toujours ce qui contredit l’histoire. Roberto s’en fiche, pas question de se faire nègre pour justifier sa victoire.
La mère hurle qu’il est l’heure et qu’on aurait plus le temps de se changer si l’un ou l’autre salissait sa chemise blanche. Linuccia tente de suivre ses frères en se traînant à quatre pattes.
- Quale miseria, vai a macchiare il tuo abito.
La gamine ne comprend rien, sinon que sa mère crie. Le père discute avec le cocher en attendant que son monde soit prêt.
Le premier grand moment c’est le repas qui suit l’office religieux. Pendant la messe, Beppa la servante, a préparé des mets délicieux et des gâteaux pour le dessert.
La deuxième réjouissance, c’est l’excursion qui suit le repas. Selon l’humeur et le ciel, la famille se laisse balader sur le Carso, au pas tranquille du bidet que fouette son cocher pour ne pas s’endormir, ou alors on pousse jusqu’à la Grotta Gigante proche de san Canziano. Le chef de famille explique comment la mer a creusé secrètement les falaises durant des milliers d’années. Il raconte et colorie son récit en y mêlant les Argonautes et leur Toison d’or. Roberto ne croit pas plus à ces légendes qu’au père Noël. Linuccia tente de se défaire des bras de sa maman. Falco écoute en silence et s’inquiète silencieusement d’un sous-sol plein de trous et de cavernes humides. Vers trois heures l’équipage s’arrête dans une osmiza où la patronne leur sert une cruche de vin blanc et du prosciutto coupé en fines lamelles. On ne traîne jamais.
Au retour le père Sestan s’installe sur sa chaise longue sous la tonnelle et fume son cigare. Sa femme le guette car, chaque fois, son mari s’endort au risque d’enflammer sa chemise et son gilet. Elle cueille in extremis le panatella et l’écrase sous son talon. La Vierge Marie ne fait pas mieux avec son serpent.
- Misère, proteste Umberto, il était encore bon.
- Tu as des cendres partout.
Il pense qu’elle est jalouse de ses cigares, du plaisir qu’il trouve à les sucer. Si par malchance la pluie tombe ou si la bora souffle avec méchanceté ainsi qu’elle sait le faire, souvent sans prévenir, le père Sestan reste sur son transat loin de s’émouvoir. Sa fidèle compagne vient alors l’emballer dans un gros manteau qu’elle couvre d’une toile de jute. Seule la tête dépasse.
- Merci femme.
- Espèce de têtu d’Arménien !
L’homme à cet instant voisine la béatitude suprême.
- Pourrais-tu encore me rallumer mon cigare, mes bras…
- Bourrique !
- Enfonce un peu plus mon chapeau.
Durant les congés scolaires il arrive que les Sestan prolongent leur séjour, deux nuits de plus mais c’est exceptionnel tant le père tient à ses rendez-vous au Flora. Il n’hésite pas à inventer une excuse professionnelle pour rentrer en avance à son deuxième bureau.
A ces occasions, les deux frères profitent de ces prolongations pour retrouver des vauriens du village et la bande disparaît à la maraude, surtout celle à la rhubarbe, rhubarbe qui finit par donner la diarrhée à ces gamins de la ville. Madame Sestan les laisse faire, elle se souvient de son enfance du coté de Bassano en Vénétie. La nostalgie la rend faible et nostalgique. Et à quoi bon punir ces brigands, la colique le fait à sa place. Les Sestan sont fragiles des intestins et ces deux-là ont hérité de leur père. Elle cherche alors sa dernière, qui elle, la mère en est convaincue, a de solides tripes bassanese.
- Hein toi ?
Elle attrape la polissonne et la prend dans ses bras.
- Beppa, Beppa, tu n’oublies pas sa tétée ?
La servante a toujours les seins pleins de lait, voilà deux ans qu’elle travaille chez eux, fait le ménage, la cuisine, sans se fatiguer. La Slovène n’a rien oublié de son malheur mais elle croit que le Ciel lui a offert une solution de rechange pour calmer ses tétons. C’est toujours joyeuse qu’elle se dégrafe pour allaiter Linuccia. Elle le fait n’importe où. Les garçons se sont habitués, le père Sestan ne se gène pas pour guigner.
- Umberto !
- Quoi, quoi ? Ce qui est beau est beau !
Un cousin et le hasard lui permirent autrefois de rencontrer son futur mari. D’italienne elle était devenue citoyenne de l’empire austro-hongrois mais elle ne s’en inquiéta jamais avant 1915. L’ordre « germanique » lui convenait. Son époux était lui-même d’une famille d’immigrés arméniens. L’Arménie ? Son beau-père lui avait montré une fois où ce cachait cette terre inconnue qu’elle confondait avec l’Amérique. Le projet d’alliance n’avait pas suscité la moindre réserve de ses parents puisque les Arméniens sont des catholiques de la première heure et que son promis occupait une position enviée dans une compagnie triestine à majorité italienne. Et du coté des Sestan, on ne demandait pas mieux que de se fondre un peu plus dans l’italianité.
La mariée avait fait son devoir et pondu trois enfants dont deux males. Depuis la naissance tardive de Linuccia, son époux se montrait nettement moins ardent. ll restait tendre, attentif et soucieux de l’éducation de sa progéniture.
Madame Sestan s’accommoda de cette situation. Ses rares mais fidèles amies avaient subi un sort comparable. Les femmes de bourgeois finissent par prendre leur rôle au sérieux. Elles soignent leur toilette, se font belles pour aller à l’opéra où l’on présente les Nozze Istriane et même La Bohême du Maestro Puccini.
A l’annonce du printemps ces dames accompagnent leurs époux sur le Molo Giuseppino. Les messieurs s’installent sur un banc tandis que les dames papotent debout sous leurs ombrelles.
- Ils vont aller à la Pescheria !
- Et nous à la pasticceria !
- Oui, évidemment ces demoiselles n’ont pas pris de rondeurs.
Ne valait-il pas mieux que leurs hommes dépensent un peu d’argent dans ces maisons closes que les voir s’enticher d’une hirondelle. Maîtresse de maison c’est déjà bien !
- Mais vous ne lui reprochez rien ?
- On assure que l’endroit est propre et que la tenancière n’est pas voleuse. Alors ? Et il se confesse chaque année avant Paques.
Umberto Sestan remplissait consciencieusement sa tache de fondé de pouvoir. Il se demandait parfois si une tache se remplit ? La Generali employait une dizaine de cadres supérieurs. Les plus dynamiques se voyaient confier des missions à l’étranger, Londres, Munich, Vienne, Prague, Milan et Rome. Lui protégeait sa vie de sédentaire. Etait-ce un manque d’ambition ?
Cet employé exemplaire préférait les boules du samedi matin, ses escapades en famille du coté d’Opicina, ses interminables disputes apéritives au Flora.
Mais finalement son directeur sut tirer profit des acceptions casanières de son subordonné. En confiance, il en fit son premier substitut. L’homme ne lui causait aucune ombre et manifestait un loyalisme sans pareil.
Sestan devint progressivement un homme important au sein de la Generali mais il demeurait presque invisible. Il planifiait, négociait, arrondissait les angles, suivait les dossiers sensibles, sans jamais tirer gloire d’un succès ou le plus modeste profit personnel d’une relation privilégiée avec un gros client.
- Vous me reposez Sestan, lui répétait souvent Masino Levi, directeur des Assicurazioni Generali.
Enfin ? Sa position d’initié lui permit d’acquérir à bas prix des terrains dans les environs de Gorizia. Il n’en avait aucun usage mais le placement ne présentait aucun risque.
Levi, bien qu’il fût juif, occupait un siège au Conseil de la Diète marchienne (Vénétie julienne + cote slovène). Sestan, lui, ne s’intéressait pas à la politique cependant il savait cultiver ses relations. Les cinq cents familles de la bourgeoisie tenaient les rênes du pouvoir local. Il fallait saisir à temps l’importance des rumeurs viennoises que colportaient insidieusement les fonctionnaires autrichiens, prévoir et anticiper les décisions d’un empereur solitaire qui se méfiait de son ministre-président et qui supportait mal qu’on conteste son autorité. Sestan maîtrisait ces micro et macro politiques qui pratiquement régissaient les activités portuaires et celles des chantiers navals. La bonhomie du fondé de pouvoir inspirait confiance. Cet homme rondelet et toujours bien mis n’avait jamais trahi personne. Sa discrétion et son apparente modestie lui permettaient d’obtenir des informations précieuses qu’il ne manquait pas de rapporter à son directeur.
Et Levi appréciait cette inconditionnelle fidélité.
Mais le meilleur de son temps il le passait au Flora et au Stella Polare. Ici et là, ce commis du capitalisme pouvait libérer sa joyeuse et truculente nature. Le pittoresque personnage aurait surpris son épouse si elle avait eu l’audace d’imposer sa présence à ces piliers de bistro. Pittoresque, il l’était par son attitude, par sa curiosité, par son sens de la répartie et par l’absence de jalousie.
L’apéritif n’était pas formellement interdit aux dames mais personne jusqu’ici n’avait eu l’idée incongrue d’en inviter une. De quoi auraient-ils pu s’entretenir en leur présence ? A l’occasion on tolérait un gamin dont le père n’avait pu se débarrasser. Le petit recevait son sirop qu’il aspirait en tenant son verre de ses deux mains.
Avec ses contemporains Sestan retrouvait le goût de la joute oratoire, ses bavardages le ramenaient à Prague où il avait en son temps étudié le droit commercial. Autrefois, son père avait fait un énorme sacrifice pour lui payer les meilleures études possibles. Et là, au Flora ou au Stella Polare, on parlait de littérature et d’art. Ses amis écrivaient et personne ne le savait. Lui n’écrivait pas mais lisait ce qu’ils publiaient occasionnellement. Certains envoyaient leurs textes à La Voce, une revue irrédentiste qui paraissait à Florence.
Ils le faisaient sous un pseudonyme, par sécurité. Si le K.u.K. se montrait tolérant, ses services de renseignements fonctionnaient bien.
- Alors Umberto, que penses-tu de mon dernier papier ?
Son avis pesait plus sûrement que celui des autres scribouillards de la tablée, justement parce qu’il ne les concurrençait pas, parce qu’il n’avait pas besoin de se comparer.
L’Arménien comprenait la quête d’identité de ses compagnons d’apéritif mais il croyait que l’empire restait un plus solide garant d’une mixité ethnique que la monarchie savoyarde.
- C’est une longue histoire qui nous unit aux Germains.
- Demande aux Croates ce qu’ils pensent de leurs maîtres hongrois !
- Tu mélanges problèmes ethniques et liberté de créer.
C’était reparti. Parfois les empoignades devenaient mauvaises, heureusement il s’en trouvait toujours un pour calmer les plus enragés. Ils s’insultaient en patois. Le choix du vocable, son origine, définissait l’intensité de l’assaut. L’appareil génital male et son usage alternatif annonçait une charge provocatrice mais presque amicale, l’allemand, ou plutôt l’autrichien, annonçait un changement de dialectique et un raidissement philosophique, le slovène servait à rabaisser son locuteur, souvent en le comparant à un campagnard illettré, la limite à ne pas franchir c’était l’invective en serbo-croate. L’offensé ainsi cravaté quittait la table en promettant qu’il ne remettrait plus les pieds…L’intervention d’un conciliateur s’imposait alors. On rattrapait l’indigné par la manche. Le « serbo-croate » présentait ses excuses en marmonnant qu’il ne regrettait rien. La vie politicienne n’influençait qu’indirectement leurs discussions. Ces intelletuali juraient qu’ils la méprisaient. Personne n’amorçait un débat sur ce sujet ou à de rares exceptions qu’imposait l’actualité. Chacun connaissait les affinités politiques de son voisin, les verres vides, nul n’y faisait allusion. L’apéritif avait ses règles et son éthique. Si par effet de cascade, les protagonistes en arrivaient à échanger des histoires grivoises, l’anecdote, fausse ou authentique, restait secrète.
Rentré chez lui, le père Sestan redevenait un honorable bourgeois. Il posait son chapeau sur le guéridon près de l’entrée mais il gardait son veston. L’épouse mesurait l’état d’ébriété de son mari au nombre de boutons qu’il ouvrait à sa chemise. Entre son bureau de la Piazza Grande, ses escales au Flora et au Stella Polare et ses fins de semaine en famille, le cinquantenaire trouvait encore à loger ses visites à la Pescheria. Il ne s’en confessait à son curé qu’une fois l’an, la veille de Pâques. Le prêtre, plus curieux que sermonneur, le grondait gentiment pour la forme.
- Je ne te demande pas de jurer que tu n’y retourneras pas, Umberto, ça te ferait un péché de plus. Te absolvo. Joyeuses Pâques, mon fils.
Lorsque son fils célébra ses dix-huit ans il l’emmena discrètement au bordel. Le père avait monté son affaire avec la tenancière.
- Roberto est entre de bonnes mains, lui garantit la patronne.
Roberto était un garçon doué. Le jeune homme avait suivi ses études secondaires au collège allemand. Son père pensait en faire un architecte ou un avocat. Le bachelier suggéra la marine.
- La marine, quoi, tu veux naviguer pour la Lloyd ?
- La marine de guerre.
- Ca m’étonnerait qu’on engage des « Italiens » ou alors comme sous-officiers, au mieux ?
Son second l’inquiétait. Falco avait lu un article sur le monastère san Lazzaro degli Armeni situé dans la lagune de Venise. Il parlait de se faire curé.
- Ecoute, je veux bien vous y emmener l’été prochain, je connais l’endroit, réfléchis, tu as le temps, Dieu n’est pas pressé.
Le papa pensa tristement que ce ne serait donc pas, l’an venu, une excellente idée d’emmener son cadet à la Pescheria. Ce bon père considérait de son devoir de chaperonner les premiers pas de ses garçons. Une experte vaut mieux qu’une jouvencelle pour vous débourrer un âne. La recette permettait aussi d’ouvrir les yeux d’un néophyte en lui épargnant ensuite une de ces amourettes trop distrayantes. En somme, était-ce pour se justifier face au Très-Haut, il s’agissait-là d’un investissement raisonnable. Il faisait d’ailleurs une semblable analyse en ce qui concernait la consommation d’alcool. Il est préférable que mes fils s’enivrent une fois ou deux sous mes yeux plutôt que de se faire piéger lors d’une sortie entre amis.
Parfois les habitués du Flora savaient rester sérieux.
- Les Baltazzi étaient de Venise. Une famille de banquiers qui a fait fortune à Istanbul.
- Qu’est-ce qu’elle faisait à Vienne ?
- Tu sais, les Habsbourg s’entendent bien avec le Sultan, la Bosnie ne vaut pas une guerre. Le frère de cette malheureuse était un compagnon de chasse de l’Archiduc.
Les journaux ne parlaient que la mort mystérieuse de l’héritier de l’empire austro-hongrois. Si personne n’osait évoquer un suicide, l’hypothèse d’un crime supposait d’inquiétantes menaces.
- Et qui les auraient tués ?
- Les agents de Bismarck ?
- Des Serbes ?
- Et pourquoi ne serait-ce pas une jolie histoire d’amour qui finit mal ?
Ettore voulait y croire. Certainement pas par romantisme, bien au contraire. Inconsciemment il ne faisait que témoigner de son pessimisme. Son vieillissement l’obsédait.
- Ce qui dure se délabre, l’amour, la prostate, le cerveau, la mémoire n’y échappent pas. Le Rodolphe n’était pas tout frais.
- Syphilitique tu veux dire.
Que les amants de Mayerling aient pu se tuer par amour les troublèrent encore cinq minutes. Au fond l’affaire ne les intéressait pas. Ils tentaient d’évaluer l’impact de ce double suicide sur la politique déjà austère de François-Joseph, père de l’infortuné suicidé.
Ainsi passaient les ans. Ces hommes dans leur cinquantaine se retrouvaient chaque jour, quelle que soit la saison, dans l’un ou l’autre de ces cafés. Aux beaux jours, ils s’installaient sur le trottoir transformé en terrasse. Dès que la bora devenait mauvaise et piquante ils se mettaient au chaud près du poêle où le tenancier rôtissait des châtaignes. Leurs conversations suivaient toujours un cycle semblable, une rapide revue politique des affaires et des décrets impériaux, les fluctuations du commerce portuaire, la mise à l’eau d’un navire, une prochaine visite princière, les frais arrivages des bordels et finalement ils revenaient à ces joutes littéraires où les candides, qui n’écrivaient pas, conseillaient avec maestria leurs amis poètes, essayistes ou romanciers. Un thème revenait plus souvent depuis quelques mois, la vieillesse, l’horrible perspective de la sénilité.
- Il tempo dell’inutilità !
- Ce qui dure se devient mou.
- La coscienza della senilità
Les partisans d’Epicure perdaient toujours la bataille. Ou alors ils préféraient baisser leurs armes car derrière les arguments de leurs contradicteurs se cachait une réelle douleur. A quoi bon prouver, ou tenter de croire qu’on le prouvait, que les vieux jours ont leur charme. Un passé bien rempli, riche d‘anecdotes et de souvenirs, suffisait au bonheur de survivre.
- Je ne te parle pas de ça mais du délabrement, tu ne le verras pas venir.
- Ma femme est une bonne chrétienne, elle me torchera le cul !
Sissi, elle, n’était plus revenu à Miramar depuis longtemps. Les Triestins ne manifestaient aucune affection pour cette femme excentrique et fugitive. Cependant ils se réjouissaient du somptueux cortège qui accompagnait chacune de ses visites sur la cote adriatique. L’impératrice arrivait de Vienne par train spécial. La cavalerie en grand uniforme escortait son carrosse de la Gare Centrale jusqu’au au Molo san Marco. La descente du Corso présentait des risques tant la chaussée est étroite.
Du port, suivie de ses gens, elle embarquait sur une galère à voile qui la menait à la résidence de son défunt beau-frère Maximilien. La croisière ne durait qu’une heure, le long des quais les curieux se retrouvaient au Moyen-âge.
La rumeur et bientôt l’annonce de sa mort créèrent cependant une intense émotion. Les habitués des cafés ne parlaient que de son assassinat et de son meurtrier, un anarchiste italien. On aurait préféré qu’il fût croate ou serbe.
Décidément Miramar portait malheur. Son fils Rodolphe y avait aussi dormi. Charlotte, veuve de Maximilien Ier du Mexique, était devenue folle.
- Heureusement que ce n’est pas arrivé chez nous !
- Qu’est-ce qu’elle faisait à Genève ?
- Triste fin de siècle, espérons que le suivant soit plus joyeux !
- Il ne pourra pas être pire !
La Lloyd austriaco lançait d’orgueilleux paquebots, la Compagnie de l’Orient Express prolongeait sa ligne de chemin de fer jusqu’à Zagreb. Les entrepreneurs cassaient d’antiques immeubles pour créer des quartiers plus modernes. Le borgo giuseppino, le borgo franceschino offraient de l’espace à de futuristes architectes qui ouvraient d’amples avenues, plus larges que le borgo teresiano. Les audacieux mélangeaient affreusement la rigueur viennoise et une hardiesse empruntée au baron Haussmann. Le résultat fut médiocre. Qu’importe, la bourgeoisie investissait et se relogeait plus confortablement.
Roberto avait suivi l’Ecole de construction navale. L’administration impériale prenait soin d’équilibrer les admissions dans ses prestigieuses écoles. Autrichiens, Hongrois et Italiens se partageaient les places disponibles. Dans un an il serait ingénieur. Son père avait su habilement le convaincre de renoncer à une carrière dans la marine militaire.
Falco étudiait la médecine à Vienne. Il avait omis de préciser de quelle médecine il s’agissait. Jamais son père n’aurait compris qu’il puisse se vouer au traitement des maladies de l’âme.
- Si c’est pour en arriver là, c’était moins coûteux de te faire capucin, aurait-il lancé !
Déjà qu’au Flora ses propres amis se disputaient sans cesse sur les théories embryonnaires du Docteur Freud. Ettore était le plus mordu. Vittorio pensait qu’on n’y échapperait pas et qu’il fallait donc s’y intéresser. Giorgio répliquait que si Ettore se passionnait tellement pour la psychanalyse c’est qu’il devenait impuissant. Giani affirmait que cette vision analytique et refroidie de la relation amoureuse entraînerait la naissance d’un art nouveau, plus libre mais toujours teinté d’un romantisme naïf.
- Et ton Anglais, il est parti ?
- Irlandais ! Oui, il est à Zurich pour un mois ou deux.
- Tes histoires de juifs ne l’amusaient plus ?
- Il travaille sur un grand roman.
- Un grand roman, un grand roman, et nous alors on se satisfait de petitesse ?
- Est-ce qu’il t’a dit s’il reviendrait ? Non ! Tu parles ! Il s’est foutu de toi !
Les compétions de boules le samedi matin, les montées à Opicina dans l’après-midi, parfois un repas chez l’un ou l’autre. Hélas les épouses n’appréciaient guère le brouhaha de ces querelleurs. Depuis que le tram 2 circulait de la Piazza Scorcola jusqu’à Opicina, Umberto Sestan invitait ses amis dans sa maisonnette de campagne. L’excursion prenait une allure folklorique. Cinq ou six bourgeois, veston – gilet – cravate, suivis de leur tribu, côtoyant ouvriers, paysannes et des ménagères qui rentraient chez eux, dans ce tramway grinçant, le spectacle était à double face. Ces gens du commun ne se doutaient pas qu’ils partageaient leur voiture et la fumée des cigares avec la crème littéraire du Küstenland. Les enfants des riches et les enfants des pauvres se dévisageaient en silence tandis que la motrice mordait sur la crémaillère pour attaquer la rude montée.
Umberto Sestan avait fait ensabler une piste de boules sous un bouleau, derrière la maison et la bande passait des heures à pointer le cochonnet sans interrompre son débat littéraire.
Son épouse tolérait ses importuns pour plaire à son mari et parce que certains finirent par emmener leur dame et leurs enfants. Elle était plus italienne que ces épouses citadines. Là-haut, dans sa Vénétie natale, du coté de Bassano, elle se souvenait de ces grandioses réunions de famille. Finalement c’était comme à l’église. Les femmes se tenaient devant la maison et pouvaient ainsi surveiller leurs gamins sans entendre leurs hommes.
- Alors, ton Roberto va devenir ingénieur ?
- Il parle déjà de s’en aller à Gênes. Parait que les chantiers navals sont à la pointe du progrès.
- Ton deuxième ?
- Il dottore ! Lui il n’a pas envie de rentrer, Vienne lui plait.
- Et ta petite ?
- Linuccia ! Rien ne presse, la gamine est arrivée sur le tard, qu’elle apprenne à lire et à écrire. Sa mère lui trouvera un mari le moment venu.
Et ensuite l’interpellé manifestait en retour un brin de curiosité :
- Et ta fille, tu lui as trouvé un mari ?
- Ma femme s’en est chargée, un imbécile, le premier de Ferrucio Busoni.
- Busoni. Busoni des entrepôts de la Lloyd ?
- Ouaie, j’aurais préféré son puîné qui a du talent pour la peinture, mais il parait qu’on se marie en bon ordre chez ces gens-là.
- Bah, elle ne manquera de rien.
- Espérons !
Devant les épouses échangeaient leurs avis sur la mode ou sur une recette de cuisine. Elles restaient prudentes et discrètes sur leur intimité. Qu’auraient-elles pu raconter ?
Le 28 juin 1914 François-Ferdinand, héritier de l’empire austro-hongrois, était assassiné, ainsi que son épouse Sophie, à Sarajevo. Trois jours plus tard le Viribus Unitis, navire amiral, ramenait les corps en terre autrichienne.
On ferma commerces et cafés. Les Triestins horrifiés et affligés accueillirent le cortège funèbre et l’accompagnèrent le long de sa lente remontée du Corso. Un convoi spécial attendait à la gare. Il ramènerait à Vienne les dépouilles princières. Des milliers de citadins pleuraient. Solidaires des malheurs de leur empereur, ils pointaient déjà les coupables et leurs complices serbes d’un doigt vengeur. En juillet Vienne exigea que ses policiers participent à l’enquête criminelle. En août le chancelier Bethmann-Hollweg déclare la mobilisation générale.
Les Triestins en age de servir répondirent massivement à l’appel. Oubliaient-ils leur idéal irrédentiste ou détestaient-ils tellement les Slaves ? L’Italie se voulait encore neutre. Alors !
Linuccia fit de grands signes d’adieu à son frère aîné. Les trains réquisitionnés emmenaient leurs bataillons de recrues. On leur donnerait un uniforme en arrivant à Vienne et ils partiraient sans cesse sur le front. Les Russes soutenaient les Serbes. La guerre n’était pas encore déclarée mais chacun se préparait au combat.
- Tu iras voir Falco ?
- Je ne sais pas, me laissera-t-on quitter la caserne, mais je ferai mon possible.
Après le départ de son frère, Falco réussit à faire parvenir une lettre à sa famille. Pour le moment l’armée n’avait pas besoin de lui, il pouvait achever son stage de gynécologie à la Frauenklinik.
Et puis ce fut le silence. Le silence des fils.
Les journaux ne savaient plus que raconter, sur les alliances, sur les premiers combats, sur les lignes de front.
Au Flora les habitués ne plaisantaient plus par crainte de blesser un père. Eux étaient trop vieux et l’économie de guerre avait besoin d’un appareil de production efficace. Ces bourgeois maintenaient la machine industrielle en marche, les ouvriers slovènes restèrent à leur poste, dans les usines, au port et surtout sur les chantiers navals. La hiérarchie militaire se méfiait de ces slaves, elle n’en voulait pas encore en faire des soldats, pas à l’est.
Pourtant un sujet s’imposa dès l’automne 1914 et ressuscita l’utopie irrédentiste : fallait-il que le Royaume d’Italie abandonne sa neutralité et s’engage militairement, et de quel coté ?
- L’Italie a signé, elle est de la Triplice !
- Façade ! Je te parie qu’elle va rejoindre l’Entente, Salandra saura négocier avec les Alliés, s’ils promettent de lui donner l’Istrie et le Trentin, l’affaire est dans le sac.
- Et nous avec !
Ces bourgeois imaginaient un conflit limité dans le temps sinon dans l’espace, une bonne empoignade et chacun se retrouverait autour d’une table pour signer un traité de plus. Il fallait faire payer aux Serbes le meurtre de l’Archiduc et les renvoyer dans leurs frontières.
- Qu’ils gardent cette pute de Bosnie si ça leur plait.
- Les Russes, les Russes, ils veulent donner une dernière leçon aux Ottomans.
- Les Prussiens… Les Prussiens sont ambitieux.
La guerre devenait mondiale, les Turcs se rapprochèrent des Etats centraux (Allemagne et Autriche-Hongrie), les Japonais firent savoir qu’ils mettraient leur marine au service de l’Entente (France, Royaume-Uni et Russie). Les Allemand envahirent sauvagement la pauvre Belgique. Les Anglais et les Français se ruaient vers la frontière du nord pour tenter de ralentir l’avancée teutonne.
Les Russes lancèrent une attaque contre la Prusse orientale. La Hongrie tombait sur des Bulgares et des Roumains indécis et partagés. Les Serbes remontaient sur la Pologne.
Comment les journalistes auraient-ils pu rendre compte de la situation des belligérants. La propagande leur dictait défaites ennemies et victoires impériales.
Ce n’est que vers Noël, au retour des premiers convois de blessés que chacun comprit que la guerre allait durer, qu’elle serait cruelle. Pour quelle poésie pouvait-on encore s’enflammer au Flora ou au Stella Polare ?
Ettore avait oublié son angoisse de vieillir. Claudio affirmait qu’il fallait écrire, ne pas se laisser détruire par cette tragédie. Giorgio prédisait la fin de l’empire germanique et prophétisait la naissance d’une Europe « Internationale ».
- Qu’est-ce que tu veux dire par « internationale », socialiste ?
- Une Europe sans frontières.
L’entrée en guerre du Royaume d’Italie réveilla et secoua la conscience des Triestins. L’administration autrichienne se raidit. Les généraux viennois envoyèrent leurs Italiens se battre sur le front russe et on incorpora les Slovènes dans des bataillons hongrois sur les lignes de l’Isonzo, face aux Bersaglieri. L’état-major exploitait les rancunes des minorités slaves et protégeait ses flancs transalpins d’une fièvre irrédentiste. Les services du K.u.K. craignaient aussi que des fanatiques sabotent les chantiers navals en pleine effervescence.
Les habitués du Flora s’inquiétaient. L’Isonzo rejoint la mer à deux pas de Monfalcone. On se battait à Gorizia, à moins de quarante kilomètres de chez eux. Jusque là ils avaient cru ou voulu croire qu’Allemands et Autrichiens ne cherchaient qu’à confirmer leurs droits ancestraux.
Ces poètes et hommes d’affaire n’avaient pas saisi les véritables enjeux du conflit. L’Allemagne s’alarmait de la croissance économique et industrielle de la Russie. Les états slaves exigeaient leur indépendance. Les Turcs espéraient encore sauver leur empire. Sarajevo n’avait été qu’un prétexte. La France et l’Empire britannique se battaient pour le partage du monde, des Indes, du Proche-Orient, des comptoirs de Chine et de l’Afrique.
- Nous, on gagnera, quoi qu’il arrive !
La remarque de Claudio était juste mais malheureuse. Les habitués du Flora l’ignorèrent.
Sestan s’angoissait pour Roberto. Savait-il, là-bas, que l’Italie se battait « contre lui » ? Et Falco, où se trouvait-il. Chez lui, rue san Michele, les femmes gardaient le silence. Son épouse pleurait chaque nuit. Beppa la slovène souffrait de cette déchirure, comprenant que les uns et les autres ne pourraient jamais plus vivre ensemble comme ils l’avaient fait durant cinq cents ans. Les différences sociales et la discrimination ethnique pouvaient encore passer sur le dos des Autrichiens mais tout près, sur l’Isonzo, des Slovènes tuaient des Italiens et là-bas en Pologne des Italiens mitraillaient des Slaves.
La patronne et sa servante allaient prier ensemble à san Giusto. Linuccia ne voyait qu’une chose, l’absence de ses frères. Elle tentait de consoler sa mère et sa nourrice.
- Roberto et Falco vont bientôt rentrer.
Silenzio e parole
1
Le capitaine regardait par la fenêtre. Mais il ne voyait rien, trop de fatigue l’en empêchait. Et qu’aurait-il pu découvrir d’intéressant ?
Les ambulances débarquant leur lot de blessés ? Personne n’avait imaginé l’ampleur de ce conflit. Les journaux n’osaient plus se permettre de critiquer l’empereur et ses généraux. Et puis était-ce bien eux qui l’avaient voulue cette guerre ?
Oubliés l’attentat du pont Latin à Sarajevo, de même que les funérailles de François-Ferdinand et de son épouse Sophie.
- Putains de Serbes !
- Putains de Polonais et de Roumains.
Le capitaine ne l’avait pas entendu entrer dans son bureau. Il se retourna et écrasa sa cigarette dans le volumineux cendrier de bronze.
- Falco. Content de te revoir. Alors ?
- Alors ? Rien, mon capitaine.
Le Lieutenant tendit la feuille à son supérieur. Falco portait encore sa blouse de médecin. Une blouse ample qui lui permettait de garder la veste de son uniforme et se protéger ainsi du froid. Lehar, lui, ne se souciait plus de sa prestance d’autrefois. Le capitaine sortit une bouteille de Zwetschke (alcool de prune) et deux petits verres. Il observa son subalterne en imaginant ces quarante heures de train qu’il venait d’endurer. Lublin – Vienne ! D’un wagon l’autre à parer au plus urgent, à calmer un mourant, à refaire un pansement,… Un médecin et deux infirmières. Cent cinquante blessés qu’on ramenait du front. Quel front ? Invisible.
- Reviens demain, j’aurai de bonnes nouvelles pour toi, enfin je crois.
- Merci mon Capitaine.
Lahor lui tendit un coupon. Les services de santé de l’armé austro-hongroise réquisitionnaient pensions et modestes hôtels viennois pour loger leurs officiers en permission dans la capitale.
- Tu peux y aller à pieds, ce n’est pas loin, en face du Bettina Frauenspital, Lurlibadstrasse, juste en face, tu verras l’enseigne. Tu connais notre bonne ville. C’était un bordel bourgeois avant guerre, qui sait, peut-être y héberge-t-on encore quelques gentilles dames ? Tu n’as pas le cœur à l’ouvrage mais ça te changerait les idées. Crois-moi.
Chacun finit son Stamperl (petit verre d’alcool). Falco se leva et salua son supérieur qui parcourait déjà la liste des cent cinquante soldats qu’on lui ramenait aujourd’hui. Deux convois arrivaient quotidiennement, un du sud et un de l’est. Il aurait pu préparer une thèse sur la particularité des blessures, celles infligées par les Serbes et les Russes et celles, versant Italien, sur l’Isonzo. On amputait plus facilement du coté de la Pologne et de la Transylvanie. Peut-être était-ce en raison de la distance ? Ou alors parce que les soldats engagés là n’étaient pas de souche autrichienne ?
Lui faisait le tri dès que les brancardiers et les infirmières avaient fini d’installer les blessés dans leur lit. L’Etat major avait transformé l’ancien manège des Cadets de l’Empereur en Sanitares Zentrum. On avait gardé la sciure qui couvre le sol. Les combats de la première année de guerre avaient saturé les hôpitaux militaires. Les Reich Krafte avaient donc choisi une solution simple : renvoyer chez eux les irrécupérables. Leurs familles s’en occuperaient.
Et le Docteur Lehar faisait la sélection. Trop vieux pour le champ de bataille, ce capitaine à l’ancienne servait son empereur, comme il le pouvait encore mais sans espoir. L’homme avait perdu la fierté et l’élégance qui plaisaient tant aux femmes.
Falco, lui, s’assura que le personnel du « manège » prenait soin de son contingent. Il salua plusieurs de ces malheureux à peine connus, avant de récupérer son rucksack en peau de vache qui contenait ses affaires personnelles et son linge de rechange.
Vienne s’endormait. C’était un temps qui annonçait la neige. Il longea le Rathauspark, contourna l’Université.
La pension des sœurs Schmitz ne ressemblait à rien. Ces vieilles dames inutiles avaient du probablement transformer leur maison familiale en hôtel pour gagner un peu d’argent. De quoi survivre en conservant l’immeuble qu’elles avaient hérité.
Elles l’accueillirent sans politesse. D’abord il était déjà très tard et ensuite elles n’aimaient pas ces notes de réquisition que l’Armée tardait toujours à rembourser. Avant, avec les hôtesses qu’elles hébergeaient, la clientèle venait de jour et payait en avance. La nuit ces deux sœurs retrouvaient leur tranquillité et le souvenir des beaux jours.
- Trois nuits ?
- Oui madame. Ce n’est pas moi qui décide
Une lui tendit la clef de la chambre 14 et l’autre lui indiqua vaguement la direction des escaliers. La chambre donnait sur la rue. Il pouvait apercevoir, en face, les fenêtres illuminées du Frauenspital. Les gardiennes de nuit servaient le dernier tilleul.
La pièce n’offrait pas plus de confort que celle du train-hôpital où il venait de passer trois mois. L’espace, en plus, peut-être.
Un lit double, une armoire, une table, une chaise et un lavabo. L’officier entendit un éclat de rire. La pension n’avait pas complètement cessé son commerce d’antan.
A son habitude il lava ses dessous, son linge de corps et une chemise, qu’il suspendit sur le dossier de la chaise près du poêle à charbon. Nu il se coucha. En effet, les sœur Schmitz pratiquaient encore leur ancien métier de maquerelles, les draps souillés le confirmaient ou alors on ne les lavait jamais. Il était trop fatigué pour s’en soucier.
Il n’y avait qu’un WC pour tout l’étage, cinq chambres. Cinq chambres, trois étages.
Le soldat se leva vers les six heures du matin. Dans la salle à manger, près de l’entrée, les Schmitz faisaient leurs comptes. La table était mise pour une seule personne. Lui.
- On peut vous servir un borchtch ou du pain et des œufs ? Mais ce n’est pas compris dans le bon.
- Du pains et des Eierspeise (œufs brouillés), merci. J’ai de quoi vous payer.
- Et un café ?
- Un café ? Vous avez du vrai café ?
Pendant qu’il mangeait, les deux femmes s’installèrent, chacune d’un coté. La curiosité leur faisait oublier ces coupons sans valeur, jamais honorés par les services impériaux. Avaient-elles un parent sur le front de l’est ? Non, elles voulaient simplement se faire une idée, la guerre allait-elle se terminer, les Piefke (Allemands) la gagneraient-ils ? Na, Jessasna ! Il répondit poliment à leurs questions en osant affirmer que les Prussiens ne battraient jamais les Russes et qu’à la vitesse où tombaient les soldats il fallait compter encore deux ans avant qu’on signe un armistice. Il ne savait rien du front de l’Ouest, sinon qu’il ne bougeait plus. De l’entrée en guerre de l’Italie il n’avait rien à dire. Il raconta encore qu’il venait de raccompagner des blessés de Pologne. Elles furent surprises d’apprendre qu’il était médecin.
- Et il y a deux ans j’ai fait un stage, précisa-t-il bouche pleine, tendant la main qui tenait le couteau vers le Bettina Frauenspital.
- Alors vous connaissez l’Anrainer, le professeur Kratochwill ?
Falco traversa la rue. Il se souvint de son premier jour de stage. A vingt-trois ans, affronter le maître de la gynécologie viennoise ! Lui, italien, sujet de l’empereur certes mais italien quand même. Terrorisé, il avait attendu longtemps dans la salle près de l’entrée où patientaient des dizaines de femmes enceintes. Un moment il voulut s’échapper, il se leva, sortit et se réfugia dans un café voisin. Finalement il osa se présenter à la réception.
- Dr Sestan, lança-t-il en essayant de cacher son accent.
- On vous attendait à huit heures ! Venez, je vais vous donner une blouse et vous montrer le vestiaire.
Lorsque le professeur Kratochwill le fit entrer dans son bureau le jeune stagiaire lui avoua spontanément sa peur. Le maître éclata de rire en caressant sa barbe.
- Alors vous avez déjà bu votre café !
Maintenant, la guerre les avait vieillis.
- Il y a la peur, la frustration et la vengeance. Notre Vieux Franz n’aurait jamais du se lancer dans cette bataille. Falco Sestan ! Tu as été l’un de mes élèves les plus assidus, je me souviens encore de ton arrivée, tu feras un excellent psychanalyste, les gens de chez toi en ont bien besoin, ils s’enferment dans un monde à part croyant n’appartenir à personne. La guerre t’a fait chirurgien sans rien te demander. Ne te l’avais-je pas enseigné…
- Qu’on ne peut comprendre la douleur de l’âme sans savoir ce qu’est celle du corps ? Vous parliez alors des femmes, ce qui m’avait amené dans votre service de gynécologie.
- C’est vrai, tiens, prends cette blouse, c’est l’heure de la visite. Je ne conçois pas qu’on puisse se prétendre psychanalyste sans garder une activité de clinicien. Tu me suis ? Oui, je suis resté perfide envers mes collègues, enfin avec ceux qui « travaillent » chez eux au pied d’un canapé et qui publient des âneries sur l’inceste.
En trois phrases l’ancien stagiaire se retrouva comme à son premier jour.
- La peur ! Même dans ton train tu dois la connaître, ne serait-ce qu’en soulageant ces malheureux soldats. Entendre la bataille sans jamais l‘apercevoir !
- Je ne soigne pas j’ampute. Vous avez raison, en quatorze mois je n’ai jamais vu l’ennemi.
- L’ennemi, l’ennemi, Falco, tu t’exprimes à la manière de nos généraux maintenant ? Nos armées ne font pas de prisonniers ?
- Ca arrive, je n’en ai jamais opérés.
- Tu devrais penser à réunir de la documentation sur les douleurs fantômes.
- Vous savez professeur…
- Non, je ne sais pas, je n’ai pas envie de savoir mais j’imagine. Prends soin de toi mon garçon. Tu as appris avec nos meilleurs maîtres le mal que font les névroses. Le cancer de l’âme. Notre Franz est épuisé, il mélange la tragédie de sa famille et la fin de son empire, il va mourir. Et si son malchanceux héritier manifestait le moindre désir de paix, nos cousins de Prusse ne le laisseraient pas négocier dans leur dos. L’horreur va s’éterniser. Et le pays de tes ancêtres est entré dans la danse. Tu n’as pas un frère qui s’est engagé ?
- Nous étions dans la même région, du coté de Lublin, mais je n’ai plus de ses nouvelles depuis presque un an.
- Tes parents ne savent rien ?
- La censure du K.u.K. reste efficace.
A son habitude Kratochwill conduisait la visite au pas de course, ses assistants notaient les instructions et les modifications de traitement.
- Voyez, messieurs les novices, le lieutenant Sestan rentre du front de l’est. Il y a moins de deux ans c’est lui qui courait derrière moi, ce Vorzugsschüler ! Maintenant le voila charcutier. La gynécologie mène à tout, songez-y.
Mais le praticien n’avait pas changé. Là il prenait son temps au pied du lit d’une patiente cancéreuse. La femme parlait, il l’écoutait. Et si un interne tentait de le ramener à ses visites, le professeur levait sa main droite, imposant silence à l’imprudent. Et avant d’abandonner la malade il s’approchait d’elle et déposait un doux baiser sur son front moite.
- Massez lui le dos matin et soir avec du camphre.
En fin de matinée Kratochwill invita son ancien disciple dans une modeste Stube. Ils mangèrent en ne parlant que de psychanalyse.
- Oui, j’enseigne encore, il le faut bien, tu sais nos confrères doutent encore des maladies de l’âme, pas de leur existence mais des traitements que nous proposons. Guerre ou pas, il faut tenir bon. Pense à cette jeunesse meurtrie, comment retrouvera-t-elle sa routine quotidienne. Toi au moins, avec ta scie et tes sutures, tu tentes de sauver des vies. Eux ! Nous, ici ? Et les épouses qui attendent le retour d’un mari entier. Comment la jolie fiancée accueillera-t-elle son borgne ou son manchot ? Quelle jument voudra d’un hongre boitillant ? Et ces femmes auront appris à travailler, à lutter, elles n’accepteront plus de retourner à leur tricot ou à leurs fourneaux. C’est plus que la mort d’un empire en faillite. Perdre la Hongrie et Prague m’attriste, les Balkans on s’en moque !
Ils firent ensemble un bout de chemin, en marchant vite et penchés vers l’avant, se tenant par le bras, pour se protéger du froid et de la bourrasque. Ils se séparèrent devant les escaliers de l’Université. Le professeur lui tapa gentiment sur l’épaule, plusieurs fois en lui murmurant à l’oreille comme un secret de gamin :
- Rentre chez toi et disparais jusqu’à ce que cette guerre finisse, les méchants Serbes ne sont pas ton affaire.
Sestan le regarda avec un sourire poli. Il n’y avait rien à répondre. Le maître gravissait déjà les marches de ce prestigieux bâtiment. Au sommet, Kratochwill se retourna et fit encore un large signe de la main. L’officier se demanda comment faisait cet octogénaire pour garder une pareille forme physique.
Une ordonnance accompagna Falco au « manège» où Lehar faisait lui aussi sa tournée au pas de charge. Il tendait le doigt en lançant « c’lui-là » et le verdict tombait.
- Hôpital central, on lui fera une prothèse.
- Retour chez lui, réforme complète.
- Toi tu vas rempiler, deux doigts suffisent pour manier une arme…
- Lui, lui ? Attendons encore un jour ou deux.
Il aurait pu ajouter « il ne finira pas la semaine ».
Rien de cruel dans son attitude. S’il avait montré la moindre compassion, la folie l’aurait saisi. Peut-être était-il déjà devenu fou ?
- Ah ! Falco ! Il se retourna vers son cortège d’assistants et plaisanta, à l’instar du professeur Kratochwill, deux heures auparavant, à deux ou trois détails près. Le Dr Sestan est un de nos plus précoces psychanalystes, la guerre l’a obligé à se reconvertir dans la charcuterie, vous autres, prenez-en de la graine, il a déjà l’air vieux pourtant il n’a pas trente ans notre Bursch (jeune homme) !
Le capitaine le prit à part et lui fit connaître la bonne nouvelle annoncée hier.
- Je t’ai obtenu une permission de deux semaines. Demain tu descends chez toi. On organise le rapatriement d’un train de blessés vers le sud. Tu les accompagneras.
Et il conclut à mi-voix :
- Et si tu ne réapparais pas dans quinze jours l’armée impériale survivra !
Sestan n’avait jamais songé à déserter. Fin 14 il avait finalement reçu son ordre de mobilisation, et il avait rejoint son unité, sans réfléchir. Médecin ici ou là ! Certes depuis l’entrée en guerre de l’Italie, certains de ses amis de semblable origine étaient passés sur l’autre rive de l’Isonzo. Mais son frère aîné se battait encore contre les Serbes et les Roumains.
- Tiens, les voilà tes patients ! Ils n’attendent que toi et des wagons disponibles.
Le capitaine n’avait pas espéré le moindre commentaire de son subordonné. Il continuait son inventaire.
La sciure était utile lorsqu’une infirmière refaisait un pansement. En chirurgie de guerre on ne referme pas de suite les plaies des membres amputés pour s’assurer que l’infection ne gagne pas le moignon.
L’odeur de l’urine humaine avait remplacé celle des chevaux. C’est alors que Sestan entendit ce bourdonnement, les plaintes et les gémissements des blessés. Jusque là il n’en avait pas pris conscience. Parfois les brancardiers emmenaient un mort en remontant une rangée de lits. Des lits ? Une simple armature de bois et une solide toile tendue, fixée au quatre coins. Les soldats gisaient à quarante centimètres du sol ce qui compliquait le travail des soignants, penchés du matin au soir sur ces grabats mais la bassesse atténuait la chute des malades.
Car il y en avait toujours l’un ou l’autre qui tentait soudain de se lever.
Pour aller où ? Certains oubliaient qu’il leur manquait une jambe, un pied.
L’officier saisit la pile de dossier que lui tendit Lehar. Une infirmière le tira par le bras et l’emmena vers son groupe en attente.
- Gambini ? Serafici ? Schaechter ? Guagnini ? Coen ? Folkel ? Cecovini ? Chiari, Bosetti, …, voilà votre docteur, c’est lui qui vous ramènera à la maison.
- Ciao, dottore ! Moi je suis de Santa Croce, lui il vient de Duino.
Des noms lui paraissaient familiers. Pas le moindre Slovène. Peut-être se méfiait-on des slaves ? Ou alors les envoyait-on sur le front sud face aux Italiens ? L’armée savait jouer avec les antagonismes ancestraux de sa province maritime.
Il prit son temps pour évaluer l’état et le handicap de chacun. Deux aveugles, une dizaine d’amputés des membres inférieurs, une gueule cassée, un pauvre soldat sans bras, un phtisique.
- Je serai du voyage.
C’était comme une manière de le rassurer avait pensé l’infirmière. Elle se tenait derrière lui.
Emilie Roth était née en Galicie (Ukraine). Sa famille l’avait envoyée à Prague pour faire des études de médecine. La guerre déclarée, elle s’était alors engagée en qualité d’infirmière. Comme beaucoup de personnels soignants, cette femme avait appris son métier sur le tas. Personne ne demandait à voir un diplôme.
Il y a quelques mois son chef l’avait désignée parmi pour convoyer des blessés en partance pour Vienne. Elle avait choisi de ne pas rentrer en Galicie. La jeune soignante n’avait emporté que quelques affaires, des uniformes et des tabliers de rechange. Ici, elle dormait dans le pavillon réservé au personnel féminin. Le capitaine Lehar avait régularisé sa situation en lui inventant une parenté viennoise. Les Roth ne manquent pas dans la capitale. Cette petite rousse lui plaisait, à quoi bon la renvoyer. Elle paraissait solide sur ses courtes jambes. Et puis elle riait franchement, encourageait les soldats handicapés, trinquait avec eux en vidant d’un gorgée son verre de schnaps.
Emilie n’était pas devenue la maîtresse du Primarius mais ils couchaient ensemble de temps en temps. La guerre rendait illusoire une relation amoureuse. Lehar l’emmenait parfois dans sa famille viennoise. Les parents du médecin chef appartenaient à l’aristocratie autrichienne.
Selon son humeur il l’invitait dans un luxueux restaurant de la Wipplingerstrasse où l’on croisait en soirée le gratin de l’état-major impérial.
Sestan n’avait pas compris immédiatement ce qu’elle lui disait.
- Je serai du voyage. Lehar a insisté.
- Et quand part-on ?
- Dans deux jours et à quatre heures du matin par la Südbahnhof, l’entrée qui donne sur l’Arsenal, j’ai déjà fait deux ou trois fois le trajet. Vous verrez, on avance à la vitesse d’un escargot et à chaque village le train abandonne un soldat. Avec la neige, le voyage pourrait durer plus d’une trentaine d’heures. Qu’allez-vous faire en attendant le départ ? Ici vous êtes inutile, y’a que des pansements à refaire.
Emilie posait la question simplement, sans maligne curiosité. Les rapports entre médecins et infirmières sont souvent directs. Personne n’oublie la hiérarchie, mais on a besoin les uns des autres. Il y a aussi la proximité lorsqu’on change un bandage ou lorsqu’on suture une blessure. La constante nudité des corps meurtris réveille étrangement une sorte de sensualité chez les soignants. Chacun en a conscience.
Cette sensualité aide à supporter l’environnement de la douleur.
- Je ne sais pas, mes anciens collègues d’internat et mes camarades de fac doivent tous être mobilisés. On verra, un bon repas ce soir…
- Et les sœurs Schmitz pourraient vous trouver un peu de compagnie pour la nuit !
Emilie le trouvait séduisant et beau malgré son air fatigué et vieilli. Un homme de l’Adriatisches Küstenland, du bord de mer, cheveux courts et noirs, une fine moustache de séducteur, des mains de musiciens.
- Invitez-moi ! Je payerai ma part. Une demoiselle ne peut entrer seule dans un restaurant convenable.
Elle ne devait pas faire plus d’un mètre soixante. Des taches de rousseur donnaient à son visage un air coquin, celui d’une jeune fille impatiente de débusquer un mari ou un amant. L’impression était pourtant fausse, Emilie ne cherchait qu’à rester en vie.
Une boule de feu, pensa Falco. En bord de mer, là-bas, les rousses sont rares et les hommes simplifient en les voyant comme des prostituées, au mieux des nymphomanes.
- Je ne suis pas de garde cette nuit, mon service se termine à huit heures. Attendez-moi. Tiens, vous pourriez faire connaissance avec nos compagnons de voyage.
- Nos compagnons ?
- Oui, ces pauvres bougres sont du sud, Santa Croce, Duino, de chez toi, tu devrais leur parler avec l’accent, oublie l’allemand, Dottore ! On ne peut plus faire grand’chose pour eux, alors réchauffe leur le cœur.
- D’accord, je t’invite ce soir.
Cette conversation lui paraissait invraisemblable, il ne s’offusquait pas qu’elle passe soudain au « tu », mais la liberté de cette jeune infirmière bousculait ses certitudes ou plus simplement ses habitudes. Si les mois passés au front avaient fait de ce gentil et timide docteur un barbare et un bûcheron, là c’est l’entière éducation de sa mère qui revenait en surface. Il sourit, heureux de découvrir qu’il appartenait toujours à un monde civilisé, conservateur parfois, avec ses bonnes manières et ses inconvenances. Alors je suis encore un homme normal ? Maman ! Ton fils emmène une belle fille au restaurant ce soir et qui sait…
- Falcolinetto !
Ses patients le ramenèrent à la réalité. Folkel était incapable de sortir un seul mot. Et d’où l’aurait-il sorti, il n’avait plus de maxillaire inférieur. Ses yeux brillaient. Sestan sortit son carnet et un crayon de la poche de sa veste.
- Ecris quelque chose, Folkel, j’sais pas, le nom du quartier où vit ta famille, Folkel ? Tu peux pas venir du Carso, d’Opicina ? Via san Lazzaro ? Ma famille habite la rue san Michele, pas loin du Colle san Giusto, tu connais ? Non, j’sais pas, faut que je regarde de plus près ton dossier, mais le chirurgien Trumbo de la clinique Frederica est un des meilleurs spécialistes de la greffe. Son fils et moi nous étions ensemble à la fac.
Il fit ainsi le tour de ses éclopés. Les aveugles se serraient l’un contre l’autre pour ne pas se perdre. Chiari lui ne tenait pas en place. Il avait les deux bras coupés au niveau des épaules. Ce caporal avait trouvé le coup de rein pour s’asseoir.
- Io non ritornerò a casa.
Il fonçait entre les lits de camp en gueulant qu’il ne rentrerait jamais chez lui. Et forcément il se prenait les pieds dans un pied de lit et s’étalait. Un infirmier le relevait sans trop de ménagement.
- Chiari ! Du machst uns verrückt.
- Wir sind alle Teufel, lui répondait Chiari en reprenant sa course folle.
Sommes-nous tous des diables ?
Emilie Roth était une vraie rousse. Tandis que les ambulances continuaient de débarquer les soldats blessés au sommet du quai n°5, le Dr Sestan finissait d’installer ses hommes du mieux qu’il pouvait. Les wagons avaient été transformés par le génie militaire. On avait simplement démonté les banquettes et déposé deux rangées de paillasses le long des fenêtres, de chaque coté. Il ne restait qu’un espace étroit pour que les soignants puissent se déplacer et soulager chacun durant l’expédition.
C’était comme une éternité. Depuis toujours Falco pensait et agissait en fonction d’un devoir à accomplir, d’une tache à achever avant de passer à la suivante. Au collège il calculait les semaines jusqu’aux prochains examens et ceux-ci passés, il prenait une nouvelle feuille et dessinait des carrés, autant que de jours qui le séparaient de la nouvelle échéance.
Il fit pareil lors de ses études de médecine, ici à Vienne. Le cursus durait quatre ans avec des concours éliminatoires en fin de semestre. Aujourd’hui, avec la guerre, le ministère de la Santé se montrait moins exigeant. Les anciens praticiens consultaient en alternance, à l’hôpital jusqu’à onze heures et dans leur cabinet l’après-midi et en soirée. L’armée recrutait tous les soignants n’ayant pas franchi leur cinquantaine.
Au front, Sestan avait abandonné cette habitude de compter les jours puisque personne ne savait combien de temps la guerre allait s’éterniser. Et si le règlement prévoyait des congés et des permissions, personne n’en accordait.
La décision de le renvoyer avec un convoi de soldats blessés l’avait surpris. Mais il ne posa aucune question. Les quatorze mois passés à Lublin, à mille kilomètres de Vienne, à mille quatre cents de chez lui, physiquement il les avait bien supportés. Son frère ne lui avait envoyé qu’une seule lettre. Il se battait, lui, plus bas, contre les Serbes et les Roumains.
A Vienne personne n’avait pu le renseigner à son sujet. Secret militaire ! Une chose était certaine. Il ne figurait ni sur la liste des morts ni sur celle des manquants ou supposés prisonniers. Mais il y avait tellement de mouvements. Cinq cents morts par jour, cinq cents blessés et cinq cents disparus. Le front de l’est changeait sans arrêt de position contrairement à celui du sud où Italiens et Austro-hongrois ne faisaient que perdre et reprendre une vallée ou un village bordant la rivière Isonzo.
La locomotive de tête siffla une première fois, longuement, pour annoncer la fin de l’ « embarquement ». Emilie passait d’un blessé au suivant, soulevant la nuque de l’un pour lui donner à boire, refaisant un pansement. Elle leur parlait, elle riait.
Sestan vérifia sa trousse. Elle contenait ses instruments de chirurgie et des flacons de médicaments indispensables.
L’infirmière se retourna et lui sourit.
- Andiamo là !
- Io non voglio ritornare a casa.
C’était bien sûr Chiari qui pleurait encore, qui tentait de se relever. On l’avait couché près d’un des deux aveugles, celui-ci pourrait éventuellement le retenir si ce diable s’agitait. Ses camarades paraissaient résignés. Les ambulanciers leur avaient expliqués que la descente serait longue, que le train s’arrêterait à chaque village de Vienne à Graz, Klagenfurt, Lubiana jusqu’à la cote adriatique.
- Non beva troppo che Lei orinerà senza fermata.
Le compartiment sentait déjà la pisse et la merde.
- Abfahrt in fünfzehn Minuten, Abfahrt in fünfzehn Minuten,…
Le chef de train remontait le long du quai 5 en agitant son fanal. Le haut toit métallique de la gare protégeait le convoi de la neige. Il faisait chaud dans les voitures. Les préposés de le KOEV avaient gorgé à ras bord les poêles à charbon.
Les premiers blessés avaient quitté le « manège » dès quatre heures du matin. Le clocher de la cathédrale Saint-Etienne sonna sept coups. Le jour allait bientôt se lever.
Emilie servait le café. Elle en tendit une tasse à Falco. Il fit comme chacun, serrant la tasse entre ses mains et penchant son nez sur la vapeur qui s’en échappait. Le médecin leva les yeux cherchant Chiari. Un aveugle l’aidait à boire.
Les dix amputés des membres inférieurs ne leur poseraient certainement que peu de problèmes. Une plaie se rouvrirait ? Les aveugles paraissaient calmes et presque heureux de s’en être sortis sans plus de mal. La gueule cassée souffrait le martyre à la moindre secousse. Déjà dans l’ambulance on avait du lui injecter une dose de morphine. Chiari, l’homme sans bras ? On verrait bien. Le dernier l’inquiétait plus. Ce jeune officier originaire de Gorizia n’avait subi aucune blessure mais ses poumons étaient infectés. A chaque respiration le malheureux s’arrachait les bronches. L’infirmière l’avait attaché en position assise sur l’unique banquette du wagon.
- Hvala lepa (Merci beaucoup)
- Koliko si star ? (Quel age as-tu ?)
- Zweiundzvanzig, répondit-il sans le moindre accent slovène.
- Srečno (Courage), mein Kleiner.
Il pourrait toujours le badigeonner à la térébenthine si ce pauvre garçon s’étouffait durant le voyage.
- Abfahrt in fünf Minuten, Verschluß der Türen.
Enfin, le départ !
La locomotive patina deux ou trois secondes, incapable d’arracher ses trente wagons de misère. Et puis finalement elle réussit à vaincre son hoquet et pris de l’allure. Fier d’elle le chauffeur lui permit de lancer un puissant sifflement en deux temps, you-hou ! Dès la sortie de la gare le paysage changea brusquement, tout était couvert de neige.
Quelque part on sonne le glas. La veille de ce 21 novembre 1916, l’empereur Franz-Joseph est mort d’une congestion pulmonaire. Von Koeber, ministre-président, a préféré attendre le matin pour annoncer la triste nouvelle aux Viennois. Charles se recueille devant la dépouille de son grand-oncle, déjà soucieux de la charge qui l’attend désormais.
Gambini se mit à chanter un air de chez lui :
- Stringini al sen coll’alito de’ caldi tuoi sospir, dimmi che m’ammi, bacciami, fammi con te morir….
Ces réformés ne risquaient plus rien, l’armée s’en débarrassait, qui les mettrait en prison pour outrage à l’unité de l’empire. Rien là d’insultant pour le monarque défunt puisque le chanteur ignorait la mort de l’empereur.
Entre Vienne et Pingau, ce ne fut qu’un paysage en noir et blanc. La fumée de la locomotive et un immense manteau de neige. Le long de la voie, les arbres nus défilaient en grelottant. Parfois, lorsque le train s’arrêtait dans un village, une fanfare saluait le retour d’un de ses enfants perdus. Alors, un court instant, le malheureux que des infirmiers descendaient de son wagon, le malheureux souriait. Ses proches hésitaient avant de s’approcher. Le père surtout. La maman finissait toujours par craquer.
Sestan pensa à sa mère, cette gentille bourgeoise rondelette et bien mise qui ne voyait de mal nulle part, pas même lorsque son mari rentrait joyeux d’une de ses escapades via della Pescheria, à deux pas de la Piazza Grande et du bord de mer.
Là il ramenait surtout des hommes simples, presque tous de souche italienne. Schaechter et Coen parlaient eux aussi cette langue chantante que plus personne ne comprend au-delà de Venise et du Frioul. Et, pareil à Schaechter et Coen, Falco savait aussi s’exprimer joliment en ce mélodieux allemand des Viennois, juste avec cette touche d’accent méditerranéen. Où l’avaient-ils appris, au front ou au sein de leur famille ?
La locomotive bégaya encore un peu plus mais elle finit par mobiliser son fardeau. L’officier jeta un œil à la vingtaine de blessés que les familles emportaient hors de la gare de Pingau. Il oublia ein Momenterl sa mère pour se souvenir de ses études de médecine et de psychanalyse. Vienne lui plaisait. Pourquoi devrait-il se sentir plus italien que… que quoi ? Sa question le fit sourire, ne contenait-elle pas justement la réponse ? Le «Kaffé» qu’il prenait chaque matin dans un Häferl en y trempant son Striezerl. Là-haut, du coté de Lublin il avait du se passer de ces délicatesses mais les soldats, l’intendance et les cuisiniers parlaient toujours de deka (gramme) et d’Erdäpfel (pomme de terre) au mess des officiers, un mess qui s’était transformé en Buschenschank lors du premier Noël, avec sa branche de sapin au-dessus le porte.
- Du denkst an deine Familie ?
- No, io penso ai miei begli anni a Vienna
- Tu sais, j’ai aussi couché avec Lehar
Emilie bouscula la casquette de son gentil officier et l’embrassa sans se soucier des joyeux hou hou des blessés. La louve signifiait à sa meute qu’elle s’imposait en dominante. Malgré son grade de lieutenant Sestan n’avait jamais eu de subordonnés. Il était officier parce que médecin. Le sentiment de domination lui était étranger. Il avait étudié les mécanismes du pouvoir dans une société, dans un groupe, une fratrie ou dans le couple. Kratochwill enseignait qu’entre homme et femme, c’est toujours la maîtresse qui assujettit son partenaire, qui le « subjugue ». Depuis son enfance le médecin acceptait sa position de soumis. Son frère le dépassait en force physique, en détermination et sans doute en intelligence. Ses enseignants et initiateurs viennois le regardaient en élève appliqué, diligent, laborieux, assidu disait Kratochwill, rarement en étudiant ingénieux.
- Ce qu’il te manque en intelligence, tu le compenses par ta formidable capacité à exploiter ta faiblesse. Tu sais écouter. Tu sais lire, ce qui n’est pas donné à grand’monde. Mieux, la conscience de ta fragilité te rend redoutable. Le fort se croit fort, il se comporte en agresseur, aussi aimable soit-il. Ton hémisphère droit martyrise ta raison. Il m’est arrivé de douter que tu puisses devenir psychanalyste, j’ai peur, ton émotivité pourrait aveugler ton « jugement ». C’est pourquoi je t’ai si souvent ennuyé avec ma théorie de la compartimentation. Elle reste primitive, apprends à garder chaque drame humain dans sa case, tu quittes l’une pour passer à la suivante, froidement. Il faudra parfois te faire violence pour ne pas regarder en arrière.
La guerre avait compensé ce handicap. Les cloisons, il avait appris à s’en entourer. Dans son train hôpital, il tranchait des membres sans plus entendre les cris du supplicié. Quand un de ses patients ne survivait pas, il l’oubliait et charcutait le prochain.
- Notre caractère ne se transforme jamais, l’expérience nous aide à devenir sourds
Sans son maître, que serait-il ?
Chiari avait réussi à se lever, Bossetti n’avait pu le retenir. Le double manchot fonça vers la porte et s’y cogna brutalement mais le choc ne suffit pas à le déséquilibrer. D‘un coup de pied il parvint à manoeuvrer la chevillette. Un air glacé envahit le wagon. Le désespéré gueulait toujours :
- Non voglio ritornare a casa.
Et puis il disparut et chacun entendit un bruit sourd. Chiari venait de sauter sur le ballast et son corps roulait en bas du talus. Falco bondit et tira sur le signal de secours. Le système paraissait primitif mais il fonctionnait. Un câble activait un bras qui lui agitait un drapeau rouge au-dessus des voitures. Il fallait simplement qu’un mécano veuille bien lever le nez de sa chaudière et regarder en arrière.
Un sifflement déchirant se fit entendre. Le chauffeur venait de serrer à mort le patin des freins sur les roues de la puissante machine à vapeur. Le chef de convoi sauta sur le bas-côté et remonta rapidement le convoi. Sestan fonçait déjà là où il lui semblait avoir vu basculer Chiari. Les traces dans la neige l’aidèrent. Par miracle le soldat était vivant. Le docteur examina rapidement les jambes du malheureux.
- Dann ?
- Nichts ! La neige a amorti la chute.
- Alors remontez le dans son compartiment et attachez-le, bon sang ce n’est pas à moi à jouer le Krampus !
- Bastardi, Lei ed il Suo Kaiser siete solamente noi di bastardi.
- Der Kaiser is gestern abend gestorben.
- L’empereur est mort hier soir
Emilie resta un moment près de Chiari. Elle tentait de le consoler. Le double manchot ressemblait à un bébé emmailloté. Il pleurait, l’infirmière essuyait ses larmes. La locomotive lança un long sifflement.
- L’empereur est mort ?
- Skvelý ! Lança Serafici
- T’es slovène, s’étonna Cecovini
- Et toi, t’es autrichien ?
- Non, j’suis tchèque.
Ils appartenaient depuis des générations au Küstenland, ce coin de bord de mer qui s’était offert plus de cinq siècles auparavant aux maîtres du Saint Empire Germanique, simplement pour ne plus subir le joug de Venise. Et pourtant chacun d’eux s’identifiait au pays de ses ancêtres.
Chiari finit par s’endormir en ravalant sa morve.
Le Dr Sestan fit une injection de morphine à Folkel, la gueule cassée, qui pourtant ne se plaignait de rien. Il suffisait de voir ses yeux pour comprendre.
- Merci docteur, auraient-ils voulu dire.
Ensuite Emilie et lui s’occupèrent de Cankar, le phtisique de Gorizia. Ils lui ôtèrent son maillot et sa chemise et le barbouillèrent de térébenthine.
- Merci, murmura-t-il lui aussi.
- Ca te plait bien qu’une jolie Mäderl (fille) prenne soin de toi. Tu faisais quoi avant la guerre ?
- J’étudiais à Prague. Mon père voulait que je devienne avocat, mais c’est la littérature qui m’intéresse.
- Tu écris des poèmes ? Ecris en un pour moi, eine Einbrennin (une rouquine), ça devrait t’inspirer.
Emilie aida le tousseur à se rhabiller. Sestan aurait voulu encourager ce jeune officier, le convaincre qu’il pouvait encore s’en tirer. Il resterait faible. Les pneumologues lui poseraient un drain avant d’isoler le lobe sévèrement atteint. Le collapse étoufferait l’infection. En théorie Falco connaissait cette technique, vieille d’une vingtaine d’années.
- La première partie du traitement est pénible, dès que la cavité résiduelle est neutralisée, tu respiras beaucoup mieux avec ton poumon sain qui lui occupera petit à petit la place libre. Il te faudra un temps de repos et de la patience mais du coté de Gorizia ta famille saura prendre soin de toi.
- Gorica !
- Gorica si tu préfères, excuse-moi ! Et dès la guerre finie tu descendras me voir, tu verras la plaque que je poserai devant mon cabinet, une en bronze : « Dottore Falco Sestan, medico di specialista in psicoanalisi ». En attendant que je sois disponible tu papoteras avec les dames de ma consultation, des riches bourgeoises, épouses de fondés de pouvoir dans les assicurazioni, des « clientes » mal baisées jalouses des putes de la Pescheria. J’aurai une belle clientèle ! En quelle langue écris-tu tes poèmes ?
- En italien.
- Alors pas de problème, il doit bien rester deux ou trois amis de mon père qui te publieront.
- Tu crois qu’on va vers la paix ?
- A la vitesse où l’on se massacre ! Six mois, un an au plus.
Le médecin avait omis de lui parler des bombardements sur Gorizia. En fait il n’en savait pas grand’chose, sinon qu’Italiens et Autrichiens s’étaient sauvagement battus pour prendre et reprendre cette ville. Il ignorait qui la tenait en cette fin d’année 1916.
Emilie tendit la main à Falco qui se releva en titubant. La térébenthine l’avait doucement saoulé. Et puis durant un instant il avait imaginé un monde où la guerre n’aurait jamais eu lieu. Une soudaine ivresse, pas désagréable, imprégnée de la senteur de cette femme qui lui souriait. Croire en un avenir serein au cœur de sa cité, cosmopolite et portuaire, entre la mer et le carso. Il aurait assez de temps pour ses patients et ses travaux, deux ou trois fois l’an il retournerait à Vienne pour partager ses découvertes, aiguiser de nouvelles théories avec ses collègues et ses maîtres.
- Non, les Prussiens en veulent encore et chez ceux de l’Entente, à l’ouest, personne ne négociera.
Emilie Roth le ramenait brusquement à la réalité.
- Mais il te restera des âmes à soigner quand la guerre sera finie. Les veuves, les soldats traumatisés et cocus. Et les enfants des disparus.
Le ton de l’infirmière paraissait agressif. Etait-ce donc indécent de rêver ?
- Tu vis dans le passé, Dottore Falco !
- Mais n’est-ce pas le métier que j’ai choisi ? Fouiller le caca de ces âmes dont tu parles. Nos excréments se décomposent, le foie nettoie les cellules mortes de notre sang. Chacun vit avec ses archives en désordre. L’avenir appartient aux obstétriciens et aux pédiatres.
- Le passé ?
- Oui, rien que le passé, l’avenir ne m’intéresse pas.
Sans le vouloir il tentait d’analyser le comportement d’Emilie Roth, infirmière née en Galicie, une jolie rousse un peu courte sur pattes qui avait couché avec lui quinze heures plus tôt à Vienne dans cette chambre nue de la pension Schmitz. Bien sûr, elle avait aussi fait l’amour avec le capitaine Lehar et certainement avec une poignée de médecins du Kaiser und König mais il n’arrivait pas à identifier la raison de cette soudaine brutalité. Ils partageaient une complicité professionnelle certaine, une tendresse physique, et quoi de plus ? Consciencieusement, ainsi qu’on le lui avait appris, il lista les possibles traumatismes subis par cette femme. La guerre ? Vingt millions d’hommes qui préfèrent s’affronter que de copuler ? Son déracinement volontaire lui parut une voie plus sérieuse à explorer. La solitude d’une amazone des temps modernes, en avance sur ses soeurs ? Une sensation de frustration devant le vol des fraîches années de sa vie ? L’abandon forcé de ses études de médecine ?
- Arrête de jouer l’Adabei, Falco, je vois ce que tu es en train de faire. Je ne suis pas ta patiente !
Il éclata de rire ce qui suffit à ramener son éphémère maîtresse à de plus doux sentiments. Elle prit la peine d’enlever sa vocation et de défaire sa chevelure, d’enlever les épingles qui fixaient les mèches rebelles et rouges. Sestan saisit la brosse et la coiffa.
- Rousse et frisée, chez nous on prétend que ces filles sont compliquées.
- Tu as une sœur, hein ?
- Une sœur cadette et un frère aîné. Tu es une vraie rouquine toi !
- Ta sœur ?
- Pareille à ses soeurs italiennes avec des poils noirs sur les jambes ! Elle ne rêve que de se faire chevaucher, ma sœur est précoce, heureusement notre mère veille.
Alors il était italien ? Chez lui on parlait italien, son père lisait l’italien et travaillait dans une compagnie où le personnel traitait les dossiers en italien, parfois en allemand. Au café du coin les clients s’engueulaient en gesticulant à l’italienne. Parfois son père emmenait sa mère à l’opéra, les solistes venaient de Milan. L’opéra présentait bien à l’occasion une oeuvre de Wagner avec des loges occupées par l’élite de l’administration autrichienne mais personne n’aurait eu l’idée d’y voir la manifestation d’un occupant ennemi ou l’arrogance d’un maître envers ses serfs. Et l’alternative ne suscitait pas la moindre manifestation, Puccini, Verdi. Méticuleux, discipliné, oui, l’Empire austro-hongrois était conservateur, à la satisfaction générale, les affaires tournaient parfaitement. La présence autrichienne n’exaspérait que les idéalistes.
Evidemment, les commerçants et les entrepreneurs critiquaient les pointilleux contrôles des fonctionnaires viennois. La vie du port franc se passait sans excessives tracasseries.
Alors ? Italien ?
Il se souvenait de camarades qui avaient poursuivi leurs études universitaires à Florence, qui rentraient pleins de projets révolutionnaires, qu’ils débattaient à haute voix dans n’importe quel établissement du centre ville. L’irredentismo lui paraissait n’être qu’un rêve de poètes ou un sujet de pige pour des journalistes en mal d’inspiration.
Parfois la censure intervenait et coupait un article trop favorable à l’Italie.
Il ne se souvenait d’aucune intervention des soldats de la garnison. De jour, les bacoli assuraient une surveillance efficace et discrète tandis que les lamparetti prenaient le relais la nuit tombante. Mais ils ne chassaient que les voleurs.
Le nom des rues était en italien.
Des crimes il y en a dans toutes les métropoles cosmopolites, dans tous les grands ports du monde. La communauté slovène portait courageusement son fardeau, le rôle de bouc émissaire, c’est elle la responsable des vilains coups. Et Sestan pensait sincèrement que cette suspicion était justifiée. Le campo dei Gesuiti ne regorgeait-il pas de détenus slovènes ? Les Habsbourg aimaient cette ville, siècle après siècle, ils avaient assoupli leurs règles, les Autrichiens tenaient l’administration, les Italiens le commerce, les Hongrois la marine, les Slovènes se chargeant des basses besognes. Une échelle sociale injuste, discriminatoire mais cependant jamais raciste. L’intention était pragmatique.
Emilie somnolait. Sestan se forçait à l’éveil. En soirée le train ferait une longue halte à Graz pour que les commis puissent nettoyer les voitures. Le K u K (Kaiserlich und Königlich) faisait son travail efficacement. Et la locomotive pourrait souffler plus paisiblement une heure ou deux. Les mécanos rempliraient sa chaudière d’eau froide, les manœuvres slovènes ou croates chargeraient plein bords le tender de charbon.
Le chauffeur se tiendrait à l’abri près de sa devanture en surveillant l’évacuation du mâchefer, la température du foyer et celle de la boite à fumée.
Le chef de train superviserait les opérations de ravitaillement, soucieux de la bonne tenue de l’horaire.
- Graz, eine Stunde von Stoppen!
Une dizaine d’infirmières encadrées de vieux soldats les attendaient sur le quai. Des journaliers crasseux entrèrent dans les compartiments et firent un nettoyage sommaire. Ils changeaient la paille, évacuaient les excréments et lavaient les urines à grands jets d’eau glacée. Aucun d’eux n’ouvrit la bouche, ils se pressaient. Derrière eux un adjudant les engueulait sans cesse.
Emilie échangea quelques mots avec une infirmière aux cheveux gris qui passait d’un blessé à l’autre. Sestan se demanda si celle-ci n’était pas chargée de repérer d’éventuels déserteurs.
Un vétéran moustachu apporta une barrique de bière en plaisantant. Un suivant déposa près du poêle un large panier de pain et de fromage.
Emilie avait emporté une de ces moulinettes que les cuisiniers emploient pour réduire en bribes différents aliments. Ainsi elle prépara des boulettes de pain et de fromage qu’elle trempa dans un bol de bière. Elle put nourrir Folkel à la manière des oiseaux. L’homme ne pouvait plus sourire ou simplement dire merci. Il prit la main de cette maman de fortune et la posa sur son œil. Le soldat pleurait. Elle lui caressa les cheveux. La gueule cassée sortit alors une photo de la poche de sa chemise.
- C’était ton mariage ?
Il montra quatre doigts. Quatre ans de mariage, quatre enfants ? Elle ne saurait jamais mais elle fit signe qu’elle avait compris. Emilie lui fit encore absorber un demi-litre de bière.
- Si tu as besoin de pisser, pisse dans la cuve.
Les blessés achevèrent rapidement le conteneur de bière. L’alcool les aiderait à dormir.
A minuit ils arrivèrent à Klagenfurt, au matin à Lubiana. Ils n’avaient rien vu de la Carinthie. Pour Cankar seulement le paysage avait changé. Ou alors il se sentait chez lui. Pour les « Italiens » ? Ils ronflaient. Leur vie ils l’avaient vécu en bord de mer, à trafiquer aux alentours du port, quelques uns avaient occupé un poste subalterne dans une grande compagnie, la Lloyd ou Generali. D’autres un petit métier d’artisan au cœur de la Città vecchia. Des gens de la ville et de la mer. Alors les plaines de Pologne, de Galicie ou l’arrière-pays autrichien, Carniole et Carinthie, tout se ressemblait sous la neige.
A Lubiana l’escorte qui accompagnait sur le quai le personnel de santé paraissait inexpérimentée et plus nerveuse qu’à Graz ou à Klagenfurt. L’Isonzo n’était qu’à soixante kilomètres. Les infirmières slovènes firent leur travail sans dire un mot. Elles ne parlaient probablement pas l’italien, pas plus l’allemand.
Le chef de train pressait son monde. Le convoi repartit sans qu’on débarque un seul rescapé du front de l’est.
A Postumia (Postojna) le train fut coupé en deux. Une rame descendrait directement sur Fiume (Rijeka). Eux continueraient leur chemin jusqu’au port franc, jusqu’à la Stazione S.Andrea.
Dans l’après-midi, en quittant Divaccia (Divaća, Waatche en allemand) ils entendirent des coups de canons, plus surprenant encore fut l’apparition soudaine d’un biplan aux couleurs italiennes. L’avion se mit en piquée mais le pilote dut reconnaître les croix rouges peintes sur le toit des wagons car il disparut sans ouvrir le feu.
Dans deux heures ils arriveraient à destination ! Le Dr Sestan prit le temps de revoir les dossiers médicaux de chacun de « ses » soldats. C’est alors qu’il découvrit l’histoire incroyable de Chiari. Le caporal s’était glissé sous un camion stationné près de son campement. Il voulait profiter de la chaleur du moteur. Le malheureux s’installa sous le véhicule, sur l’axe de transmission. Et pour assurer son équilibre il plaça les mains sur l’axe d’engrenage. Il avait oublié que c’était ce camion-là qui chaque nuit descendait au ravitaillement avant le retour matinal au front. Le chauffeur n’entendit pas les cris de Chiari et ce n’est qu’à la barrière du camp qu’il arrêta son moteur. Ces trente secondes ne furent que le prologue du martyre de l’imprudent. Les chirurgiens durent cisailler sommairement les deux membres supérieurs pour le sortir de là, avant que l’imbécile ne perde tout son sang. Si les histoires de ses compagnons handicapés paraissaient moins folles, elles se valaient en horreur.
Construit ainsi depuis toujours, Falco révisait maintenant la suite de sa mission et la meilleure manière d’occuper ses deux semaines de permission. Arrivée : veiller à la prise en charge de ses blessés, s’assurer que chacun dorme dans un lit. Les familles ne pourraient les récupérer qu’après une évaluation des handicaps respectifs et lorsque les médecins de l’hôpital central auraient proposé un programme de rééducation.
Pour la majorité il n’y aurait rien à faire. Ils seraient mieux chez eux, plus tard les orthopédistes leur adapteraient des prothèses.
Restaient les deux aveugles, la gueule cassée et le phtisique.
Plus tard le lieutenant Sestan pourrait aider Folkel en le dirigeant vers le centre de chirurgie faciale du Dr Trumbo. La clinique Frederica accepte-t-elle des soldats ? Le Dr Trumbo avait-il été mobilisé ?
Ah ! Et Cankar ? Comment lui dire que Gorizia avait été bombardée et largement détruite ? Dans un premier temps il tenterait de convaincre les pneumologues de collapser le lobe supérieur gauche de ce fragile malade. Les spécialistes partageraient-ils son optimisme ? L’intervention était simple mais présentait des risques post-opératoires. L’amélioration pouvait être rapide. Une fois le Slovène sur ses pieds, et capable de garder son souffle, il l’accompagnerait à Gorizia, sur place il verrait bien. Voilà.
Et Emilie ? Il se tourna et l’observa un moment. L’infirmière coiffait sa bande d’éclopés. Gentiment et avec la tendresse d’une maman.
Falco n’eut aucune honte à repenser à leurs deux nuits à la pension des sœurs Schmitz. Les amants s’étaient usés, consommés réciproquement, cannibalisés, par désespoir ou par fureur. Il baisait à l’italienne, sans réfléchir, sans calculer et sans patience, sans rien attendre. Elle avait des seins minuscules mais de gros mamelons bruns, entourés d’une large auréole sporange. Kratochwill affirmait dans ses cours que c’était là un signe d’hystérie. Falco en doutait et faisait plus confiance à son expérience clinique. Les femmes allaitant leur nourrisson développent parfois cette forme de pigmentation granulée. Emilie n’avait jamais enfanté. Il aimerait recoucher avec elle encore une fois. Il pensa trouver une case dans son agenda !
Le train ne rentrerait à Vienne que dans trois jours avec un contingent de miséreux et son équipe sanitaire. Cette fois-ci on ramènerait vers la capitale des blessés du front de l’Isonzo.
Où dormirait-elle en attendant ?
Et lui, comment pourrait-il expliquer à sa famille, à sa mère en premier, qu’il passerait la nuit ailleurs ? Et s’il la présentait à ses parents telle une presque fiancée ?
Lui l’organisé, le prévoyant, plus prévoyant que calculateur sournois, lui s’interrogeait sur un problème d’une banalité incroyable. Oubliées les suggestions de Lehar et Kratochwill sur une opportune désertion, oublié la disparition de son frère aîné, oubliées les questions métaphysiques sur l’absurdité de la guerre et le devoir patriotique d’un Italien du Küstenland.
Sestan avait envie de tirer un coup avec sa rouquine !
Emilie l’avait compris, à distance en refaisant le bandage de Folkel.
- Alors que vas-tu faire de moi ? Tu sais après notre arrivée, l’hôpital n’aura pas grand besoin de mon aide et puis une slave !
- Une slave avec un nom allemand !
- Juive, corrigea-t-elle dans un murmure.
Le lieutenant ne réagit pas. Depuis son enfance il avait pour voisins des familles juives aisées et d’excellentes éducations. Son père se retrouvait en soirée avec l’un ou l’autre de ces bons vivants, au Caffé Eden ou au Flora. Les meilleurs de ses maîtres en psychanalyse n’étaient-ils pas de race juive ?
- Tu dormiras chez moi. Ma mère te donnera la chambre de mon frère, je suis certain que le lit est frais et qu’elle change les draps chaque semaine en priant son retour. A moins que tu préfères partager le lit de ma soeurette, elle passera la nuit à t’arracher les vers du nez sur les hommes que tu as connus.
- Et…
- Et si tu choisis celle de mon frère, io verrò a raschiare alla porta,
- Et je t’ouvrirai, impatiente comme une chienne en chaleur
- Et ma mère s’en doutera, et mon père lui ordonnera de ne pas bouger un œil. Tu sais, chez nous c’est quand un ragazzo ne baise pas qu’il devient suspect ! E poi, qui sait, tu pourrais plaire a la mia madre, elle aime les femmes énergiques… ce qu’elle n’a jamais été !
- Et les rouquines ?
L’émotion saisit soudain les voyageurs. Sur son dernier tronçon la voie de chemin de fer traverse une partie du Carso. La neige ne tenait pas sur ce sol rocailleux malgré cette méchante bora qui glaçait le plateau. On ne voyait pas encore la mer, on ne la verrait qu’au dernier moment quand le train achèverait sa descente sur la ville.
- C’est dommage, si nous étions en été tu verrais les violettes.
- Alors je reviendrai en été !
Der Schmäh
(Une petite ruse)
2
Les services de l’armée contrôlaient entièrement le fonctionnement de la gare S.Andrea. Seul le personnel technique de la KOEV y avait encore accès et ses employés devaient porter un brassard règlementaire. Falco fut surpris de découvrir la tension qui écrasait ce pacifique édifice. Vingt-deux mois auparavant sa famille, sans lui, était là sur cette plateforme, agitant foulards et chapeaux pour souhaiter l’au revoir à son frère aîné Roberto.
Les ambulances motorisées avaient remplacées les voitures attelées. Leur cortège faisait d’incessants allers-retours. Heureusement, elles pouvaient accéder au quai et s’approcher des wagons. Le transfert des blessés dura plusieurs heures. Dans un premier temps, les arrivants furent dirigés vers l’hôpital central. C’est là qu’on ferait le tri et que les familles alertées pourraient récupérer leur fils.
Le Major Von Krantz supervisait lui-même les opérations. Ce produit de l’empire, celui d’après la révolution de 48, avait fait installer une dizaine de tables dans le hall central de la gare, droit sous la coupole de verre. Un juvénile lieutenant prit en charge Sestan et l’informa de la procédure autorisée
- A l’hôpital, vous trouverez vos soldats au couloir C, toutes les chambres sont occupées. Je vais vous trouver un moyen de transport.
- Je connais la ville, je peux y aller à pieds, mon infirmière m’accompagnera
Schinkel sourit.
- Y’a longtemps que tu n’es pas rentré chez toi, hein ?
- Presque deux ans !
- Alors suis mon conseil et attends que je vous y emmène, la ville n’est plus aussi paisible qu’autrefois.
L’hôpital central ressemblait à un essaim qu’on aurait contrarié. Cependant personne ne criait. Chacun connaissait sa tache. Schinkel les dirigea vers le couloir C où des infirmières alignaient les derniers brancards. Elles s’exprimaient en italien rassurant les nouveaux venus.
Falco et Emilie ne purent se libérer qu’en début de soirée. Et là encore ce fut grâce à la complicité de Schinkel qui les aida à s’échapper.
- Toi tu as ta permission, mais elle ? Enlève ton manteau et enfile cette blouse, en ville on te prendra pour un médecin, ta famille habite loin d’ici ?
- Non quatre rues.
- Ta première perm ? Bois un coup à ma santé, enfin, tu me comprends ! Pour elle je m’arrangerai, pourvu qu’elle soit là dans deux jours !
Le K.u.K. avait ses faiblesses.
Le lieutenant les fit sortir par une porte de service. Sestan portait son rucksack à la main pour paraître le moins militaire. L’infirmière le tenait par le bras. Il mesura rapidement les changements subis depuis son départ. Les gens se pressaient et s’ignoraient. En passant devant le Caffè San Marco il retrouva un peu de cette atmosphère d’autrefois. Les clients parlaient fort et s’engueulaient en gesticulant.
Ils débouchèrent enfin près du sommet de la rue san Michele.
- C’est le n° 51, tu verras, un grand immeuble à la viennoise. Mon père a acheté le deuxième étage il y a une quinzaine d’années.
Sestan poussa la lourde porte et se lança dans l’escalier. Il aurait bientôt 27 ans mais là il se retrouvait soudain pareil à l’adolescent au retour du lycée, impatient de se jeter sur son lit.
C’est Linuccia qui ouvrit la porte !
- Mon frère est de retour, Falco, Falco !
La benjamine se jeta à son cou et l’embrassa furieusement. Et elle pleurait !
- Tu aurais pu nous avertir ! Mamma, mamma, Beppa, Colinetto est de retour !
Sa cadette lui martelait la poitrine de ses poings.
Beppa apparut à son tour. Elle tenait ses mains contre son visage, muette, les yeux brillants de larmes. Et puis ce fut sa mère. Une dame importante et ronde, vêtue d’une grande robe grise et d’un tablier blanc. Elle se mit elle aussi à le rouer de coups mais sans force, juste pour le punir.
- Oui, tu aurais pu nous écrire !
Ils s’installèrent au salon, une pièce qu’on n’ouvrait normalement que le dimanche, après le repas de midi, pour boire le café et où les hommes avaient le droit de fumer.
- Voilà Emilie Roth, une infirmière qui a fait le voyage avec moi. Nous avons ramené au pays une quinzaine de blessés. Sa famille vit en Galicie, pas loin du front. Mais elle travaille à Vienne.
Il y eut un grand silence. La mère observa longuement l’intruse. Linuccia s’assit sur les genoux de son frère.
- Je…
- Je l’ai invitée à dormir chez nous, son train ne rentre que dans trois jours.
- Et toi aussi ?
- Non mamma, moi j’ai quinze jours de permission.
- Elle dormira dans ma chambre coupa Linuccia, Beppa, Beppa, change le lit.
Beppa apportait du café et des biscuits. Avant de quitter la pièce elle ne put se retenir et caressa les cheveux de Falco.
Chacun prit le temps de souffler, de sucrer son café et de le brasser longuement, en douceur. D’abord la mère suggéra que Linuccia court au Flora pour avertir M.Sestan et puis elle changea d’idée. Père et fils auraient le temps de parler, rien qu’entre eux, plus tard, de fumer et de boire des alcools forts. Autant le garder pour elle un moment, surtout maintenant.
- Cette jeune dame pourrait occuper la chambre de votre aîné, les draps sont propres.
Elle prenait soin de ne pas prononcer le nom de son fils manquant. L’absence de Roberto lui pesait soudain un peu plus. Elle en voulait presque à Falco.
Linuccia emmena Emilie dans sa chambre, elle lui parlait sans arrêt, d’abord pour tout raconter de ses deux frères chéris et puis pour poser des questions sur la guerre, sur Vienne.
Le médecin resta en face de sa mère. Il s’approcha d’elle et l’embrassa en la serrant fort.
- Tu as vieilli Falcolinetto.
Il lui parla du front, des soldats que les ambulances ramènent jusqu’à la nuit. Falco expliqua qu’il avait du apprendre la chirurgie. Ensuite il tenta de rassurer la pauvre femme au sujet de Roberto. Son nom n’apparaît sur aucune liste, ni celle des morts, ni celle des blessés et des disparus. Difficile de faire comprendre à sa mère que là-bas personne ne se soucie d’assurer le courrier entre soldats du front et leurs familles angoissées.
Mais elle le blâme et ne l’entend pas. Si au moins tu nous avais écrit, ici ! Qu’aurais-je pu vous raconter ? Mes opérations, ces membres que je scie ? Ces malheureux hommes qui perdent leur sang ? Ou au contraire vous tranquilliser en affirmant que la guerre va bien ?
- Je vais te cuisiner un grand morceau de bœuf, ton père sortira une ou deux bouteilles de sa réserve secrète, Beppa va te laver ton linge et te couler un bain.
- Laisse moi le temps, Emilie prendra son bain avant moi.
- C’est où la Galicie ?
- Entre la Pologne et la Hongrie, pas loin de la Russie. Elle étudiait la médecine à Prague mais avec le début des hostilités, elle n’a pas pu rentrer chez elle depuis au moins quatre ans.
- Et ses parents ne savent rien d’elle non plus ?
Beppa prit son temps pour changer le lit de Linuccia. Les deux jeunes femmes y dormiraient à l’aise, l’espace ne manquerait pas. La vieille bonne slovène écoutait Emilie qui expliquait dans le détail comment se passait sa vie d’infirmière à Vienne. La visiteuse enjolivait les choses et oubliait volontairement les aspects trop sordides.
- Vous avez soigné beaucoup de Slovènes ?
- Oui madame, et nous en avons même ramené un avec nous, il est de Gorizia. Cankar, un gentil garçon mais ses poumons sont infectés. Le Dr Sestan va l’accompagner chez lui dans une semaine, lorsque les pneumologues l’auront soigné.
- Gorica ! Mon Dieu ! Cankar ? Cankar, je connais une famille Cankar qui fait l’élevage du cochon. Ils possèdent une grande maison au centre ville.
Beppa travaillait pour la famille Sestan depuis toujours. Parfois elle prenait congé pour retourner dans son village de Šempeter tout proche de Gorizia. Mais depuis les derniers bombardements elle n’était plus rentrée chez elle.
- Beppa, Beppa, viens m’aider en cuisine ! Falco, viens nous raconter !
Mamma Sestan retrouvait son énergie. Ce serait un grandiose repas. Il devenait difficile de s’approvisionner en viande fraîche et en légumes mais elle savait s’arranger avec les marchands du quartier, souvent en y mettant le prix.
Linuccia s’assura que la porte de sa chambre était bien fermée.
- Ne t’en fais pas Emilie, tu fileras chez mon frère cette nuit, je le connais mon timide.
L’infirmière fut surprise de la franchise de cette jeune soeur. Ainsi leur liaison paraissait évidente ? Où alors Falco avait-il l’habitude de ramener ses conquêtes à la maison ?
- Penses-tu ! Les Sestan sont des bourgeois et de bons chrétiens. Et la mère veille ! Mais moi je sens ces choses. Et puis tu es rousse.
- Tu as un bon ami ?
- Mon Dieu, non ! Mon père me trouvera un fiancé de notre monde, enfin du sien. Et beaucoup de garçons se battent en Italie, pas loin, sur l’Isonzo. En attendant que la paix revienne mieux vaut ne pas rêver d’un bon ami ! Mais j’en rêve quand même. C’est ton premier ?
- Tu es bien curieuse Linuccia !
- Dis moi, dis moi !
- Non. Ton frère et moi...
Sans le vouloir l’infirmière confia à cette soudaine complice ce qu’avait été sa vie sentimentale. Bauer l’étudiant de Prague, Karl Levi le professeur de chimie de la faculté, Wostry, Lehar,… Elle aurait voulu se justifier, prétendre que c’était à cause de la guerre.
- Les hommes aiment caresser ta chevelure.
- Pas rien que ma chevelure !
La sœur de Falco avait trouvé l’explication. Linuccia la vierge aurait fait une meilleure psychanalyste que son frère. Elles éclatèrent de rire.
- Et ton père, que va-t-il s’imaginer ? Que les hommes aiment les rouquines, qu’ils courent après ce qu’ils ne trouvent pas chez eux. Mon papa ne sait pas être méchant.
Umberto Sestan rentra vers les huit heures. Il avait pris un peu d’avance sur l’apéritif, avec ses amis du Caffè Flora. Peut-être que cela lui permit de ne s’étonner de rien. Son fils rentrait sans prévenir, il emmenait avec lui une étrangère des plus charmantes, une rousse, une rousse, une rousse ! Depuis le temps qu’il ennuyait Josefina, la maquerelle de son bordel préféré, femme incapable de lui dénicher la moindre petite rouquine. Una bella rossa !
Il en rêvait plus que Linuccia d’un bon ami.
Cet homme d’affaire sut reprendre son sérieux. Il serra son fils contre lui et attendit qu’on lui explique la présence de cette bella rossa. Umberto écouta d’une oreille en se frotta les mains. Son fils allait se faire cette petite. Il en bandait par procuration. Hypocrite de capucin ! Vas !
Le chef de famille considéra, ensuite, comme souvent, qu’après tout, lui, il avait fait son temps, que son corps n’avait plus rien de séduisant. Une bedaine qui déborde, des jambes variqueuses de rond de cuir, des mains trop impatientes… et une vessie qui n’en faisait qu’à sa « tête » ! Oui, signore Sestan considérait qu’il était moins indécent que cela soit son fils qui se charge d’honorer questa bella rossa.
Le vieil homme fatigué soupira. Pas un mot sur son fils aîné. Il avait compris que personne n’en savait rien, alors pourquoi se faire du mal. Roberto ! Son préféré !
Soyons heureux avec ce que l’on a. Depuis le début de la guerre il se rendait chaque jour à son bureau où les affaires périclitaient. La direction viennoise y maintenait un semblant d’activité, la romaine avait coupé les ponts. Plus personne ne voyageait à travers le monde, plus personne ne se souciait d’assurances ou de marchandises à exporter. L’armée restait la seule cliente et elle fixait le prix et ses conditions.
Umberto Sestan eut honte, l’espace de deux verres de vin, oui, s’avoua-t-il, il aurait préféré le retour de Roberto. Non, il aimait Falco, son puîné. Mais ce dernier l’ennuyait avec sa médecine et cette psychanalyse viennoise qu’il étudiait secrètement. Roberto avait de l’ambition et un sens de la politique. Il ferma les yeux pour mieux imaginer le cul d’Emilie. Sa femme l’observait, suivait sa pensée, depuis le temps elle connaissait son homme. Elle aussi ferma les yeux trois ou quatre secondes et elle aussi vit bien clairement les deux fesses rondes de cette mignonne étrangère, fesses que son fils prendrait entre ses mains dans une heure ou deux. Il prendrait la fille, les fesses, les seins…Les mamans sont jalouses des conquêtes de leurs garçons mais elles restent fières de les imaginer en saine et énergique fornication.
Linuccia riait. Cela se passait donc bien mieux que prévu. La clochette sonna. Beppa servit d’abord un minestrone et des pâtes avant la viande et les légumes en plat principal, Umberto saisit une troisième bouteille de Friuli Grave. Emilie buvait sans se gêner ce qui plaisait au chef de famille.
Soudain Umberto Sestan leva sa main droite, signe qu’il allait s’exprimer d’une manière solennelle.
- Mademoiselle, Falco, Linuccia et vous ma chère épouse, permettez-moi de lever mon verre en mémoire de mes ancêtres arméniens. Personne, ici, ne vous en parlera, chère demoiselle de Galicie. Auraient-ils honte de vous avouer que mon grand’père ne fut qu’un cul terreux sorti du fin fond de l’Anatolie ? Et il y crevait tellement de faim qu’un matin il a pris son misérable bagage et a marché jusqu’ici. Il est venu ici… à pieds. Sestan ! Combien de fois ne m’a-t-on pas cassé les oreilles, je devrais ajouter un « i », Sestani, Sestaaaani à l’instar de nos amis Grecs Carciotti ou de l’égyptien Cassis ! Un « i » … Giustinetti !
Il avait prononcé « Sestaaaani » avec un ample geste de la main. D’un premier instant d’euphorie et d’excitation ce respectable monsieur bascula soudain dans une tristesse immense, insondable. Cet homme d’expérience, solide, portant veston et cravate du matin au soir, ce bourgeois parfaitement éduqué, ce chef de famille jovial, ce fonctionnaire discipliné et admiré, ce vieil Arménien fondit en larmes. Sans pudeur, sans retenue. Sa compagne ne savait que faire, était-ce le Friuli Grave ou l’émotion des retrouvailles, elle posa une main qu’elle souhaitait compatissante sur l’épaule de son mari.
- Laisse moi ! Tu es italienne, tu ne peux pas comprendre, et qui veut savoir ?
Emilie Roth. Elle avait compris, le golus elle connaissait, l’esilio, die Verbannung, naître de nulle part, être d’ailleurs. Elle se leva et s’approcha du désespéré.
- Je sais, enfin j’ai entendu des officiers parler de cet immense malheur.
- Tout, tout, les Pontiques, les Assyriens, mes Armens, ils les ont faits marcher dans le désert jusqu’à ce qu’ils meurent. Des alliés de l’empereur !
Umberto se ressaisit. Il se tourna vers Emilie et lui prit la main.
- Des Juifs je n’ai rien entendu. Mais pourquoi vous épargneraient-ils ces mahométans ?
Linuccia fut la première à se ressaisir. Elle frappa dans ses mains en invitant « les hommes » à passer au salon où « les dames » leur serviraient le café. Ils pourraient fumer et boire une grappa.
- Nous, nous aiderons Beppa à débarrasser la table.
Les « hommes » échangèrent un regard de résignation et ils sourirent enfin. Falco fumait rarement mais il accepterait le cigare que son père incisait à mi-cabochon. Il faisait chaud dans cette pièce. Beppa venait de rajouter une rondelle de bois dans la cheminée tandis qu’ils finissaient de manger.
Zufolo fit une entrée qui aurait du rester discrète si sa queue ne se dressait pas à la verticale. Il chérissait cette pièce, extension territoriale de ses dimanches. Là, la semaine lui parut plus courte que d’habitude mais les chats comptent-ils les jours ? Le félin s’approcha du revenant et prit son temps pour analyser, par prudentes inhalations, le bas de son pantalon. Se souvenait-il de lui ? Se souvenait-il de lui ?
L’Arménie ! Personne n’en parlait jamais à la maison. Il y a longtemps, leur père avait emmenés les siens en excursions sur l’île de San Lazzaro, à l’ouest du Lido de Venise. Mais il n’avait jamais rien raconté.
Et ici, une fois seulement, Umberto poussa ses deux garçons dans l’église San Spiridione, environnant le Grand Canal. Elle n’appartenait pas vraiment à la faible communauté arménienne mais le munificent catholicos de l’Eglise serbe leur permettait d’y célébrer le culte en grabar (arménien ancien), ne fut-ce que pour ennuyer l’évêque de Rome ou celui de Vienne.
L’arrière-grand’père Sestan avait épousé une Istrienne de Fiume, le grand’père une italienne d’Opicina, accidentellement nièce de son premier chef de service à la Lloyd. Mais les vieux Arméniens se connaissaient et se reconnaissaient souvent à leur nom de famille.
Au matin, sans faire de bruit, Emilie regagna la chambre de Linuccia. Le carrelage était glacé. Zufolo dormait dans les bras de sa maîtresse mais il consentit à lui partager assez d’espace avant de reprendre son ronronnement.
Au petit-déjeuner chacun prit son temps. La maisonnée retrouvait presque le bonheur d’autrefois. Presque. Falco expliqua à ses parents qu’il voulait retourner à l’hôpital pour s’assurer qu’on ait pris soin de ses malades. Emilie Roth avait sa journée libre mais dès demain elle préparerait avec ses collègues le regroupement des blessés autrichiens qu’on renvoyait à Vienne.
- La petite infirmière restera avec ta sœur, tu peux partir tranquille Falcolinetto. Beppa et moi nous essayerons de trouver de quoi vous régaler ce soir.
- Je te dépose et dès que je suis au bureau, je renvoie la voiture, Emilio emmènera ces demoiselles Via san Francesco et au Grand Canal. Si vous voulez faire une pause, allez à l’Eden, les Autrichiens n’y entrent jamais, les terroristes non plus.
Le Dr Sestan sollicita encore l’aide du précieux Schinkel car il ne retrouvait plus aucun de « ses » soldats. Plusieurs familles alertées récupéraient leur fils sans attendre une décharge officielle. Les invalides avaient été dispersés, les aveugles en ophtalmologie, la gueule cassée en chirurgie ORL, Chiari en orthopédie avec deux ou trois amputés des membres inférieurs, Cankar… ?
- Cankar est en isolation mais personne ne fera rien pour lui, priorité à vous autres Italiens, mon cher Sestan ! C’est le decrescendo des valeurs de notre Saint Empire. A moins que tu aies des relations.
- Et le Tchèque ?
- Le Tchèque ?
- Cecovini !
- Cecovini, Cecovini,… tu le trouveras avec Chiari.
La tournée de ses éclopés lui prit l’après-midi entière. Il réussit finalement à convaincre le chef du service de pneumologie. Ce spécialiste n’avait rien contre les Slovènes. Juste un ordinaire mépris. Mais Falco inventa une histoire sur l’opulence présumée de la famille du phtisique.
- Ils payeront largement les frais.
En quittant l’hôpital il oublia de garder sa blouse de médecin. A peine avait-il traversé la rue qu’il entendit un groupe d’adolescents qui l’injuriait. Heureusement Falco connaissait encore sa ville et il réussit sans peine à se glisser dans une ruelle sombre qui coupait la Via san Maurizio. Là il ôta sa veste et la retourna.
Sur le Corso l’animation suffit à le rassurer. Ici, la population traditionnellement prudente et futée, respectait encore l’uniforme autrichien.
De retour chez lui l’officier prit un bain. La mort du vieux François-Joseph allait-elle changer la donne ? Pourtant, à en croire les informations qui circulaient à l’hôpital, l’armée italienne perdait du terrain sur l’Isonzo. Les Prussiens envoyaient des renforts. Le médecin ne s’était jamais posé la question, qui serait le vainqueur de cette guerre ? Etait-ce important ?
- Si Victor-Emmanuel gagne, les Anglais lui donneront l’Istrie et le Trentin, nous deviendrons « italiens ». Les Italiens seront nos maîtres.
- Beppa ! Ce n’est pas un drame.
- Avec l’empereur nous avons au moins un protecteur, les Romains nous chasseront de nos villages.
La bonne slovène lui avait repassé son costume blanc. Emilie et Linuccia tardaient à rentrer. La mère s’inquiétait. Elle lui expliqua comment la vie changeait jour après jour. Le K.u.K. renforçait sa surveillance et infiltrait ses espions dans les cafés. De nombreux citoyens de souche italienne s’étaient engagés du coté des Bersaglieri. Ces Tirailleurs figuraient la légende garibaldienne. De leur coté les Slovènes perpétraient des attentats, en plein centre ville. Et l’approvisionnement devenait problématique. Heureusement pour les Sestan, Beppa savait convaincre ses cousins de la campagne et pour le moment il suffisait de payer pour bien manger.
Les demoiselles étaient enfin de retour. Linuccia avait entraîné l’infirmière dans les riches boutiques de la via del Coroneo, elles y trouvèrent d’élégants chemisiers en soie de Milan et de malicieux dessous pareils à ceux que portaient les courtisanes de Paris.
- Mon Dieu, vous n’êtes pas allées jusqu’à la prison au moins ?
- Crois-tu qu’Emilio nous l’aurait permis ! Il veillait sur nous plus raide qu’un bacolo (policier).
Elles prirent le temps de se rafraîchir et de faire leur toilette. Umberto Sestan renonça à son traditionnel apéritif au Flora. Il avait pensé la journée entière à ce joli œillet rouge que son fils ramenait dans ses bagages, heureux d’imaginer son fils caresser cette chair lisse et blanche. Au bordel della Pescheria, la patronne lui réservait souvent l’une de ses juives, les plus coquettes et les plus expertes. Mais jamais de vraies rousses. Hélas !
Et puis, lui et son deuxième n’avaient pas encore pu parler, sérieusement. Lorsqu’il ouvrit la porte d’entrée, Umberto rajeunit de cinq ans, dix ans. Les femmes portaient des robes colorées avec d’intéressants décolletés, son fils l’impressionna dans son fringant complet crème cassé. Il se dit qu’après tout son garçon ferait un eccellente dottore ne psicanalizza. Bien qu’il eut été incapable de donner une définition précise de ce que pouvait être cette activité médicale sinon que cette clientèle se composait de riches femmes pleines d’ennui ! Enfin c’est ce que prétendait Il Lavoratore que ce bourgeois lisait secrètement car c’était un journal de gauche.
La maîtresse de maison servit elle-même les entrées, des plats froids variés, viandes séchées et un assortiment de poissons, sardine, maquereau, mule, jol et anchois, fumés dans leur marinade ou en fritto misto. En cuisine Beppa surveillait la cuisson du plat de résistance, des cailles farcies avec de la polenta, et encore des pâtes, poudrant de farine blanche sa gubana qui refroidissait sur le bord de la fenêtre en attendant l’heur du dessert.
M.Sestan déboucha premièrement un Castelvecchio du Carso qu’il savait légèrement trop doux pour accompagner la friture mais qui plairait aux dames. Plus tard il saignerait une plus solide bouteille de Carso Refoso, un pur cépage istrien. Et pour accompagner le dessert, si quelqu’un pouvait encore le suivre, il sacrifierait volontiers l’une de ses dernières fiasques de Terrano.
Cette mise en scène lui plaisait, et, reconnaissant, il baisa la main de son épouse qui n’en fut pas surprise. Elle admirait et aimait son mari, peu lui importaient ces rentrées tardives du vendredi soir et ses interminables apéritifs entre amis. Umberto était là, présent. Cet homme d’affaire aurait pu tendre à plus de responsabilités, voyager entre Londres, Munich et Milan mais il avait préféré la sédentarité. A la belle saison, en temps de paix, les Sestan montaient sur le plateau et s’installaient pour une semaine dans leur maisonnette d’Opicina.
Beppa venait de changer de tablier. Elle déposa sa brioche au milieu de la table. Falco applaudit, tira de coté sa chaise, en poussa une autre et invita la servante à s’asseoir avec eux.
- C’est bientôt Noël !
Falco n’entendit rien car il dormait. Après ce copieux repas généreusement arrosé, père et fils s‘étaient retirés au salon. Seuls, enfin, ils laissèrent entrer Zufolo. Beppa ferma la porte après avoir déposé le café sur la table basse.
Les femmes riaient gentiment en cuisine.
- Tu sais, j’en avais vu dans le Krönen mais je n’avais jamais osé, tu dors ou quoi ?
L’infirmière avait attendu que les lumières s’éteignent.
Le jeune homme se réveilla. Moins de trois heures auparavant son père achevait un long monologue. L’Arménie, sa carrière dans les assurances, son mariage, la naissance de Roberto, la sienne, celle de sa sœur.
Et là, faiblement éclairé par la lampe de chevet, Emilie ôtait la chemise de nuit que lui avait prêtée Linuccia. Elle portait une guêpière et des jarretelles.
- Virgine del Cielo !
Emilie Roth était une authentique rousse. Elle n’allait pas le laisser se rendormir.
Isonzo, di qui non si passa
3
Son père avait accepté l’idée sans poser de questions. Il suggéra qu’Emilio, son chauffeur, les conduise jusqu’à Gorizia. Le spécialiste de l’hôpital central avait tenu parole et effectué rapidement l’intervention permettant l’effondrement thérapeutique du lobe supérieur droit du soldat Cankar. L’amélioration fut spectaculaire, le segment inférieur ayant gagné instantanément un précieux espace supplémentaire. Les médecins le gardèrent une dizaine de jours en observations. Matin et soir les infirmières badigeonnaient le malade à la térébenthine.
Schinkel accompagnait Sestan. Etaient-ils devenus amis ? La fraternité des « armes » pouvait-elle exister entre officiers médecins ? L’Autrichien avait appris le fonctionnement de sa hiérarchie. Il sut convaincre le Colonel Blimp de les laisser rapatrier deux convalescents jusqu’à Gorizia. A quoi bon les garder à l’hôpital ?
En partant dès l’aube, ils seraient de retour en soirée. Une quarantaine de kilomètres séparaient les deux villes. Etrange équipée. Emilio le chauffeur, Beppa la servante des Sestan, Cankar le Slovène, les deux médecins et ce pauvre Chiari. La grosse Hispano-Suiza appartenait à la Generali qui l’avait prise en gage d’un client égyptien momentanément ruiné. Le père de Falco ne l’utilisait qu’entre son bureau et son domicile, une manière d’assurer la maintenance de cet encombrant V6. En dix ans cette 15 CV n’avait parcouru que cinq mille kilomètres.
Sous l’œil inquiet d’Emilio, un caporal des services de maintenance avait fixé un drapeau de la Croix Rouge de chaque coté du véhicule.
Ils longèrent d’abord la cote. Aurisina, Sistiania. En route les voyageurs rencontrèrent trois barrages de sécurité tenus par des chasseurs alpins autrichiens. Chaque fois Schinkel sortait son Ausweis. Pas un soldat ne parlait italien. Vers midi ils entrèrent à Monfalcone, moins de cinq kilomètres les séparaient du front.
C’est là qu’ils devaient abandonner Chiari. Et le pauvre homme répétait encore qu’il ne voulait pas qu’on le renvoie chez lui. Emilio finit par trouver la rue où vivait la famille du soldat.
Leur maison paraissait intacte.
Falco marcha seul jusqu’à l’entrée. Une femme lui ouvrit en hésitant car le médecin portait un uniforme autrichien.
- Nous ramenons Antonio, Antonio Chiari. Il est là mais…
- Antonio ? Antonio !
Vingt secondes plus tard les Chiari se bousculaient près de la voiture. Le père, la mère, les oncles et les tantes, les frères, les sœurs, des chiens couraient tout autour en aboyant.
Chiari trouva le courage de sortir de l’Hispano.
- Mio bambino, che cosa ti hanno fatto?
Elle se tourna brusquement vers Schinkel qui soutenait Chiari et le roua de coups de poing. Aux yeux de cette mère indignée, il était le coupable puisqu’il ressemblait à un Autrichien.
- Criminale, che ha fai a mio figlio ?
- Mamma, egli è un dottore, non può niente, intervint le blessé en larmes.
Sestan expliqua le peu que ces gens pouvaient ou voulaient comprendre. Le double manchot baissait honteusement la tête et pleurait. Le plus solide du clan le prit contre sa poitrine en l’embrassant.
- Figlio ! I testicoli intatti ?
- Intatti, le rassura Falco.
- Allora, Gabriella. Gabriella ? Tu marito è di ritorno.
Une femme minuscule s’avança timidement et tira Chiari par le bas de sa chemise.
- Spagnoletto, mio tenente ?
Sestan prit la cigarette que le père de Chiari lui offrait. Voilà. Chacun en resta là. Le double manchot, poussé par sa femme, disparut sans prendre la peine de saluer ses accompagnateurs.
- Tu penses ce que je pense ?
- Ouaie Falco, je pense ce que tu penses.
Entre Monfalcone et Gorizia la route était déserte. Une heure encore et ils seraient arrivés. Malgré les bruits lointains de canonnades Falco s’endormit. Ou alors il somnola. Dans son rêve, ses mains caressaient la chair d’Emilie, ses fesses riches, rondes et blanches. Pauvre Chiari !
Le lendemain de son départ sa sœur Linuccia lui avait honteusement avoué qu’elle n’avait pas résisté cette nuit là, elle avait entrouvert la port pour les observer.
- Pardonne-moi, piccolo fratello, je n’avais jamais vu.
- Et alors ?
- Je ne sais pas ce que j’ai le plus aimé, toi qui la frappais avec ton ventre ou son corps qui te répondait ?
- Quand la guerre sera finie, tu viendras à ma consultation, je t’expliquerai. Mais tu n’as pas à te confesser, ta curiosité de vierge n’est pas un péché.
- Tu as aimé ses dessous ?
Tendres images ! Il se redressa soudain et repensa à ce que son père lui avait confié avant son départ. Schinkel croisa son regard.
- Du sollst dein Vaterland wählen !
- Mein Vaterland ? Mein Vaterland, c’est l’Arménie, Schinkel.
Gorizia paraissait calme. Beppa se mit à pleurer en découvrant tant d’habitations détruites. Cankar la consola. Les Italiens avaient bombardée furieusement la ville lors de la Neuvième Bataille de l’Isonzo, en quatre jours, du premier au 4 novembre 1916, ils perdirent trente mille hommes sans gagner le plateau de Bainsizza au nord de la bourgade.
Le Slovène indiqua le chemin à suivre. Emilio s’inquiétait plus pour « son » Hispano que pour ses passagers.
- C’est là !
Par chance le bâtiment avait été épargné. Les arbres qui l’entouraient l’avaient protégé. La scène fut presque identique à celle qu’ils avaient vécue deux heures plus tôt à Monfalcone. Moins de tension et sans « honte » puisque le fils rentrait avec bras et jambes, et son visage d’enfant égaré. Le père invita poliment ses visiteurs. Les sœurs emportèrent leur archange, abandonnant les deux officiers, Beppa et Emilio en compagnie des parents du revenant.
La servante traduisait parfois du slovène à Italien ou de l’italien au slovène et Falco continuait en allemand pour Schinkel.
Le repas fut copieux et l’atmosphère joyeuse. Vers les trois heures Emilio commença à manifester une certaine nervosité.
- Il a raison nous devons rentrer avant la nuit, enfin au moins rejoindre la cote.
A cet instant Falco hésitait encore. Couper des jambes italiennes, était-ce plus patriotique que trancher celles des Autrichiens ? Schinkel décida pour lui. Les deux médecins s’étreignirent longuement. Finalement ils étaient amis.
- Tu n’as rien à faire sur le front de l’est et si les Russes te prennent tes parents n’auront plus de fils.
- Tu viendras me trouver quand la guerre sera finie, il te suffira de demander où se trouve la consultation du Dottore Sestan, il famoso psicanalista diplomato dell’università di Vienna !
Beppa avait discrètement sorti un baluchon de la voiture. Emilio serra la main du « petit Sestan ». Les Cankar chargèrent trois cageots de légumes et deux gros jambons fumés dans le coffre de l’Hispano.
- Schinkel, quand mon affaire sera oubliée, passe voir mes parents, Beppa leur expliquera qui tu es, la table familiale reste bien garnie malgré le rationnement et mon père cache dans sa cave une réserve de vins et de cigares qui valent le détour. Cela lui fera plaisir de partager son repas. Le meilleur de leurs fils se bat sur le front de l’est, l’autre va traverser l’Isonzo. Et puis j’ai encore une sœur, belle comme une violette du Carso.
- Gott schütz dich, mein Freund.
- Dio ti protegge mio amico.
Falco suivit du regard l’Hispano qui disparut dans un nuage de poussière. Le grand’père Cankar n’y comprenait rien et personne ne lui expliquerait.
Dans la nuit, un inconnu conduisit le déserteur à travers les collines. Ils marchèrent longtemps, s’arrêtant parfois pour éviter une patrouille hongroise. Son guide ne lui posa aucune question. Du peu qu’il s’exprima le fuyard en conclut qu’il devait être du Frioul. La neige couvrait certains pics. Ailleurs elle fondait. Beppa avait heureusement choisi de grosses chaussures et des habits chauds. Soudain Sestan reconnut le bruit d’une rivière. Au matin ils étaient en « Italie ».
- Je ne suis pas certain que cela soit une bonne idée de leur raconter que tu as été officier chez le kaiser !
- Ils le découvriront tôt ou tard, je ne doute pas qu’ils aient leurs sources de renseignements.
- L’affaire Battisti a laissé des traces. Je t’abandonne. Vas-y avant qu’il fasse trop jour. Ciao !
C’était bien le moment de penser à tout ça. Kratockwill, Lehar, Schinkel et son père l’avaient poussé là où il se trouvait maintenant. Pourquoi n’avait-il pas choisi de retourner à Vienne, avec un peu de chance on l’aurait affecté à un service de chirurgie de la capitale. Lehar et lui se seraient partagé Emilie et ses dessous ! Il traversa le cours d’eau glacé. Les Italiens devaient se cacher, ils le verraient bien venir bras levé.
Les soldats l’accueillirent avec surprise. Le plus souvent les déserteurs passaient par la mer et de nuit. Falco ne protesta pas lorsqu’on l’enferma. Les Italiens prendraient le temps de l’interroger, de le suspecter et puis on verrait bien.
A sa manière d’anticiper les événements s’ajoutait un système mental de compartimentation des difficultés rencontrées. Le vieux Kratochwill encourageait ses élèves à l’apprentissage de cette technique qu’il prétendait être un art, l’art de survivre concluait-il en souriant.
Selon lui, elle complétait harmonieusement la méthode de l’anticipation qui, employée seule, comportait des risques. En effet le sujet envisage la multitude des situations possibles face à un problème, dans le court et le moyen terme. Ce trop de choix peut créer une confusion, particulièrement chez une personne fragile ayant tendance à tergiverser. Il faut donc réduire les options, chaque considération à son alternative, égale au dilemme des Anciens Grecs ou au binôme de Newton.
La compartimentation des alternatives envisagées présente cependant au moins un danger. L’individu doit rester capable d’équilibrer au mieux spontanéité et réflexion. Il est donc impératif de créer une structure communicante entre ces compartiments. Celle-ci lui évitera tout regret, le fameux « Ah ! J’aurais du ». Notons ici qu’on ne parle plus du « Si j’avais su, j’aurais pu, … » l’anticipation ayant déjà analysé les différentes possibilités. C’est la stratégie de la cascade ou de l’enchaînement des actions.
Si la frustration est un premier danger, un cloisonnement excessif peut entraîner un dédoublement de la personnalité et provoquer des accès schizoïdes et une perte des valeurs localisatrices. Ces valeurs sont le siège de l’orientation, du discernement.
La parfaite maîtrise de cette technique de fragmentation des problèmes n’est permise qu’aux personnes ayant suivi une psychanalyse ou à celles capables de contrôler leurs pulsions. Ceci dit, les publications de Sir Richard F.Burton nous ont révélé des traditions orientales permettant une canalisation similaire de notre fluide mental. Ces traditions s’appuient sur une connaissance parfaite du système nerveux central.
Sestan oubliait ainsi qu’il attendait. Répéter d’anciennes leçons le tranquillisait. Ses gardiens l’avaient enfermé dans une sombre cellule. Conscient qu’il pourrait y passer de longues heures, au pire des jours, il choisit de concentrer son énergie ce qu’il avait appris à l’Université trois années auparavant. Il se rabâchait ses cours inlassablement. A Vienne, il avait suivi une psychanalyse. Le Dr Kratochwill cherchait des patients supposés sains pour consolider ses travaux sur des psychoses liées à l’asomatognosie. Il n’y a pas de psychanalyse possible sans un bilan neurologique préalable. D’autre part le « Maître », fondateur de la psychanalyse, en avait fait la condition majeure pour l’obtention d’un diplôme dans cette récente spécialité dont il était le père incontesté. La faculté de neurologie se montrait toujours méfiante à l’égard de Freud mais suite au premier congrès de psychanalyse de Salzburg (1908), le Rectorat de l’UVBK lui confia une chaire d’enseignement. Freud le neurologiste et Kratochwill le gynécologue travaillaient ensemble depuis longtemps, en particulier dans le domaine de l’hystérie. Falco se souvenait de ce jour unique où il rencontra le célèbre médecin. Kratochwill étant parvenu au terme de son analyse, par souci d’objectivité, il souhaitait obtenir l’avis de son réputé confrère et ami qu’il jalousait sans l’avouer. La consultation eut lieu au domicile du maître. Les deux chow-chow du professeur l’accueillirent gentiment.
Il y eut un bruit de pas. Un soldat ouvrit sa cellule et lui fit signe de le suivre.
- Tu peux t’asseoir.
- Bien mon capitaine
- Capitaine Ponticelli, je suis de Bettola, tu connais ?
- La Bettola de l’Emilie-Romagne ? Non, je n’ai jamais été aussi loin en Italie, ma mère est de Bassano del Grappa en Vénétie, ses parents y tiennent depuis toujours un relais de chevaux, la famille de mon père est originaire d’Arménie mais on n’y a jamais mis les pieds.
- Et pourquoi ton père ou ton grand’père n’a pas italianisé ton nom ?
- Je n’en sais rien mon capitaine, mon père travaille à la Generali, je suis né comme ça.
- « Sistani » !
- Sestaaaaani, répéta Falco, ouaie, c’est joli.
- Et tu dis que t’es docteur ?
- Oui mon capitaine, mes parents m’ont envoyé faire mes études à Vienne, je pensais me spécialiser en neurologie et en psychanalyse mais le K.u.K. m’a mobilisé et ils m’ont envoyé sur le front de l’est, là je suis devenu chirurgien malgré moi.
- Mais tu étais officier là-bas ?
- Lieutenant, si mon capitaine, mais ils donnent ce grade à tous les médecins.
- Alors tu as été au front ?
- L’équipe travaille dans un train-hôpital, à dix ou quinze kilomètres des lignes ennemies.
- Ennemies ?
- Les Russes, les Roumains, les Serbes.
Sans calcul Sestan cita les Serbes en dernier ce qui fut une coïncidence heureuse, Ponticelli détestait les Serbes, enfin il le croyait, sans les connaître.
- Je vais t’envoyer à Udine, si tu leur conviens ils t’affecteront dans une unité chirurgicale. Sinon, ils te fusilleront. Mais avec une maman de Bassano tu devrais t’en tirer. Allez, ciao Sistani.
- Sestani !
Une heure plus tard un caporal le fit monter à l’arrière d’un camion. Une dizaine de prisonniers s’entassait sur les banquettes. Quelqu’un tira la bâche. Il faisait noir. Une odeur rance envahissait l’habitacle. Qui étaient ses compagnons ? Il lui sembla reconnaître un ou deux pantalons de l’uniforme autrichien ? Les autres ?
Udine ? La route ne serait pas longue. Il choisit de s’enfermer dans un de ses « compartiments » et d’ignorer ses compagnons.
A son habitude Falco commença par chasser ce qui traversait son esprit. Ces vagues qui vous déconcentrent. Gorizia bombardée, le train de Lublin à Vienne, Lehar, des éclopés qu’il avait ensuite convoyés, ses parents inquiets pour son frère, son frère, sa sœur, Schinkel, Kratochwil,… Emilie, Emilie la Rousse !
Le désir n’est jamais naturel. Un homme ne convoite pas le corps d’une femme parce qu’elle est nue ou que son mont de Vénus est rouge, simplement pour satisfaire un besoin. Un homme, s’accorda-t-il à penser, ne peut se satisfaire de ce qui est spontané, simple. Le plaisir sexuel est tordu, toujours compliqué. L’animal réagit lui à une odeur. Pourquoi, depuis toujours, les jaloux tirent les cheveux de leurs ennemis. Les jalouses ! Il sourit. Le chien mordille le dos de la femelle en chaleur, la chèvre chasse une rivale qui ennuie son petit ?
Les cheveux ou les poils. Il fallait balayer cette distrayante image de chignon qu’on s’arrache. Le désir ! Emilie avait laissé la lampe de chevet pour qu’il admire les dessous flambant neufs qu’elle venait d’acheter via del Coroneo en compagnie de sa sœur Linuccia. Linuccia la vierge folle.
Emilie avait-elle autant d’argent avec elle ? Sa sœur avait probablement payé pour elle. Combien coûtent une culotte de soie et un corset ?
La chair d’une femme dévêtue ne suffit pas à provoquer l’appétence, est-elle innocente ou au contraire se donne-t-elle généreusement au séducteur de passage pour mieux le dévorer ? Les deux extrêmes, la blancheur qu’on va corrompre ou la luxure et sa part de noire culpabilité.
Kratochwill encourageait ses élèves à se distancer des religions, non pas pour les condamner, le Juif restait prudent, mais parce que, selon lui, elles ne couvrent qu’une fuite ou masquent un besoin de protection, séquelle de la petite enfance. L’analyste peut croire en son Dieu mais il ne soignera efficacement son patient qu’affranchi de ses dogmes.
- Et ce n’est pas une mince affaire que de s’en libérer, concluait-il malicieusement.
- Toute morale possède des dogmes, la religion n’a fait que rendre les siens mystérieux. L’athéisme ne garantit pas l’objectivité.
- Il a le mérite d’accepter la critique, mein Bursch, tes évêques ?
Le camion ralentit et finalement s’arrêta. Un autre barrage ? Son voisin, un soldat en uniforme autrichien s’adressa à lui en allemand. Quel age avait-il ? Falco le réconforta en lui tapant sur l’épaule.
- Prie !
Les prisonniers furent enfermés sans ménagement dans une cellule au sous-sol d’un immeuble. Le bâtiment ressemblait à une école avec son immense cour de récréation et une enceinte de protection renforcée de barbelés. L’armée avait du l’occuper. Les maîtres enseignaient-ils encore aux enfants des villes et villages proches du front ?
Ils croupirent dans ce sinistre local jusqu’au matin suivant. Toujours cette odeur d’urine et d’excréments. Une trompette sonna. Les détenus entendirent un puissant vacarme. Un officier ouvrit la porte et leur ordonna de le suivre. Le pauvre autrichien pleurait de trouille et titubait.
La lumière du jour les éblouit. Dans la cour un bataillon attendait, parfaitement aligné, face à l’entrée principale de l’école. Un major descendit en sautillant les marches du perron et fit face à la troupe. Les prisonniers se tenaient eux sur le coté, encadrés par des bersaglieri en armes. Douze hommes, fusil à l’épaule, se détachèrent des rangs et prirent position. A cet instant seulement Sestan aperçut cinq ou six poteaux dressés sous les fenêtres du bâtiment. Derrière, le mur était criblé de balles.
L’exécution fut rapide. Le temps de pousser le condamné, de l’attacher et de bander les yeux de cet inconnu. Un lieutenant ordonna la mise en joue, attendit le signal du major et baissa son bras. Les tireurs devaient trembler car l’homme ne s’écroula pas sous la rafale. Le chef du peloton l’acheva d’un coup de son « Beretta 1915 ».
Impossible de se réfugier dans ses compartiments, Falco tremblait, l’autrichien pissait dans son froc. Deux minutes plus tard les soldats ramenèrent les prisonniers dans leur cellule. Le médecin dut soutenir son compagnon.
Deux jours plus tard un caporal ouvrit la porte et gueula :
- Sistani !
Sestan avait triste allure ou plus d’allure du tout. Il puait. Oublié le séducteur dans son complet blanc, oublié la guêpière d’Emilie. Il obéit et suivit son geôlier.
- Sestani ?
Le major se tenait derrière une large table encombrée de dossiers écornés.
- Alors t’es médecin qu’tu dis ?
- Oui mon major.
- Et t’étais officier sur le front russe ?
- Oui mon major.
On l’affecta à l’hôpital Santa Maria. Une religieuse lui montra où il pourrait enfin se laver et lui tendit des vêtements civils et une blouse blanche. Il trouva un rasoir et un savon sur la tablette du lavabo. Le sentiment de propreté lui rendit courage.
C’est ainsi que le Dottore Sestani intégra le Corps médical de cette antique Azienda Ospedalierio Santa Maria della Misericordia, un établissement vieux de quatre cents ans. Les salles d’opérations paraissaient immenses avec leur plafond en voûtes ogivales. L’équipe se composait uniquement de chirurgiens militaires. Des infirmières civiles et des nonnes les assistaient.
Le chef de service le mit naturellement à l’épreuve. Les combats avaient provisoirement cessé début novembre après l’échec subi début novembre (1916) par la IIe et IIIe armées sur le flanc est de Gorizia. Les ambulances ne débarquaient plus que des soldats en patrouille, pris dans des fusillades isolées. Falco s’initia progressivement à une chirurgie réparatrice. Sur le front de l’est il avait acquis un savoir faire et maniait ses instruments avec rapidité et précision.
L’éther, unique anesthésique, devenait rare. Il fallait donc opérer aussi vite que possible et de manière à éviter au patient de successives interventions.
Durant les semaines qui suivirent ces Italiens peu qualifiés doutèrent encore de cette technique chirurgicale du « tout en une fois » mais finalement convaincus par cette économie de temps et de douleurs infligées, ils adoptèrent les protocoles de l’ « ennemi ». Le Dottore Sestani réussit encore à améliorer les conditions d’asepsie en suivant des méthodes de travail plus hygiénique, « à la prussienne » osa-t-il plaisanter.
A midi il partageait désormais son repas, à la cantine, avec ses confrères mais l’administration militaire le considérait toujours comme un civil. Cette discrimination lui importait peu.
En soirée il étudiait à l’antique librairie de l’hôpital. La nuit, il dormait dans une minuscule chambre au sous-sol, à quelques mètres d’un service de radiologie récemment installé.
Certains jours il semblait que la guerre s’était définitivement arrêtée. L’atmosphère de cet ancien monastère lui faisait parfois croire ou simplement penser qu’il était devenu moine.
Pour Noël les sœurs organisèrent un copieux repas. Falco retrouva sur les tables du réfectoire les oranges et les noix de son enfance. Il refusa d’écouter l’ange ou le démon Kratochwill qui l’invitait dans un de ses compartiments, la sentimentalité, enseignait le vieux professeur, n’est rien d’autre qu’une manifestation puérile du besoin d’être protéger. Elle est, toujours selon lui, liée à la facilité, à la vanité ou, pire, à la culpabilité, son contraire, il ne s’agit que de tentatives d’évasions.
Noël reste une évasion, et Sestan voulait oublier sa lutte contre la folie et le désespoir. Il accepta cette douce mélancolie qu’enveloppait le chant joyeux des Sœurs de la Miséricordes. Les médecins officiers avaient toléraient ce confrère discret et silencieux mais s’en méfiaient encore un peu. Personne ne faisait jamais allusion à ses presque deux ans chez l’« ennemi ». Chacun savait qu’il se consacrerait un jour à la psychanalyse. Lui ? Dès les premières semaines de cette vie en parenthèses, il choisit d’oublier l’âme pour comprendre et soulager la souffrance du corps.
Le colonel Smareglia, médecin chef, l’invita à se joindre à sa table.
- Nous avons un cadeau pour toi Sestani !
Premièrement surpris, Falco accepta le carton que le colonel lui tendit.
- Ouvre !
- Ouvre Sestani ! Allez ! Ouvre !
C’était un uniforme du Corps sanitaire de l’Armée italienne, la veste, le pantalon et le calot réglementaire. Et là, sans la moindre gène, sous le regard effrayé des nonnes, il ôta son vieux pantalon et revêtit son attirail. Il découvrit alors les galons sur les épaulettes.
- Tenente ?
- Je ne pouvais pas faire moins que tes Autrichiens !
Sentimentalité ? Pour la première fois de sa vie Falco imagina qu’il pouvait être né italien. Il aurait désormais droit à une chambre au quartier réservé aux officiers. Smareglia comprit et accepta qu’il garde sa cellule au sous-sol de l’hôpital. Quand il en avait le temps, le lieutenant Sestani pratiquait des autopsies sur les cadavres de la morgue voisine. Des rapports inquiétants informaient les unités soignantes de l’emploi de gaz toxique en Ardennes et en Russie. Il fallait s’adapter à des pathologies nouvelles. Et puis il se passionnait aussi pour les techniques de reconstruction faciale. Le colonel réussit à lui obtenir une publication du Dr Dufourmentel, un Français qui pratiquait des greffes sur les trous de chairs du visage en prélevant des lambeaux de cuir chevelu. Le procédé permettait d’éviter le rejet de l’implant.
Ses recherches médicales occupaient son temps et elles ne l’empêchaient pas, en soirée, de retrouver les compartiments du Diable Kratochwill. La messe du dimanche lui offrait une autre plateforme d’évasion. Différente ? Tandis qu’il suivait vaguement le sacrifice, ses pensées le ramenaient vers son enfance. Toujours son grand frère Roberto, l’élu de ses parents. Volontaire et confiant en ses évidentes capacités intellectuelles, l’aîné maîtrisait ses doutes et ses angoisses, s’il en avait. Et Linuccia, la benjamine, cette espiègle qui venait dans son lit, en hiver, pour « faire la chaise » et réchauffer son corps d’impubère. Elle aurait préféré se glisser près de son aîné qu’elle admirait comme un Ulysse ou un Jason mais Roberto rejetait l’innocente sirène.
- Mets-toi derrière si tu veux rester, la grondait Falco.
- Non, j’aime mieux devant, répondait-elle en le taquinant.
- Silenzio o io vi mettono fuori tutti i due. Silence vous deux tempêtait Roberto menaçant.
Le chef de meute. Son frère jouait le chef de meute. Et eux deux, elle et lui, dans le lit de Falco, se caressaient sans bruit en retenant leurs rires. Par besoin puéril de se rassurer. Ils ne faisaient rien de mal, ni en pensée ni par action.
Souvent au moment de la consécration, quand le pain devient chair, lorsque la cloche sonnait l’élévation, il abandonnait sa coquine de soeurette pour retrouver les femmes qui avaient partagé ses nuits. Quatorze, avec les prostituées. L’une après l’autre. Irena la veuve, voisine de ses parents, Katerina la Viennoise - la seule qu’il déflora -, Anna la Pragoise, Justine la hongroise et ses culottes de luxe, Giulietta, folle, instable, à la poursuite d’un père envolé, Marietta de Carinthie - âme désespérée -, Annah et ses gros seins, la tendre Klara qui mouillait en avance, Sofyia la boiteuse sans fesses,… et Emilie. Elle, il lui était facile de la retrouver, les images restaient fraîches. Elle n’avait pas les hanches des femmes de Boticelli. Un coussin de graisse couvrait déjà ses cuisses, dans dix ans Emilie Roth ressemblerait à ces boulottes qui rentrent du marché aux poissons en se dandinant. Mais son mont de Vénus était d’un roux authentique qui tiendrait encore une bonne trentaine d’années.
Depuis trois jours des nouvelles contradictoires inquiétaient les troupes en attente aux environs d’Udine. Suivant les dernières instructions de l’état-major, le commandement faisait tourner ses unités du front, cachées sur les flancs du Monte Nero, au plateau de Bainsizza. Les plus chanceux obtenaient une permission de dix jours. Le temps de revoir leur famille et de revenir. Chacun pouvait ainsi reprendre des forces après un interminable hiver, éprouvant par ses rigueurs. En janvier et février les Italiens subirent des attaques ennemies, successives, si incohérentes et dispersées qu’elles ne pouvaient annoncer une large offensive.
L’artillerie austro-hongroise testait des obus récemment livrés par l’armée allemande. Ceux-ci contenaient des gaz toxiques. Franz-Joseph n’avait jamais voulu que ses troupes en utilisent. Son successeur paraissait trop faible pour résister aux pressions des généraux prussiens. Le colonel Smareglia décida d’ouvrir préventivement un pavillon de pneumologie bien que personne ne connaisse de réponse thérapeutique à ces armes inconnues. Les Français et les Anglais leur livrèrent des milliers de masques, de quoi équiper les premières lignes sur les positions les plus exposés.
Les ambulanciers ramenaient chaque jour une dizaine de soldats victimes de ces attaques chimiques.
D’autre part, des bruits courraient, certains racontaient que Charles, héritier de l’empire austro-hongrois, négociait avec le pape Benoît XV. La perspective d’une armistice ou d’une paix décourageait les combattants, personne ne voulait mourir dans cette attente.
Falco, toujours obsédé par son besoin de compartimenter, accepta de prendre en charge le service de chirurgie maxillo-faciale. Ses premières greffes « Dufourmentel », plus orthodoxes que celles « à l’italienne » que l’Eglise condamnait, furent un demi succès. Le défi étant de privilégier l’aspect fonctionnel et antalgique, les douleurs pouvaient être atroces, sans négliger l’esthétique. Ces hommes ne retourneraient jamais au combat. Une fois leurs plaies cicatrisées et assainies ils rentreraient chez eux. Là ils devraient apprendre à vivre sous le regard de leurs proches, de leur femme et de leurs enfants.
Il avait pu envoyer une lettre à sa famille. Le réseau Italia irredenta avait sa filière et ses passeurs. Cette même organisation avait finalement authentifié les déclarations du Dr Sestani. Le courrier fonctionnait aussi en sens inverse. Ainsi apprit-il la mort soudaine de son père. Sa sœur n’en expliquait pas les circonstances et l’assurait que sa mère, Beppa, le chat Zufolo et elle-même s’organisaient aussi bien que possible et qu’il ne devait pas s’inquiéter. La lettre était brève. Probablement que le facteur qui délivrait son message ne leur accordait que peu de temps pour rédiger une réponse.
La mort de son père ? En d’autres circonstances aurait-il pleuré ? Là, depuis quatre mois, il tentait de soulager de malheureux combattants au visage détruit. En bon fils il ferait son deuil, plus tard. Les compartiments de Kratochwill lui permettaient de prendre l’eau sans sombrer. La douleur est plus terrible que la mort.
Dans un mois il « fêterait » ses trois ans de mobilisation. Soucieux d’apprendre et de découvrir, le médecin n’avait pas le sentiment qu’on lui vole sa jeunesse. Et qui aurait-il accusé ? La chirurgie des amputations ne lui servirait à rien, pas plus celle de la reconstruction faciale. Mais le praticien restait des heures avec ses opérés. Les gueules cassées ne pouvaient que rarement articuler et parler aussi mit-il à jour un langage des signes qui permettait à ses boccalone de s’exprimer entre eux et d’extérioriser ainsi une part de leur désespoir.
Depuis plus d’une semaine, des convois sans fin traversaient la ville d’Udine. Des bersaglieri, des bataillons conventionnels et des centaines de pièces d’artilleries. Un corps suscita la curiosité de la population, les Riparti d’assalto chargés de défier les Sturmtruppen (ou Stosstruppen) prussiennes et autrichiennes. Ces Arditi - ainsi les surnomma-t-on - étaient presque tous des volontaires. Le Colonel Bassi, initiateur de ce groupe d’élite, leur avait inventé un uniforme et les avait équipés d’un moschetto, de vingt-cinq grenades et parfois d’un lance-flammes. A l’attaque, les officiers les sacrifieraient en fer de lance.
En août les combats reprirent et durèrent quatre semaines. Falco abandonna le langage des signes et la chirurgie faciale pour se remettre aux amputations. Parfois, en s’écroulant sur son lit, il ne se souvenait plus, combien en avait-il coupées. Sept, huit ? Il se relevait alors, lavait le sang de ses bras, changeait de pantalon et de blouse et repassait dans les chambrées. Plus d’une fois il fut insulté par un blessé qui le blâmait de son malheur. Il aurait voulu l’emmener à la morgue où les cadavres s’entassaient. Un soir Smareglia lui avoua que ce mois d’août avait coûté la vie à plus de cent mille hommes.
- Et combien de blessés ?
- Et de prisonniers !
Et puis les combats cessèrent étrangement jusqu’à fin octobre, sans que le défilé des troupes ne ralentisse. Où puisent-ils encore leurs combattants, se demandait Falco.
Ce dimanche-là, 28 octobre 1917, Sestan découvrit l’horreur du front. A son habitude il s’était levé de bonne heure pour faire une rapide tournée des opérés de la veille. L’infirmière tenait les maigres dossiers, devant chaque lit elle rappelait le nom du patient – jamais il n’aurait pu s’en souvenir -, elle poursuivait, résumant en quatre mots, le status opératoire : « jambe gauche sous le genou, jambe droite mi-fémur, pied gauche malléoles intactes,… »
L’hôpital manquait d’éther, de pansements propres et de désinfectant.
Vers midi il ôta son tablier de toile cirée, se lava les mains et retrouva ses confrères à la cantine.
Soudain des obus de 75 s’abattirent sur l’azienda. Smeraglia se dirigea vers la fenêtre et lança :
- Messieurs, vous vouliez voir comment cela se passe au front, venez, il est là, il arrive droit sur nous !
Deux heures plus tard une estafette motorisée transmit l’ordre d’évacuation. Repli général sur le Tagliamento, par tous les moyens. Le commandement ne faisait aucune suggestion au sujet du transport des soldats hospitalisés. Le colonel réunit ses équipes. Au mieux, la dizaine d’ambulances pourrait transporter une cinquantaine de blessés. En faisant combien d’allers-retours ? Les autres !
- Où sommes-nous plus utiles ?
Personne ne risqua la moindre suggestion.
- Bien, alors on fait moitié-moitié. En bas ils ont besoin de chirurgiens, ici, abandonner nos hommes c’est choisir de les laisser crever. Qui est volontaire pour rester.
Falco en était. Il n’avait pas fait le premier pas, le diable Kratochwill ne lui avait pourtant rien soufflé à l’oreille ?
- Tu es sûr de toi Sestani ? Si tu apparais sur une de leur liste tu y auras droit ! Un déserteur !
- Je tente le coup.
La veille, le général Cardona avait ordonné un regroupement sur la rivière Tagliamento. Les combattants se repliaient sans résister. Udine fut rapidement occupée par l’avant-garde de la XIVème armée impériale austro-hongroise. Seul, au sommet des marches de l’entrée principale, le colonel Smeraglia attendit l’arrivée du premier officier ennemi, espérant qu’il fut autrichien ou hongrois plutôt que prussien.
Il avait fait déposer sur une table les armes dont ils disposaient, alignées avec leur chargeur sur le coté.
Une équipe médicale autrichienne prit le relais au bloc opératoire. Elle manquait de chirurgiens expérimentés, le commandement préférait certainement garder les plus doués sur ses arrières par crainte d’une contre-offensive italienne.
Deux jours plus tard Falco recoupait des jambes, des autrichiennes. Le commandant hongrois permit qu’un convoi désarmé rapatrie le plus grand nombre de blessés italiens. Les malheureux qui ne pouvaient être mobilisés furent regroupés dans la salle du réfectoire. Ils n’auraient droit qu’au changement de leur pansement et à un peu de morphine.
Sestan n’avait rien d’un brave ou d’un téméraire. Il s’inquiétait.
Devait-il prendre le risque de s’exprimer en allemand ? Leur service de police fonctionnait-il encore sur les lignes avancées ? Avec son uniforme il lui serait difficile de les convaincre qu’il pouvait être un prisonnier autrichien, de souche italienne, incorporé de force dans l’armée italienne !
Deux jours auparavant, les Autrichiens avaient exécuté un prisonnier. L’homme, originaire de Fiume, avait été membre de la Diète impériale du Kűstenland. Après un jugement sommaire, ses gardiens l’obligèrent à quitter sa tunique d’officier italien pour un veston ordinaire. Il fut pendu ou plus précisément garrotté car rien n’avait été prévu pour la pendaison de civils. Sestan n’avait pas assisté à cette tragique farce.
Pendant ce temps, les interventions se poursuivaient sans qu’il puisse faire une pause et réfléchir. En salle, l’enchaînement des gestes devait être rapide et synchronisé tant l’anesthésie du patient était brève, il fallait aussi expliquer au blessé ce qu’il allait subir et le peu qu’on attendait de lui.
Les brancardiers venaient de transporter un caporal hongrois sur la table d’opération. En face de Sestan, un chirurgien tchèque se préparait à l’intervention, ses mains tremblaient. Quel age avait-il ? Ce médecin avait-il eu le temps d’achever sa formation ?
Falco saisit la scie, donna des ordres précis, en tchèque, puis il s’adressa en italien à la nonne qui maniait la bouteille d’éther avant de lancer trois mots en hongrois au soldat qui sombrait dans l’inconscience.
Personne ne l’interrogea. Il put garder sa chambrette au sous-sol. La nuit les Autrichiens laissaient les infirmiers s’occuper, au mieux ou au moins mal, de leur compatriotes italiens. Les moignons s’infectaient et se couvraient de vermine.
Si les combats semblaient avoir provisoirement cessé, les ambulances continuaient de débarquer leur lot quotidien de souffrance. Où se battait-on ?
Il en fut ainsi huit longues semaines, jusqu’à son quatrième Noël loin de chez lui. Les religieuses n’avaient plus le cœur à chanter. Le commandant hongrois insista pour que le prêtre célèbre malgré tout la messe de minuit.
Falco n’avait jamais été un bon pratiquant, juste ce qu’il fallait pour tranquilliser sa mère. Sa foi était intérieure, mystique diraient les amis de son père. Adolescent il avait voulu se faire prêtre. Il s’arrangeait d’un face à face avec le Ciel, parfois d’un mano a mano, considérant alors Dieu le Père tel un maître d’arme au cœur d’une unique arène face aux démons encornés. Faire parti du troupeau ne l’intéressait pas, il craignait le groupe ou la foule. Pour s’arranger avec les Ecritures il se décrivait en chien d’arrière-garde, celui qui veille à ce qu’aucune brebis ne tarde.
Smeraglia ne valait pas mieux aux yeux du Très-haut mais avec tant de souffrances, ces moments d’humanité méritaient qu’on en profite. Le sacré provoque un sentiment d’éternité.
- Falco ! Putain ! Sont bien élevés ces Autrichiens.
Un peu plus tard le colonel se pencha encore une fois vers lui.
- Falco, tu dois t’enfuir. Leur police militaire est arrivée hier soir. Ils m’ont interrogé sur l’origine de nos officiers. Je n’ai pas eu le temps de détruire mes dossiers. Ils vont tomber sur toi. Delfino Barroni partira avec toi, il connaît la région.
- Mais…
- Ferme ta gueule et obéis. Jusqu’ici tu as eu de la chance, tu as entendu, tu sais ce qu’ils font aux traîtres ?
- Et vous, vous restez ?
Deux heures plus tard Delfino et Sestan s’échappaient dans la nuit, le froid et la neige. Ils n’emportaient rien, une couverture et un sac de châtaignes. Barroni le guida hors de la ville. Il choisit de passer par le nord et les collines. Après trois heures de marche les deux fuyards se reposèrent dans une ferme abandonnée. Au matin ils aperçurent les cheminées de San Daniele.
- Reste à traverser la rivière.
Le Tagliamento était en pleine crue, le brouillard dense. L’ennemi était là, ils l’entendaient. C’étaient des Hongrois. Delfino partit en éclaireur, à peine avait-t-il parcouru une centaine de mètres qu’une balle frappa sa chaussure. Il roula dans un fossé et tomba sur des cadavres gelés. Des soldats italiens blessés tués par le froid. Maintenant les mitrailleuses crachaient des deux cotés. Malgré la peur Falco réagit. Il contourna la position des Hongrois et rampa sous les buissons. Doucement il remonta à l’endroit où Delfino avait disparu. Dans les tranchées personne ne bougeait plus. Il pouvait comprendre ce qu’ils racontaient, aucun d’eux n’avait la moindre envie de sortir pour achever le blessé, s’il n’est pas mort l’hiver s’en chargera.
- Halott !
Barroni n’en crut pas ses yeux lorsqu’il aperçut Falco. La blessure à son pied était vilaine, la balle avait traversé le talon. Les deux hommes patientèrent la journée entière. Ils tirèrent sur eux les corps abandonnés pour se protéger du froid et se confondre avec les morts.
Barroni murmurait. Il racontait sa vie, sa famille était du Nord de l’Italie, ses parents pauvres, il avait six frères et sœurs. Son père travaillait dans les foires en jouant l’entremetteur lorsqu’un paysan voulait vendre une bête. Sa mère grattait un coin de terre, de quoi nourrir la maisonnée. Il fallait souvent se satisfaire d’une soupe de légumes. Son frère aîné était mort en 1902 d’une vilaine grippe, faute d’argent pour se soigner. Le père s’était pendu l’année suivante. L’homme allait pourtant à la messe tous les dimanches. Famille et fratrie éclatées, chacun était parti de son coté abandonnant la mère à son lopin de terre. Lui il s’en était allé en France pour trouver du travail. Ses deux petits frères rentrèrent finalement au village car ils n’avaient pas assez d’argent pour se payer le moindre billet de transport vers l’étranger.
A Paris, par chance Delfino tomba sur une famille d’Italiens qui tenait un hôtel près de la Gare du Nord. Ces gens l’aidèrent. Avec un ami il se lança dans le ramonage des cheminées. Et voilà que la guerre vint déranger leurs affaires qui s’annonçaient pourtant bonnes. En plus il détestait les Allemands. Comme il était italien, seule la Légion put l’engager. Pas question de retourner chez lui et de retrouver la misère d’autrefois. Il aurait pu rejoindre le régiment Garibaldi qui se battait avec la France et retrouver ainsi ses compatriotes. Nîmes, Avignon là il effectua quinze jours d’entraînement avant d’être envoyé au front, du coté de Soisson. En 1915, il était dans les tranchées de Verdun lorsqu’il apprit l’entrée en guerre de l’Italie. La Légion accepta de le libérer et il rentra à Turin om on l’incorpora dans le cinquième régiment de chasseurs alpins. Il raconta ses « campagnes » et surtout les longues périodes de calme entre deux. Comment les hommes des camps adverses finissaient par fraterniser et parfois s’échangeaient de la nourriture. Leur colonel menaça de les envoyer en conseil de guerre et finalement son unité se retrouva sur le Monte Cucco (aujourd’hui en Slovénie). Son capitaine lui avait confié la mitrailleuse Fiat, en fin de journée il pensait avoir tué plus de deux cents Autrichiens.
Ensuite son bataillon reçut brusquement l’ordre de se replier. Au sommet du Monte Maio, le commandement en pleine retraite les oublia. L’eau était rare, la nourriture manquait, une épidémie de dysenterie les força à se replier. En plaine on s’étonna de les voir revenir, on les avait cru morts de froid. Certains avaient les doigts gelés. Un camion les emmena lui ses camarades jusqu’à Udine. Une fois rétabli, le colonel Smeraglia l’avait affecté au service des ambulances.
Parfois Delfino fit une pause. D’abord pour reprendre son souffle et ensuite pour s’assurer que les Autrichiens ne l’entendent pas. Falco frictionnait les bras du malheureux.
- Ton pied ?
- J’l’sens plus.
Lorsque enfin la nuit tomba Sestan dut réveiller son compagnon. Sans bruit ils se dégagèrent de leur funeste abri. La rivière était à moins de dix mètres en contrebas, hélas c’était la pleine lune. Delfino tenta d’abord de s’asseoir puis de se lever, ils pourraient courir et se jeter à l’eau. Mais il n’y arriva pas, sa cheville ne tenait plus. Falco le tourna sur le dos et le tira, le traînant par à-coups. Il rampa en charriant son fardeau. Maintenant il devenait inutile d’observer un silence ou de faire une pause, si un soldat ennemi se retournait, levait son nez de sa tranchée, ils étaient morts. Delfino serrait les dents pour ne pas gueuler.
- Laisse moi, tente ta chance.
- T’es fou on y est presque.
La rivière était glacée. Sestan n’avait jamais été aussi bon nageur que son frère Roberto et ses trois dernières années n’avaient pas arrangé sa condition physique. Le diable Kratochwill se moquait de lui.
Le courant les entraîna avec violence, le froid calmait au moins la douleur de Barroni. Ils dérivèrent, incapables de rallier la berge opposée. Falco tenait Delfino par le col de sa veste. Soudain ils buttèrent contre îlot, en plein milieu du cours d’eau. Un monticule de terre et de pierres. Les fuyards le contournèrent en se laissant glisser le long de la marge. Pour l’instant ils étaient protégés du feu ennemi.
Sestan prit pied, surpris d’avoir son fond. Les voilà sur le rivage, du bon coté. Il fallait maintenant grimper au sommet de la rive en espérant que les leurs ne les arrosent pas d’un tir aveugle !
La montée fut éprouvante, impossible de tirer le blessé, le médecin chargea son compagnon sur le dos.
- Serre-moi autour du cou
Lui s’accrochait aux herbes et aux buissons. A peine étaient-ils arrivés au sommet qu’une rafale autrichienne balaya la rive, ils n’eurent que le temps de rouler dans un talus, à l’abri ?
Une mitrailleuse répondit à la fusillade d’en face. Et puis il y eut un long silence.
- Siamo italiani. Italiani !
- Rompi cazzo
- Polentone
- Cafone
Barroni donna une gentille claque sur la joue de son sauveur.
- On est chez nous là !
Kaos
4
Là, sur le pont du navire, Sestan avait fière allure dans son uniforme, et il était fier d’avoir fière allure. Pas tant qu’il attende de l’admiration ou la reconnaissance de qui que cela put être. Dommage que son père ne puisse le voir, le seul homme pour qui il eut été réellement fier d’avoir fière allure. Et avec cette médaille sur la poitrine !
« Pour avoir au mépris du danger, transporté sur ses épaules un camarade blessé
au-delà des lignes ennemies»
Delfino lui avait fait une certaine publicité. Non seulement pour avoir raconté leur escapade d’Udine jusqu’au-delà de la rivière Tagliamento mais en jurant que son compagnon lui avait sauvé son pied en pratiquant une délicate opération à peine arrivée à l’hôpital de campagne de san Vito, en terre italienne.
Alors le Lieutenant Docteur Sestani avait eu droit à cette récompense, l’Ordre du Mérite. L’ancien officier de l’armée impériale austro-hongroise trouvait la situation cocasse. Surtout là sur le pont à contempler la mer, à scruter l’horizon.
Ce 3 novembre 1918, Falco rentrait chez lui.
Lorsque les troupes italiennes les récupérèrent au bord de la rivière, Delfino et Sestan étaient à bout de force et frigorifiés. Une ambulance les transporta vers l’arrière. Là un médecin examina la blessure de Barroni, la jugea mauvaise et décida l’amputation immédiate du pied. Falco trouva encore la force de s’y opposer et proposa d’opérer lui-même son camarade d’évasion. On le laissa faire.
Le colonel Fioravanti, responsable de l’hôpital de campagne, examina plus tard le maigre dossier de ce faux italien, faux chirurgien, même pas irrédentiste, et décida de l’envoyer à Rome. En effet Sestan parlait italien, allemand, slovène et comprenait le tchèque et le hongrois. Voilà qui plairait à l’Etat-major !
C’est ainsi que le futur psychanalyste se retrouva dans cette capitale qu’il ne connaissait pas et qui, d’une certaine manière, lui restait parfaitement étrangère, imperméable. Sestan dut s’intégrer, apprendre cette vie de corridors, d’offices où se prennent les décisions, souvent à l’aveuglette, et où le cynique et suprême intérêt national résume une brigade à une croix sur une carte et à un rond lorsqu’elle a été décimée.
Il suivit de loin les batailles successives, les vraies, celles qui font des morts, d’abord incertaines ou catastrophiques, Caporetto, Piave ensuite la contre-offensive victorieuse du général Diaz sur Vittorio-Veneto. Ces derniers jours son commandant lui a parlé vaguement des négociations de la Villa Giusti où se rencontrent depuis une semaine les plénipotentiaires italiens et autrichiens.
Il est médecin, natif du Kűstenland, province désormais italienne, butin de guerre, Falco parle plusieurs langues, alors son supérieur lui donne l’ordre d’accompagner cet embryon de corps expéditionnaire chargé de recevoir in situ la reddition des administrations civile et militaire vaincues et d’organiser ce qui sera désormais la capitale de la Vénétie julienne, dix-neuvième région du Royaume d’Italie.
La mission du médecin est d’inventorier les structures sanitaires de l’agglomération triestine et d’assurer au mieux le fonctionnement des hôpitaux municipaux en espérant un rapide retour à la normale.
Drôle de besogne pour ce revenant, charcutier par circonstance et neurologue de formation. Mais le mandat lui convient puisque le voilà qui rentre sur ses terres.
Quelques heures après l’escale d’Ancona, le commandant Turilli a organisé une ultime réunion en la carrée des officiers. Faute de communication, personne n’a pu l’informer de la situation, ils ignorent quel accueil ils recevront en accostant au port franc.
Bruno Crevato appartient lui à la sphère politique, son mandat comprend une restructuration de cette ultime province et sa dégermanisation, il faut effacer l’empreinte de la domination habsbourgeoise. Il devrait rapidement sillonner l’Istrie et rencontrer les délégations locales à fin de mettre en place des appareils bureaucratiques purement italiens.
Il est presque midi lorsque la sirène alerte l’équipage du torpilleur Audace. Les matelots ont pris position, mitrailleuses et canons sont prêts à faire feu.
Falco devine les quais !
Turilli jubile. Il vient d’apercevoir un drapeau tricolore qui flotte au sommet des entrepôts de l’Arsenal.
A leur sirène répond celle, euphorique, de la commanderie du port.
L’Audace réduit son allure et s’approche du molo san Carlo.
Sur la piazza Grande c’est l’hystérie, la confusion des comités d’accueil, chacun clamant sa légitimité. La populace se bouscule. Le Commandant Turilli se charge des officialités. Les représentants italophones de la défunte Diète du Kűstenland sont là, pingouins alignés, haut-de-forme à la main, une compagnie de gendarmes rend les honneurs tandis qu’une fanfare joue « Il canto degl’Italiani ». La foule balaie ce protocole improvisé. Turilli lance un ordre, les matelots épaulent leur fusil et lâchent une salve d’honneur. La multitude s’écarte, impressionnée, et dégage respectueusement une large allée aux libérateurs.
C’est Bruno Crevato qui a voulu cette diversion. Accompagné de quelques marins de l’Audace, il fonce vers le Campo Marizio où s’est retranché le commandement austro-hongrois. Falco l’accompagne.
Le major Wűnsch l’attend aux pieds des escaliers de la villa qui lui sert encore de résidence. Chacun se salue dignement. L’acte de reddition est signé. On se sert la main. Les aspects pratiques sont réglés, le désarmement de la garnison, son regroupement et le rapatriement des unités autrichiennes sur Villach en Carinthie, où elles attendront la conclusion des négociations internationales en cours.
Soudain un officier s’avance et se met au garde à vous :
- Capitaine Schinkel, médecin-chef de l’hôpital central depuis le départ du major Von Krantz…
- Schinkel !
- Tu le connais, s’étonna Crevato en se retournant vers Falco ?
- C’est lui qui m’a aidé à rejoindre l’Isonzo il y a presque deux ans.
- Une centaine de nos soldats reste incapable de se mobiliser, ils sont hospitalisés aux Ospedali Reuniti. Hier soir le personnel a déserté, ces hommes sont sans soins et sans nourriture.
- Sestani, vous vous en occupez, réquisitionnez un train et renvoyez ces malheureux chez eux. La guerre est finie, capitaine. Nous n’avons rien à faire de prisonniers, on vous rend les vôtres en espérant que vous nous rendrez les nôtres.
Falco emmena son ami Schinkel. Dehors la populace était en liesse.
- On y va à pieds, tu sais, l’organisation italienne ne vaudra jamais celle de chez toi.
- Et tu crois qu’à toi tout seul tu pourras nous trouver un train, des ambulances et des infirmiers ?
- Je n’en sais rien mais si tu attends, cela ne pourra qu’empirer. Là la ville est en fête, demain elle cherchera à se défouler de je ne sais quoi, de la peur, de l’attente.
- Et moi, avec mon uniforme ?
Sestan avait changé, la guerre l’avait transformé. Il était né pour s’asseoir et écouter les misères des uns et des autres, il avait du apprendre à choisir, à décider, à se décider.
Les deux hommes marchaient dans la foule. Soudain un groupe d’excités les bousculère, cherchant à les provoquer.
- Lui, là, c’est un Autrichien !
Falco ouvrit son manteau et laissa voir son uniforme italien sa médaille et ses galons d’officier.
- Toi, ta gueule, lança-t-il, moi j’y étais sur l’Isonzo. Je suis rentré chez moi avec l’Audace. Toi tu as léché la main de ton père qui lui caressait le cul des Habsbourg, alors tu la fermes. Demain j’envoie chez toi une patrouille qui t’embarquera dans une caserne. L’armée manque d’hommes pour nettoyer les chiottes.
L’assurance du médecin eut un effet dissuasif.
L’hôpital était désert. Personne ne s’occupait des soldats autrichiens. Seules deux religieuses tentaient de calmer les plus souffrants.
- Tu restes ici, je vais à l’hôpital central et je reviens.
Trois heures plus tard il était de retour avec une dizaine de soignants et une caisse de médicaments, essentiellement des flacons de morphine. Son uniforme avait convaincu les récalcitrants. Personne n’en avait jamais vu auparavant ou alors dans des almanachs clandestins. Sa médaille suffit à convaincre les derniers suspicieux. Mais pour gagner du temps, Sestan avait brandi son pistolet d’ordonnance et tiré deux ou trois coups de feu dans un plafond. Chacun comprit qu’il ne plaisantait pas.
- Demain je serai de retour à sept heures, convoquez les médecins-chefs de tous les hôpitaux, j’ai un mandat de Rome, de l’état major, les services sanitaires civils passent provisoirement sous le contrôle de l’armée.
Il avait achevé son intervention par deux nouveaux coups de semonce. Sestan connaissait sa ville. Ces gens bouffent aux râteliers.
Vers minuit Schinkel et Sestan trouvèrent enfin le temps de s’asseoir un moment.
- Tu n’as pas encore revu ta famille ?
- Ma famille, je l’aurais presque oubliée ! Plus les heures passent, plus les citadins vont devenir fous, méchants et agressifs. Dès qu’il fait jour on descend à la gare. Si tes malades ne quittent pas la ville d’ici demain soir, ils ne rentreront jamais chez eux. Je vais voir mon Crevato et ton Wűnsch. Il nous faut une escorte, une dizaine de soldats, des vôtres, pour encadrer ces blessés. S’ils savent qu’on les renvoie à Vienne, les volontaires ne manqueront pas.
- Et les ambulances
- Putain ! Oui, les ambulances ?
Beppa lui ouvrit. Il était presque deux heures du matin. La bonne avait reconnu sa voix.
- Entre, entre.
Sa mère, sa sœur, en deux minutes chacune s’était réveillée. Il embrassa ses femmes, il but le café que lui porta la vieille Slovène.
- Mais il ne pourra pas dormir, voulut gronder la mère.
- Je n’aurai pas le temps de dormir.
Falco n’avait plus reçu de leurs nouvelles depuis son transfert à Rome. Il les laissa parler longuement. Sestan avait besoin de savoir. Elles lui expliquèrent comment la situation s’était dégradée ces derniers douze mois. Parfois on entendait tonner les canons à vingt kilomètres du centre ville. Il devenait difficile de trouver des aliments frais, même en y mettant le prix.
- Et les Autrichiens ?
- Cela fait au moins trois semaines qu’on ne les aperçoit plus. Ils s’enferment dans leurs casernes. Les rues appartiennent aux voyous qui se prétendent patriotes.
A son tour il résuma ce qu’il avait vécu après avoir déserté. Il termina son récit sur l’accostage de l’Audace, pourquoi on l’avait choisi lui pour rejoindre cette mission d’avant-garde.
- Mon dieu, tu étais sur l’Audace !
- Emilio, il faut que je trouve Emilio.
- Après la mort de ton père la Generali lui a confié la surveillance du garage.
- Il habite toujours via del Monte ?
- Oui, répondit Linuccia, parfois il vient nous porter un poulet ou des œufs.
- Il faut que j’y aille, j’ai besoin de lui.
- Mais, Falco ?
Il fit un signe pour calmer sa mère ?
- Tu le dis toi-même, maman, plus personne ne contrôle la ville. Nous devons agir vite. Un bataillon de bersaglieri devrait arriver de Venise demain soir.
Emilio finit par lui ouvrir la porte. Il tenait une grosse hache, prêt à fendre la tête d’un éventuel agresseur.
- Falcolinetto ! Tu es capitaine ! Bravo ! Bravo !
- Emilio,…
Le vieux chauffeur n’était pas vraiment rassuré mais il avait servi le père Sestan, travaillé sa vie entière pour la Generali, entre la peur et ce qu’il imaginait une page d’histoire, il choisit ce moment de gloire.
L’Hispano ronronnait comme une chatte. Elle avait de l’allure avec son drapeau tricolore accroché sur le coté. Emilio serra sa casquette sur son crâne.
- Avanti, il mio capitano !
C’est ainsi qu’à sept heures moins une ils firent leur entrée dans l’azienda de l’hôpital central. Emilio bondit pour ouvrir la porte al suo capitano en le saluant aussi militairement que possible.
Les responsables des hôpitaux de la ville l’attendaient anxieusement. Il serra la main de chacun alors qu’on l’entraînait vers une salle de conférence. Le capitaine s’assit au sommet de la grande table. Falco ôta son calot et posa son Beretta bien en vue. Il fallait créer une atmosphère dramatique sinon la réunion s’éterniserait. Le médecin ne doutait pas qu’ils aient tous une interminable liste de revendication et de demandes urgentes en matériel.
- Pas de chasse aux sorcières. Chacun reste à son poste en attendant l’arrivée de la cellule de commandement. On respecte l’Autrichien, qu’il soit né ici ou qu’il appartienne à l’ancienne administration impériale. Si nécessaire la polizia militare fera le tri plus tard. Pour ce qui est de l’approvisionnement, l’intendance de l’esercito s’en occupera dès son arrivée qui ne saurait tarder. L’infanterie arrive ce soir par la route. Mais ne vous faites aucune illusion. Il faudra de la patience. L’Italie est ruinée. Et d’ici à ce que l’on obtienne des réparations de guerre… Tenez, même la situation de Fiume et de l’Istrie n’est pas clarifiée. Les Anglais nous les avaient promises, maintenant ils tergiversent ! Le mieux serait de trouver un accord avec la Diète pour qu’elle finance l’achat de médicaments, j’enverrai une délégation à Venise pour obtenir ce qui est le plus pressant.
- Venise ?
Falco ignora ce qui n’était pas une question mais une soudaine prise de conscience. Après cinq cents ans Venise redevenait leur sœur aînée.
- Faudra vous y habituer, avant nous étions le poumon de l’empire, sa bouche nourricière, désormais notre port franc ne sert à rien. Encore une chose. J’ai besoin de cinq infirmières pour évacuer les derniers blessés autrichiens des Reuniti.
Sa demande déplaisait. Le capitaine Sestani rangea son Beretta dans l’étui qu’il portait à la ceinture et remis son calot.
A neuf heures il retrouva un Schinkel désespéré.
- Je t’ai encore trouvé de la morphine, tu auras cinq infirmières pour t’aider à regrouper les survivants. Crevato est d’accord, dans deux heures Wűnsch t’enverra une vingtaine de soldats. Il a fallu les habiller en civil pour éviter la furie de la populace ! Reste à trouver un train.
- Et les ambulances pour rejoindre la gare ?
- Emilio, tu te souviens du chauffeur de mon père, celui qui nous a conduit à Gorizia ? Emilio va s’arranger avec les corbillards du cimetière de Sant’Anna.
- Des corbillards !
Il fallut l’après-midi entier pour acheminer la centaine de blessés vers la gare S.Andrea. L’édifice paraissait abandonné. Le chef de gare fit l’important, jurant d’aucun de ses trains ne quitterait le quai, que désormais locomotives et wagons appartenaient à l’Italie.
- Grand couillon, t’as lu les conditions de l’armistice, tu y étais à la Villa Giusti ? Un uniforme pareil au mien, t’en as vu combien depuis que t’es né.
Convaincu qu’il fallait dramatiser la situation et gagner un temps précieux, Sestan sortit une fois encore son Beretta. Il souriait intérieurement car il ne s’en était jamais servi avant son retour au pays. Le coup de feu résonna sous la voûte métallique. Le malheureux fonctionnaire tremblait de peur. Une locomotive entra finalement sur le quai. Les mécanos chargèrent le tender et firent le plein d’eau. Falco fit libérer deux chauffeurs autrichiens qu’on avait enfermés dans un cachot.
C’est alors que commença la ronde des corbillards. Les attelages faisaient les allers-retours de l’hôpital à la gare. Par sécurité Emilio les précédait avec l’Hispano et son drapeau tricolore.
Les croquemorts réquisitionnés n’avaient pas posé de question. Ils obéissaient. Le vieux chauffeur de la Generali avait du leur promettre une juteuse compensation. Un peu plus tard l’escorte autrichienne, civilisée pour la circonstance, fit son entrée sur le quai. Sans leur uniforme, sans leurs armes, ces hommes semblaient perdus.
A la dernière minute Falco fit peindre de grosses croix rouges sur la dizaine de wagons. On trouva encore de l’eau, du vin et des miches de pain.
- Voilà Schinkel, je ne pourrai pas faire plus.
- Tu embrasseras ta mère et ta soeur. Je ne suis plus retourné les voir ces derniers mois, tu sais, les voisins s’imaginent vite des choses, un officier autrichien !
- Et toi tu salueras Lehar et tu essayeras de retrouver Emilie Roth.
Pourquoi en rajouter. Sestan tendit son Beretta et un chargeur de réserve à son ami.
- Le plus dangereux ça sera jusqu’à Villach.
La locomotive lança un furieux coup de sifflet, le convoi s’ébranla en hoquetant. Emilio posa sa main sur l’épaule de Falco. Le spectacle de ces pauvres hommes mutilés l’avait bouleversé. Bien sûr, occasionnellement, la ville avait été bombardée, parfois il y avait eu des morts et des blessés. Les vivres manquaient, l’incertitude angoissait les habitants. Mais l’horreur quotidienne du front, personne ici ne l’avait connue. Les déserteurs qui avaient rejoint l’Armée italienne rentreraient bientôt et ils raconteraient enfin.
Là le vieux chauffeur, en trois ou quatre heures, prit la dimension de ce qu’avait été le massacre. Alors, Autrichiens, Hongrois ou Italiens, peu importait. Ceux-là auraient une chance de retrouver leur famille.
- Tu as bien fait, Falcolinetto, tu pappà sarebbe fidarsi di te.
- Merci Emilio, sans toi ? La fierté ? Oublions-la.
Le médecin revenait sur terre, il prenait conscience de la présence de ce vieil homme, fidèle serviteur de son père. Emilio avait vu grandir Roberto, Falco et Linuccia. Chaque été il conduisait les Sestan à leur maison de vacances près d’Opicina. Souvent il passait la première nuit avec eux pour ne redescendre en ville que le lendemain.
Le père l’invitait à s’asseoir avec lui au jardin pendant que les femmes cuisinaient. Ensemble ils buvaient une bouteille de rouge bien frais et fumaient un cigare.
Une semaine plus tard, tandis que les Britanniques et les Serbes désarmaient la flotte austro-hongroise à Pula, quelques unités italiennes accostèrent au port franc débarquant des centaines de fantassins. Et trois bataillons de bersaglieri firent leur entrée en ville, par la route, ils occupèrent les casernes abandonnées par les vaincus.
Sestan n’avait plus envie de faire d’autres miracles. Que l’Italie prenne ses responsabilités ! Et puis un médecin-colonel à peine arrivé lui fit comprendre qu’il existait une hiérarchie militaire et que celle-ci n’avait pas besoin d’officiers amateurs. Cependant le commandement refusait encore toute démobilisation. Par chance ou par manque de logement, personne ne s’inquiéta de savoir où il dormait.
S’il avait pratiqué durant quelques mois la chirurgie reconstructrice, celle de l’abdomen lui était inconnue. Finalement le colonel le convoqua dans son bureau.
- Qu’est-ce que tu fiches Sestani ?
- Rien d’utile mon Colonel
- Alors je t’envoie chez Basaglia, tu le connais certainement, il a été nommé directeur de l’hôpital psychiatrique, ça t’intéresse ?
- Travailler avec le Dottore Basaglia ? Qui pourrait rêver mieux.
Edoardo Basaglia avait la tête ailleurs, plus fou que ses patients murmuraient les infirmières souvent inquiètes de ses initiatives.
Le psychiatre avait fait lui aussi ses études à Vienne avant de s’installer à Parme. Incorporé tardivement dans l’armée italienne il avait suivi la caravane des libérateurs et c’est ainsi qu’il s’était retrouvé patron de cet hôpital provincial situé au cœur de la ville, via Farneto. L’institution était en fait une annexe des Ospedali Reuniti mais pour n’inquiéter personne elle se trouvait physiquement séparée des autres unités de soins. Ce bâtiment comptait une centaine de lits. Les déficients mentaux avaient traversé les années de guerre sans que personne ne se soucie d’eux. Les infirmières les surveillaient, les lavaient, les alimentaient tant bien que mal, les soignaient en leur administrant occasionnellement des calmants et beaucoup de somnifères. Les familles venaient parfois porter des fruits ou du linge propre.
Le capitaine Basaglia avait ses idées, un projet mais pour l’instant, faute de moyens et surtout en considérant l’indifférence administrative, le psychiatre s’efforçait simplement d’améliorer l’hygiène et l’alimentation de ses patients.
Il manifesta une joie presque infantile à l’arrivée de Sestan.
- E tu sei anche un viennese ! Alors, tu as connu Kratochwill e il grande padrone Sigmund ?
Falco continua de porter son uniforme puisqu’on ne le rendait pas à la vie civile. Il acheta un vélo et c’est à bicyclette qu’il fit désormais les trajets entre le domicile familiale et l’institut psychiatrique de la via Farneto.
L’armée ne le payait pas mais il recevait des bons de rationnement qui permettaient à Beppa d’améliorer la soupe quotidienne ou de les échanger contre de la viande.
Ce Noël retrouvé fut presque une fête. Sestan invita Basaglia qui n’avait trouvé aucun transport pour rejoindre sa famille à Bergame. On évita de parler des deux absents, le père défunt et Roberto le disparu. Edoardo représentait une Italie que les Sestan n’avaient jamais connue. Joyeux, exubérant et sans aucun complexe. Les Triestins de la bonne société traînaient et traîneraient encore longtemps leurs manières guindées, héritage de l’empire à deux têtes.
Cinq cents ans ne s’effacent pas si vite.
Heureusement on allait bientôt quitter l’hiver et les cafetiers sortiraient sur leurs terrasses tables et chaises. Dans l’arrière pays les paysans slovènes se feraient encore une fois une raison et reprendraient leur commerce avec ces gens de la ville.
Mais les citadins comprendraient vite que le temps glorieux de leur port franc avait disparu. Certes, chaque jour ou presque un navire de la marine militaire débarquait des équipements et de la marchandise. Mais plus aucun paquebot de la Lloyd n’emmenait le moindre passager à destination de Bombay, d’Alexandrie ou plus loin vers l’Orient.
La fièvre du 3 novembre était tombée. Les assurances reprenaient leurs activités. A Fiume les troupes italiennes et françaises prirent le relais des Britanniques.
Falco acceptait, en improvisant, son rôle de chef de famille. A l’heure de minuit, le repas du réveillon achevé, les deux médecins s’installèrent au salon, ils fumèrent un cigare en dégustant une grappa.
- Penses-tu qu’on me laisserait ouvrir une consultation privée ?
- La psychanalyse ? Tu en as déjà assez de mon asile de fous ?
- Tu le sais mieux que moi, nous devons rendre nos malades à la société.
- Crois-tu qu’elle est prête à les accueillir ? Mais tu as raison, après ces années de boucherie, tu serais plus utile en travaillant dans ton propre cabinet.
- Et le Conseil des médecins, notre spécialité n’existe pas encore en Italie ?
- Ils te laisseront faire en ricanant, du moment que tu ne marches pas sur leur plates-bandes. Mais j’aimerais que tu restes encore un peu avec moi. Tu pourrais pratiquer à mi-temps. L’administration militaire ne te le reprocherait pas. N’es-tu pas encore soldat ? Et puis en restant à la clinique tu pourras récupérer une clientèle plus fortunée. Les familles de la bourgeoisie hésitent à faire interner un des leurs.
Edoardo tira sur son cigare. Il partit dans ses chères théories, le dirigeant et le dirigé, celui qui a le pouvoir et celui qui le subit. Et pire : le maître et l’élève, ce partage qui n’est jamais naturel, la honte et l’humiliation du malade qui franchit malgré lui cette ligne artificielle qu’on baptise « normalité ».
- Tu as connu ces situations, je ne parle pas de déficience mentale mais simplement d’un patient qui subit une opération. Il tombe dans les mains d’un chirurgien qui a les pleins pouvoirs, celui qui sait ce qui est bien pour sa victime. Mieux, le médecin attend que le malheureux lui baise les mains. Grazie dottore ! Grazie mille, mille volte ! Combien as-tu coupé de jambes ?
- J’ai compté, j’ai gardé à jour un carnet avec les dates, le membre amputé, parfois le nom du soldat. Mille quatre cent douze ! La nuit, ces jambes et ces bras trottent dans la tête.
- Toujours rien, pas de nouvelles de ton frère ?
- Rien, à Vienne un de nos confrères continue les recherches. Des dizaines de prisonniers rentrent chez eux, à pieds, il en arrive chaque jour, des fantômes échappés de nulle part.
- Peut-être n’ose-t-il pas revenir ?
- Non, il aime trop sa ville, la mer et le carso, s’il est vivant il reviendra. C’est ce que je répète à ma mère et à ma soeur.
Linuccia vint annoncer qu’elle avait préparé la chambre de Roberto et que le docteur Basaglia pouvait dormir ici à la maison dans des draps propres et parfumés à la violette, qu’il était trop tard et certainement dangereux de rentrer à la clinique en pleine nuit, que Beppa avait cuit sa gubana avec les ingrédients trouvés au marché san Lazzaro et qu’il y aurait de l’excellent café pour le petit-déjeuner.
- Linuccia ?
Le Conseil des Médecins trouva ridicule l’idée d’ouvrir une consultation privée dans une spécialité considérée encore en son état embryonnaire et qui n’appartenait ni à la neurologie ni à la psychiatrie. Mais, ainsi que l’avait prévu Basiglia, aucun membre de cette honorable société de s’y opposa formellement.
La hiérarchie militaire ne savait pas que faire de ce chirurgien d’expérience mais sans formation académique. Le laisser opérer présentait un risque certain. Les interventions urgentes devenaient moins fréquentes, les amputations de membres ne concernaient qu’un nombre limité de soldats au membre dévoré par une gangrène ou foudroyé par une intraitable septicémie.
Sestan resta donc officiellement attaché ou détaché à la clinique psychiatrique que dirigeait le Dr Basiglia. Le matin il se rendait via Fernato où il secondait son ami du mieux qu’il pouvait. Les patients internés souffraient de psychoses aggravées. Ces malheureux avaient traversé quatre années de guerre dans l’indifférence d’une communauté angoissée par d’impérieuses priorités. Sans la compassion des religieuses ces exclus seraient tombés à l’état bestial avant de mourir de faim ou de s’entretuer.
Pourtant chacun d’eux avait une famille. Et c’est sur la conscience réveillée de ces familles que Basaglia comptait bâtir son ambitieux projet de psichiatria democratica. Que son assistant ouvre un cabinet privé lui donna l’idée d’y envoyer de proches parents ne s’opposant pas à une réintégration de leur fils, père, mari ou fille. L’entreprise nécessitait certaines précautions et une minutieuse préparation. Un premier échec hypothéquerait la suite de leur plan d’action.
Sestan analyserait d’abord la solidité du noyau familial et peut-être débrouillerait-il ou identifierait-il patiemment les causes premières de l’aliénation du patient.
Sa mère et Beppa réarrangèrent l’appartement de la rue san Michele. L’endroit offrait assez d’espace pour que le Dr Sestani puisse recevoir sa clientèle sans perturber la vie familiale. Et inversement. Le chat Zufolo fut le seul à refuser cette compartimentation, compartimentation si chère au médecin. Falco se souvint des chow-chows de Freud et permit au félin d’assister à ses premières séances de travail. Ce German Rex au pelage gris brun chiffonné avait pris de l’age bien que personne ne se souvienne du nombre de ses années. Beppa avait trouvé la bête famélique errant aux alentours de la maison d’Opicina.
Linuccia était alors malade et prisonnière de son lit. Cette compagnie animale troubla heureusement son ennui. L’ingrate affirmait aujourd’hui que Zufolo était sourd. Beppa réfutait ce diagnostic jurant que ce chat n’entendait qu’à sa convenance. La dimension de la pièce compensait largement la nuisance causée, d’abord par la fumée du cigare et ensuite par les ronflements du supposé maître des lieux. L’animal n’avait jamais manifesté de tendresse envers le vieux Sestan mais la disparition du chef de famille l’avait privé de ses dimanches après-midi au salon. Madame Sestan paraissait avoir compris le désarroi du chat et il lui arrivait de s’installer une heure ou deux dans le fauteuil de son défunt mari.
Le bouleversement causé par l‘établissement du cabinet de son fils lui permit d’achever son deuil. Certes elle priait toujours pour le retour de Roberto, son fils aîné disparu sur le front de l’est et continuait à porter le noir. Au deuxième étage du 51 de la via san Michele, la vie reprenait. Les Sestan avait un régent. Une routine et un bonheur ordinaire s’établissaient à nouveau. Cette effervescence contrastait avec l’engourdissement de la ville et de son économie. Le monde ouvrier, les dockers perdaient patience, des agitateurs pleins de talent les poussaient à la révolte. Et puis la lenteur des négociations sur le destin de Fiume et de l’Istrie exacerbait un sentiment de frustration.
Heureusement la campagne retrouvait le bon temps d’avant. Gorizia pensait ses plaies sans attendre le secours des Romains. Les villageois, souvent des slovènes, voulaient oublier les années de souffrances et de privations.
Linuccia fit entrer la patiente dans la salle à manger qui faisait désormais office de salle d’attente. Beppa lui servit un thé.
Cette femme avait passé sa cinquantaine. Son allure confirmait son appartenance à une famille bourgeoise, peut-être même à l’une de ces cinq cents qui géraient la cité depuis cinq siècles. Reconnaissants Marie-Thérèse et, plus tard, François Ier en anoblirent quelques unes.
Ces gens ont traversé la guerre sans manquer de rien. La paralysie des affaires ne semblait pas les avoir contraints à la moindre privation. Avaient-ils tant d’argent en réserve. Et quel argent, des florins et des couronnes austro-hongroises ou des lires italiennes ?
Madame de Lugnano cachait mal sa nervosité. Elle avait accepté cette « rencontre » à la demande du Dr Basaglia. Un an auparavant on avait enfermé son mari devenu brutal et incapable de communiquer avec les siens. Une dramatique confluence : son fils aîné, mobilisé de force par l’empire, était rentré sans ses jambes, le cadet avait rejoint l’armée italienne et, lors d’un encerclement ennemi, s’était tiré une balle plutôt que de se rendre. Ces chagrins quasiment simultanés avaient plongé ce mandarin des affaires dans une insondable détresse. Depuis cinq semaines le psychiatre tentait pas à pas de s’enfoncer dans cet abîme de douleur, persuadé qu’il pourrait ramener l’aliéné à la lumière du jour.
Mais il ne pouvait sortir le névrosé de son enfer qu’avec l’aide de son épouse. En praticien soucieux d’éthique et d’objectivité il confia donc madame de Lugnano aux soins de son assistant.
Il fallait une amorce, permettre à cette digne femme d’expurger conventions et morale pour enfin donner à sa peine les mots de tous les jours.
Zufolo avait compris et choisit de s’installer sur les genoux de la visiteuse.
- Zufolo ?
- Non, laissez docteur, j’aime les chats,…
Elle parla d’un chat de son enfance qui perdait ses poils partout, de sa mère finalement agacée qui se débarrassa du malpropre sans écouter les supplications de sa fille.
- Chère madame, l’essentiel de nos vies est fait d’une accumulation de chagrins, souvent si dérisoires qu’on imagine les avoir oubliés, effacés de notre mémoire. Et puis une soudaine et brutale détresse fait exploser notre encéphale, cette boite à vieilleries. Le Professeur essaie de remonter la pente avec votre mari. Votre mari n’est pas fou, il a mal. Vous et moi, si nous le pouvons, nous allons raviver vos moments de bonheur ou simplement ceux de sérénité que vous avez longtemps partagés avec lui. En termes simples, sans oublier la réalité, un fils mort et l’autre cruellement handicapé, il nous faut réveiller des souvenirs de joie, de plaisir, de volupté et de bien-être. J’ai été chirurgien malgré moi durant la guerre, j’ai amputé de nombreux soldats, mon frère n’est toujours pas rentré du front de l’est. Je partage votre souffrance.
Zufolo se léchait une patte.
Elle parla de sa jeunesse, de leur rencontre, des premiers rendez-vous secrets, d’abord avec une pudique réserve et enfin elle s’abandonna.
Depuis une semaine, le patron du Flora avait ressorti tables et chaises malgré de méchants tours d’une bora d’avril qui soudain, sans prévenir, glaçait les rues en fin de journée.
A peine était-il entré qu’un vieux, bedonnant mais bien mis, l’interpella.
- Picolo Sestan, vieni al nostro tavolo.
C’est ce qu’il espérait. Le souvenir de son père ne lui manquait pas, peut-être voulait-il faire le constat d’un temps disparu. Le Flora accueillait en début de soirée une clientèle cosmopolite, mais aisée, de banquiers et d’agents d’assurances. Que ces anciens l’aient reconnu le flattait. Il voulait aussi se rapprocher de ces assidui qu’avait fréquenté monsieur de Lugnano.
- Il figlio di Umberto l’Armeno, chi è ritornato sull’Audace come un tempo Jason sull’Argo!
Ressemblait-il plus à son père que son frère Roberto ? Les quatre buveurs se présentèrent en plaisantant. Ils évoquèrent Umberto, celui qui manquait à leur table. Ces respectables piliers de la bourgeoisie tergestine connaissaient tout de lui. Ils se montrèrent curieux de savoir en quoi consistait l’activité de son glorieux fils.
Falco leur fit une rassurante présentation de sa profession en insistant sur le fait que les déséquilibres de l’esprit et du comportement avaient souvent une origine simple et qu’ils pouvaient être causés par l’accumulation d’émotions.
- Un curé en civil ?
- Je défais les nœuds du chapelet mais sans donner de pénitence.
- Et tu ne prescris pas de médicaments, tu ne fais pas de piqûre ?
- Très rarement.
- Ecoute, j’ai un fils, il est rentré il y a une quinzaine de jours. Il ne dort pas, il passe des heures près de la fenêtre en se grattant le sexe. Je lui ai suggéré d’aller aux putes…
Un autre raconta que sa femme achetait des fleurs chaque vendredi pour les déposer sur des tombes inconnues au cimetière orthodoxe.
- Bon sang, on est de bons catholiques ?
- Elle connaît une famille qui y aurait enterré un proche ?
- Non, elle n’y avait jamais mis les pieds avant.
- Avant ?
Présentement son activité privée rapportait peu d’argent. Et la modeste solde que lui versait maintenant l’armée ne suffisait pas à couvrir les dépenses de la famille. Heureusement, le vieux Sestan avait acquis en son temps des terrains sur les hauts de la ville et d’autres, agricoles, du coté de Gorizia. Les habitués du Flora lui donnèrent de judicieux conseils. L’incertitude sur le sort de l’Istrie, de Fiume et de la cote dalmate poussait vers « l’Italie » de nombreuses familles qui redoutaient les ambitions du Royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes.
Ces gens venaient s’installer en Vénétie julienne, pas trop loin de ce qui avait été leur chez eux. Leur arrivée fit éclater l’obsolète Tergeste de l’Empire austro-hongrois. Chacun espérait que cette ville cosmopolite leur offrirait une chance. Puisqu’elle ne pouvait plus miser sur son port et son arrière-pays, la cité se reconvertissait.
C’est encore au printemps 1920 que le Dr Basaglia offrit à son confrère de partager la direction de l’asile psychiatrique de Gorizia. L’établissement avait souffert des bombardements mais une centaine de malades survécut et après une longue période d’indifférence, « Rome » venait de décider sa rénovation, probablement pour des raisons politiques. Plus tard on y enverrait, promit-on, des médecins et des infirmières qualifiées.
Sestan accepta, il avait du temps libre et ne pouvait négliger cet apport financier supplémentaire, aussi maigre fut-il. Un véhicule de l’armée ferait le convoyage trois fois par semaine.
- Deux médecins à temps partiel valent mieux qu’un. Et puis s’y enfermer en solitaire ! Non, toi et moi, nous sommes complémentaires. Nous faisons du bon travail. Tiens, regarde les Lugnano. J’ai reçu tes notes. Tu as raison, l’expérience mérite d’être tentée mais il faudra la préparer avec soins et envisager les conséquences d’un possible échec. J’ai là encore le dossier d’un autre patient qui s’est crevé les yeux pour chanter comme un pinson, un licencié en droit, fondé de pouvoir depuis vingt ans à la Lloyd….
Madame de Lugnano venait une fois par semaine en consultation. Zufolo l’avait adoptée. Parfois le chat l’observait prêt à lui demander quelque chose et puis il changeait d’idée et continuait à se lécher les pattes. Sestan n’avait plus besoin d’interroger sa patiente. Il suffisait qu’il sorte son cahier et amorce à mi-voix :
- Nous en étions au moment où vous avez annoncé votre deuxième grossesse à votre mari, et à cet accouchement difficile qui suivit…
Leur première rencontre, les rendez-vous secrets, la présentation aux familles, les fiançailles, le mariage, leur installation au centre ville, la naissance du premier bébé, la routine qui gagne progressivement, l’ambition professionnelle de son époux et pour elle l’apprentissage d’une certaine solitude.
- Mon mari avait un fils, je crois qu’il espérait une fille. Depuis la naissance de Guido il s’est enfermé.
Le médecin ne l’avait pas laissé continuer dans cette voie.
- Que voulez-vous dire par « enfermer » ?
Alors elle s’était mise à pleurer et ils avaient franchi ensemble une étape pénible, celle où cette honnête compagne, qui avait été une jeune femme espiègle et joyeuse, dut avouer son incapacité à comprendre le besoin de fantaisie de son époux.
- Ce n’est pas grave madame Lugnano, vous étiez devenue une bonne maman qui soignait ses petits, vous avez pris une poignée de kilos et personne ne vous a jamais conseillé de laisser la lumière à l’heure de vous coucher et de ne plus porter ces chemises de nuit qui couvrent vos chevilles. Mon père a fait pareil, qui sait s’ils n’allaient pas ensemble au bordel de la Peschieria après avoir bu l’apéro au Flora ?
- Et puis ma matrice a commencé à chuter.
Le praticien lui expliqua qu’aujourd’hui la chirurgie permettait de traiter cette faiblesse musculaire de l’appareil génital. Il n’espérait pas la convaincre de se faire opérer mais simplement de banaliser cette affection.
- Madame de Lugnano, ce que je vais vous confier maintenant va vous surprendre et vous choquer.
La juvénile compagnie italienne des téléphones avait reçu la mission prioritaire de raccorder les territoires récemment annexés, à l’exclusion de Fiume et de Zara dont le sort dépendait encore des négociateurs, Italiens, Croates et Hongrois, chacun réclamant ce qu’il estimait son dû.
Basaglia et Sestan pouvaient échanger leurs informations chaque matin sans avoir à se déplacer.
Madame Sestan insista pour que l’appareil soit installé près de l’entrée de manière à ce que son fils ne soit pas dérangé durant ses consultations. Linuccia officiait en qualité de secrétaire et assistante de son frère. L’après-midi elle mettait au propre les notes du médecin. Elle suivait l’évolution psychologique et de l’histoire de la vingtaine de patients qui constituait la clientèle de son aîné.
Falco lui faisait confiance et il aimait écouter ses pertinents commentaires à l’heure du café matinal. Le psychanalyste prend un risque car il travaille souvent seul. S’il a appris, comme un policier, à ne pas se laisser aveugler par d’apparents indices, il peut négliger certaines pistes. Et l’avis d’une personne de sexe féminin lui paraissait essentiel.
Linuccia était sans doute encore vierge mais elle avait beaucoup lu et s’était faite une idée de l’élémentaire turpitude masculine, ou pour le moins de ce goût de l’interdit qui contaminait leur « âme » d’époux.
C’est elle qui avait suggéré la piste de la Peschiera.
- Sur les vingt maisons reconnues de la Città vecchia, il y en trois seulement réservées à des notables capables de liquider 50 lires à chaque visite.
L’indice paraissait suffisant. Les familiers du Flora firent le dernier tri. La question ne les surprit pas, au contraire, ils l’attendaient de la part de ce célibataire, digne fils d’Umberto et glorieux successeur des Argonautes.
- Tu t’adresses de notre part à Dame Rachel, la femme est ronde, bien mise. Chez elle le tarif est supérieur mais la tenutaria te garantit de la chair fraîche de qualité et la propreté est incluse. Personne ne te demandera si tu viens de bouffer de crevettes.
La maquerelle l’accueillit gentiment et accepta de l’écouter. La requête lui parut insolite et presque indécente.
- Mes filles pratiquent rarement à domicile ou alors chez des veufs inoffensifs !
Sestan précisa son projet, enfin celui que Basaglia et lui-même avaient conçu.
- Dans ce cas, je tiens à vous accompagner.
Il Lavoratore consacrait chaque semaine une double page à la vie culturelle de la cité. On y annonçait les concerts et les conférences littéraires, parfois une exposition. Et l’éditeur invitait un écrivain ou un poète à publier un texte ou des poèmes.
Beppa sauvait ce journal pour que son Falcolinetto puisse le lire, le dimanche après la messe et le repas de midi, en fumant son cigare.
- Beppa, Beppa !
Trois femmes répondirent précipitamment à son appel. Jamais leur chef de famille n’avait élevé la voix jusqu’ici.
- Beppa, tu te souviens de ce Slovène que nous avions raccompagné à Gorizia ?
- Jovan ?
- Oui, Cankar, le soldat qui a perdu un poumon.
Elles s’assirent et il lut le poème. Ainsi qu’il l’avait dit autrefois, Cankar écrivait en italien. Le revenant avait préféré demeuré chez lui à Gorizia plutôt que de passer de l’autre coté d’une frontière maladroitement redessinée par des négociateurs de salon. Et là-haut qui se serait intéressé à ses écrits, il ne connaissait probablement personne à Lubiana.
- La semaine prochaine je dois commencer mon travail à l’asile de Gorizia, je vais retrouver la maison des Cankar. Beppa, tu m’accompagneras.
Linuccia et sa mère protestèrent. Non pas pour contester le congé de leur fidèle servante mais elles auraient aimé faire partie de l’expédition.
- Voilà plus de cinq ans que nous n’avons pas voyagé !
- Nous passerons quinze jours, cet été, à Opicina. Mais là, qu’allons-nous trouver à Gorizia, la dernière fois la ville avait souffert des bombardements. Beppa et moi vous servirons d’éclaireurs. Promis vous viendrez à mon prochaine voyage.
Elles se firent une raison, confiantes en l’engagement de Falco. Cet homme-là n’avait ni l’humour épicurien du père Sestan ni l’énergie débordante de Roberto, elles le savaient calme et surtout fidèle à sa parole. Falco disait ce qu’il pensait et faisait ce qu’il annonçait. Depuis son retour un certain ordre s’était établi dans la maisonnée, une gentille discipline y régnait, un mélange de ce qu’avait été la subordination à l’empire des Habsbourg et d’attention extrême envers l’autre, insigne mélange de l’Ecole psychanalytique viennoise. Parfois sa mère se demandait ce qu’il y avait d’italien en lui.
- Qu’a-t-il hérité de moi ?
Linuccia la ramena sur terre.
- Falcolinetto, relis-nous encore ce poème !
Cankar parlait de sa ville dévastée, des souvenirs de son étouffement mais aussi de la bora et du carso, des violettes et des chênes retrouvés.
- Les gens de Gorizia ne parlent pas souvent de la mer, précisa Beppa qui croyait devoir justifier cet étrange et inconcevable oubli.
La mer ? Sestan se souvenait de ces grands navires de la Lloyd cornant leur prochain départ ou un imminent accostage. Gamins, son frère et lui courraient jusqu’au quai teresa pour observer ces insolites passagers. Les uns portaient un exotique turban en guise de chapeau, d’autres tenaient un chien en laisse et surveillaient le chargement de leurs importantes malles.
Et plusieurs fois l’an, qui aurait manqué les grandioses parades de la marine impériale. Il y avait songé un an et demi auparavant à l’accostage de l’Audace tandis que des lamaneurs capelaient les aussières sur les bollards du molo san Carlo. L’Audace aurait paru ridicule au coté du Viribus Unitis. Pourtant cet orgueilleux navire n’avait-il pas sombré misérablement dans le port de Pula, à peine remis aux autorités navales serbes. La revanche du petit, songea le médecin.
La mise en scène avait été répétée plus d’une fois. Le Dr Sestan craignait qu’un accident mineur fasse sombrer leur plan. Il avait fait la leçon à sa mère, à sa sœur, à Beppa et même au chat Zufolo. Une fois les salutations faites, les dames de la famille se retireraient. On servirait le thé et les gâteaux à son unique commandement.
- Mais tu laisseras la porte entrouverte !
Linuccia s’était investie dans la réalisation de cet audacieux projet, elle estimait avoir le droit d’entendre si ce n’est celui de participer.
Basaglia avait préféré que la rencontre ait lieu un dimanche après-midi.
Vers les trois heures la sonnette fit sursauter madame Sestan bien qu’elle l’attendit. Beppa ouvrit et fit entrer une élégante accompagnée d’une rousse d’une quarantaine d’années. Linuccia les introduisit au salon.
Cinq minutes plus tard ce fut le tour de madame Lugnano. Là c’est la mère de Falco qui se chargea de l’habituée. Elles avaient le même age, leurs hommes avaient souvent partagé l’apéritif au Flora… et fréquenté ensemble la maison de la Peschiera, semblait-t-il.
Dame Rachel, sa « fille » et madame de Lugnano prirent place chacune dans un fauteuil. Le Dr Sestan fit poliment les présentations.
Lorsque la sonnette retentit pour la troisième fois ce fut Beppa qui ouvrit. Elle conduisit les visiteurs au salon qu’on avait réaménagé pour l’occasion en prévoyant des no men’s lands entre les divers sièges.
Le Dr Basaglia souriait mais il tenait prudemment son patient par le bras.
M.de Lugnano eut un lent regard panoramique.
- Je vais vous lire un poème qu’Il Lavoratore a publié dans son édition de jeudi… L’auteur est un slovène de Gorizia qui a combattu pour l’empereur sur le front de l’est. Ses poumons sont en mauvais état mais il a survécu.
Il remercia ensuite Dame Rachel avant de se tourner vers « sa fille ».
- Mademoiselle, connaissez-vous le carso ?
La question parut incongrue à cette prostituée qui passait ses journées à dormir et ses soirées à satisfaire des cochons de bourgeois. Elle répondit poliment qu’elle y était allée une fois, trois ans auparavant mais le vent soufflait si fort qu’elle avait pris un vilain froid.
- La Bora peut être méchante.
Basaglia souriait, Guido de Lugnano était intervenu naturellement. Le médecin lui lâcha le bras et le vieux détraqué prit toutes ses aises dans ce fauteuil dont le confort lui parut familier.
- Si Madame Rachel y consentait mon mari et moi, nous serions heureux d’inviter mademoiselle…, un jour sans Bora !
- Mademoiselle Elsa ?
- Mademoiselle Elsa pourrait passer une journée à san Dorligo della Valle, nous y possédons une maisonnette de vacances. Nous n’y sommes plus retournés depuis très longtemps.
La conversation se poursuivit sur un ton courtois. Prudente, Dame Rachel ne souhaitait pas que ses pensionnaires travaillent au domicile de ses clients mais elle comprenait la situation. Ce fidèle visiteur d’autrefois lui parut désarmé et Elsa saurait se défendre. De plus, ces deux médecins paraissaient confiants en leur traitement. Alors, si on la payait ! Un autre aspect pouvait être appréciable. Sous le règne autrichien, l’Eglise n’avait que rarement mis en cause ses activités. Elle craignait que l’arrivante administration romaine n’entraîne dans son cortège des agités du goupillon. Rendre service à l’une ou l’autre des cinq cents puissantes familles du lieu pouvait être utile.
Cette maquerelle, juive de Thessalonique, avait traduit l’essentiel de son argumentaire dans un délicieux langage teinté du joli accent de son pays d’origine.
Guido de Lugnano rayonnait. Il se montra attentionné envers son épouse, lui prit la main et la baisa.
Une fois l’invitation lancée à la prostituée, elle avait pu respirer librement. Le Dr Sestan l’avait prévenue du danger de trop de fierté.
Au moment des au revoir elle ne pu s’empêcher d’embrasser Elsa la Rousse et serra très fort la main de Dame Rachel en répétant « merci, grazzie mille, grazzie mille ».
Les Lugnano rentrèrent ensemble chez eux.
Linuccia fut la première à féliciter les deux médecins. Je n’ai plus de raison de l’interner, répondit Basaglia.
- Edoardo, mes femmes ne vont pas te laisser rentrer t’enfermer dans ta clinique le ventre vide « et moi, dirait mon père, j’ai là un Terra del Carso… »
Depuis trois mois les cafés changeaient leur enseigne, on en trouvait maintenant qui portaient les noms «Garibaldi», l’ «Unité», l’«Italia», le « Tergeste », degli « Litterari » ou le « Bar Nazionale », le « Caffè delle Stazione », cependant personne n’oubliait les anciens, le « Stella Polare », le « Tommaseo », le « San Marco » et les « Specchi »… à la fois microcosmi e luoghi di disincanto, reflets fidèles d’une société longtemps repliée sur elle-même et brusquement désenchantée.
Fidèle au Flora, Sestan y retrouvait chaque soir les amis de son père. Le médecin les écoutait parler d’avant. Il se força cependant à prendre la température d’autres établissements. La ville lui restait une étrangère. A quinze ans son père l’avait inscrit au lycée allemand, puis le bachelier était parti à Vienne. La guerre avait ensuite décidé de son itinéraire, à sa place.
C’est au café Garibaldi qu’il découvrit un pan de la culture triestine, celle des intelletuali, prétendus héritiers du spirito europeo dont eux seuls pensaient en connaître les secrets ingrédients. Il apprit plus tard, lorsqu’on lui fit confiance, que quelques uns de ces intellectuels avaient fait sécession et se réunissaient maintenant au « Nazionale ». Falco ne cherchait pas à se joindre à l’une ou l’autre de leurs bouillantes conversations. Il observait et il écoutait parce que c’était son métier et qu’il était assis à une table voisine. Un jour de cet été 1919 il fut surpris d’entendre l’un d’eux parler de Vienne et de la psychanalyse. L’homme s’exprimait sans emphase, en somme il expliquait à son attentif auditoire les misteri freudiani, ce qu’était cette branche quasi inconnue de la médecine moderne. Ses amis lui posaient parfois une question. L’un deux ressemblait à son père avec sa fière moustache en guidon, héritage germanique qu’étrangement nul ne reniait. Travaillait-il dans une des inébranlables compagnies d’assurance triestines ? Son voisin se tenait allongé sur sa chaise comme si les os de sa colonne vertébrale ne s’articulaient plus. Lui sculptait et lorsqu’il intervenait dans la conversation ses mains décharnées modelaient les mots qu’il choisissait dans le patois local mais avec une prononciation teintée d’un lointain accent slave. Un Pragois ?
Le troisième tirait sur sa pipe et se grattait souvent la tête.
- Jeune homme, si tu as un mot à dire, ne te gênes pas !
Falco réalisa soudain combien son attention paraissait manifeste. Il sourit en s’excusant.
- Non, non, rien n’est plus stérile qu’une dissertation en vase clos.
- Falco Sestan ! Heureux de vous rencontrer messieurs.
- Sestan ? Tu es parent avec le Sestan de la Generali ?
- C’était mon père.
Ils lui demandèrent quel était son métier. Il répondit simplement « médecin ».
- Médecin, avec cet uniforme d’officier ?
- Oui, je suis encore mobilisé mais je consulte aux Reuniti. En neurologie.
- Neurologie, je ne t’ai jamais croisé dans le service ?
- Non, je travaille avec le Dr Basaglia.
- Basaglia ! Tonnerre que le monde est petit. Et où as-tu suivi ta formation ? Padoue, Rome ?
- Vienne, chez le professeur Kratochwill.
L’interrogatoire avait été mené par cet éclaireur des mystères freudiens qui tentait d’exposer à ses amis ce que serait bientôt la psychanalyse. Il se leva et serra chaleureusement la main de son confrère.
- Emilio Servado, se présenta-t-il avant de se rasseoir. Lui, le raide, c’est Cusin, sculpteur enfin il fait surtout des commandes pour les cimetières, le moustachu c’est Dolfi qui passe ses journées à pondre des poèmes au lieu de vendre de l’assurance, là, Giorgio Fani, lo scrittore che non scrive et l’autre qui suce sa pipe c’est Julius Kugy, le patron du Piccolo.
- J’ai lu récemment un poème dans le Lavoratore…
- Cankar ? S’il continue sur sa lancée celui-là ! Silone a du flair !
Emilio, le chauffeur de l’Hispano, avait pris sa retraite, on l’y avait forcé car les compagnies réduisaient leur frais généraux en cette période de crise. Ce fidèle des Sistani avait presque forcé la porte de la consultation de Falco tant il était excité.
- Ils vont la liquider ! Ils vont la liquider !
Emilio expliqua son désespoir. Beppa lui offrit un verre de vin bien qu’il fut encore tôt pour prendre l’apéritif. Le visiteur raconta ce qu’il savait, il avait appris que la direction de la Generali « liquidait » la voiture.
- Et combien en veulent-ils ?
C’était absurde et au-dessus de leurs moyens mais Sestan considérait que d’une certaine manière ce véhicule appartenait moralement à son défunt père.
- Tu pourrais vendre un terrain à Gorizia, suggéra sa mère.
- J’ai un garage qui ne sert à rien en bas de chez moi, risqua l’ancien chauffeur, je m’en occuperai et je vous conduirai pour rien puisque me voilà retraité.
La Generali leur donna la préférence. Un acheteur de Milan proposait une somme importante mais pour des raisons sentimentales la direction préférait que l’Hispano reste en ville. Un arrangement prévoyait que la compagnie d’assurance pourrait l’utiliser lors d’événements importants et qu’au cas, improbable mais à considérer légalement, où son propriétaire remboursait ses dettes, les Sestan acceptent de la revendre à un prix identique à la Generali.
C’est ainsi qu’Emilio reprit du service en début septembre. Sestan, accompagné de Beppa, fit le voyage jusqu’à Gorizia. Il devait y rester trois jours pour son travail à l’asile psychiatrique d’une part et concrétiser la vente du terrain sacrifié pour l’achat de l’orgueilleuse Hispano, d’autre part.
Et bien évidemment les voyageurs tenteraient de retrouver Jovan Cankar.
Beppa fut d’une aide précieuse car si l’arrière pays était maintenant italien, la majorité de ses habitants parlaient et surtout pensaient slovène. Ces gens n’avaient que la paysannerie pour occupation et les métiers qui la voisinent. C’est cette terre qui nourrissait les villes côtières, tournées, elles, vers le commerce, la pèche, le voyage et l’industrie. Avec les années, certaines familles, plus chanceuses ou plus travailleuses que d’autres, avaient accumulé de considérables fortunes et elles envoyaient leurs fils dans les prestigieuses universités de la cuvette danubienne. Depuis l’annexion du Kűstenland habsbourgeois par l’Italie et l’éclatement de l’empire, elles n’avaient plus de choix, leurs enfants étudiaient désormais à Bologne, à Milan, parfois à Florence.
Les parents de Jovan Cankar s’étaient spécialisés dans le cochon. A l’instar de leurs cousins frioulans, les Goriziani maîtrisaient l’art de la fumaison qui n’était en somme qu’une manière ancestrale de protéger et garder le trop de viande qu’on produisait.
Beppa fut accueillie telle une tante au retour de la ville. Emilio eut droit à une cruche de vin.
Jovan accompagna Falco jusqu’à l’asile psychiatrique. Depuis que le Dr Basaglia l’avait repris en main, les conditions de vie des aliénés s’étaient améliorées. Mais l’endroit demeurait une sorte de prison. Les familles des malades refusaient de collaborer avec les équipes soignantes.
Sestan portait toujours son uniforme d’officier. Il s’était accoutumé à cette veste un peu usée qui l’aidait à jouer des rôles hérités malgré lui. Sous-directeur d’hôpitaux psychiatriques et chef de famille ad intérim. Lorsque son frère rentrerait, s’il rentrait un jour, il lui abandonnerait sans état d’âme les affaires de la famille.
Roberto lui reprocherait-il d’avoir vendu ces terres pour sauver l’Hispano ?
Chaque dimanche, il emmenait sa mère et sa sœur à la cathédrale san Giusto. Emilio, casquette à la main, leur ouvrait la porte de l’impressionnant véhicule sous le regard incrédule des ringards de la bourgeoisie triestine. Si Falcon allait à la messe, c’était pour prier le retour de son aîné. Autrefois, à Vienne, Kratochwill se moquait gentiment de lui et de sa foi chrétienne.
- Comment veux-tu prétendre à l’objectivité de tes analyses si tu crois en Dieu ?
- Professeur ? Vous-même, n’etes-vous pas juif ?
- Etre juif n’est pas une religion c’est une grâce divine !
Cankar parlait de son activité à Gorizia. En attendant mieux il s’occupait des comptes de la famille. Ce travail ne l’épuisait pas et il profitait souvent de la nuit et de ses insomnies pour mettre à jour le registre des dépenses et des recettes.
- Si nous étions restés autrichiens, crois-tu que j’aurais pu ouvrir un cabinet d’avocat ?
- Franz-Joseph aimait maintenir l’équilibre entre nous tous, Hongrois, Italiens, Bavarois, Grecs, Slovènes, Croates et Serbes, je pense que tu aurais eu ta chance comme moi fils d’Arménien. Tu écris toujours des poèmes à ce que je sais.
- Je m’obstine mais ici la poésie n’intéresse personne.
- Pas la moindre demoiselle, questionna le docteur en clignant de l’oeil ?
- Je ne me marierai pas. Tu sais avec ce poumon en moins la fatigue me prend vite.
- Rentre avec moi, pour quelques jours, Beppa te cuira des plats de chez toi. Tu rencontreras une bande de mes amis qui ont aimé ce que tu as publié dans le Lavoratore. Ces gaillards sont des artistes qui apprécieront tes écritures, tu dois montrer ton travail et bizarrement ils ne sont pas jaloux mais complices du talent des autres. Ils ne se disputent que sur des sujets métaphysiques. Tes parents se passeront de toi, je peux prétexter une visite médicale, je leur expliquerai.
- Sommes-nous amis Falco ? As-tu revu cette infirmière ?
Sestan avait-il des amis ? Il se souvenait d’excellents camarades de collège, Pietro qui s’était engagé dans la marine pour découvrir le monde, Claudio l’avocat, le seul qu’il revoyait de temps à autre dans un café, Alexandro avait disparu du coté de Milan où il travaillait dans une usine de médicaments nouvellement établie, Sergio lui trafiquait Dieu sait quoi mais il avait choisi de se retirer avec ses chiens, qu’il aimait plus que ses femmes, sur les terres de ces grands-parents du coté de Bassano, au nord de la Vénétie.
Depuis son départ pour Vienne il les avait perdus de vue. Mais ils restaient ses amis. A Vienne l’étudiant avait eu de bons compagnons et des aventures sentimentales.
Sur le front de l’est ?
Emilie ?
A Rome. Non à Rome il s’était tenu à l’écart de toute relation amicale et n’avait fréquenté que des prostituées.
Pourtant le Dr Sestan aimait le contact physique. Il touchait ses patients, les prenait par l’épaule ou le bras. En psychiatrie il lui arrivait de coiffer une malade ou de raser un patient.
- Jovan. Tu devrais nous aider. Ces fous ne sont pas plus fous que toi et moi, personne n’en veut, ils font peur aux enfants. Tu devrais faire du théâtre avec eux.
Les parents de Jovan approuvèrent joyeusement lorsque leur fils annonça qu’il passerait une semaine en bord de mer au sein de la famille Sestan. Le phtisique n’avait pas d’ami et refusait de fréquenter une seule des demoiselles que ses sœurs lui présentaient. Les Cankar menaient leurs affaires sans tendresse, sans relâches, mais ils s’inquiétaient justement pour leur garçon.
Sur le retour, à hauteur de Sistiana, à vingt kilomètres de leur destination, ils rencontrèrent une cohorte de soldats en marche. Ces hommes portaient leur moschetto en bandoulière, canon vers le bas. L’atmosphère paraissait joyeuse, presque euphorique. Certains appartenaient au corps des Arditi, d’autres au Chasseur alpin. Un groupe se déplaçait à bicyclette ce qui avait un air comique.
- Cosa succede ?
- L’Archange va libérer Fiume et renvoyer les Américains, les Anglais et les Français chez eux.
Un officier d’age avancé s’approcha du véhicule. Ce vétéran portait une culotte d’équitation aux cuisses bouffantes et des éperons à ses bottes.
- Cette voiture est réquisitionnée !
Gabriele d’Annunzio, né Repagnetta, caressait ses moustaches en croc, satisfait qu’on lui ait trouvé une véhicule de transport digne de son audacieux projet. Les passagers lui abandonnèrent la banquette arrière, Beppa et Cankar s’installant au coté d’Emilio et Sestan coinçant son cul sur le strapontin qui leur tournait le dos et faisait face au légendaire poète.
Les insurgés firent une halte à Duino. Là une femme de fière allure vint rejoindre le glorieux commandant d’escadrille. Ida Rubinstein paraissait encore plus excitée que d’Annunzio.
La remontée du Corso fut triomphale. Les Triestins applaudissaient chaleureusement le magicien, le poète, le soldat qui allait rendre Fiume à l’Italie.
Emilio craignait que des manifestants trop enthousiastes maltraitent accidentellement « sa » voiture. Il profita de la réception offerte par la municipalité au vigoureux soldat pour disparaître avec ses compagnons de route.
Le chauffeur prit soin de cacher l’Hispano chez un beau-frère poissonnier qui possédait un hangar près du nouveau port de Muggia.
Au deuxième du 51 de la rue san Michele chacun et chacune s’embrassèrent, les uns soulagés de s’être si bien sortis de cette inconcevable aventure, les autres heureuses de retrouver leurs proches. Beppa n’en pouvait plus de raconter leur épopée.
Le lendemain Gabriele d’Annunzio entrait à Fiume sous les acclamations de ses habitants. Les jours suivants, vétérans et arditi chassèrent poliment les soldats alliés qui n’opposèrent aucune résistance.
Pour Falco la prise étonnante de Fiume ne signifiait rien. Et après ? Zara, Lubiana ? Qu’est-ce qui est italien, croate ou slovène. Où s’arrêterait-on ? La nouvelle du retrait pacifique des troupes étrangères le rassura. Personne ne voulait réellement d’une guerre. Une fois les aspects comiques dissipés, Cankar exprima sa pensée, sans retenue. Madame Sestan, pourtant la plus italienne de la tablée, partageait pleinement son inquiétude. Elle craignait certainement que trop de prétentions italiennes ne ralentisse le retour encore espéré des derniers prisonniers du front de l’est. Les Serbes mettaient en garde l’Italie contre une tentative d’expansion sur la cote dalmate et les Soviets leur promettaient un ferme soutien.
Plutôt que de se perdre dans une discussion politique Falco invita son ami dans son bureau, le salon d’autrefois. Les dames portèrent le café et s’installèrent sur le divan du praticien.
- Beppa ! Reste avec nous, Jovan accepte de nous lire ses poèmes.
La servante accepta joyeusement l’invitation de Linuccia, ôta son tablier et tira doucement une chaise près de la cheminée. Zufolo vint s’installer sur ses genoux, un peu déçu que personne n’ait pensé à allumer le feu. Les fenêtres étaient grandes ouvertes en cette douce soirée de septembre 1920.
Sestan retrouvait ses compartiments, enfin ceux que Kratochwill lui avait aidé à construire pour se protéger de soudaines émotions. Sa mère l’observait secrètement.
Le médecin se tenait derrière le bureau tandis que Cankar faisait sa lecture. Il tenait sa main posée sur les deux lettres qui étaient arrivées en son absence. La première venait de Londres et la deuxième de Klagenfurt.
Linuccia en aurait fait pipi dans sa culotte. Elle pleurait en écoutant le modeste poète. L’homme parlait de la peur du soldat, jamais de son courage, du long voyage de retour et de sa convalescence, avec des mots transparents. Jamais il ne cédait au lyrisme, les combattants ne sont pas des héros, rien que des jeunes gens qui, loin de chez, prennent conscience de la beauté de leur village, village qu’ils méprisaient autrefois pour son étroitesse et sa misère, village qui, du front, se transformait mois après mois en un paradis terrestre. Soyons heureux avec ce que l’on a, inspirons le peu d’air qu’il est encore possible.
Avant de se coucher Sestan embrassa tendrement sa mère.
- Rien maman, Schinkel continue de chercher.
- Bonne nuit, Falcolinetto.
- Bonne nuit maman.
Schinkel avait pu lui envoyer cette lettre de Klagenfurt. Le médecin participait aux échanges de soldats. Les trains faisaient l’aller-retour de Vienne à Klagenfurt. Là les Italiens prenaient en charge leurs soldats et confiaient leurs prisonniers aux Autrichiens. Parfois le convoi rapatriait des corps qu’on ne pouvait identifier que part leurs uniformes.
« Mon Cher Falco,
Toujours rien en ce qui concerne ton frère Roberto. Toutes les listes passent entre mes mains. Mais chaque jour des dizaines d’hommes arrivent encore de Hongrie. Ils sont souvent incapables de nous dire où on les a relâchés.
L’Autriche (ses politiciens) semble se faire une raison. La fin de l’empire n’est pas un drame. Hélas nous n’aurons plus de mer !
Charles espérait la couronne de Hongrie mais Horthy lui a gentiment faire comprendre que si son pays voulait encore un roi, elle se choisirait un Hongrois ! Il devrait s’exiler au Portugal, murmure-t-on.
Ton cher Kratochwill m’a fait un excellent accueil et j’ai obtenu sa promesse. Malgré mon age il m’acceptera comme étudiant, si un jour on me démobilise. J’espère marcher sur tes traces ! Tu sais, il t’aime bien.
Lehar s’est tiré une balle dans la tête. Le pauvre avait tellement vu défiler de blessés qu’il ne pouvait plus imaginer une « vie normale ».
Je crois qu’Emilie est en Angleterre. Elle travaillerait pour un comité sioniste qui envoie des gens en Palestine mais personne n’a voulu me donner son adresse.
Je te laisse par contre celle de ma mère, qui sait, trouveras-tu un messager.
Mon respect à ta chère maman et embrasse ta sœur de ma part, si tu me le permets !
Schinkel »
« Mon Tendre Falcolinetto,
Première surprise : je suis en Angleterre depuis deux mois et je travaille pour Hovevei Tzion (les Amants de Sion, joli, non ?) qui finance le voyage et l’installation de fermiers juifs en Palestine.
Deuxième surprise (tu vas me maudire) : je vis avec une jeune femme de 18 ans. Oui, mon cher, mon bel ami, elle est ma maîtresse ou alors c’est moi qui suis son amante. Ici c’est tabou alors nous restons discrètes. Tu t’imagines si la police me mettait en prison ?
Elle s’appelle Esther, elle est portugaise et youpine comme moi !
Voilà ! Ecris-moi.
Emilie »
Basaglia paraissait fatigué. Il fit entrer son assistant dans le bureau qu’il s’était réservé au premier étage de l’annexe psychiatrique des Reuniti. Il ferma la porte.
- Falco, je ne me sens pas très bien, il faut que je t’abandonne plus de responsabilités. Je vais m’installer à Gorizia, le travail y est moins lourd.
C’est ainsi que, progressivement, Sestan devint le patron de l’Institut psychiatrique de la Vénétie julienne. La fonction incluait des tâches administratives et un engagement « politique ». Rome, la province et la municipalité résistaient à leurs demandes de financement. On lui accorda de quoi engager plus de personnel soignant et la faculté de médecine accepta de lui envoyer une dizaine de médecins stagiaires.
Sestan partageait désormais ses journées en quatre parts. Le matin il faisait la tournée des malades, ensuite il consacrait deux heures à la formation théorique de ces assistants.
L’après-midi il consultait chez lui et en soirée il prenait l’apéro au Garibaldi ou au Flora. Il avait le sentiment que ces discussions vespérales lui permettaient de résoudre plus efficacement certains problèmes que ces réunions organisées par les autorités hospitalières. Il découvrait l’importance des réseaux triestins. L’empire ne contrôlait plus la ville mais finalement les « cinq cents familles » y régnaient encore en censeurs incontournables. Sans de sérieuses relations, il ne pourrait jamais comprendre l’enchevêtrement des pouvoirs. Au Garibaldi, Servado, Dolfi, Cusin, Giorgio Fani et Julius Kugy, en autres siroteurs de vermouth, ces hommes d’age mûr étaient bien plus que des artistes ou des journalistes, ils figuraient l’âme secrète de la ville. Tous avaient un parent, un frère, un cousin, un oncle proche de cette urbs fidelissima, fidèle à elle-même d’abord, à ses propres intérêts, quel que soit le pouvoir dominant. Le « Viribus Unitis » n’avait pas sombré, le « mit vereinten Kraften » de Franz-Joseph survivait sans lui, ainsi qu’il l’avait fait depuis cinq siècles.
Le Flora complétait parfaitement le Garibaldi. Là il retrouvait des représentants plus conventionnels et bien au fait des entrelacs politico-économiques.
Fidèle à ce qu’il appelait désormais « l’esprit des cases », et non des castes, le médecin naviguait entre ses quarts de journée, soucieux de se ménager des espaces de solitude et de réflexion.
La messe du dimanche restait un de ses moments privilégiés.
L’avait-il prévu ou favorisé ? Linuccia et Jovan voulait se fiancer. Peut-être que sa sœur le souhaitait plus que le poète et comptable slovène ?
Depuis, sa mère le dérangeait chaque soir pour partager son inquiétude.
- Un Slovène !
- D’une riche famille.
- Il n’a qu’un poumon.
- Linuccia apprendra à ménager sa monture, plaisanta Falco d’excellente humeur.
- Et s’il était luthérien, les Slovènes le sont.
- Maman ! Que la langue slovène doive beaucoup au pasteur Trubar est une chose mais notre Beppa n’est-elle pas une bonne catholique. Beppa !
Beppa savait déjà de quoi parlaient la mère et le fils.
- Beppa, dis moi, les Cankar sont-ils catholiques ?
Trieste, deuxième partie
E tempo che gli Italiani si proclamino
francamento razzisti
5
Madame Sestan ne posait plus qu’une condition, que les fiancés attendent le troisième anniversaire de la mort de son époux. Linuccia ayant versé une avance en nature à son promis, personne n’eut de bonnes raisons de contester une décision qui ne retarderait le mariage que de six mois.
- Ma fille, charcutière !
Pourtant cette perspective séduisait la promise. Se tenir derrière le comptoir, son Jovan à la caisse, servir la clientèle, trancher le salami, le jambon, elle n’y pensait guère mais habiter deux étages au-dessus de leur commerce, garder près d’elle sa mère, son frère et Beppa la comblait. Le projet avait été suggéré par le père Cankar lui-même qui rêvait depuis des années de vendre sa production aux consommateurs, sans intermédiaire. Gorizia ne suffisait plus à son ambition, il lui fallait la grande ville, l’orgueilleuse métropole côtière, l’ex-capitale de l’Adriatique.
L’homme était aussi un pragmatique. Il connaissait le goût de son fils pour l’inutilité des Arts. Un jour ou l’autre, il les aurait abandonnés pour s’essayer à Prague ou à Florence. Et voilà qui tranquillisera sa mère, expliqua-t-il à ses proches, un docteur à demeure. Madame Sestan accepta de bon cœur de céder aux mariés la chambre à coucher, mieux elle encouragea sa fille à la remeubler selon sa fantaisie. Elle, elle arrangea la pièce qu’occupait Linuccia et la décora avec simplicité. Pour l’instant Jovan dormait dans la chambre de Roberto-l’absent. Sestan négocia le rachat de la boucherie du rez-de-chaussée. Le propriétaire n’était jamais revenu de la guerre et sa supposée veuve manquait d’argent. Les Cankar investirent de quoi transformer l’endroit en une luxueuse « bottega ». L’enseigne ne manquait pas d’audace et d’ambition :
PIETANZE DELICATE – DELIKATESA – DELIKATESSEN
L’ironie du campagnard slovène plaisait à Falco. Et le rustre savait ce qu’il faisait :
- Rien de périssable sur les étagères !
- Et mes gubanas avait protesté Beppa, la bonne slovène.
- La vieille, débrouille-toi pour qu’elles tiennent au moins la semaine.
En plus des jambons, salamis et diverses viandes séchées, la clientèle trouverait un choix de vins du terroir, des gâteaux secs et même des cigares des Amériques, des cigarettes turques et du tabac anglais pour la pipe. Possible que ces derniers produits aient été ajoutés à la demande de Falco pour combler les inséparables du Flora et les piliers du Garibaldi, des individus dont les louanges pouvaient garantir le succès d’une entreprise et la clabauderie vous délogeait un malotru du conseil municipal. Beppa et Linuccia révélaient l’une et l’autre des aspects insoupçonnés de leur ingénieux tempérament. La première n’avait jamais travaillé, son frère la suspectait parfois de paresse. Mais depuis que les ouvriers avaient achevés la rénovation et Emilio livré le premier stock de marchandise avec l’Hispano, sa cadette arrangeait avec soin bouteilles, boites de conserves, suspendait les saucissons secs et n’hésitait pas à grimper sur une échelle pour accrocher les jambons salés au dessus de la vitrine intérieure.
Beppa courait au marché dès la première heure et raflait à bas prix d’importantes quantités de fruits des bois trop mûrs ou tapés dont elle faisait des marmelades aux parfums subtils. Falco ne pouvait qu’en apprécier leurs effluves car la servante le chassait lorsqu’il osait tremper un doigt gourmet dans une bassine refroidissant.
L’humeur de madame Sestan balançait entre l’inquiétude, l’énervement et un bonheur retenu. Elle levait souvent les yeux vers le plafond d’un transperçant regard qui montait jusqu’au ciel, là où elle imaginait son défunt compagnon en train de boire son éternel apéro.
- Umberto !
- Teresa ?
- Tu as vu ? Et ton Roberto qui ne rentre pas pour surveiller ce désordre, et ce Falcolinetto qui les laisse faire n’importe quoi, et l’impatiente Linuccia qui n’a pas pu attendre pour écarter ses jambes.
Zufolo venait alors la réconforter.
- Ah ! Tu es là toi, qu’est-ce que tu as sur les babines, hein, voleur, Beppa, Beppa ne laisse pas cette sale bête entrer dans ta cuisine.
Le mariage avait été prévu pour la fin juin de l’année 1920. La cérémonie aurait lieu à l’église dei Santi Illario E Taziano à Gorizia. Le prêtre prononcerait quelques mots en deux langues. Linuccia porterait le baša dečva, le costume des Slovènes de Gorica. Son frère vêtu de son uniforme la mènerait au pied de l’autel. Des oncles et des tantes jamais revus feraient le voyage de Bassano.
Il y aurait un bal à la salle des fêtes. Les pensionnaires de l’asile psychiatrique présenteraient en ouverture un court spectacle que Jovan avait mis en scène. Basaglia, bien que de plus en plus fatigué, ferait un discours. Il avait lourdement insisté. Et plus tard, Emilio conduirait les mariés à la maison de campagne des Sestan, à Opicina. Beppa qui avait taillé l’habit de l’épousée, les accompagnerait discrètement pour leur faire à manger s’ils avaient le temps d’y penser.
Après ? Après chacun reprendrait ses activités. La « Pietanze Delicate Sestani » vendrait des salamis et des jambons fumés. A la dernière minute le père Cankar avait complété l’enseigne d’un « Sestani » qui n’appartenait à personne. Selon ce paysan, prudent de nature, il valait mieux ménager l’avenir. La prospérité suscite la jalousie, prétendait-il. Viva VERDI !
Les Italiens se montraient bons colons en pays slovène mais l’humeur pourrait changer. Déjà qu’à Rapallo, en marge des négociations russo-germaniques, les Grands refusaient de tenir parole et se préparaient à abandonner l’Istrie, Pula et Zara, ne tolérant, pour une durée incertaine, que l’existence d’un Etat libre de Fiume.
Sestan retrouverait ses aliénés de l’annexe des Reuniti, sa consultation et ses amis du Flora et du Garibaldi. Sa mère passerait plus de temps à l’église, priant pour son mari disparu, pour son premier né défaillant et pour que sa fille produise au plus vite un enfant. Linuccia était une femme fine et d’allure légère mais elle avait hérité du large bassin de sa mère, cette ossature qui facilite les plus saines grossesses et garantit un prompt accouchement. Bien que son médecin de fils l’ait rassurée, madame Sestan craignait que les poumons de Jovan soient encore infectés et qu’il contamine son épouse et les enfants à venir.
Trois semaines avant le mariage un prêtre vint sonner à la porte des Sestan. Il souhaitait rencontrer le dottore. Beppa abandonna ses pots de confiture aux groseilles pour préparer un thé chaud à la menthe.
Madame Sestan échangeait des propos courtois et sans intérêts avec ce serviteur de Dieu quand Falco vint enfin les rejoindre.
- Dottore Sestani. J’ai là une lettre de Don Luigi Sturzo qui m’autorise à contacter des personnes d’excellente moralité susceptibles de nous soutenir.
Falco lut rapidement la lettre et attendit que son interlocuteur poursuive son exposé.
- Le Parti Populaire se déclare exclusivement politique mais nous pensons qu’il faut donner à l’Italie une alternative aux socialismes, au socialisme de M.Mussolini, au socialisme des bolcheviks.
- Nous ?
- Les chrétiens. Et ici, plus qu’ailleurs dans le Royaume, il nous parait urgent d’éviter une fragmentation des ethnies. Les Slovènes sont tentés par une dérive nationaliste qui risque de déboucher sur des violences. Les socialistes, quelle que soit leur tendance, ne font qu’attiser la révolte ouvrière. Le chômage et la crise économique leur offrent une occasion facile d’enrager les foules. Le Parti Populaire ne met pas en cause le pouvoir traditionnel de la bourgeoisie mais il réclame plus de justice dans la paix et l’entente nationale. Nous pensons que vous seriez un excellent candidat pour les élections municipales de septembre. Vous êtes un praticien respecté par la classe aisé de notre ville, vous oeuvrez humainement pour soulager la détresse des déficients mentaux, je crois savoir que votre sœur va épouser un jeune homme de souche slovène, votre père, béni soit sa mémoire madame, votre père fut un chrétien exemplaire qui a veillé à l’éducation religieuse de ses enfants. Son grand’père ne venait-il pas de la plus ancienne nation chrétienne d’Occident ?
- Vous en savez des choses, mon père !
- Oui, Dottore, la création de notre mouvement est récente mais nous sommes aussi bien organisés que les socialistes. Nous ne cherchons qu’à jouer un rôle de médiateurs, nous ne souhaitons pas le pouvoir, c’est la notre force, je dirais, notre supériorité morale sur les extrémistes athées.
Qu’en penseraient les habitués du Flora et du Garibaldi ? Il téléphona à Basaglia qui lui conseilla d’accepter. Une voix au conseil municipal ne pourra qu’être utile à notre projet de psychiatrie démocratique, assura-t-il.
Le Flora était pour, les Garibaldiens contre mais ils jurèrent que cela ne détériorerait pas leur relation.
- Au pire, on mettra de l’eau dans ton vermouth, et nos voix en ta faveur !
Le Dr Falco Sestan fut un honnête conseiller municipal jusqu’en avril 1923. Le parti populaire s’alliait souvent aux fascistes et parfois aux socialistes pour forcer la majorité libérale à plus de réformes. Les grèves étaient réprimées dans la violence. Lorsque le Parti populaire décida de ne plus soutenir le Faisceau, Falco refusa de se présenter pour un nouveau mandat. Son engagement politique ne lui permit jamais de faire passer le moindre projet concernant l’Institut psychiatrique des Reuniti.
Durant cette courte période politique, il a avait craint que sa clientèle bourgeoise l’abandonne. Ce ne fut heureusement jamais le cas. Le praticien maîtrisait parfaitement l’art de la compartimentation mentale, ses patients et patientes, comme ses amis du Flora et du Garibaldi, le reconnaissaient. En 1920, peu après son élection, il fut l’un des rares politiciens à condamner ouvertement l’incendie de la rédaction du Lavoratore mais il refusa d’accuser sans preuve les squadristes, branche paramilitaire du Faisceau de M.Mussolini. Cette même année on brûla la Narodni Dom, la maison de la Culture slovène. Là encore il nia l’évidence ce qui provoqua la fureur de son beau-frère Jovan. Les deux hommes se croisaient à l’appartement de la rue san Michele et partageaient sans un mot le repas du soir, au désespoir de Linuccia.
Fin 1923 la direction du parti populaire comprit enfin l’ambition fasciste. Falco pensait encore que le parti chrétien pouvait s’arranger avec eux, mais sans lui.
Basaglia avait de terribles douleurs qui l’empêchaient souvent de travailler. Mais il poursuivait son œuvre révolutionnaire au sein d’un établissement qu’il ne voulait plus carcéral. Les patients de l’asile de Gorizia défilaient une fois par mois en pleine ville avec l’accord timide de la municipalité. Les malades brandissaient des affiches et jouaient de la musique. Certains murmuraient que Basaglia avait perdu la raison. Mais les malades paraissaient heureux. A l’occasion de la Fête-Dieu, ils confectionnèrent un immense cheval en papier mâché et le trimbalèrent dans les rues au grand dam du curé qui crut y reconnaître une renaissance du veau d’or.
- Ce n’est pas un veau d’or, il est en papier et il est tout bleu, rétorqua le médecin !
Basaglia réussit à convaincre Falco du danger fasciste au moment quand les représentants du Faisceau tentèrent d’approcher le démissionnaire et de le rallier à leur cause.
L’abandon de sa carrière politique lui permit de se consacrer à la rédaction d’un travail sur la psychiatrie démocratique. Il le faisait en rédacteur, Basaglia n’ayant plus assez de force pour compiler les résultats de leurs observations.
C’est donc Sestan qui fut invité au premier congrès international de psychiatrie internationale organisé à Genève en 1927. Il fit le voyage en train. L’Orient Express retrouvait sa gloire d’antan.
La conférence accordait une large place à la psycho pédiatrie, à l’autisme, à la surdité de l’enfant et à la fragmentation de la personnalité de l’adolescent dont il ne fallait pas confondre la symptomatologie avec celle de la schizophrénie chez l’adulte. Les participants écoutèrent son exposé avec attention. Un panel de spécialistes se disputa sur un possible lien entre les deux. Par contre l’auditoire paraissait acquis au concept de la psychiatrie démocratique qui ne propose rien d’autre que la fermeture des asiles d’aliénés. Il y avait là une incommensurable distance entre les promoteurs de cette théorie et les autorités locales concernées. Etait-ce donc bien utile de présenter un tel sujet à des spécialistes convaincus d’avance ? Comment combler le fossé entre politiciens et praticiens ?
A Genève il eut la surprise de retrouver son ami Schinkel. Le médecin autrichien avait choisi de se consacrer à la surdité chez l’enfant. Il souhaitait oublier le vacarme des adultes.
- Je te remercie Falco, tu m’as transmis le virus. Kratochwill a été d’une extraordinaire patience avec l’étudiant arriéré que j’étais. Il m’a guidé vers ce qui est aujourd’hui mon domaine, la surdité ! Malgré son age il a une ambitieuse vision et personne jusqu’ici ne s’intéressait aux enfants sourds. Il a lu vos publications. Tu restes son élève préféré.
Mais Schinkel lui réservait une considérable surprise.
- Emilie est à Genève
Emilie Roth travaillait avec un certain Cohen, fonctionnaire au Bureau international du travail. La colonisation de la Palestine s’organisait malgré la méfiance des mandataires britanniques qui ne voyaient pas d’un bon œil l’arrivée massive de juifs européens en terres arabes dont ils s’affirmaient les protecteurs.
L‘infirmière s’était enveloppée, c’était maintenant une femme boulotte, toujours rousse, espiègle et courte sur parte. Elle invita Schinkel et Sestan chez elle pour un repas sans façon.
Esther leur avait préparé des filets de perches qu’elle affirma en provenance « du lac Léman ». Une jeune femme leur servit un vin blanc. Elle devait avoir vingt-six ou vingt-sept ans calcula Falco.
- Elle a 25 ans, Falcolinetto ! Mais elle n’est pas pour toi !
Avait-il été une seule fois amoureux dans sa vie ? Entre son élection et sa démission du conseil municipal, le médecin n’avait entretenu aucune relation sentimentale. A l’hôpital ce directeur avait la réputation d’un homme totalement absorbé par sa fonction. Certes il avait gardé l’habitude d’un contact physique, avec les patients et avec le personnel soignant. Personne ne s’offusquait de ses gestes chaleureux et sans ambiguïtés. Pour lui, toucher, prendre la main, ou la poser sur l’épaule d’une infirmière faisaient partie de son mode d’expression. Le médecin se voulait un digne élève de l’Ecole viennoise où se mêlent chaleur humaine et stricte discipline, discipline qui ne tolère aucune remise en cause de l’autorité.
Le praticien avait vieilli, pris du poids et ses cheveux grisonnaient. Que sa sœur assure une descendance aux Sestan lui suffisait. Il n’avait jamais envisagé son propre mariage. Schinkel le ramena sur terre.
- Emilie te répète qu’Esther n’est pas à vendre !
A son retour Sestan dut faire face à une série de mauvaises nouvelles. Sa mère était toute jaune et souffrait probablement d’une obstruction des voies biliaires. En son état aucun chirurgien n’oserait intervenir. Il fallait attendre une hypothétique régression de cette hépatite. Le chat Zufolo avait rendu l’âme sans prévenir personne. Beppa tenta de calculer l’age de la bête mais elle dut y renoncer. Elle enterra la dépouille, de nuit dans un jardin publique près de la gare centrale.
A Rome l’odieux premier ministre avait franchi le Rubicon et s’appropriait tous les pouvoirs. Les oppositions qui ne s’étaient pas exilées furent dissoutes.
Mais cela ne suffisait pas. Linuccia se jeta dans ses bras en pleurant.
- Ils l’ont arrêté !
Il fallut qu’elle se calme pour qu’il comprenne enfin. Jovan avait été emmené deux jours auparavant par des représentants de la MVSN (Milice volontaire pour la sécurité nationale). Falco avait besoin de réfléchir. Sa sœur perdait son sang froid, elle accusait son frère d’indifférence.
- Linuccia ! Ces gens sont dangereux. On va d’abord lui trouver un avocat, je vais contacter quelques personnes mais tu ne peux pas faire confiance à ces fanatiques, il nous faut trouver qui les dirige.
Le médecin se tourna vers ses amis du Garibaldi. Cusin le sculpteur avait rejoint le mouvement futuriste de Marinetti. Le Futurisme trouvait son épanouissement grâce au Faisceau. Mussolini aimait ces visionnaires, il croyait que ces architectes l’aideraient à marquer son temps. Et eux voyaient en lui le plus généreux des mécènes.
- Et si ton beau-frère était bien un terroriste ?
- Un poète, marchand de salamis ? Ma sœur est enceinte, il a le poumon foutu, crois-tu qu’il ait le profil d’un dangereux agitateur ? Je ne te demande que de me trouver qui commande ces miliciens.
- C’est un gars de Monfalcone, un vétéran, un certain Chiari ? Pas facile le gaillard, il en veut à la terre entière. L’a plus de bras. Il est toujours entouré de putes qui lui servent à boire et à manger, p’is…
- Chiari ?
Etait-ce possible ? La MVSN avait son siège via Tolmezzo, une impasse sinistre à deux pas du chemin de fer et des quais de l’ancien port.
- Beppa, prépare moi mon uniforme et accroche ma médaille sur le veston.
- Et pour ta mère ?
- Il faut attendre, si l’infection envahit le foie nous la perdrons. Prie ! Et essaie de calmer Linuccia, qu’elle pense d’abord à son bébé. Et la botegga, qui s’en occupe ?
- La fille d’Emilio, c’est une honnête vendeuse.
Emilio ne conduisait plus très bien mais il avait encore de l’allure avec sa casquette. L’Hispano longea la viale Miramare et remonta doucement en direction de la via Tolmezzo.
Les corridors du bâtiment réquisitionné par la MVSN étaient envahis par une racaille qui profitait de sa congruence. A la réception le Dr Sestan se mit au garde à vous en claquant des talons. Son métier lui avait appris l’art d’une certaine comédie et surtout la manière d’aborder les malades mentaux.
- Capitaine Sestani, je souhaiterais rencontrer le Commandant Chairi.
- Et pourquoi que le commandant comme tu dis voudrait te recevoir ?
- Parce que c’est moi qui l’ai ramené du front en 1916 !
Cette réponse suffit à déstabiliser l’imbécile qui servait d’ordonnance. Celui-ci emmena le visiteur au premier étage.
Chiari avait pris de l’embonpoint et il y avait quelque chose de tristement ridicule dans sa façon de porter l’uniforme avec ses manches vides et retroussées. Le double-manchot le reconnut à la seconde où il entra dans le bureau.
- Il dottore Sestani !
- Ciao Chiari ! Commandant Chiari, excuse-moi !
Ce polémarque de quatre sous prit son temps, ordonna qu’on apporte un peu de vin. L’handicapé avait appris à saisir son verre avec les dents, à renverser la tête d’un seul mouvement qui lui permettait d’avaler d’un trait.
- C’est plus difficile avec le café ! Heureusement on me seconde.
- Commandant Chiari, ai-je bien fait de te ramener chez toi ?
- J’ai quatre enfants, tu le constates je suis gros mangeur et depuis deux ans me voilà gauleiter de notre Milice municipale. Alors je ne sais pas que te répondre.
Falco lui parla de son beau-frère qui peut-être avait fait des bêtises ou s’était laissé influencé par les nationalistes slovènes.
- Ma mère va mourir, ma sœur va accoucher, rends le moi et je m’en porterai garant, il ne sortira plus de notre bottega.
- Mais je vais l’envoyer chez le juge, c’est lui qui décidera.
- Ne me prends pas pour un imbécile Chiari, le seul juge c’est toi. S’il faut payer une pénalité, parlons-en.
- Ton Cankar, tu as beau dire mais tu ne le tiendras pas. Je sais reconnaître les illuminés, j’en suis un. Mais l’affaire de ta mère et de ta sœur, je comprends et je veux bien te donner une chance docteur, et je précise, je te la donne, à toi !
- Combien Chiari ?
Emilio poussa Jovan sur le siège arrière de la voiture. Il avait le visage tuméfié. Le Slovène ne reconnut ses sauveteurs que plus tard, là il imaginait qu’on l’emmenait pour l’exécuter.
Madame Sestan mourut dans la nuit, sans savoir ce qui était arrivé à son beau-fils. La famille organisa de grandioses funérailles. Sestan voulait que ses amis, ses collaborateurs et ses anciens patients y assistent. Il espérait ainsi consolider son environnement et éventuellement impressionner les gens de la Milice. N’était-il pas lui, Dottore Sestan, un héros de la Grande Guerre, le directeur d’un centre médical reconnu à l’étranger, un ancien conseiller municipal chrétien ?
Quand chacun vint rendre les hommages à la famille, le médecin fit l’inventaire de ses proches et de ses amis. Quand Cusin lui serra la main il la garda longtemps et le sculpteur en comprit bien la raison. Mais il fit pareil lorsqu’à son tour Ignazio Silone l’ancien directeur du Lavoratore s’approcha de lui. Le médecin montrait aux espions de la dictature qu’il pouvait compter sur le soutien de certains affiliés du fascisme mais qu’il bénéficiait aussi d’un réseau de coriaces insoumis.
Afficher sa complaisance n’attendrirait pas ces fanatiques. Linuccia et Beppa avaient unis leurs efforts pour rendre à Jovan un visage humain. Le médecin avait exigé sa présence à l’enterrement. Le docteur Basaglia avait fait le déplacement de Gorizia. Il marchait avec une canne et une infirmière le soutenait.
- Ca sera bientôt mon tour. Et je ne m’en plaindrai pas. Tu sais, ces maux de tête deviennent insupportables.
- Reste un jour de plus en ville, je t’examinerai demain à l’hôpital.
- Crois-tu que j’en vaille encore la peine ?
- Edoardo, pas toi, ne me laisse pas seul.
- Tu as une équipe maintenant, tu publies, tu n’as plus besoin d’un guide.
- J’ai besoin d’un ami.
Depuis un an l’hôpital possédait un service de radiologie capable d’effectuer des examens plus sophistiqués que de simples radiographies osseuses et pulmonaires. L’essentiel des techniques utilisées jusqu’ici s’expliquait par la nécessité de traiter de nombreux mutilés de guerre. Personne ne cherchait à développer de nouvelles méthodes de diagnostic. On suivait le mouvement.
Basaglia lui avait parlé des travaux de l’américain Dandy et de ceux du Portugais Moniz. Certains neurologues effectuaient parfois une ponction lombaire, souvent dans l’espoir de décompresser une tension cérébrale trop intense.
- Vas-y. Si je gueule, si je te dis d’arrêter, tu continues. Tu laisses couler une vingtaine de millilitres et ensuite tu injectes autant d’air. Après tu me tournes la tête comme je l’ai dessiné sur mon carnet. Tu tires un cliché de face et de profil.
La piqûre au bas du dos avait encore été supportable. Mais une fois l’air introduit dans le canal rachidien Edoardo commença à vomir et à pleurer. A ce point de l’intervention, il n’y avait plus grand’chose à faire que de procéder à la suite de l’examen. La manipulatrice tira deux radios et couru les développer. Sestan ôta l’aiguille et fit transporter son ami sur une civière.
- Mettez lui un sac de glace sur le front.
Sur l’image de profil la compression inférieure du troisième ventricule était évidente. Depuis presque dix ans Basaglia couvait une tumeur cérébrale qui envahissait son plexus choroïdien. La localisation présumée de ce carcinome interdisait tout espoir de chirurgie.
Jovan entra dans le salon où son beau-frère relisait un dossier en attendant sa prochaine patiente.
- Il faut qu’on se parle.
- Parle.
Le Slovène raconta qu’il ne pouvait plus écrire. Il devait se battre pour sa communauté. Sestan l’interrogea sur sa femme et l’enfant à naître qui lui ne serait ni italien, ni slovène, vaguement arménien. En conclusion il lui demanda simplement d’attendre la fin de la grossesse de sa sœur.
- Après tu feras ce que tu crois devoir faire mais tu ne pourras rester ici.
La discussion avait été très brève. Les deux hommes s’estimaient et l’un et l’autre souffraient de ne pouvoir s’entendre.
Linuccia pleura la nuit entière et se réfugia au matin dans la modeste chambre de Beppa.
Lorsque ce mystérieux visiteur eut fini de lui exposer son histoire, le médecin comprit qu’une époque s’achevait dans la honte et qu’il ne pouvait plus longtemps refuser de choisir son camp. Le petit Bruno venait de fêter ses cinq ans. Son père apparaissait toujours par surprise. Linuccia ne versait plus de larmes. De femme abandonnée elle était devenue complice. Par bonheur les résidents du 51 de la rue san Michele, tous avancés en age, ne se doutaient de rien ou fermaient-ils les yeux. Les nationalistes serbes ne commettaient encore que de rares attentats mais ces agressions permettaient au régime de justifier aux yeux d’une connivente populace ses actes de répressions. Les citadins mélangeaient leur hantise de voir les Slaves réclamer d’autres terres et les ambitions démagogiques du duce.
Alberto Brosenbach habitait Milan. La lettre qu’il avait remise au médecin était signée par Emilie, son écriture en prouvait l’authenticité. Elle y expliquait ses craintes, la Sécurité pouvait intercepter ses messages. Pour des raisons logistiques, son réseau avait été absorbé par le Keren Ayesod que finançait le Fonds national juif. Les filières d’extraction, portugaises, françaises et espagnoles, devenaient périlleuses. Le Comité avait décidé de passer par l’Italie. Emilie pensait qu’il pourrait aider Brosenbach.
Sestan accepta en posant une seule condition. Les contacts ne devaient se faire que par la clinique psychiatrique et jamais plus par son domicile. Il leur indiqua qui pouvait leur procurer le soutien nécessaire. L’annexe des Reuniti demeurait une sorte de vase clos. Malgré quinze ans d’efforts, le regard posé sur la folie n’avait pas réellement changé. Brosenbach comprit rapidement l’avantage que son organisation pourrait tiré de cet isolement. En outre le personnel complice toucherait régulièrement une certaine somme d’argent. Le Keren Ayesod en avait les moyens et considérait que c’était la meilleure manière de fidéliser des collaborateurs laïques non juifs. En cette période où la lire sombrait, quelques solides sterling ne se refusaient plus. Et personne n’avait le sentiment de trahir l’intérêt suprême de la nation. La communauté hébraïque de la ville joua elle aussi un rôle crucial. Ses informateurs pouvaient anticiper un imminent danger. Falco n’en informa jamais à sa sœur mais Beppa sut faire parler Emilio car elle se doutait bien que son Falcolinetto gardait un secret qui ne pouvait échapper à ce fidèle chauffeur. Sestan avait toujours ses habitudes au Café Flora ou au Garibaldi, avec parfois un crochet à la Pescheria mais cela n’expliquait pas ses fréquentes rentrées tardives.
Cette activité n’avait rien d’illégal mais elle demeurait politiquement inacceptable. Français, Anglais, Espagnols, Autrichiens et Portugais évitaient de manifester leur soutien à ces partisans à l’émigration vers la Palestine et de fâcher le Führer des Allemands.
Le sous-sol de l’annexe des Reuniti ne servait pas de centre de regroupement mais de transit. Parfois Brosenbach y envoyait un réfugié malade. Les volontaires au départ dormaient dans des familles juives de la ville mais l’Agence juive prévoyant une répression plus sévère, elle avait besoin d’une base sure en dehors du ghetto de la Piazza vecchia.
En 1933 les milices fascistes pourchassaient d’abord les communistes et les socialistes. Rome durcissait les règlementations concernant les « étrangers », c'est-à-dire les ressortissants non italiens, peu importe qu’ils soient nés en Italie. Les Slovènes, les Croates ne trouvaient plus d’emploi dans la fonction publique et les grandes compagnies n’osaient pas les recruter. Cependant les Juifs italiens pouvaient encore appartenir au Faisceau.
Sestan servait que de couverture et ne participait pas aux activités de la « cellule Brasenbach ».
Ainsi qu’il l’avait toujours fait, le médecin isolait ses compartiments, les uns des autres. Basaglia, les habitués du Flora et du Garibaldi ignoraient son engagement. Beppa et Linuccia avait découvert un pan de sa vie secrète mais elles n’en parlaient qu’entre elles.
L’état de Basaglia s’aggravait. Sestan faisait les trajets une fois par semaine pour encadrer les équipes locales encore peu rodées. Et le directeur était à lui seul l’âme de l’asile de Gorizia. Falco ne se considérait lui qu’en intérim ne souhaitant qu’aider son mentor bien qu’il le sache perdu.
Ce soir-là il choisit de rester. Il lui arrivait quelquefois de passer la nuit chez les Cankar malgré les divergences qui les séparaient. Son beau-frère lui reprochait de collaborer avec les fascistes et lui ne comprenait pas que Jovan ait pu quitter sa femme et sa fille pour jeter des bombes en ville et se cacher ensuite dans la forêt. Les parents Cankar partageaient les choix du médecin et acceptaient sa prudente compromission. Il avait abandonné la politique, tiré leur fils des griffes de la MVSN, lui encore qui servait de tuteur putatif à leur petit-fils Bruno, lui qui se dévouait pour seconder ce pauvre docteur Basaglia. Jeter des bombes ne faisait qu’attiser une haine anti-slave.
Et surtout ils admiraient la fidélité de cet Italien envers leur famille slovène en une période où il valait mieux fixer le sol et passer son chemin sans se faire remarquer, quitte à ignorer son voisin.
Jovan évitait la maison paternelle qu’il imaginait surveillée. Les partisans goriziani du Duce avaient certainement reçu des informations concernant ses sympathies et son engagement envers le parti nationaliste slovène, un parti qualifié de terroriste. Le phtisique croyait se battre pour une nation slovène sans comprendre ou vouloir comprendre que déjà les communistes avaient infiltrés leur rang.
Et puis les Cankar continuaient d’envoyer leurs salamis et leurs jambons à la boutique Sistani. Le médecin remplissait l’Hispano à chaque voyage, cela lui paraissant la meilleure justification de ses visites aux beaux-parents de sa sœur.
Il profitait du repas pour raconter les progrès du petit Bruno. Avec le temps Emilio était devenu bien plus que son chauffeur, il était désormais un complice. Le vieil homme arrondissait les angles avec des miliciens soudain curieux en leur offrant un jambon ou des bouteilles de vin. Jusqu’à la prise des pleins pouvoirs de 1927, ce fidèle serviteur avait cru sincèrement au bienfait de l’unité nationale. Le Duce n’avait-il pas fait plus pour la classe ouvrière que les politiciens qui le précédèrent ?
La chasse aux communistes et aux socialistes avait ébranlé la foi de ce prolétaire, l’obligation d’adhérer au parti pour obtenir un emploi l’avait ensuite inquiété, la discrimination touchant désormais les Italiens de souche slave finit par le décourager. Il avait pu constater la sauvagerie des fanatiques mussoliniens, il n’avait jamais cru que les incendies du Lavoratore et du Centre culturel slovène soient le fait d’une bande de voyous incontrôlable.
Après le repas, Sestan décida de remonter à l’asile. Lors de sa visite matinale les religieuses l’avaient prévenu de la fin prochaine de son ami Basaglia.
- Le pauvre dottore est au bout, ne le laissez pas mourir seul. Il refuse le prêtre, il vous aime bien.
Le capitaine Sestan avait accompagné l’agonie de dizaines de soldats, opéré des hommes dans des conditions épouvantables, vécu si souvent cette infime minute que donne l’éther pour scier une jambe, le « réveil » déchirant du patient dont il devait encore suturer la plaie vive, observé ces combattants, victimes des gaz, à la recherche d’une parcelle d’air qui pourrait encore leur permettre de ne pas étouffer, conforté ces résignés sur leurs grabats qui arrachaient de minuscules vermines de leur moignon sanglant, consolé les gueules cassées découvrant dans un miroir volé ce qu’était devenu leur visage,…
Le docteur Basaglia aurait pu rentrer chez lui à Bergame, revoir les siens. Depuis près de dix ans cet homme souffrait d’atroces migraines.
- Falcolinetto ? C’est comme ça qu’on t’appelle chez toi ? Je n’irai pas plus loin.
Le malade tenta de se lever, il devait quitter son fauteuil pour aller aux toilettes. Sestan voulut le soutenir.
- Non, laisse, laisse…
Il se mit à marcher à quatre pattes et puis soudain il s’écroula en pleurant.
- Merde, merde, j’ai fait dans mon froc.
Falco le prit dans ses bras et le porta sur le lit. L’homme ne pesait presque plus rien. Il le dévêtit et le lava sans aucune gêne.
- Falcolinetto, la douleur je l’accepte mais je n’arrive plus à réunir mes pensées, elle m’inonde le cerveau.
- Je peux t’injecter de la morphine.
La piqûre permit à Basaglia de s’assoupir une heure. Sestan inspecta la chambre qui servait de bureau et de chambre à coucher à ce brillant spécialiste de la psychiatrie mondiale. Deux photos sur une table, celle d’une femme et d’une petite fille, une autre d’un chien.
Vers minuit les douleurs se firent plus violentes. Cette fois Edoardo Basaglia ne pouvait plus retenir ses larmes.
- Falcolinetto. Tu crois en Dieu toi, vas à la chapelle et demande au Bon Dieu de me reprendre.
Les nonnes priaient malgré l’heure tardive. L’une proposa son aide mais le médecin la rassura, qu’elles prient c’est le mieux qu’elles puissent faire.
Il alluma un cierge à la Vierge Marie.
- Il faut le reprendre, Sainte Mère, il faut le reprendre !
Sestan maudit le serpent que l’Immaculée écrasait sous son pied droit.
Il retrouva son ami assoupi. Un instant il le crut mort. Mais l’agonisant se réveilla et lui sourit.
- Tiens les sœurs t’ont préparé un sac de glace, je te le mets sur le front.
Le froid redonna un peu de vie au regard du mourant.
- Falcolinetto, finissons-en maintenant que tu as prié pour moi.
Le Dr Sestan était-il chrétien ? Durant la guerre il avait plusieurs fois abrégé le martyre d’un soldat qu’il savait condamné. Personne ne lui poserait de question. Les nonnes s’en douteraient peut-être mais qui à part le Ciel poserait la moindre question ?
Il sortit de sa poche un flacon de belladone. Il en remplit à moitié la seringue avant d’aspirer une autre moitié de morphine.
- Alors tu t’en doutais ?
- Non, Edoardo, j’ai toujours un flacon de belladone dans ma sacoche.
Il attendit que les drogues fassent leur effet. Basaglia s’endormit pour toujours.
Le médecin fit ensuite la toilette du cadavre. Il trouva un costume dans une armoire. Falco resta près de son ami jusqu’au matin. Là les religieuses transportèrent le corps à la chapelle de l’asile. Les aliénés vinrent doucement lui rendre un ultime hommage.
Pourquoi les garde-t-on enfermés, songea Sestan ?
Les funérailles eurent lieu dans la journée, il faisait chaud cet été-là et l’établissement ne possédait aucun local réfrigéré. Avant de partir, le médecin réunit l’équipe médicale et partagea les responsabilités en attendant qu’une administration veuille bien envoyer un nouveau directeur. Il demanda encore aux sœurs de réunir les affaires du défunt, il trouverait tôt ou tard un volontaire pour les ramener à Bergame.
- Je me permets de garder ses notes de travail, on les publiera un jour.
Qui aujourd’hui s’intéresserait à ces travaux ? L’Italie avait d’autres problèmes. On jugeait les responsables communistes et socialistes, on neutralisait des royalistes pris de doutes, des tremblements de terre ravageaient la région d’Irpinia, le pouvoir « votait » des lois et lançait de pharaoniques travaux : l’assèchement en Toscane, dans la plaine du Pô et dans les marais pontins, les autoroutes, la réforme agraire. Nationalisations et dénationalisations se poursuivaient avec la bénédiction de la Confindustria. L’OVRA (organisation de vigilance et de répression de l’anti-fascisme) prenait le relais des trop molles MVSN.
Pour ses 46 ans, Linuccia offrit à son frère un récepteur de radio « Marconi ». Les Postes Italiennes venaient d’installer un émetteur sur les hauteurs de Monrupino.
Ces dernières années le médecin s’en tenait à ses deux cafés préférés, le Flora des anciens et le Garibaldi des artistes. Avec le temps certains habitués disparaissaient, surtout ceux du Flora, de l’époque de son père. Qui les remplaçait ? Claudio appartenait à la génération de Falco. Cet avocat brillant avait lui aussi tenté sa chance ou son charisme en politique, du coté des socialistes. Mais il s’était lassé des querelles internes commandées par des instances supranationales dont personne ne savait rien, sinon qu’elles se proclamaient unique légitime représentante de l’Internationale socialiste. Par prudence il ne plaidait plus et ses gains provenaient des actes notariés qu’il certifiait. Car on achetait et on vendait beaucoup de terrains et d’immeubles en cette période, dix années de fascisme avaient d’une manière ou d’une autre provoqué la migration domestique de millions d’Italiens sans compter ces milliers d’Istriens qui s’exilaient par crainte, par haine viscérale des Serbes.
Dinco Golescu possédait lui un garage à deux pas du café. L’homme avait senti le danger et s’il avait rejoint la tablée du Flora c’était pour répéter chaque jour que sa famille n’avait rien de slave et qu’elle était roumaine d’origine.
Au Garibaldi l’atmosphère devenait lourde. L’émotivité l’emportait. Cusin se tenait sur la défensive. Ses compagnons ne comprenaient pas qu’il collabore avec le régime. La municipalité, fasciste dès 1925, lui avait confié le remodelage du Grand Canal. Les édiles souhaitaient combler un tiers de cet inutile bassin qui ne servait plus qu’à l’accostage de barques de pêcheurs, les majestueux voiliers ayant disparus depuis des années. Aujourd’hui les paquebots et les navires marchands se partageaient les quais de la Riva Nazario Sauro. Les unités de la marine militaire se réservaient les docks de l’Arsenal autrefois propriétés de la Lloyd.
Cusin était-il réellement architecte ? Personne ne l’aurait juré. Julius Kugy prit ses distances lorsqu’on publia les décrets sur la préférence nationale et sur l’obligation d’adhérer au parti. En protestation, il avait démissionné du Piccolo. Emilio Servado s’était inscrit au parti car il ne savait rien faire d’autre que la médecine et il n’avait pas le courage ou l’envie d’ouvrir un cabinet privé. Giorgio Fani fut le dernier à défendre la politique d’un Duce qu’il détestait pourtant. Ce socialiste de cœur considérait que le gouvernement avait fait du bon travail en lançant ses titanesques chantiers à travers le pays. Depuis trois mois un nouveau larron s’asseyait à leur table. Umberto Poli écoutait plus qu’il ne parlait. Le quadragénaire tenait une librairie via san Nicolo.
La radio annonça l’entrée en guerre de l’Italie. L’expédition africaine devait servir à disperser les esprits. Un journaliste enflammé en révélait malgré lui les vrais motifs, prendre la revanche sur cette déshonorante défaite d’Adoua où, en 1896, les Italiens s’étaient fait déculotter par le nègre Ménélik. Il fallait aussi consolider un misérable empire colonial. Puisque les Français voulaient garder la Tunisie on mangerait l’Ethiopie en passant par la Tripolitaine et l’Erythrée.
A quarante-six ans, le médecin pouvait encore être mobilisé. Cela ne l’inquiétait que pour une raison, il était le seul homme de la famille.
Lorsqu’il reçut sa convocation et qu’il se présenta dans son vieil uniforme au centre de recrutement, un officier le dirigea vers le service de médecine militaire.
- Capitaine Sestani ?
- Oui mon capitaine, Capitaine Sestani, engagé de la Grande Guerre, médaillé au combat !
- Et ta spécialité ?
- Psychiatre.
- Psychiatre, c’est quoi ça, médecin pour les fous ?
- Oui mon Capitaine et je suis directeur de cet asile de fous.
Son dossier ne précisait pas qu’il avait été coupeur de jambes sur le front de l’est, au service de l’empereur autrichien. Ni qu’il avait opéré plusieurs mois à l’hôpital de campagne d’Udine sous les ordres du Colonel Smareglia, ni qu’il avait sauvé le pied de son camarade d’évasion, le caporal Delfino Barroni.
- Je te mets dans les réservistes, pour le moment nous cherchons des chirurgiens. Tu peux retourner t’occuper de tes pazzi !
Falco n’avait plus qu’à espérer une rapide victoire italienne.
Le dimanche, les Sestan, c’est à dire Linuccia, son fils Bruno, Beppa et lui-même, montaient à Opicina. Depuis l’arrivée anarchique des esili de Fiume, de Capodistria et de Zara, Opicina avait perdu son coté campagnard et ressemblait de plus en plus à une banlieue réservée à la bourgeoisie. Emilio conduisait encore l’Hispano bien que sa vision ait dangereusement faibli. Il fallait presque une heure pour parcourir les sept ou huit kilomètres qui les séparaient de leur maisonnette de vacances. Mais personne ne se plaignait de cette prudente lenteur. Le chauffeur était devenu veuf, son fils unique était mort en 1917, son petit-fils venait de partir en Afrique. Les uns avaient besoin des autres. Et si par hasard un milicien les arrêtait à un barrage, le vieillard ouvrait sa fenêtre, foudroyait l’imprudent de son regard trouble et lui demandait :
- Qu’est-ce que tu fiches ici, tu devrais être en Ethiopie avec mon petit-fils.
Falco savait qu’à Opicina Jovan rejoignait secrètement Linuccia et son fils Bruno, le temps de partager un peu d’affection et de tendresse. Aussi rentrait-il, lui, régulièrement en avance en lançant chaque fois le même refrain :
- Il faut que je passe à l’annexe ce soir, Emilio va me ramener en ville, toi et le petit vous prendrez le tram demain matin. Beppa prépare nos affaires.
- Pronto, chi è all’apparecchio ?
- Dottore Servado, Emilio, c’est moi, viens vite !
Le neurochirurgien n’avait rien ajouté de plus. L’appel était urgent. Sestan traversa la cour intérieure de l’azienda et courut jusqu’au service que dirigeait son confrère et ami du Garibaldi. En quelques secondes il se retrouva plongé dans l’horreur de la guerre. Le corridor était rempli de brancards, des hommes et des femmes pleuraient et criaient leur douleur et leur désespoir. Il aperçut Linuccia, son visage couvert de sang. Elle se tenait penchée sur le corps minuscule de son fils Bruno.
La veille, Beppa et lui étaient rentrés via san Michele, abandonnant à leur habitude Linuccia et son petit tout à la joie de retrouver une heure ou deux un père et un mari, trop souvent absent.
- Linuccia !
- Fa’ qualche cosa, salva il mio piccolo.
Le docteur Servado posa sa main sur l’épaule de Sestan.
- Les terroristes ont lancé une bombe dans le tram.
Linuccia n’était que blessée, des coupures sanglantes au visage. Il ramena sa sœur à la maison. Beppa la prit dans ses bras et la berça comme elle l’avait fait dans leur enfance. La servante se mit à chanter doucement une comptine de son pays.
Sestan retourna ensuite à l’hôpital. Il trouva une infirmière qui connaissait l’art d’embaumer les morts. Le médecin lui demanda de faire de son mieux pour que le bambin soit aussi beau que possible dans son minuscule cercueil.
- C’est qu’il a la mâchoire arrachée.
- Viens avec moi.
La chambre mortuaire était glaciale, sur des tables en métal, une dizaine de corps attendaient que les familles organisent leur mise en bière. Le médecin sortit des instruments d’une boite en fer. Il remodela la mâchoire de son neveu et sutura patiemment les plaies de son visage en tirant aussi bien que possible les lambeaux de chair et de peau. L’infirmière lava ensuite la face de l’enfant mort, elle le coiffa et arrangea ses vêtements.
- Il lui faudrait une chemise propre.
Deux jours plus tard Bruno fut enterré au cimetière de Staranzano à Gorizia à coté de la tombe de Basaglia. Linuccia souhaitait que son fils repose en terre slovène. Que l’attentat puisse être l’oeuvre sinistre de nationalistes slaves, elle ne voulait pas le croire. Sestan non plus. Il suspectait une provocation des miliciens triestins de Chiari, ceux-ci n’avaient jamais accepté de se voir placé d’un jour à l’autre sous les ordres de la puissante et romaine OVRA.
La radio annonça l’arrestation de cinq terroristes « serbo-croates » appartenant au parti communiste yougoslave.
Les amis de la famille avaient fait le déplacement. Les fidèles du Flora et du Garibaldi étaient là. Plus surprenante fut la présence de monsieur et madame de Lugnano accompagnée d’Elsa et de dame Rachel, la patronne de la Pescheria. Ces deux dernières se confondaient à de respectables citadines.
Beppa réussit à convaincre Linuccia de rester au moins une semaine chez ses beaux-parents. Les Cankar paraissaient également ravagés par le chagrin. Aussi Falco proposa-t-il à Dame Rachel et aux Lugnano de les raccompagner dans sa voiture.
- Emilio est presque aveugle et il ne dépasse pas souvent les trente à l’heure mais nous serons de retour avant la nuit.
Durant le trajet chacun évita de parler du « tragico incidente ». On évoqua l’aventure africaine avec une piquante ironie et la restriction de certaines libertés. En ville, Falco abandonna d’abord les Lugnano, le vieillard et sa femme embrassèrent chaleureusement la prostituée et sa patronne.
Lorsque le véhicule retrouva son allure, Rachel l’entremetteuse se tourna vers le médecin et l’invita à s’arrêter un moment à la Pescheria
- Je ne suis pas vraiment d’humeur
- Ne dis pas ça, souvent une bonne pipée vaut mieux que de broyer du noir chez soi. Et puis tu feras ce que bon te semble mais j’aimerais que nous parlions un peu.
Ils entrèrent par la porte de service, celle qui permettait autrefois aux bourgeois honteux de s’éclipser sans que personne ne les aperçoive. Le bordel avait une certaine classe. La tenancière l’avait agréablement décoré à une époque où sa clientèle se composait essentiellement de personnes bien éduquées. Elle avait choisi de suspendre un portrait géant de Richard Francis Burton et de sa felle Isabel Arundell.
Là c’était un joyeux tapage qui provenait du salon principal, une pièce immense qui permettait à la maquerelle de faire défiler ses filles devant un client indécis. Les temps avaient changé. Son commerce sombrait dans le sordide.
- La bande à Chiari !
Elsa montra le chemin, suivie de Rachel. En leur emboîtant le pas sur cet escalier dérobé, le médecin constata qu’elles avaient pris du poids malgré les restrictions alimentaires, des rondeurs et de l’age. Ils s’installèrent dans un modeste salon qui devait servir de bureau. La maquerelle faisait ses comptes en attendant un prochain coup de sonnette.
- Docteur, autrefois nous vous avons rendu service. D’accord, les Lugnano nous ont payés et vous ne me devez rien.
La conversation lui parut soudainement plus sérieuse qu’il ne l’avait anticipée. Falco avait imaginé que cette pourvoyeuse de plaisirs voulait simplement l’aider à retrouver goût à la vie.
- Je connais vos activités, celles qui ont fait de vous un docteur respecté mais incompris par notre communauté et celles que vous cachez dans les sous-sols des Reuniti. Laissez-moi continuer. Vous savez que je suis moi-même une hébraïque et que je rends chaque samedi à la Grande Synagogue.
- Madame Rachel, dans ce cas vous devez savoir que mon engagement est minime, vous comprenez, surtout aujourd’hui, que je choisisse avant tout de protéger ma famille, je ne vaux pas plus que nos compatriotes. Mes actes de courage, s’ils existent, m’ont été, dirais-je, imposés par les circonstances, je n’ai jamais milité pour une cause, pas même lorsque j’ai exercé mon bref mandat de conseiller municipal, pas plus en démissionnant. Durant la guerre j’ai fait mon travail de médecin, en chrétien, c'est-à-dire en manifestant, lorsque cela était possible, un peu de compassion.
- Elsa est juive, comme moi, elle a une fille de quinze ans. Grâce à mes relations j’ai pu en faire des Italiennes pur sang mais cela ne suffira bientôt plus. Une mère sans mari reste vulnérable. Je ne peux pas les garder plus longtemps elle et sa gamine. Ici, vous savez ce qui attend cette demoiselle. Les porcs sentent la truffe à travers les murs. Prenez-les à votre service.
Elsa servit à boire. C’était le vermouth préféré du vieux Sestan. Parler, ensuite se taire et attendre.
- A la boutique ?
Linuccia n’était plus capable de penser, alors elle n’en penserait rien. Rachel avait préparé son coup, calculé son affaire en parfaite connaissance et induit sa démarche en profitant des circonstances. Une maman désespérée par la mort de son enfant, son mari courait les forêts avec les partisans, une servante proche de la sénilité, un commerce fragilisé par l’absence d’un ou d’une sévère gérante et lui le médecin totalement absorbé par son institut psychiatrique, par sa consultation privée et le soutien clandestin qu’il apportait malgré lui à la communauté juive.
- Elles ne vous trahiront jamais et, à l’occasion, Elsa pourra vous remplacer au sous-sol de l’institut et servir de liaison.
- Etes-vous en train de me confier que vous travaillez avec Brosenbach ?
- Je participe financièrement à ses activités et puis, de temps à autre, je lui fournis des informations.
- Chiari ?
- Chiari le pingouin ! Oui, Chiari parle beaucoup lorsqu’il a bu. Vous le connaissez ?
Sestan raconta comment il avait connu ce « pingouin » qui non voleva ritornare a casa ! Comment il l’avait rendu intatto à sa femme et à sa famille de Monfalcone, comment il lui avait demandé de libérer son beau-frère Jovan.
- C’est vrai qu’en dessous de la ceinture il est intatto, ce porc !
Elsa et sa fille s’installèrent au 51 de la rue san Michele. Le médecin les déclara ses cousines de Bassano à la police du quartier, leurs identités paraissaient crédibles. Elles dormaient dans la chambre qu’avait occupée madame Sestan après le décès de son mari.
Si Linuccia ne posa aucune question, Beppa mena son enquête. Son Falcolinetto ne pouvait pas soudainement tomber amoureux d’une femme si rondelette, presque blette, récupérée dans un bordel. Elle cuisina Emilio. En bonne mère de substitution l’ancienne nourrice ne put cependant résister longtemps et elle prit sous son aile la fille d’Elsa. En ces périodes d’incertitude il fallait rapidement faire son choix. L’adolescente avait vécu dans le secret et l’ombre de cette maison close. Sa mère craignait qu’un consommateur trop curieux ne la découvre accidentellement et la trouve fraîche à croquer.
Au « 51 », Clara passait des heures à la fenêtre ou sur le balcon du deuxième, elle s’enivrait en observant les passants circuler librement. La servante slovène lui apprenait ses recettes de cuisine. Rachel avait les qualités nécessaires à la gestion d’un commerce. La botegga fut vite reprise en main. Le personnel tenta de résister mais chacun comprit les avantages qu’offrait une entreprise stable et dynamique. Les vendeuses volèrent moins de marchandises et Rachel compensa cette « perte » par une augmentation de salaire. De plus ces dames pouvaient acheter à prix coûtant une certaine quantité de salamis et de jambons pour les revendre à leur profit exclusif.
Falco, en frère attentif et en prudent médecin, passait maintenant une heure chaque soir avec sa sœur. Après le repas du soir, Clara portait le café dans le bureau du dottore, elle faisait une révérence et d’une voix joyeuse annonçait :
- Dottore, vostra paziente si spazientice.
Linuccia la suivait alors s’installait sur le divan en se blottissant contre son frère.
- Tu te souviens quand je venais dans ton lit ?
- Et Roberto qui nous menaçait si nous ne cessions pas de faire les fous.
- Tu crois qu’il était jaloux, pourtant il me chassait chaque fois que j’essayais de dormir près de lui ?
- Je pourrais te répondre en psychanalyste. Tu es notre cadette mais d’une certaine manière tu avais de l’avance sur nous tes frères.
- M’accuses-tu d’être une allumeuse ?
- Tu avais besoin de tendresse et tu croyais que les caresses en étaient.
- Dottore, nous faisions mal ?
- Le dottore te répondrait non mais si tu te confessais à notre curé je pense qu’il y trouverait un péché.
- Mortel ?
Soudain ce seul mot la ramenait à son fils disparu.
Ils retournèrent à Opicina pour exorciser une idée du malheur. Emilio trouva un petit-neveu pour reprendre l’Hispano en main. Mais le vieillard insistait pour s’asseoir à ses cotés et n’arrêtait pas de l’arroser de ses conseils. Il fallait maintenant se serrer dans l’habitacle du véhicule. Giorgio, Clara et Emilio à l’avant, Beppa, Elsa, Linuccia et Falco à l’arrière.
La thérapie du médecin avait porté ses fruits. Jovan revenait dans la nuit et Linuccia se mit à grossir. La perspective d’une prochaine naissance faisait oublier la tristesse du quotidien.
Les Italiens avaient mis plus d’un an pour gagner la guerre en Afrique. Ils en ramenèrent un trophée : l’obélisque d’Aksum. Mais les soldats qui rentrèrent chez eux ne furent pas fiers de raconter cette première guerre chimique.
Hitler vint féliciter son mentor, à Venise d’abord, Venise qui le reçut mieux qu’un empereur. Rome ensuite.
Au menu des deux dictateurs : la guerre d’Espagne.
Linuccia accoucha le 18 septembre 1938 dans l’indifférence totale. La foule se pressait sur piazza dell’Unità d’Italia où le Duce venait annoncer la promulgation des lois raciales. Sa sage-femme monta le son de la radio.
Lucia naquit sourde et muette mais personne ne s’en doutait encore.
Risiera san Sabba
6
- Julia, bigoudi, Sony, saucisse, le chien qui pue le chien et le poisson.
Celina avait emmené son compagnon à quatre pattes. L’hôtelier d’Osimo lui avait confirmé son accord. Ce 10 novembre 1975, elle assisterait à la signature du traité mettant fin à l’existence de l’Etat libre de Trieste.
Assise sur le lit de sa chambre elle apercevait la mer et, plus haut sur le littoral, Ancône et son port. La jeune femme ferma les yeux pour mieux imaginer son père sur le gaillard de l’Audace lorsque celui-ci fit escale, ici même, le 2 novembre 1918. Elle se souvenait de photographies jaunies et écornées qui montraient ce modeste torpilleur mouillant le lendemain au molo san Carlo, pavillon tricolore en poupe, pionnier libérateur du Küstenland.
Elle avait emmené avec elle les carnets de son père. Cet homme y avait compilé des milliers d’informations au fil d’une vingtaine d’années, précisément de 1939 à 1958 l’année de sa retraite. Il revenait parfois sur la période antérieure, par de mystérieux graphèmes. Elle avait appris à deviner ses hermétiques idéogrammes. Sa tante Linuccia lui confia les clefs essentielles tant elle connaissait son frère par le coeur.
Dans son premier carnet il s’adressait encore à Lucia, sa nièce, qui n’a qu’un an mais dont on vient de découvrir la surdité.
«Tu ed io inventeremo un linguaggio». Le handicap de la fillette ne fut qu’un prétexte. Son père avait étudié à Vienne, appris l’allemand des Autrichiens, il parlait le patois triestin et entendait le slovène et le tchèque. Plus écouteur qu’intervenant, Sestan avait passé des heures entières dans les deux cafés préférés de sa ville natale à observer ses amis dépecer le ventre des mots. Il avait soigné des centaines de psychopathes en tentant de décrypter leur langage secret. Le médecin avait créé son idiolecte abréviatif. Lorsqu’il devait transmettre un dossier ou un rapport à l’un de ses confrères, Linuccia décodait d’abord ses commentaires.
Le chien et sa maîtresse prirent le train jusqu’à Ancône. Ils se promenèrent sur la plage déserte.
Elle n’était pas encore née lorsque son père entreprit de réunir des notes personnelles et d’en camoufler le contenu en utilisant des signes qu’il inventait. Craignait-il que de mauvaises personnes s’en emparent ou voulait-il permettre à sa nièce handicapée d’assimiler un media visuel ? Celina découvrait un père insidieux.
Falco Sestan n’avait jamais été un personnage important de la cité bien qu’il fut respecté par sa famille, ses amis, ses patients et le personnel soignant de son Institut psychiatrique. Sa carrière politique avait été brève. Là encore il ne cherchait pas la notoriété ou un quelconque pouvoir mais simplement à défendre la cause des aliénés.
En 1939 son confrère et ami juif, Franco Weiss, fut contraint d’abandonner la direction de l’asile de Gorizia et il choisit de partir aux Etats-Unis. Pour Falco ce fut un coup aussi dur que la perte de Basaglia. En psychiatrie l’isolement est dangereux, pour le médecin comme pour ses patients.
Heureusement il continuait à correspondre avec Schinkel. L’Autrichien avait patiemment repris le chemin de la faculté et s’était spécialisé en psycho pédiatrie. Ses publications commençaient à être connues. Sa contribution lors du premier congrès en la matière, congrès tenu à Genève en 1927, accrut sa notoriété. A Genève ils avaient aussi retrouvé Emilie qui travaillait pour un comité de soutien aux Juifs en partance pour la Palestine.
Emilie vivait avec une très jeune femme d’origines portugaise et hébraïque, Esther.
Durant les années triomphantes du Fascisme, au Flora comme au Garibaldi, les habitués abandonnèrent leur terrasse et se cachaient à l’intérieur. Les attentats sauvages se multipliaient. Chaque mois la police arrêtait des nationalistes slovènes et annonçait fièrement le démantèlement d’un réseau communiste. Les tribunaux les jugeaient rapidement.
Giorgio Fani avait depuis peu un disciple. Le lycéen lui avait montré ses poèmes et l’ « écrivain qui n’écrivait pas » l’encouragea. Il le présenta donc naturellement à ses amis. L’adolescent défendait furieusement l’irrédentisme ce que chacun comprenait car il était né à Capodistria. Les anciens le mirent en garde, qu’il ne confonde pas la démagogie fasciste et la juste cause des Italiens d’Istrie et de Dalmatie.
Faire la guerre en Afrique et en Espagne n’avait aucun sens à leurs yeux, reprendre Zara et annexer l’Albanie des Etrusques paraissaient concevables à ces intellectuels.
- L’Albanie est le berceau de notre culture.
Sestan écoutait en souriant.
- Tu n’es pas d’accord, dottore ?
- J’en viens à regretter les Habsbourg. Ils m’ont permis d’apprendre mon métier dans les meilleures universités, leur langue est riche, nous avions notre Diète, Franz-Joseph laissait nos parents gérer leurs affaires, chacun avait le droit de voter, personne ne faisait de misère aux Slaves, aux Grecs ou aux Juifs. Nous pouvions passer les frontières pour aller en France, en Allemagne et n’importe où à travers le monde. Notre langue était l’italien. Non, je ne vois pas ce que l’Italie du roitelet savoyard nous a apporté de mieux. Reprendre la Dalmatie par la force ? Alors c’est encore la guerre. Vous n’en avez pas assez de ces guerres ?
- Tu vois Gambini, le dottore ne l’ouvre pas souvent, je lui donne raison, fais bien attention de ne pas tomber dans les pièges de Benito. Les Italiens oublient que durant mille ans nous avons appartenu au patriarcat d’Aquilée, un diocèse immense qui remontait jusqu’au lac Balaton à l’est, jusqu’au Danube au nord et jusqu’à Côme à l’ouest.
- Sestan, tu ne peux pas nier que le Duce nous ait sorti de la misère des années 20 ? Et puis il a fait de l’Italie une grande nation européenne. Ne l’écoute pas petit, le dottore est devenu plus fou que ses patients. Pour le roi je suis d’accord, Victor-Emmanuel est un âne.
- Giorgio m’a demandé mon opinion, je l’ai donnée, rien ne vaut une guerre, et surtout pas l’Albanie. Désolé de te décevoir Pier Antonio, aujourd’hui je ne me bats que pour mes « fous » ainsi que Giorgio les qualifie. Je ne mourais pas pour l’Istrie, pas pour l’Albanie ou pour la Tripolitaine. Vous les écrivains et les artistes, intellettuali, vous croyez que c’est l’esprit de l’irrédentisme qui vous inspire. Que serait la Vénétie julienne si elle était restée la Dixième Région de l’empire de César ? Rien ! La langue italienne ? Mon cul ! Nos meilleurs poètes écrivent en patois, ce mélange de frioulan et de vénitien truffé de mots slaves et allemands. C’est là notre différence, celle qui vous a fait riches à l’instar de ces nababs d’Egypte, de Grèce et d’Arménie qui ont créé ce port affranchi par les Habsbourg, celle qui a permis à nos parents de commercer avec les Indes, la Chine et la Méditerranée, les encourageant à concurrencer la détestablissime Venise. Où est Rome, qu’a-t-elle accompli d’utile, si ce n’est d’admirable, pour notre cité ? Tiens, moi-même, de quelle école suis-je le produit ? De Vienne comme Basaglia et Weiss, les grands de la psychiatrie italienne, le premier mort dans une misérable chambre de l’asile dont il fut le réformateur, l’autre, Weiss, les Américains l’ont reçu à bras ouverts en lui confiant la plus prestigieuse chaire de leur pays. Qu’a fait le Duce pour les Slovènes. L’irrédentisme, Gambini ? As-tu songé une fois dans ta vie à leur irrédentisme ? L’espoir d’une nation slovène. Pourquoi les Juifs sont-ils soudainement suspects ? En 1922 le petit rat Hitler s’inspirait de Benito, son mentor. Aujourd’hui le chien tient le maître en laisse. L’empire d’Afrique, l’Espagne, l’Albanie, les lois raciales, quelle fortune pour les irrédentistes de l’Adriatique ?
Pour calmer le jeu Giorgio ramena la discussion sur Slataper et Ibsen. Là chacun retrouvait une certaine sérénité.
En rentrant chez lui Falco trouva la maisonnée remplie d’inquiétude. Linuccia le poussa dans son salon où normalement il consultait.
- Tu dormiras ici cette nuit, il y a quelqu’un dans ton lit.
- Je ne comprends pas, Jovan est de retour et tu le chasses de ta chambre.
- Imbecille !
Sa sœur lui expliqua que dans l’après-midi une femme était venue frapper à leur porte. La visiteuse paraissait à bout de force et terrorisée, un homme l’accompagnait, un certain Brosenbach. Elle l’avait reconnu.
- L’homme qui est venu te voir il y a deux ou trois ans, tu n’as jamais voulu me dire pourquoi. ll m’a assuré que tu connaissais cette dame et que toi seul pouvais l’aider.
Sestan se leva brusquement, quitta le salon et ouvrit la porte de sa chambre. Le médecin découvrit Esther endormie. Elle avait sa chevelure rousse largement étalée sur l’oreiller.
- Je vais à l’hôpital, annonça-t-il après avoir refermé doucement la porte.
- Mais c’est la nuit.
- J’irai à vélo.
Au sous-sol de l’annexe des Reuniti on avait fait le ménage et les vieilleries anciennement entreposées avaient retrouvé leur envahissant désordre, habilement recouvertes de poussière. Il se rendit à l’étage. Une infirmière le poussa dans son bureau.
- Dottore. La bande à Chiari va faire une descente cette nuit. Il cherche un groupe de Juifs étrangers qui a disparu du ghetto.
- Mais…
- Che cosa credi, che non sappiamo niente ?
- Et où sont-ils ?
- Nous les avons mis dans les lits avec nos malades.
- Chiari n’est pas un imbécile il demandera à voir les dossiers.
- J’ai ressorti d’anciens classeurs, il n’y verra rien si nos pensionnaires arrêtent de faire les fous, cette mésaventure les excite.
- Préparez leur un thé et ajoutez-y de la valériane.
ll s’enferma dans son bureau et tenta de réfléchir. L’équipe le suivait, voilà qui le rassurait. Mais Chiari avait du être informé. Brosenbach aussi.
Lui ? N’était-il pas le dindon de cette tragique farce, lui qui ne voulait rien que traverser ces maudites années en préservant sa famille. Il se ressaisit et fit une rapide tournée des chambrées. Parfois les infirmières avaient couché deux personnes dans le même lit ce qui n’avait rien d’extraordinaire. Comment réagirait un schizophrène en présence d’un exilé juif tombé dans son lit, qui ne comprenait pas un seul mot d’italien ?
- Toi, tu es un chien, tu souris et tu aboies si on te parle, compris ?
- Verstanden Doktor.
Il s’était adressé en allemand à un homme maigrichon qui tremblait de peur.
- Ich habe ebenso Angst, wie du. Carlo, le monsieur là, c’est ton chien, protège le, hein? mais ne l’ennuie pas il pourrait te mordre.
- Il mio cane ? Ho sempre sognate di avere un cane, grazie !
Ces fuyards n’étaient heureusement qu’une dizaine.
Vers minuit les miliciens envahirent brusquement l’annexe, Chiari en tête. Ils foncèrent au sous-sol remuant la poussière fraîchement dispersée par les infirmières.
Sestan les attendait dans son bureau.
- Sestan ? Tu travailles la nuit maintenant ?
Le pingouin n’était pas intelligent mais rusé. Il avait acquis une certaine expérience depuis que le parti l’avait lancé à la chasse aux « étrangers ». Il ramenait ses quotas de sans-papiers que l’OVRA se chargeait ensuite d’interroger et de charcuter à la Risiera san Sabba, convertie en centre de détention.
- Je sais ce que tu cherches, alors cherche.
- Mes informateurs ne se trompent jamais.
- En l’occurrence il est possible qu’ils t’aient envoyé ici pour un autre motif.
- On t’en voudrait en ce point-là ?
- Aujourd’hui ne pas prendre sa carte du parti, c’est une provocation. Mais je te l’ai déjà dit, je suis un ex-conseiller du parti populaire, un catholique et rien de plus, ça déplait à des jaloux qu’on me laisse encore fonctionner en qualité de directeur.
- Directeur d’un asile de fous, ça n’est pas la gloire. Des envieux ? Tu m’étonnes.
Ils firent ensemble la tournée des chambres. Lorsque Chiari posait une question à un vrai ou à un faux malade, il n’obtenait que d’ahurissantes réponses, des jappements, des cris d’oiseaux ou un salut fasciste.
- Bravo ! Je t’aime bien Sestan et puis qui sait, si le vent tourne tu pourras témoigner en ma faveur.
- Je le ferai sans hésitation, moi aussi je t’aime bien. Allez, viens dans mon bureau.
Falco sortit une bouteille de grappa et en versa un verre au chef milicien. Il l’aida à boire.
- Putain, elle est bonne, toujours de chez ton beau-frère de Gorizia ?
- Mon beau-frère ? Pas revu depuis deux ans. Mais ses parents restent les fournisseurs de notre botegga de la rue san Michele. Jambons, salamis, malgré la crise il reste une clientèle qui a les moyens de payer la qualité. Si tu veux je te ferais livrer, quoi ? Qu’est-ce que tu veux, cinq, dix jambons ?
- T’en fais pas, je passerai en personne, parait que ta sœur a eu un bébé. Le papa ?
- Ma sœur est aussi folle que mes internés depuis la mort de son fils Bruno. Qu’elle fornique à Opicina avec m’importe qui, je ne veux pas le savoir du moment qu’elle reste en vie. Il y un an elle ne parlait que se jeter par la fenêtre. Alors ! Tu n’es pas moins secourable pour les tiens, non ?
- Je passerai chez toi à l’occasion.
- Et souviens-toi, quand tu auras besoin de moi je serai là, quoiqu’il arrive. Tu y penses de temps en temps ?
- Personne ne me prendra vivant.
- Tu te tireras une balle ? Comment t’y prendras-tu ?
Sestan accompagna sa cynique répartie d’un geste des deux bras.
Les informateurs de la milice surveillaient donc ses activités et celles de sa famille. Qu’allait-il faire d’Esther ? Un problème après l’autre, compartimente, lui souffla le sage Kratochwill
Conseiller à sa sœur d’afficher le comportement d’une débile mentale n’était pas un obstacle. Linuccia reportait sur son bébé l’excessive et tendre affection qu’elle avait eu pour son Bruno. Le handicap de Lucia accentuait encore cet amour délirant. Clara, la fille d’Elsa l’ancienne prostituée, dormait avec la petite sourde. Elles avaient trouvé leur complicité, par geste, par clins d’œil, par éclats de rire. Le silence de l’enfant tranquillisait l’anxieuse adolescente.
- Si ce salopard de Chiari débarque ici, cachez-moi cette fille. Je connais ce cochon, Clara est de cette chair fraîche dont il aime se régaler.
Il avait oublié Esther. Elle était reposée, coiffée et souriante.
- Parce que tu es chez moi, tu t’imagines en sécurité ?
- Falco qu’est-ce qu’il t’arrive ?
- Rien Linuccia, j’ai eu peur hier soir. C’est tout. Je n’ai pas choisi ce qui nous arrive.
L’intruse raconta son départ de Genève. Emilie voulait la précéder en Palestine. L’infirmière avait cru parfaitement organiser la fuite de son innocente dryade. Hélas le passeur n’avait pu franchir la frontière française et rejoindre Nice comme prévu, il avait été forcé de revenir en Suisse avec ses fuyards et de passer par le Tessin. De là il espérait encore rejoindre la cote d’Azur et leur point de ralliement. Le groupe se décourageait et s’épuisait en déplacements pénibles et de plus en plus dangereux. A bout de courage, leur guide s’orienta finalement vers le port de l’Adriatique, le « Port de Zion » d’où des milliers de Juifs avaient autrefois transités sans ennui. Brosenbach improvisa la suite en investissant le sous-sol de l’Institut. Esther lui avait affirmer connaître le docteur Sestan et il l’avait alors conduite jusqu’ici.
- Il m’a donné cette lettre pour toi.
Brosenbach l’attendrait à l’Etoile Polaire entre dix heures et midi et au café Tommaseo dès trois heures de l’après-midi.
- Toi et Carla, vous ne mettez plus le nez à la fenêtre. Si Chiari s’invite, Beppa tu les caches sous ton lit. Lunuccia, n’oublie pas, tu es devenue folle, et avertis Elsa à la botegga, qu’elle vous alerte si elle aperçoit des inconnus. Demande lui de ne parler de sa fille à personne. Elle connaît le pingouin et son appétit pour les nymphes.
Le médecin sentit une fatigue l’écraser, il avait simplement eu très peur. Roberto, pourquoi ne rentres-tu pas, toi tu saurais nous sortir de là. Où était-il ce frère disparu il y a plus de vingt ans ? Il fallait y aller.
En sortant Falco fit un signe rapide à Elsa qui l’observait de la boutique tandis qu’il enfourchait sa bicyclette.
- Un professore come egli che deve sportarsi a bicicletta ! Quale miseria.
Sestan disparut au coin de la rue. Au Garibaldi ses amis s’étonnèrent de le voir entrer essoufflé, la chemise trempée.
- Je vous expliquerai !
Il poursuit son chemin sans son vélo, en longeant les murs. Si un milicien l’avait suivi, il y avait une chance pour qu’il le croie en train de boire son apéro avec sa bande de refaiseurs de monde.
Au Tommaseo, par prudence, il attendit avant de prendre une table. On lui servit sur le zinc un café serré dans une de ces machines inventées récemment par ces Hongrois, les frères Illy. Brosenbach lisait le Piccolo près d’une des solides colonnes de soutènement.
- Alors ?
- Alors quoi ? Vous avez récupéré vos gens à l’annexe ? Chiari n’a plus de bras mais il est moins bête qu’il en a l’air, l’enragé. Il ne les lâchera pas.
- Ils sont en un lieu sûr, calmez-vous, on attendra. Esther… Je lui ai obtenus de faux papiers, enfin de vrais faux papiers qu’un ami diplomate m’a remis, elle reste portugaise mais elle devient catholique ce qui ne surprendra personne. Esther connaît vos prières, le seul problème c’est qu’elle ne parle pas très bien l’italien. Son anglais et son français passeraient mieux mais ces nationalités ne plaisent pas aux Italiens, il est préférable qu’elle soit portugaise. Je lui ai trouvé un ordre de mission de la Croix rouge, il devrait suffire à justifier sa présence en Italie. Les cachets de la douane suisse sont authentiques, j’ai encore un certificat de naissance et trois fausses lettres de sa famille. Si l’OVRA lui tombait dessus, personne ne pourrait rien lui reprocher, sinon d’être charmante et rousse ce qui fait déjà beaucoup. Au pire on la renverrait à la frontière helvétique. Vos infirmières et vos assistants ne nous sont pas hostiles, vous pourriez la faire passer pour une de vos stagiaires. Mais à longs termes je ne vois qu’une solution. Sestan, épousez-la ! Elle aura bientôt trente ans et vous cinquante, rien de choquant.
Il venait de vivre vingt-quatre d’angoisse et cet homme l’invitait à se marier !
Celina posa un carnet sur son lit et se souvint d’une autre époque moins lointaine, celle où son père organisa les funérailles de la gentille Beppa. Etait-ce en 1947 ? Impossible de faire le tri, ce que sa mémoire avait gardé et ce que Linuccia et Clara lui racontèrent plus tard.
Sestan voulait qu’elle dorme le reste de ses jours en terre slovène. Les soldats anglais et néo-zélandais ne protégeaient que les points stratégiques. De leur coté les Yougoslaves avaient installés des miradors et des barbelés.
Il fallut d’abord transporter la morte jusqu’à Gorizia, ville rendue à l’Italie. Le neveu d’Emilio sortit l’Hispano de son hangar de Muggia. Gorizia était coupée en deux par une frontière qu’on croyait encore provisoire. Jovan accepta de l’aider. Ses parents avaient pu l’alerter. Le Slovène portait un uniforme de l’armée titiste mais rien ne l’empêchait de traverser les lignes de démarcation. Il connaissait depuis son enfance les forêts entourant sa ville natale.
Son père avait choisi de l’emmener, elle, Celina, petit rien. Les Sestan avaient aimé Beppa, leur humble paysanne, et la traitaient en cousine tirée de sa campagne. La servante slovène avait su tenir sa place. Il lui était arrivé de protester, d’intervenir dans un conflit familial en prenant toujours le parti des enfants. Elle adorait Roberto et avait nourri Linuccia de son lait. La tendresse qu’elle offrit et reçut en partage l’avait aidé à oublier son enfant mort-né. A Noël et à Paques elle accompagnait ses employeurs à la cathédrale san Giusto et s’asseyait à coté de sa patronne sur le bas-côté réservé aux femmes. Le cortège se mit en route durant la nuit. Ils évitèrent les barrages. Quatre solides paysans portaient la vieille femme sur un simple brancard. Parfois Falco prenait sa fille sur ses épaules pour lui épargner trop de fatigue.
Celina ôta les écouteurs de son Walkman et se pencha vers sa chienne :
- Tu sais Julia, je revois tout, et personne n’a pu me le raconter. C’est la première fois que j’observais le jour se lever. Je n’avais pas peur car mon père me tenait par la main et puis Beppa dormait devant nous, allongée sur l’herbe humide. Ils ont fait un trou et l’ont déposée au fond. Après chacun a ouvert son sac et nous avons mangé du salami et un gâteau. Mon papounet et ses amis buvaient du vin, je ne comprenais pas ce qu’ils disaient.
Le soleil se coucha sur Ancône. Elle reprit les cahiers et poursuivit sa lecture.
Se marier ? Sestan n’y avait jamais songé. Il n’avait pas oublié cette jolie rousse croisée à Genève en compagnie d’Emilie et de Schinkel.
- Esther n’est pas à vendre avait plaisanté ce dernier.
Il observa Brosenbach qui souriait.
- L’idée n’est pas désagréable, Esther est une femme charmante et moderne qu’elle ait un penchant pour les gens de son sexe n’est pas un obstacle insurmontable, si j’ose employer cette expression. Ces dix dernières années j’ai du provoquer au moins une centaine de mariage blanc. Plus tard, vous vous séparerez aimablement.
- Mais j’ai vingt ans de plus qu’elle !
Autrefois Brosenbach, qui s’appelait maintenant Constantini, avait été un excellent vendeur d’exotiques voyages. Il n’avait jamais été à Londres, pas plus à Constantinople ou à Zagreb, Salonique ou Athènes mais il savait en parler si merveilleusement que la Compagnie de l’Orient Express lui avait confié ses campagnes publicitaires.
Que ce médecin évoque une question d’age suffit à le convaincre que l’affaire était en bonne voie. Les clients difficiles résistaient et argumentaient sur le prix ou sur l’opportunité de la dépense mais si soudain ils s’inquiétaient de savoir si le compartiment possédait ses propres commodités ou combien de temps le train s’arrêterait à Venise ou à Paris, alors le reste n’était plus qu’une formalité d’emballage. Qu’elle préfère les femmes pouvait tenter le médecin, conclut mentalement l’ancien promoteur de l’Orient Express. Nous sommes tous pervers. Lui aimait les travestis. « Elles » affichaient leur féminité en écrasant leurs couilles dans des dessous compressifs. Constantini restait fasciné par leur mélange de tendresse, de honte et de désir de séduction. Homme et femme, également.
- Vous avez un peu de temps pour y réfléchir, dottore.
L’épouse du patriarche fit entrer Falco et Esther dans le modeste logement qui voisinait l’église orthodoxe de san Nicolo. Il avait un moment hésité, pourquoi pas celle de san Spiridone ? Esther avait d’abord protesté et jugeait le projet indécent. Des rumeurs de rafles la ramenèrent à la raison, une « raison » qu’elle fuyait depuis toujours. Elle avait abandonné son Faro natal pour étudier à Londres, ses parents voulaient la marier. En Angleterre elle fut séduite par cette infirmière hardie et audacieuse qu’elle croisait au dispensaire de la Croix-Rouge où l’on soignait gratuitement les étrangers démunis. Rousse, insolente comme elle. Qui avait séduit l’autre ? Ces dernières semaines d’errance avaient eu « raison » de sa témérité. Alors ! Esther en voulait à son amante de ne pas l’avoir prise avec elle. Se marier.
Le vénérable religieux se fit juste attendre le temps nécessaire au brossage de sa barbe. Ce Grec avait gardé sa coquetterie. Selon lui, en ces années difficiles, il était indispensable de protéger une certaine dignité.
- La dignité commence par l’apparence.
Le médecin lui confia l’entière vérité, d’abord qu’il était catholique, qu’Esther était juive et portugaise et que ce projet de mariage visait à protéger cette femme d’une possible déportation.
- Alors vous ne vous aimez pas ? Le patriarche en avait l’air déçu. Vous faites un couple convenable, approprié, poursuivit-il peu soucieux d’apprendre que ces fiancés d’occasion n’appartenait pas à son Eglise.
Les deux visiteurs furent surpris par cette banale question, plus encore par le constat. L’un et l’autre n’avaient pas jusqu’ici considéré cet aspect harmonieux. Falco ne l’aimait pas, il la désirait. Esther restait fidèle à Emilie, consciente du désir qu’elle avait éveillé chez son protecteur dès leur première rencontre à Genève, dix ans plus tôt. Depuis son départ du Portugal elle avait croisé des hommes et appris à lire dans leurs yeux, elle savait différencier le battement d’un cœur et l’appétit du ventre.
- Dr Sestani, vous êtes bien le petit-fils de Serge Sergiasestan ?
- Oui mon Père. C’est lui qui a choisi de raccourcir notre nom de famille, et depuis mon incorporation dans l’armée je suis devenu « Sestani ».
- C’est mieux ainsi en cette triste période que nous tentons de traverser sans trop d’ennuis.
La Juive avait préféré ne pas évoquer sa relation saphique, n’en demandait-on pas déjà beaucoup à ce représentant du Très-Haut ?
- Vous serez contraint d’apprendre les formules du sacrement nuptial. Nous nous partageons un seul Dieu, Il ne verra donc rien d’offensant à cette cérémonie. Vous réglerez individuellement un éventuel problème avec votre conscience. Falco, je le ferai en souvenir de ton grand-père. Il avait certes abandonné notre chapelle pour simplifier l’éducation de ses enfants et tranquilliser sa belle-famille catholique. Mais il revenait souvent pour notre Noël et ton père l’accompagnait parfois. Beaucoup ont cru que le Duce ramènerait la paix et la prospérité, j’étais de ceux-là, très longtemps. Aujourd’hui encore, bien que nous ayons pris nos distances, notre communauté s’efforce de satisfaire les exigences du régime fasciste. Tu es sûr de toi, l’enregistrement de votre mariage civil ne sera pas contesté ?
- Les bans ont été publiés la semaine dernière, j’ai pu produire les certificats nécessaires. Personne n’a manifesté la moindre opposition.
- C’est vrai, les tiens ont toujours été respectés par notre bourgeoisie citadine et nos élites, et tu es un des glorieux officiers qui débarquèrent de l’Audace, en plus médaillé, et tu diriges un Institut dont on se moque mais qui rend un service précieux à une communauté qui craint la folie et préfère t’abandonner honteusement leurs « simples d’esprit ».
- Où sont les fous aujourd’hui, commenta le médecin.
- Fous sanglants ! Qu’est-ce que la Grèce lui a fait pour qu’il l’attaque sauvagement ?
Le religieux se signa plusieurs fois
- Pardon Seigneur. Et vous mademoiselle, avez-vous envisagé que cette union, sans l’amour du cœur, puisse entraîner une passion volatile des corps ? Si un enfant devait naître, accidentellement ajouta-t-il en souriant, vous devez me promettre de veiller sur lui tels deux parents attentionnés et affectueux.
Sestan considérait ce mariage comme une épreuve de force ou de vérité. Lui qui refusait si souvent de faire face, préférant une pirouette à un conflit, combien de fois n’avait-il pas perdu son chemin à cause d’un mensonge, lui, soudain avait besoin de savoir s’il pouvait résister à la machine fasciste. Les aspects plus intimes de cette alliance ne l’intéressaient pas, pas à ce moment-là. Cette rousse réveillait ses sens, cela lui plaisait, mais le psychanalyste considérait cette attraction normale ou banale, sous un aspect médical.
Aucun document n’avait éveillé la moindre suspicion de l’administration municipale. Les fonctionnaires lui avaient posé deux ou trois questions et transmis le dossier aux services des affaires raciales. La nationalité de sa fiancée paraissait politiquement acceptable puisque le Portugal affichait une neutralité de façade. Salazar manifestait sa sympathie pour le fascisme, tout en permettant aux Anglo-américains d’utiliser ses bases des Açores. De on coté, son statut de responsable de l’Institut psychiatrique des Reuniti semblait respectable, son dossier militaire plaidait aussi en sa faveur.
Durant la période qui suivit, une ardente fièvre saisit la maisonnée, chacune oubliait ou feignait d’oublier la réalité. La perspective de ce mariage permettait d’espérer un temps meilleur ou de se souvenir de périodes heureuses. L’évocation de bonheurs passés stimule l’hypophyse qui elle réduit l’émotivité et favorise ainsi une résistance à la dépression.
Après la cérémonie religieuse à l’église san Nicolo, mariés, familles et invités se retrouvèrent dans une salle du grand café des Miroirs.
La bande du Flora était venue renforcée de femmes et de marmailles, celle du Garibaldi avait fait la paix, pour l’occasion, avec sa dissidence du Nazionale. Rares furent ceux qui s’étonnèrent de voir ce célibataire passer sous les fourches caudines du mariage, l’épousée était séduisante, à elle seule sa chevelure rousse déchaînait de malicieux fantasmes. D’honnêtes familles catholiques s’interrogèrent sur le choix du médecin. Elles reconnurent cependant que la cérémonie orthodoxe avait de l’allure. Les élus fascistes de la municipalité envoyèrent une importante délégation, les plus âgés portaient, en plus de leur chemise noire, un ridicule pantalon et des bottes d’équitation. Quand sont-ils montés sur un cheval, pensa Giorgio Fani. Deux tables avaient été réservées au personnel de l’annexe des Reuniti ainsi qu’à une poignée d’internés présentables. L’apparition de Chiari et de ses lieutenants surprit et ennuya plus d’un convive. La bourgeoisie s’accommodait du fascisme tout en méprisant ses commis.
Le Professeur Emilio Servado fit un discours plein de finesses. Il évoqua l’épopée du grand’père Sergiasestan, il y a plus de soixante-dix ans, loua le courage de cet Anatolien sans futur, glorifia la générosité triestine qui sut ouvrir son cœur à ce travailleur endurant. Le neurochirurgien aborda sans hésitation le passé de son confrère, son engagement dans l’armée autrichienne, le réveil de sa conscience irrédentiste et s’enflamma en concluant sur la carrière militaire italienne du capitaine Sestani, sur sa brillante médaille et son retour triomphant.
- Il en fallait un d’entre nous sur l’Audace ! Ce fut notre Sestaaaaaani !
Parler de son activité de psychiatre n’aurait pas fait bonne impression. Pas plus qu’une allusion à sa fonction de directeur ad intérim de l’asile de Gorizia.
Lorsqu’il entreprit de vanter les qualités de la mariée, Servado récupéra une large quantité de clichés poétiques pour présenter les splendeurs du littoral portugais que pourtant elle n’avait jamais connues, ne craignant pas d’amalgamer les génies de Vasco de Gama et Fernando Pessoa, que ce neurologue avait lu à la recommandation de James Joyce, précisa-t-il.
- Qui c’est ce Joyce, ironisa un invité à la table réservée au « Nazionale » ?
Cette diversion littéraire permit à l’orateur de renvoyer deux ou trois piques aux sécessionnistes qui protestèrent en lançant de joyeux houhou… Evoquer l’Irlandais ne pouvait que plaire aux fascistes présents qui applaudirent.
- Viva, viva, Duce, Duce, Duce !
Avant de partir Chiari s’approcha de Sestan et ils trinquèrent. Le médecin vidant son verre tandis qu’il portait l’autre aux lèvres du double manchot.
- Je te félicite Dottore et tu sais ce que cela signifie.
- Chiari de Monfalcone, nous nous connaissons depuis vingt-cinq ans, je resterai ton ami jusqu’à la fin de nos jours et tu sais ce que cela signifie.
Linuccia fut surprise d’entendre son frère s’exprimer ainsi car, au-delà des ruses et des intrigues, elle crut sa répartie sincère. C’était là un des mystères de son Falcolinetto ou l’une de ses troublantes contradictions. Son frère avait toujours été le plus croyant des Sestan. N’avait-il pas songé à devenir capucin ? Son italienne de mère, pourtant bigote, avait tenté de refroidir cette ardeur mystique. Sa soeur ne pouvait concevoir qu’il ait oublié la limite du bien et du mal, que cette limite soit définie par Dieu ou par les hommes. Linuccia comprenait le psychanalyste, son devoir de tolérance, le prêtre raisonnable et affranchi qui osait négocier son dogmatisme de chrétien le temps d’une consultation.
- Comment ce grossier personnage a-t-il osé s’inviter ?
- Il ne s’est pas invité, c’est moi !
Lucia gagnait de l’assurance bien que prisonnière de son silence. Esther prit le relais de son mari et compléta ce langage de signes qu’il avait rénové pédagogiquement en s’inspirant d’un ouvrage de Jacob Pereire. L’enfant poursuivait sa démutisation apprenant à lire sur les lèvres. Une inconditionnelle complicité unissait Clara et Lucia. Clara prenait les formes d’une jeune femme. Mais elle refusait de sortir seule.
Chaque samedi Sestan emmenait ses dames et demoiselles à Opicina. Avec les années Linuccia, qu’Elsa secondait efficacement, avait amélioré le confort de cette maisonnette. A l’origine ce pavillon ne devait servir que de résidence estivale. Maintenant l’habitation résistait mieux aux vilains coups de la bora. Si nécessaire, les vacanciers pourraient y passer l’hiver.
Depuis six mois les unités italiennes se battaient avec les Allemands sur le front russe. Une peur remplaçait l’autre. On craignait moins les dénonciations et les descentes de l’AVRO que le rappel sous les drapeaux d’un père ou d’un frère réserviste.
Sestan ne pouvait oublier ce frère disparu vingt-sept ans plus tôt alors qu’il servait un empereur germanique. Quelle ironie, songeait-il, voilà que l’Italie se retrouve à son tour en Russie !
Esther retrouvait à peine sa bonne humeur que déjà les radios alliées annonçaient de plus proches et violents combats, en Sicile notamment. Elle se réjouissait un moment de la progression des forces américaines avant de sombrer dans de profondes déprimes.
Falco et Esther dormaient séparément. Il avait installé un lit de camp derrière son bureau et elle occupait sa chambre.
Le patriarche de san Nicolo avait prévu un rapprochement des corps. Elle en prit l’initiative. Ce fut une passion dominée et conduite par la peur. La peur pimente le plaisir. Ils ne s’aimaient pas, ils se respectaient et témoignaient l’un pour l’autre d’une patiente tendresse.
- Si un jour ce cauchemar s’achève, me rendras-tu ma liberté ?
- Te l’ai-je volée ?
Evidemment la maisonnée flaira ce rapprochement en raison d’un usage intempestif et nocturne de la salle de bain. Elle s’en réjouit ouvertement. Linuccia se moquait gentiment d’un réveil tardif de son frère, frère qui fonctionnait pourtant mieux qu’une horloge, debout aux premières heures, couché le dernier. Ces « pertes de temps », qu’il fallait compenser, l’obligèrent à espacer ses escales au Flora et au Garibaldi. Ici et là ses amis comprirent qu’il était amoureux de sa femme.
- Tu en as mis du temps !
En juin 43, Esther catastrophée lui annonça qu’elle attendait un bébé. Il la rassura maladroitement en lui confirmant qu’elle resterait libre de choisir son destin la paix revenue.
- Et tu garderas l’enfant.
- Fais-le, on se le disputera plus tard !
Etrangement, ce fut Elsa qui trouva les mots pour qu’elle ravale ses larmes. Seules, elle raconta ses vies, celle de la jeune juive abusée, celle de prostituée et finalement ses dernières années à gérer la botegga pour le compte des Sestan et des Cankar.
- Il a raison, fais d’abord ton bébé, tu verras ensuite. Cet homme-là n’est pas facile à comprendre mais il est sensé.
- C’est justement cette sagesse qui me fait peur. Je hais la raison.
Il n’avait pas imaginé son mariage, et encore moins projeté une descendance. Une fois de plus Falco se rendait compte du peu de choses qu’il avait réellement choisi dans sa vie. Sa prochaine paternité lui rendait courage dans un environnement qui se dégradait de jour en jour. Le médecin ne put se retenir, il avait besoin de partager sa fierté de male procréateur avec les habitués du Garibaldi, des gens plus proches de sa génération que les piliers effrités du Flora. Il rentra tard, comme souvent son père autrefois.
- Tu en as mis du temps !
Ce soir là Esther refusa, elle, de partager son lit. La future mère aurait pu prétexter qu’il avait trop bu, elle ne le fit pas, Linuccia, Elsa et Clara le penseraient, cela suffisait. On improviserait la suite. Falco retrouva son grabat, derrière son bureau. Il ne souvenait pas s’être enivré. Autrefois, à de grandes occasions, son père les laissait boire un peu plus que de raison, Roberto et lui. Son frère aimait boire. Une nuit qu’il avait trop fêtée avec ses amis, il vomit son soul dans le lavabo de la salle de bain, ce qui boucha l’évacuation. Il réveilla Falco et lui demanda de nettoyer ses souillures. Le puîné essuya les immondices, décrassa le lave-mains et retourna se coucher. Il y avait entre eux deux une relation naturelle de dominant dominé, telle que la décrivit plus tard Kratochwill dans ses travaux sur les relations intrafamiliales liées au contrôle naturel du pouvoir. Le phénomène se retrouve dans chaque espèce animale ainsi que l’enseigne Lorenz à l’université de Königsberg.
Au matin il considéra sa situation conjugale en l’analysant professionnellement, c'est-à-dire en psychologue. Son épouse ne lui avait pas cédé, elle s’était donnée pour exorciser trop d’angoisses accumulées et accessoirement, peut-être, en payement de l’aide apportée. Il prenait aussi en compte un soudain flux hormonal. Porter un enfant pouvait lui sembler une trahison envers son amante, amante coupable d’une faute grave : être absente. Le médecin se rappelait l’enseignement du vieux gynécologue viennois :
- Tout a un prix.
Le professeur s’empressait de développer cette sentence de peur que ses élèves le suspectent de ladrerie. Il expliquait alors que le besoin de revanche appartient à notre inconscient. Weiss avait plus tard développé et exposé cette théorie lors du congrès de Florence de 1923 en s’appuyant sur des observations cliniques. La repentance et le pardon n’existent pas. Ils ne sont que des formules courtoises aux origines moyenâgeuses et s’apparentent à la main tendue en signe de non-agression. Tout se paie. La meute a ses lois. L’histoire et la littérature en témoignent. Fiume et les amants de Vérone. Culpabilité et générosité sont autant d’illusions. Le fautif n’est pas forcément celui qui, de l’intérieur, transgresse un code de sociabilité, il est d’abord celui qui apparaît infâme, le juif, la sorcière, l’homosexuel, l’handicapé physique et le déficient mental. L’aliéné n’est-il pas, en droit romain, celui qui abandonne son bien à autrui. Der Geistegestörte. L’homme généreux est à lui seul un provocateur dès qu’il abandonne son trop à moins fortunés que lui. Son mérite devient une mauvaise action.
Le Dr Sestan s’accommodait de cet argumentaire sur la culpabilité en conseillant à ses patients de se tourner vers l’absolution divine.
- Ne pardonnez pas à votre ennemi puisque ce pardon n’est qu’un artefact, demandez à Dieu de le faire.
Ce mélange opportun de foi religieuse et de raison, pour autant que la psychanalyse appartienne à ce dernier domaine, ce mélange lui plaisait. Combien de fois ne s’était-il pas disputé avec gli intellettuali du Garibaldi à ce sujet.
- Prenez vos distances si cela favorise votre créativité artistique mais quoi de bon à priver un docker ou un campagnard de ses croyances ou de son vin si vous ne lui offrez rien en échange. Pourquoi décourager une mère qui n’a que la prière pour espérer le retour de son soldat de fils ?
- Il faut d’abord détruire pour mieux reconstruire. La guerre est l’hygiène du monde, lança Cusin, reprenant les termes du manifeste futuriste de Russolo.
- Et tu comptes motiver tes ouvriers en leur promettant quoi ? Compassion, partage, un juste salaire ? Là c’est Giogio qui se souvenait de ses racines internationalistes !
- Du bruit ! Faisons du bruit, lançait Cusin, toujours en référence à ses amis Futuristes.
Falco attendrait. Il choisit de se montrer amical et rassurant avec son épouse. Sa femme l’attirait physiquement mais il comprenait qu’elle ne lui appartiendrait jamais, quelle que soit le sens donné à cette possession. Il espéra malgré tout que le diable la possède à nouveau tant il aimait caresser son corps.
En attendant ce dantesque miracle qui le ramènerait aux enfers du plaisir, il reprit le chemin de la Pescheria. Dame Rachel bénéficiait encore d’une fragile immunité ou alors on respectait son age. La tenancière lui réservait une fausse rousse qui connaissait la conduite de son métier. Esther avait un corps désirable, hélas elle imaginait que cela suffisait infiniment. La fausse rousse, mais authentique artisane, associait ce qu’il fallait de coquinerie et de tendresse. Leurs caresses épuisées, ils s’en allaient manger un copieux repas aux Specchi. La monnayeuse d’amours appréciait la considération de son adorable client et pour un moment elle jouissait d’une éphémère respectabilité. Elle avait encore un goût sûr pour choisir leurs mets.
- Tu sais, nos épouses ne sont pas des saintes. Elles calculent tout. Je te parle en médecin des âmes, ironisait-il.
- Je t’entends mon bel ami, je t’entends…Ta femme est-elle si laide ?
- Laide ?
- Ou alors personne n’a jamais fait son éducation ? Tu pourrais lui apprendre ? Le secret de la recette est dans le dosage des ingrédients. Tu es trop pressé.
Il se perdait dans des théories sur la frustration et la jalousie. Elle n’écoutait pas vraiment, préférant observer l’entourage et souvent la distraite, bouche pleine, coupait son locuteur pour pointer d’un doigt volage un consommateur.
- Tiens, c’lui-là, tu sais ce qu’il me demande…
Falco, d’une semaine l’autre, découvrait ainsi la face cachée de la bourgeoisie triestine. Rentré chez lui, le médecin se pressait de noter ces informations de premières mains dans un de ses cahiers. Il le faisait, croyait-il, en consciencieux anthropologue. La lubricité et parfois son rejet sont les mamelles de la psychanalyse, répétait souvent Kratochwill, l’asexué ne présente aucun intérêt. Le désir tend à satisfaire un manque, l’être intelligent objective et imagine ce manque pour mieux se donner les moyens de le combler. Falco n’allait pas au bordel par besoin mais pour s’instruire. L’analyste est un vicieux à qui ses maîtres ont appris l’art de la compartimentation. S’il demeurait aussi pur qu’un prêtre, il ne saurait comprendre les confessions de ses patients. Le médecin reste un fragile thérapeute. Sestan rusait depuis toujours avec sa vulnérabilité.
- Falco, tu ne vaincras jamais ta peur, elle fait partie de ton être.
Le journaliste annonça avec émotion et solennité l’intervention radiophonique du roi. Sestan n’avait aucune considération pour ce médiocre prince de Savoie qui poursuivait l’œuvre usurpatrice de son grand’père Victor-Emmanuel II. Les fondateurs du Risorgimento rêvaient d’une Res publica, le Savoyard et Cavour en firent un royaume de pacotille. Le sujet revenait souvent au « Garibaldi », l’un ou l’autre ironisant sur les oublis de Slataper à sa grande époque de La Voce. L’espoir d’une « Renaissance » italienne avait entraîné avec lui l’idéalisme des irrédentistes. Et ensuite ceux-ci avaient fait bon ménage avec cette royauté.
Victor-Emmanuel annonça l’armistice. L’Italie cessait de se battre ! Le Duce était placé en résidence surveillée.
Etrange ville ! Les rues se remplirent d’une populace en délire. Chacun paraissait délivré, soulagé d’un poids. La paix !
Sestan revécut l’accostage du torpilleur Audace vingt cinq ans plus tôt. La foule applaudissait cette avant-garde de l’armée italienne. I Liberatori ! Et puis il y eut le coup de Fiume, le tour de passe-passe du « magicien » d’Annunzio, là encore, à son passage, le peuple triestin avait crié sa joie.
L’hystérie fut la même lorsque le Duce apparut en 38 au balcon de la mairie, place de l’Unité, et qu’il proclama les lois raciales.
Cette fois-ci l’Italie serait du mauvais coté, celui des perdants. Si l’Allemagne n’avait pas encore renoncé, nul ne doutait de sa proche défaite. Quelques jours plus tard cette même radio diffusa un bref discours du Maréchal Badoglio, nouveau président du Conseil. Le bourreau de l’Ethiopie, promu chef du gouvernement, exhortait les soldats à l’obéissance et menaçait du pire ceux qui suivraient Mussolini et sa république socialiste de Salò.
Elsa décida de fermer provisoirement la botegga, en attendant de savoir qui prendrait en main l’administration et la police de la ville. Falco poursuivi ses activités à l’Institut psychiatrique, le reste de la famille ne sortait que pour faire le marché.
Les cafés se vidaient en début de soirée. Le train circulait encore, le téléphone et la poste fonctionnaient. La nuit des bandes incontrôlées attaquaient les imprudents qui tardaient à rentrer chez eux. Etait-ce les hommes de Chiari ? La résistance slovène ? Les services locaux de l’OVRA choisirent de rester fidèles à Mussolini et se replièrent nombreux à Sirmione.
En rentrant de son travail Sestan trouva un chat qui miaulait dans les escaliers de l’immeuble. Il frappa à la porte du premier où vivait un couple de retraités. C’était bien un petit de leur chatte. La vieille dame remercia timidement le médecin.
En arrivant chez lui celui-ci comprit qu’un événement grave s’était produit. Il ôta sa veste et se dirigea vers la cuisine. Jovan était assis à la table et buvait un verre de vin en mangeant du pain, du jambon et du fromage. Le Slovène ne portait aucun uniforme.
Les deux hommes gardaient l’un envers l’autre une profonde rancune. Si le pardon n’existe pas, restent la compassion et le pragmatisme, songea Falco. Il saisit franchement la main de son beau-frère.
Jovan Cankar faisait partie d’une unité d’éclaireurs du 9e corps d’armée slovène.
- La 4e armée yougoslave va attaquer cette nuit.
- Attaquer qui ?
Le résistant expliqua la stratégie de leurs alliés ou plutôt de leur hiérarchie titiste. D’abord s’emparer de la ville, la tenir aussi longtemps que possible et décapiter l’élite triestine de souche italienne.
- Mais les gros fascistes se sont enfuis, il ne reste que de la piétaille subalterne et la bande à Chiari ?
- Tu ne comprends pas, intervint Linuccia.
- Les fascistes ne les intéressent plus, les communistes veulent éliminer l’intelligentsia, celle qui pourrait reprendre les choses en mains. Ils préparent déjà l’après-guerre. Tito a besoin de ce port s’il veut maîtriser l’Adriatique.
Les femmes n’auraient rien à craindre. Elles s’enfermeraient. Lui, Sestan, médecin, ancien conseiller municipal, officier de la Grande Guerre, représentait-il un danger pour une Grande Serbie socialiste ?
- Vas au moins te cacher à Opicina.
- Quoi, un jour, un mois ?
Esther tenta de le convaincre. Elle avait peur. Le médecin refusa, il dormirait à l’institut en attendant.
- Falco, ils ne veulent pas arrêter ces gens, ils vont les liquider.
- Et tu restes avec eux, Jovan ?
Le massacre dura trois jours. Les communistes s’attaquèrent sans discernement aux patrons des compagnies de transport, à la direction des Riunione Adriatica di Securità, aux responsables du port, aux directeurs d’entreprises, aux professeurs de l’université. Ils entassèrent à la Risiera san Sabba les responsables administratifs qui n’avaient pas pu ou voulu s’enfuir. Personne ne les revit jamais vivants.
Le bâtiment de la Risiera datait du début des années 1910. On y éplucha le riz jusqu’en 1938, année où la minoterie fut reconvertie par les miliciens de l’OVRA en centre de tri pour étrangers et autres suspects antifascistes. Aucun de ces malheureux prisonniers ne fut libéré par les hordes titistes, on les oublia. Les camions effectuèrent d’incessantes rotations, de la place de l’Unité au Rio Primero. En ville, sur la Grande Place, des commandos yougoslaves rassemblaient les hommes qu’ils estimaient importants. Fonctionnaires, avocats, commerçants, médecins,… les soldats les faisaient sortir brusquement de chez eux. L’élite triestine fut décimée en trois nuits.
Sestan avait fait nettoyer et aménager le sous-sol qui servit quelques années auparavant de base logistique aux militants de la diaspora juive. Initialement il souhaitait le transformer en réfectoire et loger ses stagiaires d’origines provinciales. C’est là qu’il se réfugia avec certains de ses collègues des Reuniti. Les reclus voilèrent les fenêtres, allumèrent des bougies et attendirent dans l’angoisse. Ils ne manquaient de rien. Le personnel soignant, essentiellement féminin, les informait par une sorte de boyau métallique qui servait normalement de bouche d’aération. Des groupes de soldats serbes et croates surgissaient dans les étages, toujours par surprise, quelques uns parlaient italien. Ils menacèrent les infirmières pour obtenir des renseignements. Elles jurèrent en pleurant que les médecins s’étaient enfuis. Ils ne s’attardèrent pas dans l’annexe réservée aux aliénés.
Au matin du quatrième jour, vers les sept heures, les envahisseurs quittèrent brusquement la ville mais en bon ordre. A midi une première colonne de la Division Prinz Eugen défila sur le Corso, tambours battants. Les Allemands n’intervenaient pas en riposte à l’attaque des Yougoslaves, les nazis avaient planifié leur action dès l’arrestation du Duce. Il leur avait simplement fallu un peu de temps pour franchir le Brenner et rappeler un millier de réservistes viennois. La terrible Division T4 suivit deux heures plus tard.
Dans l’après-midi le Colonel SS Rainer fut promu Gauleiter de l’Adriatische Küstenland et, au pas de l’oie, il installa promptement ses administrateurs, pour la plupart des anciens de l’empire austro-hongrois. L’Etat-major s’installa à la Villa Necker, sur le front de mer. Encore terrorisés par la furie serbe, les Triestins redevenaient, presque avec soulagement, les dociles sujets d’un empire germanique. Rainer désigna Odilo Globocnik chef de la sécurité intérieure. Ce vieil Autrichien sanguinaire connaissait parfaitement son territoire, il y était né. C’est lui qui lança sans attendre les rafles contre les derniers juifs du ghetto. La Risiera se transforma en camp de concentration, des ouvriers y construisent des fours crématoires et des chambres à gaz. Celles-ci, sommaires, fonctionnaient au gaz d’échappement de camions parqués au dehors.
Une semaine plus tard, Falco reçut la visite d’un médecin de l’armée allemande. Ensemble ils effectuèrent une visite des malades et l’officier prit son temps pour consulter chaque dossier. Parfois il demandait à Sestan la traduction d’un terme dont il ignorait le sens en italien.
- Capitaine, emportons ces dossiers chez moi, nous les reverrons à votre aise, ma famille vous préparera un excellent repas.
L’Allemand fut surpris par cette inconcevable invitation.
- Vous ne craignez pas qu’on pense du mal de votre coopération ?
- Capitaine, j’ai fait mes études à Vienne, j’ai été engagé sur le front de l’Est en 1915, mes plus proches confrères psychiatres sont des anciens camarades de faculté et des spécialistes formés en Autriche. Durant près de vingt ans je me suis arrangé avec les autorités italiennes bien que je n’aie jamais adhéré au parti fasciste. Que nous retournions sous une tutelle germanique ne me déplait pas, certes je n’ai aucune sympathie pour votre Monsieur Hitler qui ne semble pas considérer les malades mentaux comme des êtres humains mais si on me laisse prendre soin de mes patients je suis prêt à collaborer avec les services sanitaires allemands, civils ou militaires. Et pour le voisinage, les rumeurs circuleront quoique je fasse ou ne fasse pas. Si j’avais reconnu un insigne nazi sur votre col d’uniforme j’aurais hésité. En ce qui me concerne je comprends que vous êtes le médecin responsable des Reuniti. L’intérêt de nos malades m’importe plus que les commentaires de mes concitoyens ? Alors je vous embarque ?
- Allons-y.
Il avait prévenu sa famille par téléphone. Falco n’ignorait pas que ses « femmes » désapprouvent cette intempestive démarche, il espérait simplement qu’elles sauraient se montrer courtoises.
Hebbel fut un invité charmant. Falco fit porter du vin et de la charcuterie au chauffeur et au soldat qui attendaient devant l’entrée du 51 san Michele. Après le repas, le psychanalyste invita son hôte à prendre le café dans son bureau, selon la bonne tradition des Sestan. L’officier aperçut le lit de camp.
- Vous travaillez la nuit ou votre épouse vous a chassé de son lit ?
- Les deux, répondit le malheureux Sestan. J’ai passé ma vie à fouiller les cerveaux névrotiques de mes patients, il est possible que je sois devenu invivable.
- Heureusement, j’ai pu constater que Frau Sestani vous accordait encore ses faveurs.
- Ah ? Oui ! L’accouchement est prévu en début février. Vous le savez mieux que moi capitaine Hebbel, la guerre réveille des psychoses. Lorsque j’opérais sur le front de l’est en 1915, je ne me doutais pas que nous fabriquions des centaines de névrosés en croyant les sauver de la mort. Ici, les populations civiles souffrent d’angoisses plus sournoises. Ne pas savoir à qui vous appartiendrez dans un mois, dans un an ! On voit apparaître des pathologies chez des personnes qui, en fait, n’ont subi aucune perte dans leur entourage, des gens aisés qui trouvent de quoi s’approvisionner malgré la pénurie, des personnes âgées qui ne représentent une menace pour personne et qui mouront paisiblement dans leur lit. Et pourtant !
- L’histoire de cette guerre devrait nous en apprendre un peu plus sur les comportements collectifs. Il n’y a pas si longtemps la foule accueillait joyeusement son Duce, aujourd’hui elle se terre et le maudit. N’interprétez pas mon commentaire comme un signe de défaitisme, mais il m’arrive d’imaginer que le peuple allemand puisse se lasser.
- Oui ! Je me souviens du Piccolo qui en 38 publiait en première page « Duce, Duce, Duce ».
- Le renversement de l’opinion peut se comprendre, plus difficile serait d’évaluer les effets de ces volte-face chez un individu isolé. Il doit en rester des traces, des marques. Ces gens ont fait un pari et ils réalisent qu’ils l’ont perdu. Et vous, personnellement, vous vous arrangez-vous de ces retournements de veste ?
- Mon maître viennois m’a appris à compartimenter. J’ai construit des parois isolantes, ma famille, mon travail à l’Institut, ma consultation, ma vie amoureuse, sans oublier mes escapades au bordel. Il m’arrive de surprendre mes proches qui confondent parfois mon souci de survie avec une forme de cynisme ou d’opportunisme, de lâcheté compléterait ironiquement ma sœur soutenue par mon épouse. Jusqu’où puis-je aller sans oublier le chemin du retour ?
- Nous ne sommes pas différents. C’est pourquoi j’apprécie votre invitation. Et voilà près de cinq ans que je n’avais pas fait un pareil repas. Vous étiez sur le front russe en 1915, j’en suis revenu il y a deux mois sans avoir pu repasser chez moi à Koblenz, je n’ai aucune nouvelle de ma femme et de mes enfants. Me retrouver l’espace d’une soirée au sein d’une famille… bonheur et tristesse, vous comprenez.
- Vous reviendrez !
- Salute !
Le visiteur parti, Esther et Linuccia entrèrent dans son bureau et blâmèrent l’une après l’autre ce misérable chef de famille. N’en faisait-il pas trop ? L’Allemand penserait que tu attends une faveur. Il enquêtera sur chacune de nous.
- Vous êtes encore en vie.
Les Triestins n’avaient pas imaginé sérieusement que l’appareil administratif du Reich puisse prendre en main l’ensemble de la Vénétie julienne en si peu de temps pour en faire un Küstenland à part entière. Chacun s’attendait à une occupation militaire, l’annexion dépassait leur entendement. Les Allemands, en fait le plus souvent des réservistes, vétérans de l’empire austro-hongrois, prirent position sur l’ensemble du territoire. Par sécurité, la nuit, ils se confinaient dans leurs logements barricadés.
Les affaires reprenaient « comme avant ». La Lloyd austriaco ressuscita. L’occupant autorisa la réouverture de la Cosulich Line, le Vulcania et le Saturnia pouvaient reprendre du service, oui mais pour aller où ? Les anciens ressortirent leur dictionnaire allemand se faisant un devoir d’acheter et de lire le « Deutsche Adria Zeitung » que publiaient quotidiennement les services de la Reichskulturkammer. Des bordels à soldats s’installèrent autour de la Piazza Cavana. Illy reprit la torréfaction de son café. Globocnik récupéra une mouvance fasciste, ébranlée, soucieuse de retrouver de solides épaules protectrices. Ces miliciens ravigotés surent convaincre la guardia di finanzia de fournir une liste plus détaillée des résidents juifs domiciliés hors du ghetto Ribergo. Ces familles s’inséraient depuis des générations dans la vie triestine. Deux siècles auparavant l’impératrice Marie-Thérèse leur avait accordé ce droit de citoyenneté. Jusqu’en 1932, nombreux furent ceux qui rejoignirent le fascisme, sincèrement convaincus que le Duce oeuvrait pour le bien de tous les Italiens.
Les Malabotta avaient vécu depuis toujours dans cet immeuble de la via san Michele. Falco leur avait dernièrement rapporté un chaton égaré. Ces retraités n’avaient jamais manifesté la moindre curiosité envers leur voisin du dessus. Le père Sestan les visitait une fois l’an. Chacun se croisait dans les escaliers, on se saluait, au mieux l’un ou l’autre commentait la beauté ou la froidure du jour, la méchanceté de la bora.
Linuccia fit entrer ces paisibles voisins du dessous. La femme tremblait sur ses jambes.
- Falco, nous avons la visite de monsieur et madame Malabotta.
Sa sœur les invita à s’asseoir sur le canapé où son frère installait ses patients. Esther prépara du thé et des biscuits. Leur curiosité était telle que les deux femmes imposèrent leur présence.
- Dottore Sestani,…
L’ancien administrateur de la compagnie des eaux raconta sa vie et celle de sa compagne. Et à la fin de son récit il conclut simplement :
- Ce qui nous angoisse, ce sont nos chats. Les Allemands vont nous prendre, ils nous emmèneront à la Risiera et nous ne reviendrons plus. Alors voilà…
Leur appartement contre la promesse de prendre soin de leur chatte et de ses deux petits ? Sestan leur proposa de les cacher dans le sous-sol de son institut, ils refusèrent gentiment. Le médecin rédigea une lettre qui stipulait que les Malabotta leur cédait l’appartement pour un montant et qu’il s’engageait, lui, à le restituer dès leur retour pour une somme identique.
- Vous n’avez pas quelqu’un de votre famille ?
La question lui parut soudainement incongrue.
Esther se réfugia dans le lit de Linuccia, les deux femmes pleurèrent longtemps avant de s’endormir.
- Et ton frère qui s’acoquine avec ce nazi !
- Fais lui encore un peu confiance, il est notre seul homme. Mon frère est fragile mais il a une tête de mule, il sait ce qu’il veut. Depuis qu’il est enfant il a fait de sa faiblesse une arme terrible. Je me souviens lorsqu’il se battait avec Roberto.
- Tu n’as plus de nouvelle de ton Jovan ?
- Rien.
- Il comprendra, il reviendra.
- Tu vois, toi aussi tu as besoin d’espérer. Alors crois en notre Falcolinetto.
Jovan s’était replié avec le 9e corps d’armée slovène. Face à la contre-offensive des Allemands les Yougoslaves relancèrent leur stratégie terroriste. Il n’y avait plus un jour sans attentat. Le dernier, dans un cinéma d’Opicina réservé aux occupants, une bombe avait tué une trentaine de soldats allemands. Les représailles suivaient sans discernement, sans pitié. On fusillait chaque matin plus d’une centaine de personnes à la Risiera. Globocnik trouvait la méthode plus rationnel et plus économique que le gazage par l’échappement des camions. Et puis il ne pouvait immobiliser longtemps ses rares véhicules.
Début janvier 44, à Verone, Mussolini fit juger son beau-fils pour trahison. Maintenant les radios se concurrençaient. Les Alliés remontaient l’Italie et ses services diffusaient un programme à l’attention des populations civiles. A Milan la République italienne de Salò poursuivait ses campagnes démagogiques en proclamant un prochain retour du Duce. De Rome, la radio nationale annonçait que le fils du roi assurait désormais la gérance du pouvoir et collaborait pleinement avec les forces anglo-américaines.
Fin janvier 44, Esther accoucha d’une fille qu’on « baptisa » Celina.
Clara était sorti pour acheter du lait pour le bébé et pour les chats. Il fallait tenter sa chance dans deux ou trois laiteries. A six heures du soir elle n’était pas encore rentrée. Sa mère paniquée téléphona à Sestan qui travaillait encore à l’institut. Il lui promit son secours et la rassura tant bien que mal.
- Hebbel, j’ai besoin de ton aide.
Avec le temps les deux médecins étaient devenus proches sinon amis. Le Capitaine allemand occupait la fonction de directeur général des Reuniti. Il en avait fait en trois mois un hôpital modèle. Falco avait su convaincre ses confrères de jouer le jeu dans l’intérêt de la communauté triestine.
- Gardons nos états d’âme au fond de la poche, s’il le faut nous règleront nos comptes plus tard.
Servado avait suivi son ami du Garibaldi et entraîné derrière lui les derniers indécis. Hebbel avait apprécié l’engagement du psychiatre et du neurochirurgien.
- Donne-moi son nom, je verrai demain Globocnik, on ne s’aime pas beaucoup mais je lui rends des services. Les listes passent entre ses mains.
Ce n’est qu’une semaine plus tard qu’Hebbel découvrit le nom de Clara Manlio sur le livre que le chef de la police tenait scrupuleusement à jour. En cette période trouble Hebbel collaborait avec le Gauleiter, par prudence plus que par conviction. Et le tortionnaire souffrait de sa prostate.
- Elle est à la Risiera depuis hier soir. Allons-y.
- Pourquoi fais-tu ça Hebbel ?
- Parce que je suis un médecin et que tu es un précieux confrère.
Sestan rentra chez lui et sortit son vieil uniforme du placard. Le dottore avait grossi mais son ventre saillant lui donnait un air plus italien. Il prit encore soin d’accrocher sa médaille. Après quoi il se rendit au domicile d’Emilio. Le vieillard ne pouvait plus conduire.
- Mon petit-neveu l’astique chaque semaine et la fait ronronner dans son garage. Il fera ce que tu lui diras de faire.
Le capitaine allemand et son escorte précédaient l’Hispano. Ils firent une entrée remarquée dans la cour principale de la Risiera. Odilo Globocnik les reçut dans son bureau.
- Un capitaine de l’armée italienne, ça existe encore ironisa-t-il en découvrant Sestan.
- Médaillé sur le front de l’Isonzo mon Colonel, précisa Falco.
- Après avoir servi l’empereur autrichien sur le front, tu bouffes à tous les râteliers, toi ?
- Mon Colonel, j’avoue sans honte ne pas avoir choisi ma destinée. Je l’ai suivie ne considérant que l’intérêt de mes patients !
- Et aujourd’hui à ce que me raconte Hebbel tu collabores honnêtement avec le Reich. Et ton beau-frère ?
- Jovan Cankar en patriote slovène a rejoint l’armée de son pays mais il a aussi combattu pour l’Empire des Habsbourg sur le front de l’est en y laissant un poumon. D’une certaine manière il est fidèle à ses racines. Si vous me demandez si je l’ai revu, je vous répondrai oui, la veille de l’attaque yougoslave, il voulait mettre sa femme et sa fille en sécurité.
Globocnik était parfaitement renseigné par des Croates qui désertaient les rangs titistes pour rejoindre les nazis.
- Alors, tu t’intéresses à cette gamine ?
- Je m’intéresse à mes malades depuis plus de vingt ans, cette jeune femme est légèrement débile. Sa mère souhaitait que je la prenne en observation quelques jours à l’institut. La pauvre fille est désorientée. J’ai son dossier si vous souhaitez le consulter.
L’idée venait d’Hebbel. Le policier se montrerait moins curieux s’il s’agissait d’une malade mentale.
- Clara Manlio, native de Bassano. Qu’est-ce qu’elle fiche si loin de chez elle.
- Sa mère est une vague cousine de la mienne, que j’ai secourue, elle cherchait un travail, la malchanceuse n’a plus de mari.
Encore méfiant, le policier ordonna qu’on amène la fille dans son bureau.
Carla n’osait pas lever les yeux. On avait rasé ses cheveux et elle portait l’habit des prisonnières de san Sabba. Elle ne reconnut que la voix de son protecteur et se jeta à ses pieds.
- Dottore ! Dottore !
Sa mère l’avait éduquée de cette manière. Malgré le nombre des années de vie commune, Elsa et sa fille ne s’adressaient à leur mentor qu’en l’appelant « Dottore ». C’est probablement ce qui la sauva.
Globocnik prit Sestan par l’épaule.
- Viens, dottore, viens près de la fenêtre.
Dans la cour les soldats avaient aligné une cinquantaine de détenus. A dix mètres un caporal engageait un ruban de munitions dans sa mitrailleuse.
- Tu vois, dottore, tu aurais pu choisir l’un d’eux, en faire un aliéné de ton Institut et me demander sa grâce. Tu as préféré cette petite, prends la, et que je ne la revois plus !
Le nazi raccompagna ses visiteurs jusqu’à l’entrée. Falco soutenait Clara. Lorsque le tortionnaire aperçut l’Hispano il s’en approcha, en fit le tour et tendit la main vers Sestan.
- Tout a un prix.
- Donne lui, ordonna Falco au chauffeur.
Le petit-neveu d’Emilio lui tendit les clefs de la voiture.
L’escorte d’Hebbel fit un crochet pour déposer Clara et Sestan au 51 de la rue san Michele.
- Ca ne marchera pas deux fois, Falco, prends garde.
Radetzkymarsch
7
La presse soumise à l’administration nazie accusait encore le TIGR bien que ce mouvement de résistance slovène ait été depuis longtemps phagocyté par les communistes yougoslaves. Les propagandistes pro allemands espéraient rallier l’opinion de souche italienne. Il n’y avait plus un jour sans meurtrières explosions. Globocnik fut contraint de recruter les ex-miliciens de l’OVRA qu’il méprisait tant. Chiari et sa bande reprirent leurs sinistres activités. Le « pingouin » avait reconstitué une meute en récupérant les déboussolés de la jeunesse fasciste triestine. Aux assassinats aveugles des titistes succédaient immanquablement de cruelles représailles.
Les Sestan s’organisèrent pour limiter de nouveaux risques. Elsa accumula d’importantes réserves de nourriture.
Falco abandonna sa consultation privée, il dormait souvent au sous-sol de son institut. Heureusement le téléphone fonctionnait encore normalement. Son amitié pour Chiari semblait le protéger, comme ses relations avec le Capitaine Hebbel.
Les apéritifs du Flora s’espacèrent. Les habitués du Garibaldi lui apprirent l’arrestation de Stuparich, de sa mère et de sa femme Elody Oblath. Il fallut dix jours à l’évêque pour convaincre Globocnik de libérer ces trois juifs.
En janvier 1945 Falco reçut un appel téléphonique de Chiari. Le double manchot lui parla en patois, par crainte d’une écoute clandestine.
- Les Allemands organisent une soirée aux Specchi. Viens me retrouver à la Stella Polare, il faut que je te parle.
La Piazza delle Borsa était un endroit relativement sûr. L’invitation ne pouvait se refuser. Son « ami » lui tendait-il un piège ? Il accepta cependant sans hésiter. Si le milicien voulait ou devait se débarrasser de lui il savait où le trouver.
- C’est donc lui qui a besoin de moi.
- Mais pourquoi l’aiderais-tu, questionna Esther, ce type envoie chaque jour de pauvres gens à la Risiera ?
- Parce que je lui ai promis.
- Promis, coupa Linuccia indignée, qu’est-ce qu’une promesse faite à ce boucher ?
Comment leur expliquer qu’à ses yeux, tous les habitants de la ville étaient sales et coupables.
En descendant le Corso sur sa bicyclette, un peu en avance à son rendez-vous, il décida de faire un crochet par la via Roma avant de se rabattre sur san Nicolo. Il abandonna son vélo devant l’église et pénétra à l’intérieur de l’édifice. Des novices ou des séminaristes répétaient leurs cantiques. Soudain, sur l’allée des femmes, il aperçut Clara qui tenait Lucia par la main. La sourde se tourna vers lui et lui sourit. La fillette n’avait que six ans et demi, elle aimait la musique sans l’entendre. Falco aurait voulu gronder Clara.
- Venez avec moi, vous ne pouvez pas rentrer seules, il va faire nuit et qui sait si la bora ne va pas se réveiller. Clara ?
- Je n’en pouvais plus d’être enfermée.
- Encore un peu de patience, le retour des beaux jours ne tardera plus.
Le médecin avait signé ses phrases pour que la gamine comprenne aussi.
- Et vos mères qui doivent s’inquiéter ?
Un pope lui permit d’utiliser le téléphone du presbytère. Sestan rassura d’abord sa sœur Linuccia en lui demanda de prévenir Elsa à la botegga.
- Tu ne vas pas aller voir Chiari avec ces deux stupides gamines ? Et si c’est un piège ?
- S’il y a un attentat ce soir, ce sera aux Specchi, elles sont en sécurité avec moi… et avec Chiari. Non, ce n’est pas un piège.
- S’il leur arrive quelque chose, je te maudirais jusqu’à ta mort !
En passant par le quai le médecin reconnut le vieux torpilleur Audace que les Allemands avaient renommé T20. Penser que ce vétuste rafiot, relique de la Grande Guerre, puisse encore servir l’amusa une seconde. Les Allemands sont aux abois.
- Pourquoi souris-tu, signa Lucia ?
- Il y a longtemps j’ai navigué sur ce bateau.
- Tu étais marin ?
- Pas vraiment, je te raconterai l’histoire des Argonautes et leur retour au royaume de Colchidé.
Chiari fut surpris de le voir arriver en poussant sa bicyclette et chaperonné d’une jeune femme de vingt ans et d’une gamine.
- Je te présente mes nièces !
Il mentit pour Clara mais le pingouin avait assurément de plus sérieux soucis. Créer un lien de sang définissait une barrière que n’importe quel Italien reconnaissait. Et cette insolite compagnie ne pouvait que banaliser une rencontre que le milicien voulait discrète.
- Tu m’étonneras toujours, dottore.
- J’ai l’esprit de famille et ne suis-je pas le dernier Sestan de la maisonnée ?
Chiari ne cachait plus sa peur.
- Non voglio ritornare da me, non posso.
- Nous y voilà !
Le bandit manchot lui fit un résumé de la situation. Les occupants se préparaient à plier bagages pour abandonner leur Küstenland à qui en voudrait. Ils n’offraient aucune échappatoire à leurs complices. Sauve qui peut ! Eux d’abord.
- Et où irais-je ? En Autriche, non merci, je leur ai donné mes bras, ça suffit.
Il faudrait persuader les infirmières de l’Institut. Sans elles, il ne pourrait cacher le pingouin au sous-sol de l’Institut. Que dire, que trouver pour les convaincre qu’il avait bâti sa vie, son travail de médecin et de directeur sur le compromis, parfois sur la compromission.
- A ton avis, ça n’est plus qu’une question de semaines ?
- De jours ! Tu as vu le torpilleur qui vient d’accoster au molo Audace ?
- Oui !
- Falco c’est le T20, ton Audace rebaptisé par la marine allemande. Ils plient bagages, par la route, en laissant croire qu’ils préparent une contre-offensive pour stopper l’avance des Américains. Contre-attaquer, avec ce vétéran, qu’espèrent-ils, nous convaincre de faire la police pour qu’ils puissent rentrer chez eux sans se faire tirer dans le dos ? Globocnik fait le ménage à la Risiera, lui il va rester jusqu’au bout il ne sait plus où se cacher, les nazis ne veulent pas de lui dans leurs valises. J’ai besoin de toi, dottore. Les Alliés, les communistes, qu’est-ce qu’ils peuvent me faire ? Me fusiller, et puis, je m’en fiche, mais lui, j’en sais sur son compte, je connais les emplacements des foibe (fosses), celles qu’il a fait creuser et celles des Yougoslaves de 43, il va éliminer ceux qui pourraient témoigner de ses crimes, il va me suspendre à un crochet de boucher, je l’ai vu à l’oeuvre. Mourir, je te l’ai répété y a pas si longtemps, c’est ce que je voulais depuis…, je suis gros et laid mais je ne veux pas finir dans son abattoir.
Il secoua ses épaules ou ce qu’il lui en restait.
- Tu aurais du me laisser crever quand j’ai sauté du train. Non volevo ritornare.
- Je te cacherai et puis après tu pourras te réfugier à l’asile de Gorizia. Gorizia est italienne maintenant. On gagnera du temps. La populace se calmera. Tu as ma parole. Laisse moi deux jours, mes infirmières sont têtues. T’es pas vraiment populaire.
- Sont mignonnes tes nièces.
- Tiens le coup Chiari, ça se tassera, tu reverras tes enfants.
- Penses-tu qu’ils veulent de moi !
Sestan rentra chez lui, Clara assise sur la barre transverse du vélo et Lucia sur le porte-bagages arrière.
- Autrefois je promenais Linuccia comme ça.
- Et les gens croyaient que c’était ta bonne amie ?
- Oui et ça nous plaisait bien. Tu n’as jamais rêvé d’un bon ami, Clara ?
- Non Dottore, jamais depuis la Risiera.
- Tu dois oublier Clara, les Allemands vont partir, la guerre s’achèvera bientôt.
- Je suis heureuse à ma façon, ne t’en fais pas pour moi Dottore.
A leur retour, Linuccia et Elsa les attendaient impatiemment, elles voulaient savoir.
- Raconte Lucia, l’encouragea Falco en la poussant du coude, Clara t’aidera si tu oublies le plus important.
- On a vu le pingouin, signa-t-elle comiquement !
Elles justifièrent d’abord leur fugue à l’église san Nicolo. Ensuite Lucia expliqua que le gros monsieur sans bras avait très peur mais qu’oncle Falco lui avait promis de l’aider en le cachant à l’hôpital. Elle s’exprima avec compassion.
Le médecin songea qu’il pourrait demander à sa nièce de plaider la cause du milicien auprès de son équipe d’infirmières. La gamine sut décrire un homme affolé et qui n’avait plus qu’un ami. Depuis qu’il avait miraculeusement ou habilement tiré Carla de la Risiera, ses « femmes » le laissaient faire et renonçaient à comprendre.
La plaidoirie fut plus difficile à l’Institut. En vingt ans ces gens étaient passés d’une sympathie naturelle envers le régime fasciste à une haine revancharde. Il fallait aussi exorciser l’angoisse de l’occupant allemand et déjà apprendre à vivre avec la menace yougoslave.
- Expliquez-moi les raisons de votre besoin de vengeance ? Vous voulez des procès ? Une sentence sommaire ? C’est homme n’est qu’un malade.
Sans que personne ne l’ait guidée, la discussion bascula progressivement vers l’autocritique. Sestan prit la mesure de son long et patient travail de tolérance. Les théories qu’il défendait depuis des années n’étaient pas les siennes, elles appartenaient à Weiss et à Basaglia qui ne faisaient ou n’avaient fait que propager l’enseignement du professeur Kratochwill. La culpabilité collective, le désir de mort, la frustration et la vengeance. L’une après l’autre se « confessa ». Ce qui dominait en chacune d’elle, ce n’était jamais leurs actes de courage mais tristement leurs lâchetés, leurs cécités. Une religieuse osa parler du pardon. Il repensa à ce que lui avait dit Hebbel sur la conscience collective et ses manifestations parfois déroutantes sur un individu isolé. Il fallait conclure.
- Dieu seul condamne et Lui seul pardonne.
- Et la justice des hommes, on ne va pas laisser en liberté un sadique ?
- Le Comité de Libération le jugera, il pourra se défendre.
- Comité de Libération ? Des Anglais qui ne comprennent rien à ce que nous avons subi, des partisans sortis de nulle part à la dernière minute ? Des communistes revanchards. Il est condamné d’avance, vous le savez.
- Choisissez, décidez entre vous. Je serai dans mon bureau. Mais si vous deviez accepter, je porterais seul la responsabilité de cet acte.
Cinq jours auparavant, Hebbel, le médecin allemand, était venu voir Sestan pour lui annoncer qu’il remontait sur Vienne, il n’attendrait pas l’ordre de repli. Il lui confirma aussi l’arrivée prochaine des anglo-américains et celles des communistes.
- Tu vois Falco, cette fois-ci c’est vraiment la fin, celle du Reich. Ici ? J’ai peur que les armées victorieuses se disputent ta ville. Tes amis et poètes irrédentistes devront se satisfaire d’une peau de chagrin, ils vont regretter les Habsbourg.
- Si tu restes quelques temps à Vienne, va voir Schinkel, le psycho pédiatre, c’est un ami, j’ai confiance en lui.
- On murmure que les Russes sont déjà en Hongrie, alors Vienne ?
- Bonne chance Hebbel. Merci de ton aide. Sans toi le gros Globocnik aurait vidé mon Institut et liquidé nos patients.
Durant les trois nuits qui suivirent, la ville fut sillonnée par des véhicules inconnus roulant à toute allure. Les passagers tiraient à l’aveuglette, sans rien viser, simplement pour s’ouvrir un passage et terroriser d’éventuels opposants. Les rues étaient désertes. Ces Oustachis en détresse appartenaient au mouvement nationaliste croate, ils fuyaient l’avance de l’armée titiste. On apprit plus tard qu’ils furent repoussés par les Alliés à la frontière autrichienne et massacrés par les Slovènes qui les attendaient.
Les forces armées yougoslaves prirent de vitesse les premières unités néo-zélandaises parachutées, par erreur, à Cervignano del Friuli. Ce premier mai 1945 les Triestins crurent revivre les horreurs de 43. Dans la journée, les Communistes se lancèrent dans des rafles sauvages, sans prendre la peine de trier leurs prisonniers italiens, sans se soucier d’une éventuelle contre-attaque des nazis barricadés dans leurs casernes. San Sabba résonna de nouvelles fusillades. Le lendemain les Néo-zélandais effectuaient enfin leur jonction avec l’armée yougoslave.
La radio italienne annonçait le bombardement de Fiume.
Les soldats de l’Anzac avaient pour mission de neutraliser la garnison allemande retranchée à Muggia. Les soldats du Reich préférèrent se rendre aux Alliés. Les Triestins venaient de perdre un maître ils en héritaient deux d’un coup. Les anglo-saxons laissèrent le champ libre à la 4e armée yougoslave, persuadés que celle-ci ne faisait que liquider des collaborateurs fascistes.
Ce n’est que dix jours plus tard que le commandement anglo-américain comprit l’ampleur du massacre et donna l’ordre de repousser pacifiquement les « Rouges » hors de la ville. Les Communistes abandonnèrent leur position sans combat. Il n’y avait pas de frontières aux environs, des no men’s lands ou plutôt des espaces sans soldats car les campagnards continuaient à vivre chez eux ignorant qui revendiquerait leurs terres.
Chaque matin des officiers des deux camps se retrouvaient pour remodeler ce que l’on appelait la « ligne provisoire de démarcation ». C’était encore une affaire de militaires. Les Yougoslaves savaient ce qu’ils voulaient, en grignoter le plus possible et ne rien lâcher. A leurs yeux il fallait que les politiciens n’aient ensuite qu’à se débattre le partage de la ville et du port. Du coté des anglo-américains, l’Etat-major anticipait déjà une guerre différente que Churchill annonçait « froide » et restaient pragmatiques, parfois cyniques, en travaillant sur la base de données statistiques et stratégiques se soucier peu des drames humains. Là où une majorité ethnique prenait le dessus, elle enlevait le morceau. La comédie dura un mois. Des villageois passaient ainsi d’une zone A à une zone B au gré des négociateurs. Gorizia fut coupée en deux. Des quartiers changèrent de libérateurs trois fois en une semaine.
Ce fut aussi le signal de départ pour des milliers d’exilés volontaires. Les Italiens de Fiume, Zara et Capodistria abandonnèrent les maisons, là où leurs grands-parents étaient nés. Un frère ou un cousin restait, espérant protéger ainsi le bien familial.
Les Triestins tentèrent de les accueillir. Il fallait les loger, les nourrir et parfois les soigner. A de braves Istriens, encore sous le choc des bombardements récents, se mêlait une racaille fasciste qui jouait la carte de l’irrédentisme pour gagner une immunité. Beaucoup avaient coopéré avec les nazis. Le Comité de Libération tranchait à l’aveuglette, sur la base d’une dénonciation souvent anonyme. Heureusement les Néo-zélandais refusèrent la moindre exécution sommaire. Ils enfermèrent ces gens à la Risiera. On y trouvait un triste mélange de prisonniers. Des Juifs sauvés in extremis de la mort, des fascistes, des nationalistes slovènes, des citadins embarqués dans les dernières rafles des Titistes, des soldats perdus de Salò et une centaine de déserteurs de l’armée italienne royaliste.
Les Sestan organisèrent une fête pour célébrer le retour de la paix et surtout celui d’une fragile sécurité.
Les troupes de l’ANZAC maintenaient un semblant d’ordre en ville. Elles le faisaient avec gentillesse comprenant ou croyant que les citadins avaient plus subi le fascisme que coopéré avec ses représentants. Progressivement, les M.P. britanniques prit le relais des sympathiques soldats venus du lointain Pacifique. Ils se montrèrent plus endurcis, parfois brutaux. Cette police militaire était soutenue par un régiment anglais, le 9e Lanciers de la Reine, trois mille hommes qui s’installèrent dans les baraquements abandonnés par les Allemands. Des anciens du parti libéral et des survivants du parti socialiste travaillèrent avec les Alliées de manière à identifier les personnes ayant collaboré avec les Forces de l’Axe.
Ce fut une période noire. Les calomnies pleuvaient.
Falco fut ainsi convoqué à trois reprises pour justifier ses relations avec des officiers nazis.
- Est-il vrai que vous avez invité plusieurs fois un officier ennemi à votre domicile ?
- C’est vrai, au moins trois fois, nous travaillions ensemble aux Reuniti. Le Capitaine Hebbel en était le directeur, il m’a aidé à protéger mes malades, sans lui ces pauvres gens seraient probablement morts à la Risiera. C’est lui encore qui m’a permis de tirer une patiente arrêtée par erreur. Il n’appartenait pas au T4 mais à la Wehrmacht.
Là c’est l’intervention inespérée de Brosenbach qui le tira d’affaire.
Un accusateur inconnu lui reprochait d’avoir offert des cadeaux au chef des tortionnaires de san Sabba.
- Pourquoi avez-vous donné votre voiture au Commandant Globocnik, questionna le major anglais ?
- Donné, donné ? Pas vraiment mais il m’a fait comprendre que c’était le prix à payer pour qu’il libère une jeune femme dont j’avais la responsabilité morale, elle vit chez moi avec sa mère. L’homme qui conduisait le véhicule pourrait vous le confirmer.
Il s’en sortait sans trop d’ennuis. Plus étonnant fut le coup de fil qu’il reçut le surlendemain, un lieutenant anglais l’informait qu’il pouvait récupérer son Hispano aux hangars de l’Arsenal. Il contacta immédiatement le petit-neveu d’Emilio qui s’empressa de mettre l’antique automobile à l’abri.
- Et si un délateur découvre que tu caches ce Chiari dans ton institut ?
- Je m’en sortirais.
Falco passait chaque soir une ou deux heures avec le double manchot. L’ex-milicien était serein. L’homme paraissait résigné. Il ne demandait plus rien. Une infirmière l’aidait à manger.
- Je ne vais pas finir ma vie ici, livre-moi aux Anglais, qu’on en finisse.
- C’est bien ce que tu veux ? Ils t’enfermeront dans une cellule avec des anciens de ta bande, ces salopards te tomberont dessus. Ça fait vingt ans que j’observe nos contemporains, jalousie, frustration, vengeance !
- On finira par te dénoncer.
- Possible.
- Non Dottore, nous avons choisi, nous ne vous trahirons pas.
- Même Jésus c’est fait avoir.
Sestan se mit à rire. La soignante les abandonna.
- Tu n’as pas que des amis. Elles te trahiront.
Le milicien avait insisté sur ce « te », pour lui rien ne comptait plus.
- Tu n’as pas envie de rentrer chez toi ?
- Je ne rentrerai jamais. Combien de fois te l’ai-je répété ? Tu veux savoir qui t’a dénoncé à ce comité de faux-culs ?
On le retrouva mort deux jours plus tard. Il fut enterré sous le nom d’un malade mental qui avait disparu un an auparavant. Lorsque Linuccia apprit la nouvelle de la bouche de son frère, soulagée, elle ne posa aucune question.
Pendant le repas, ce même soir, Esther annonça que Globocnik s’était suicidé.
- Lui aussi murmura Sestan.
A sa façon le médecin tournait une page.
La zone A, sous contrôle anglo-américain, bénéficiait désormais d’une aide financière, prémices du plan Marshall. Entrer en guerre froide a du bon, commenta Elsa qui avait rouvert la Botegga Sestani. Les Occidentaux, ainsi parlaient maintenant les journalistes et la radio, les Occidentaux montraient aux infortunés voisins sous tutelle communiste les avantages d’une société libérale et démocratique. Et puis il y avait urgence, le flux de réfugiés ne ralentissait pas.
Par souci d’équité, le gouverneur Terence Airey, désigné par les Alliés, fit rouvrir des écoles slovènes fermées depuis dix ans.
Elsa avait repris son commerce avec les Cankar que le destin avait placé coté « A ». Ces campagnards auraient préféré appartenir à un état indépendant slovène mais les perspectives d’une collectivisation marxiste ne les tentaient pas. Ils craignaient aussi de ne pas faire le poids face à une administration majoritairement serbo-croate. En zone B, Tito n’attendait pas la suite des négociations pour effacer brutalement les traces de ce qui, à ses yeux, n’avait été qu’une tentative de colonisation italienne. Le projet d’appartenir à une fédération yougoslave rendait les Cankar méfiants. Que pèserait la modeste Slovénie dans tout ça ? La vieille Hispano reprit son service. Pour quitter la Zone A et rejoindre Gorizia il suffisait de régaler les soldats aux points de contrôle. Deux bouteilles à l’aller et un jambon au retour. Le petit-neveu d’Emilio remplissait sa fonction de chauffeur avec une fidélité digne de son grand-oncle. Et puis le travail était rare.
Falco décida, un matin de janvier 46, de reprendre sa consultation privée. La population de roulait pas sur l’or mais ses confrères semblaient enfin comprendre l’utilité de la psychanalyse. Servado, devenu brusquement professeur, fut le premier à lui envoyer des patients. Les services de neurologie et de neurochirurgie dépendaient désormais de son autorité. De nombreux malades présentaient une symptomatologie de type dépressif, sans lésions nerveuses identifiables, sans pathologies reconnues, il devenait vain d’envisager un traitement médicamenteux qui au bout, s’il y avait un bout, ne les guérirait pas. Un laboratoire venait de mettre sur le marché un anti-dépresseur mais la drogue entraînait de tels effets collatéraux que les médecins craignaient de la prescrire. En lui confiant leurs patients, Servado et ses confrères ne faisaient, présumaient-ils, que de se débarrasser éthiquement d’encombrants chroniques.
L’Institut psychiatrique des Reuniti reprenait de l’importance. Ses projets thérapeutiques, ceux de Weiss et de Basaglia en réalité, apparaissaient encore audacieux. La guerre laissait des traces chez les civils et chez les soldats blessés qu’on démobilisait. Des mères attendaient le retour d’un fils, d’un prisonnier, d’un disparu, toujours abimé. Et la menace supposée ou réelle d’une régence communiste terrorisait la bourgeoisie triestine. Une mouvance de l’Internationale socialiste militait sournoisement en faveur d’un rattachement à la Fédération yougoslave. Les marxistes staliniens hésitaient ou attendaient la feuille de route du Komintern moscovite. Une radio libre émettait clandestinement. Sestan reconnut la voix de Gambini, le poète.
- Il a fait du chemin mon protégé ?
- Et tu crois ce qu’il raconte sur le divorce des communistes ?
- Aussi longtemps qu’ils se disputent entre eux nous resterons un état libre.
C’était la conclusion de Georgio Fani dont chacun savait, malgré sa discrétion, qu’il penchait du coté des Socialistes modérés ! Son fils était mort en 1943, le soir où le roi annonçait l’armistice à la radio. Sa patrouille était tombée dans une embuscade tendue par la résistance slovène.
Mais il n’en voulait qu’au destin, qu’aux dieux du ciel et à ceux de l’enfer : Mussolini et Hitler. Son attachement à la défense d’une culture slovène restait entier.
- Notre « Etat libre » peut paraître ridicule, qui sait, il pourrait permettre un respect mutuel ?
- Ce n’est pas ce que prêche ton Gambini dans sa radio libre.
- Ecris, poursuivit Kugy qui avait reprit son poste de rédacteur en chef au Piccolo. Si tu me fais un bon papier je le publie.
- Est-ce que Giorgio croit en l’écriture ? Dis, Georgio, Julius a raison, écris, écris pour de bon, tu n’as plus à craindre de censure !
Les cafés ressortaient tables et chaises. On refaisait la toile des parasols. Les lanceurs de bombes et les furieux miliciens de l’OVRA paraissaient oubliés. La seule et croissante menace provenait des cortèges de grévistes. Les vieux citadins louaient la sagesse des policiers britanniques, jusqu’ici aucun manifestant n’avait été tué par balle. Les syndicats réfléchissaient les contradictions des Gauches. En effet anarchistes, staliniens, titistes italiens, socialistes slovènes se retrouvaient dans la rue et, désunis en soirée, dans le café de leur clan. Lorsque leur défilé passait devant la terrasse d’un bistro, le serveur faisait le ménage en vitesse, évacuant tasses et verres. Le calme revenu chacun retrouvait sa consommation.
Le trafic commercial du port restait paralysé. Seuls les mouvements des unités militaires donnaient encore l’impression d’une activité maritime. L’activité des chantiers navals se réduisait à l’entretien des navires alliés. La guerre avait ruiné l’Italie et l’Autriche. Les cinq cents familles cherchaient les moyens de relancer une économie désormais régionale. L’Etat libre inventait des procédures acceptables pour ses voisins, vainqueurs ou vaincus, puisqu’il n’était plus italien depuis trois mois, plus autrichien depuis vingt-sept ans on devait pouvoir commercer avec le monde. Personne ne contestait le statut du port franc. Les Assicurazioni sauveraient-elles encore une fois la ville de la récession ? La Generali, la Lloyd, la Riunione Adriatica di Securità et leurs consoeurs avaient toujours développés des activités internationales, plus opportunistes et tournées vers l’extérieur que les firmes italiennes de la Confindustria compromises politiquement ou orientées vers l’effort de guerre.
Dans le passé, les habitués du Flora et surtout ceux du Garibaldi avaient su s’épargner de déchirantes querelles politiques.
- C’est la frustration, commenta Sestan.
- Ah ! Voilà qu’il nous ressort ses théories !
- Ne me racontez pas que la psychanalyse ne vous intéresse plus. Et puis ce ne sont pas mes théories mais celles de Weiss et de Basaglia. J’ai repris mes consultations, messieurs les poètes et intellectuels, et je n’en démords pas, vous ne pourrez appréhender l’avenir que si vous identifiez vos frustrations, vos désirs de vengeances et ce qui attise votre jalousie.
- Et toi Falco ?
- Je t’attendais Cusin. Moi ? Je vais vous surprendre. Le comité d’épuration a reçu cinq lettres dénonçant mes indécentes relations avec les nazis et les fascistes. Par chance il s’est trouvé à chaque fois de braves gens pour témoigner en ma faveur. Ma frustration ? Ne pas comprendre pourquoi on m’en veut à ce point, il parait qu’une seule personne les a écrites. La jalousie ? Vous vous souvenez de mon mariage, vous y étiez. Et bien ma femme veut m’abandonner, juive qu’elle est, pour s’en aller construire una nazione ebraica.
Sestan aurait pu dire la vérité, sa femme était lesbienne et elle s’ennuyait de son amante qui vivait en Palestine. Ces intellettuali l’auraient compris. Etait-ce un reste de fierté ?
- La vengeance ? Simple. Ma femme n’emmènera pas sa fille.
Pourtant n‘était-il pas un homme normal ? Des séquelles de ses guerres ? La première avait été dure et cruelle, il avait cependant pu protéger ou sauver une image de lui-même, de ce petit garçon qui courait derrière son frère aîné, fonçant vers le quai pour admirer un paquebot à l’accostage. Ce que Kratochwill qualifie d’ « innocence présumée». Porter un uniforme vous innocente-t-il ? L’uniforme de Schinkel ou Smeraglia, l’uniforme de soldat ou celui de médecin ? Sa médaille et son glorieux retour sur l’Audace ?
La deuxième ? Il avait protégé sa famille et ses malades, selon son instinct, et parce qu’il était le dernier homme de son clan. Il avait choisi l’amitié d’un confrère allemand. Pour cela il avait souvent franchi une ligne interdite. Interdite par qui. Jovan lui avait disparu, Roberto n’était jamais rentré, son père et sa mère étaient morts. Linuccia sa sœur, Elsa et Clara, Esther, Lucia et Celina avaient survécu.
- Tout a un prix !
Ses amis décelèrent un peu plus que de l’amertume dans cette banale conclusion. Sestan repensait à Chiari qu’il avait endormi à l’éther avant de lui injecter une surdose de morphine. Les infirmières n’avaient posé aucune question.
En rentrant à son hôtel en cette soirée de novembre 1975, Celina aperçut les délégués italiens et yougoslaves qui s’entretenaient joyeusement au bar de l’hôtel Belvédère. Ils parlaient des Jeux olympiques d’hiver de l’an prochain à Innsbruck et de la candidature de Sarajevo pour ceux de 1984.
Les deux ministres apparaîtraient à la dernière minute et signeraient le traité en catimini avant d’accorder une brève conférence de presse à une poignée de journalistes. Pour les Yougoslaves la satisfaction était évidente, ils avaient depuis longtemps compris que la grande cité de l’Adriatique n’était plus à leur portée, trop italianisée. En 1945 ils avaient acquis l’essentiel, sauf peut-être le nouveau port de Muggia dont ils avaient rêvé un temps. Coté italien l’affaire était plus sensible. Des comités irrédentistes déposèrent des plaintes contre le Président du Conseil en se basant sur l’article 241 du Code pénal qui prévoyait une condamnation à vie pour quiconque tenterait de brader la moindre parcelle du territoire national à un pays voisin. L’Istrie avait été reconnue italienne au Traité de Rapallo selon le droit international. En guerre froide, le Droit se marchandait.
La fille de Sestan n’avait conservé que peu de souvenirs de son enfance. Celle-ci avait été heureuse malgré le départ de sa mère. L’enfant avait grandi entouré de femmes aimantes et attentives, Linuccia en tête, soutenues par Elsa et sa fille Clara, assimilées avec les ans au clan Sestani. Lucia-la-sourde, plus sœur que cousine, complice, intuitive, et qui comprenait mieux que personne ce que pouvait être une séparation. Esther la juive portugaise y aurait eu sa place mais n’y tenait pas trop. Elle riait et plaisantait avec sa belle-sœur ou aidait parfois Elsa, la patronne de la botegga. Mais elle gardait toujours en elle l’ennui de cette lointaine complice qu’elle aimait tant.
Falco usa de ses relations avec la direction du service médical des forces d’occupation. Le docteur James Morris était supposé faire de la chirurgie mais il se passionnait pour les psychopathologies. Depuis un semestre, l’université avait mis en place un programme de psychologie destiné à compléter la formation des étudiants en médecine. Le recteur proposa naturellement cette chaire à Sestan qui l’accepta ad intérim. Falco espérait le retour de Weiss, un professeur bien plus en avance que lui dans leur domaine et qui seul pourrait confirmer à cette spécialité sa réelle importance.
Le médecin se satisfaisait de la gestion administrative de l’Institut et sa consultation occupait largement ses après-midi. L’asile de Gorizia, situé lui en dehors de la Zone A, dépendait désormais de l’autorité sanitaire d’Udine.
Les Britanniques avaient du mettre un frein à la migration juive vers la Palestine. Sur les quinze mille juifs du ghetto d’avant-guerre, ils n’en restaient que huit cents. Brosenbach fut incapable de recréer sa filière de migration, le « Port de Sion » avait lui aussi vécu.
L’intérêt de Morris pour la « science de l’âme » s’expliquait par une question qui le torturait. L’homme s’interrogeait sur la pertinence de son identité sexuelle.
Le chirurgien gallois accepta volontiers les invitations de son confrère triestin, le seul qui, peut-être, pourrait comprendre ses doutes. La vie du contingent était ennuyeuse. Du coté italien, les soldats alliés se transformaient en gardes-frontières et vérifiaient gentiment les documents des voyageurs italiens se rendant en Zone A pour y livrer leurs marchandises. Le long de la ligne yougoslave la situation était plus tendue et les rares passagers devaient se munir d’autorisations spéciales. En ville la police militaire se heurtait principalement aux chômeurs et aux grévistes, c’est elle qui avait le mauvais rôle.
Ces soirées au 51 de la rue san Michele offraient donc un bol d’oxygène à ce chirurgien de Sa Majesté. Et si Morris se posait des questions sur sa virilité, il appréciait la compagnie des femmes du clan Sestani. Après le repas et selon la tradition familiale, les hommes se retiraient au salon pour boire le café en fumant un cigare.
James finit par se confier à son ami. Celui-ci réagit en professionnel en cherchant à objectiver des aspects intimes de son interlocuteur. James raconta sa vie sentimentale et sexuelle.
- La guerre a été une heureuse parenthèse ! Il m’a fallu faire face à ses priorités. Je ne veux pas vous ennuyer, vous comprenez qu’il m’est difficile de confier ma détresse à des compagnons de chambrée.
- Et bien, James, je vais moi aussi vous faire une confidence.
Sestan parla de sa femme Esther, de l’histoire de leur mariage. Comment il aimait le corps de cette rousse, il était heureux qu’elle lui ait accidentellement donné un enfant, il pensait qu’elle pouvait maintenant retrouver son amante et lui son célibat…
- Je ne vous promets rien Falco.
- Nous n’espérons que vos conseils.
- Il me semble comprendre que notre gouvernement souhaite se désengager au plus vite. La guerre est finie et voilà qu’en Palestine nos soldats meurent sans comprendre pourquoi.
- Lord Balfour aurait mieux fait de se taire en 17 !
Le projet était maladroitement charpenté, heureusement les administrations accordaient un crédit aveugle au service sanitaire de l’armée anglaise. Les comités d’épuration avaient achevé leur travail et les listes de suspects furent transmises aux gardiens des frontières et du port. Une rumeur avait couru sur la présence d’Eichmann. Le criminel nazi tenterait de s’embarquer pour l’Amérique du Sud.
James pourrait sans trop de risque transformer Esther en infirmière volontaire et lui trouver un ordre de mission pour la Palestine. Un groupe ou une association sioniste la prendrait en charge dès son arrivée et la ferait disparaître au plus vite. Les Britanniques avaient des soucis plus urgents et ne mobiliseraient pas leurs énergies pour retrouver une malheureuse soignante portugaise engagée volontairement. Sestan avait perdu la trace de Brosenbach. Lui seul pouvait ici entretenir des contacts réguliers avec le Foyer national juif.
Elsa conseilla au Dottore de contacter l’une de ses anciennes consoeurs de la Pescheria. Cette courtisane avait reprit la gestion du bordel après la mort de sa patronne, Rachel de Thessalie. La tenancière était morte paisiblement dans son lit, personne n’avait jamais eu envie de lui faire des ennuis. Autrichiens, Italiens, fascistes et nazis partageaient de pareils et pressants besoins. Sestan comprit à cette occasion qu’Elsa, efficiente gérante de la botegga Sestani, n’avait jamais renié son passé et qu’elle maintenait d’étroites relations avec ses collègues d’autrefois et leurs successeurs.
- As-tu parlé de ton ancienne vie avec Carla ?
- Bien sûr, Dottore. Nous avons traversé ces maudites années ensemble, plus d’une fois j’ai pensé qu’ils auraient ta peau, il me fallait bien prévoir une issue de secours.
- Mais tu as les Cankar, ils vous auraient secourues, toi et ta fille ?
- Ils restent des Slovènes, bien plus fragiles que mes copines. Mais je lui ai menti sur son père. J’en ai fait un client sans identité. Tu sais Falco, je n’ai pas toujours compris ce que tu manigançais avec les fascistes et les nazis, pourtant je n’ai jamais douté de toi.
Pour la première fois elle l’avait appelé « Falco » ! Le médecin n’avait jamais cherché à trop en savoir sur cette prostituée reconvertie. Il avait, à l’époque, accepté le « cadeau » de Rachel et offert une échappatoire à cette juive et à sa fille. Il constatait une fois de plus qu’il n’avait jamais rien choisi dans sa vie.
Et c’est donc à la prétendue recherche de Brosenbach que Falco reprit ses habitudes à la Pescheria. Les Locataires avaient rajeuni, les filières d’approvisionnement changeaient.
La proxénète, héritière de cet ancestral commerce, eut vite fait de le reconnaître. En marchande avertie, elle attendit cependant qu’il fasse le premier pas. Lui avait son temps. Renvoyer Esther à sa maîtresse n’était pas urgent. Jalousie ? Il sourit quand on lui présenta une fine créature aux cheveux rouges. La fille était maigrichonne et s’il n’y avait pas eu sa toison rousse elle n’aurait retenu aucun client.
Vengeance !
Une fois dans la chambre, la femme ôta sa robe. En dessous elle portait l’attirail de sa profession.
- Qu’est-ce que tu veux mon gros lapin, comment tu veux t’y prendre ?
Frustration !
- Tu viens d’où ?
- De Varsovie, je me suis enfuie avant qu’on ferme le ghetto.
- Et tu ne veux pas aller en Palestine ?
- Non merci ! J’essaie d’oublier que je suis juive, je ne vais pas me jeter dans un plus gros merdier. Bon, alors ?
- T’es une vraie rousse
- B’en voyons !
C’était en effet une vraie rousse. Le médecin sourit. Etrange clin d’œil du destin ou alors souffrait-il d’une obsessive compulsion, une attirance pour le rouge ? Le rouge frisottant.
Son affaire menée à bien il se rhabilla et se coiffa. La demoiselle de Varsovie l’aida à refaire son nœud de cravate.
- T’est mignon, mon lapin. Dis, tu reviendras ?
La patronne ne lui promit rien.
- Brosenbach ?
- Ou Constantini, compléta le médecin, il était en liaison avec l’Agence juive, du temps des fascistes il a organisé le départ de centaines d’hébraïques. Mais tu le sais.
- Je vais voir, revenez dans une semaine, enfin tu reviens quand tu en as envie, je te garderai la Polonaise, on dirait que tu apprécies ce sac d’os. Et tu auras droit à un prix d’ami. C’est fou ce que tu ressembles à ton père !
En rentrant chez lui sur sa bicyclette, le psychanalyste se demanda s’il ne devait pas inclure le service de ces dames dans sa panoplie thérapeutique. Une dizaine de ses clients souffraient d’impuissance depuis la fin de la guerre. Ces hommes s’étaient battus en Grèce, en Afrique, quelques uns sur le front de l’Est au coté de la Wehrmacht. A leur retour ils avaient retrouvé leur famille et surtout leurs épouses qui éteignaient la lumière à l’heure de se mettre au lit. L’option n’était pas éthique mais elle pouvait certainement rendre espoir à ces désespérés. Ils s’étaient fait humiliés au combat, se défendant avec courage. Perdre la guerre sans perdre une jambe ou un bras ! Des plus rusés ne s’étaient pas battus, ils s’étaient planqués. Ils payaient bizarrement leur lâcheté. Lorsqu’il était étudiant à Vienne, une de ces dames l’avait rassuré quand il était resté soudain en panne.
- Il y a peu d’hommes impuissants mais beaucoup d’épouses maladroites. Merci mon Dieu !
Le médecin retrouva Morris qui l’attendait au Garibaldi. Le Britannique faisait son apprentissage de la vie triestine. Les intellettuali le bassinaient à propos de Joyce, enfin surtout Cusin et Kugy. Giorgio Fani les interrompait sans cesse en répétant :
- Giacomo Joyce, questo burattino. James est gallois, il n’est pas irlandais.
- L’irrédentisme irlandais…
- Qui c’est ce Joyce ?
- L’écriture, la bonne, n’est jamais simple.
Falco tira le capitaine des pièges tendus par ses perfides amis. Il leur raconta sans gêne sa visite à la Pischeria, oubliant d’en évoquer le réel motif. Les « Garibaldiens » suspectèrent cependant cette autre raison.
- Tu vois, James, questo asino nous prend pour des imbéciles.
Il n’avait rien à craindre, la période des délations s’était achevée.
Morris et lui prirent tranquillement le chemin de la rue san Michele. A la maison, plus personne ne s’étonnait de les voir revenir ensemble. Clara plaçait rapidement un couvert de plus. Lucia et Celina jouaient avec l’officier de la Reine qui leur racontait une vie imaginaire au palais de leurs Majestés tandis que Falco parcourait son courrier.
- Si on redevient Italiens on aura de nouveau un roi ?
- Non, ton roi est parti en vacances en Egypte.
Ce soir-là Sestan tendit une lettre à Esther. Il le fit à table quand chacun fut assis. Esther saisit brusquement l’enveloppe et s’enfuit dans sa chambre. L’enveloppe contenait deux messages, le premier adressé à Falco et le second à sa femme.
Emilie résumait sa vie en Palestine.
A l’heure du café Esther s’invita au salon. Elle ignora l’officier britannique.
- Je veux partir avec Celina
- Tu partiras bientôt mais sans ta fille. Quand tu seras installée là-bas, nous
verrons.
Morris les observait. Il aurait pu plaider pour son ami, raconter ce qu’il savait des attentats quotidiens qui ensanglantaient la Palestine. Ce n’était pas son problème, pour l’instant un père et une mère se disputaient la garde d’un enfant.
- Elle choisira plus tard.
- Celina est juive comme moi.
- Celina est arménienne comme mon grand’père.
Brosenbach se manifesta finalement trois semaines plus tard, et autant de visites à la Pischeria pour le patient médecin. Le Juif accepta de rencontrer le capitaine Morris malgré sa méfiance envers les Anglais et promit de convaincre Esther de ne pas emmener sa fille. Le passeur était visiblement soucieux.
- Sauf votre respect Morris, les « Brits » nous font la vie dure.
- Ils savent que c’est un guêpier, ils s’en iront. Après ?
- Après nous construirons une nation juive. Si les Arabes nous tolèrent tant mieux, sinon…
Brosenbach s’était reconverti dans le trafic d’armes. L’Italie vaincue n’en manquait pas. Il devait rester prudent. Compter un officier allié parmi ses connaissances pouvait renforcer sa fragile immunité.
Celina posa les cahiers de son père sur le lit. Elle se retrouva, ce matin-là, lorsqu’elle avait accompagné son père dans les collines voisines de Gorizia. Elle se souvint du cortège funèbre, des hommes qui portaient la dépouille de Beppa et de ce levé de soleil. Elle, petite fille, avait serré bien fort la main de son papa quand il fallut combler la fosse et abandonner la vieille servante.
Plus tard, sans que personne ne lui parle, la fillette avait compris qu’un drame se préparait.
Son père et sa mère se disputaient souvent et refusaient d’entendre les appels au calme de sa tante Linuccia. Clara et Lucia venaient la consoler et l‘emmenaient à l’appartement du premier où elles jouaient avec les chats Malabotta. Un jour sa mère lui expliqua qu’elle partirait bientôt en voyage pour longtemps et qu’elle, Celina, la rejoindrait quand elle le souhaiterait.
- Et Lucia et Clara pourront venir avec moi ?
- Je ne sais pas, peut-être Clara, si maman Elsa est d’accord.
- Et papa Falcolinetto ?
Celina pleura. Sa chienne Julia se blottit contre elle et lécha ses larmes. C’est si loin songea-t-elle en rassurant l’animal.
Elle venait d’apprendre aux informations radiodiffusées que l’accord signé ce jour de novembre 1975 à Osimo prévoyait encore un délai de deux ans avant la cession définitive de la Zone A à l’Italie et de la Zone B à la Yougoslavie. Elle tenta d’oublier cette hypocrisie et se réfugia dans « La Storia » que venait de publier Elsa Morante. La radio parlait encore du meurtre de Pasoloni et de l’agonie de Franco.
En 1948 la nouvelle démocratie chrétienne, résurgence du Parti populaire italien, sollicita la candidature du Dr Sestan. Quelqu’un avait du se souvenir qu’il avait occupé brièvement un siège au conseil général de la municipalité sous l’étiquette chrétienne. Au moins, songea-t-il, on ne me regarde plus en collabo. Si l’Etat libre restait coupé de l’Italie, son administration synchronisait volontairement l’élection de son législatif avec le reste de la péninsule, une manière de montrer aux Yougoslaves que les Triestins avaient choisi leur camp. Le médecin s’accorda un temps de réflexion et finalement refusa l’offre, prétextant de trop lourdes taches professionnelles. En réalité Sestan déléguait progressivement ses responsabilités directoriales et administratives à ses proches assistants. Il leur confia aussi l’essentiel de son programme d’enseignement à l’université. Il ne se réservait que la leçon inaugurale du semestre. Sa consultation privée lui suffisait. Mais un retour en politique ne l’intéressait plus et il craignait de perdre ses amis en s’engageant dans un parti qui déplaisait à ces Intellettuali.
Lorsqu’il travaillait à l’Institut Falco passait désormais son temps avec les internés, particulièrement avec ceux du service de psycho pédiatrie. Son ami Schinkel publiait de passionnants travaux sur l’autisme, notamment sur la communication par le jeu. C’est par coïncidence que Morris lui donna l’idée d’introduire des activités sportives dans les programmes thérapeutiques destinés à cette dizaine d’adolescents rejetés ou abandonnés par leur famille.
L’armée britannique était progressivement secondée par des contingents américains. Ces soldats s’ennuyaient dans leurs casernes. Le Gallois organisa donc une première compétition de basket-ball, il aurait préféré le rugby mais y combiner les sexes lui parut téméraire et dangereux. Cinq équipes mixtes purent ainsi s’affronter. Deux des fusiliers marins de l’US Army, une du 9e lanciers de la Reine et deux du personnel mixte des Reuniti. Les infirmières et infirmiers de l’annexe sélectionnèrent les plus solides parmi leurs patients. Ces adolescents ne souffraient que de déficiences mentales. Les troupes anglo-saxonnes traînaient derrière elles du personnel féminin souvent attaché à l’intendance et aux hôpitaux de campagne, ces auxiliaires répondirent avec enthousiasme à cette étonnante invitation. Mélanger hommes, femmes et enfants ? Le commandement avait hésité, le gouverneur général avait tranché.
Celina avait à peine cinq ans, elle pleura lorsqu’elle apprit que Clara et Lucia renforceraient l’une des deux équipes de l’Institut. Les Américains jouèrent le jeu, nettement supérieurs en qualité et en force physique. Seuls importaient l’aspect pédagogique et l’image d’une armée d’occupation pleine d’intentions pacifiques. Certains de ces jeunes guerriers avaient accompli l’interminable remontée de l’Italie. Clara manifesta une ardeur surprenante. Sur les cotés de la salle de gymnastique, mêlées aux curieux, aux soldats et aux personnels des Reuniti, Linuccia et sa mère se poussèrent du coude.
- Peut-être qu’on pourrait la marier.
- Avec un de ces gros nègres ?
- Pourquoi pas, j’en ferais un livreur, je l’aurais à l’œil ! Il va falloir que j’achète une camionnette, les affaires reprennent.
- Je le verrais bien dans l’Hispano !
- Toni ne la lâchera jamais.
Depuis son sauvetage de la Risiera Clara vivait en recluse. Elle n’avait accepté de se joindre à l’équipe des Matti d’ell’Istituto que pour escorter l’impétueuse Lucia. La sourde, benjamine du groupe, sautillait et gesticulait, parfaitement à l’aise au milieu de ses complices autistes et des géants américains.
Esther gardait Celina sur ses genoux.
- Prends la, murmura Sestan en allemand.
- J’attendrai, Emilie dit qu’il faut patienter un an.
C’était leur paix.
Là-bas, Emilie avait vieilli et changé. Elle craignait l’arrivée d’un enfant qui ne lui appartenait pas, le retour d’une amante qu’elle avait découverte encore adolescente, qui avait connu une maternité tardive, accidentelle lui avait juré Esther. Emilie Roth traversait une période de doute. Et si sa compagne s’arrangeait d’une vie maritale « normale » ? Et quelle existence pouvait-elle lui offrir dans cette patrie en gestation ?
Brosenbach avait renforcé son réseau de communication avec la Palestine et il acceptait de faire suivre leur courrier. Il fallait être patient, une lettre prenait parfois plus de deux mois avant de recevoir une réponse. D’un message au suivant, l’ex-infirmière prenait conscience de la déchirure du couple lointain, de leurs querelles et doucement de leurs « accidentelles » retrouvailles. Elle s’en inquiétait et s’en réjouissait. Autrefois, à Londres, elle avait cueilli cette nymphe, impossible d’affirmer que c’est elle qui l’avait séduite. La faute est commise par l’adulte, quelle que soit la malice ou la sensualité du mineur. Lui avait-elle permis de choisir ? Avait-elle choisi ?
Les mots d’Esther lui rendaient espoir.
« Vieille, dis-tu ? Et moi avec mes quarante-cinq ans ? Je te le jure, oui j’aime, j’adore ma Celina mais elle est un fruit de cette guerre qui nous a fait si mal et qui nous a séparées. Tu connais Falco, n’est-ce pas que tu le connais (!!!), il sait se montrer tendre. Je mentirais si je l’accusais d’avoir profité de ma détresse. Et puis je n’avais jamais imaginé pouvoir être enceinte à mon age (je sais ça n’est pas une bonne excuse), je ne cherche pas à me justifier, il ne peut être question de cela entre nous. Cette grossesse m’a sauvé la vie, j’ai du oublier mes angoisses. J’ai changé, physiquement, j’ai aussi peur que toi de nos retrouvailles mais je les espère de tout mon cœur. Tu t’interroges, qui, de toi ou moi, a choisi, je ne sais pas mais je n’ai jamais douté, nous nous appartenons… »
Celina ne pouvait comprendre le malheur qui s’annonçait. Elle pressentait une catastrophe et souvent, la nuit, elle se réveillait en pleurant, le corps fiévreux. Clara, toujours Clara, la prenait alors dans son lit où dormait déjà Lucia. Les deux gamines se collaient l’une à l’autre.
- On fait la chaise.
- Je veux être devant, signait Luccia.
- Non ! C’est moi.
- Arrêtez vous deux, grondait Clara, sinon je vous mets dehors.
Alors quand il lui sembla que son père et sa mère retrouvaient une paisible entente, elle voulut croire à un miracle.
- Clara ! Demain nous irons à san Nicolo, je dois dire merci au Bon Dieu.
- Nous irons aussi à la synagogue et à san Giusto, c’est plus sûr de visiter les trois.
La sourde lut sur les lèvres de sa protectrice et approuva.
- Nous irons les trois.
Les fillettes acceptaient l’autorité de cette grande sœur. Clara expliquait une idée, un projet, elle ne dissimulait rien à ses protégées. Et elle ne les grondait jamais sérieusement.
Ce soir-là Esther vint chercher Falco qui dormait déjà sur son divan. Elle le prit dans son lit. Le médecin se laissa faire, tristement. Il avait toujours subi l’attraction de ce corps aujourd’hui plus arrondi. Un de ses patients lui avait confessé sa « dernière fois ». Les vieux couples s’en souviennent-ils ? L’age avance, on se réchauffe, on invente ou on se pardonne un écart. La faiblesse est de mise, avec précaution elle devient tendresse. Et puis il y a cette ultime pénétration. L’homme lui avait confié qu’il l’avait pressentie. Ce n’était même pas un épuisement du corps, le désir s’était enfui.
- Ce qui ne m’empêche pas de fantasmer sur des jeunettes, avait-il conclu pour sauver la face.
- La vitrine !
- La vitrine ?
- Oui on appelle cela la vitrine dans notre jargon médical. On regarde, on regarde sans oser acheter.
Le médecin reprendrait ses visites à la Pescheria, il ne s’inquiétait pas pour sa libido. « Faut faire avec ce qu’on a » répétait son père autrefois. Il n’évoquait pas les choses du sexe devant ses enfants mais cette nécessité de se satisfaire de ce que l’on possède ou de ce qu’on imagine posséder. Le vieux Sestan avait probablement hérité de son grand’père cette sorte de résignation qui n’enlève rien à la jouissance, au contraire. L’ambition crée le mouvement, provoque la curiosité mais aussi le besoin de plus de nouveautés, de richesses. Le désir se transforme en vice.
- Tu es toujours rousse ?
- Autant que ta polonaise de la Pescheria !
A la dernière seconde elle le repoussa. Il s’épancha sur son ventre avant de basculer sur le dos.
- Tu pourrais encore faire un enfant ?
- Oui, je crois. Rassure-toi, tu n’auras pas à subir l’acrimonie d’une femme qui a pondu son plein panier d’œufs.
Falco se mit à rire. D’abord il recevait plusieurs femmes en pleine ménopause et ne savait pas comment soigner leur anxiété. Il les écoutait. Et puis très loin, il retrouva dans un coin de sa mémoire le caporal Delfino Borroni qui l’avait guidé d’Udine à la rivière Tagliamento. Son compagnon souffrait, la balle avait traversé le pied du malchanceux. Les deux avaient pu se cacher dans une fosse à dix mètres en contrebas de la casemate autrichienne. Ils les entendaient parler. Ils entendaient aussi la rivière si proche qui semblait s’impatienter. Sestan avait tiré un cadavre congelé sur le corps de son compagnon, sur lui ensuite. Sous ces morts, ils avaient attendu la nuit. Le froid engourdissait la douleur du blessé. Combien d’heures ?
Au début ils écoutaient le moindre bruit. Ensuite Delfino se tourna vers Falco et murmura une question stupide. Les deux fuyards furent alors pris d’une envie de rire. Le caporal continua de raconter sa vie, dans le désordre et en insistant sur ses aventures amoureuses.
- All’indietreggiamento !
- Al levrette !
- Alla missionaria !
Esther ne connaissait rien de son passé de soldat. Son mari n’en parlait jamais. Il avait occasionnellement évoqué les circonstances qui lui avaient permis de rencontrer Chiari.
- C’est vrai, tu es rentré chez toi sur l’Audace en 1918, en héros !
Il ne répondit pas.
- J’ai même escorté d’Annunzio, de Duino à la Piazza Grande.
- Comment est mort Chiari ?
- Le pingouin ? Je l’ai aidé, c’est lui qui me l’a demandé et j’avais promis. Dis donc, t’es toujours une belle rousse !
- Plus belle que ta polonaise ?
- Plus belle, moins osseuse.
- Alors tu aimes les maigrichonnes ?
- J’aime caresser, regarder, sentir, lécher, entendre.
- Tu viendras nous voir en Palestine ?
- Promis, l’an prochain à Jérusalem, Celina et moi !
Ils s’embrassèrent avec ardeur. Il se laissa caresser en imaginant son père fumant son cigare.
- Alors, Dottore, à quoi penses-tu ?
Maintenant Lucia et Clara passaient en fin de matinée à l’Institut. Un jeune soldat de l’Ohio, étudiant en médecine, reçut l’autorisation de prendre en charge une classe de déficients mentaux légers. Morris intervenait toujours au bon moment, sans lui jamais Sestan n’aurait pu mélanger et soigner des enfants slovènes et italiens. Le gouverneur anglais maintenait un équilibre entre les différentes communautés ethniques. En ville, il fit rouvrir les écoles slovènes que les fascistes avaient fermées quinze ans auparavant.
Clara tomba amoureuse de ce curieux garçon de l’Ohio. Chez lui, à Cleveland, au bord du lac Erié, Richard étudiait la psychologie. Sestan joua encore le cicérone et un invité de plus apparut au 51 de la rue san Michele. Le capitaine Morris était là aussi, en habitué, presque en famille.
Linuccia trouva une ressemblance à ce nouveau venu, ou l’inventa. L’étudiant lui rappelait son fils Bruno mort tragiquement dans ce tram qui les ramenait d’Opicina. De son coté, Falco supposa qu’Esther aurait pu lui donner un fils. Il n’en aurait pas, plus. Ce bref regret ne traduisait pas le moindre machisme à l’italienne, il adorait sa Celina. Le médecin revoyait son père et son frère Roberto, il s’ennuyait d’eux.
- Cette maison manque d’homme. Tu es le bienvenu Richard. Tiens, on va ouvrir une bouteille, la dernière …
Falco se retrouvait dans le rôle de son père.
- Richard ! Enchaîna Linuccia, James s’ennuie de ses Wales et de Cardiff, mon frère et moi nous attendons encore le retour de notre grand frère perdu dans la Guerre, la Grande… celle que l’Italie avait gagné avec l’Entente, Esther rêve d’un pays nouveau, Elsa aussi mais en gardant ses distances, Lucia ne pense qu’au pallacanestro (basket-ball) depuis qu’elle a gagné avec son équipe, Celina veut que nous achetions un chien et notre Clara ? Clara ?
- Clara que veux-tu faire de ta vie, demanda doucement Sestan ?
- Réponds au dottore, bouscula sa mère.
- Laisse Elsa, ta fille a un cœur immense, coupa gentiment la sœur de Falco.
L’interpellée était furieuse. Elle craignait que les regards se tournent vers elle. Clara survivait à l’ombre des personnes qu’elle aimait.
Morris et Richard évoquèrent leur famille. Les deux appréhendaient le retour.
- Mais vous n’allez pas rester ici pour toujours, les Italiens sauront nous protéger de Tito !
- On s’habitue à la guerre.
James s’était engagé il y a plus de cinq ans et Richard avait répondu à l’appel de sa classe en 1943, à sa majorité. Ils avaient eu peur au combat, souvent. Retrouver une vie normale les angoissait.
- Tu vas reprendre tes études à Cleveland ?
- On devrait me démobiliser dans un an. Je verrai.
- Et pourquoi ne pas les poursuivre ici ?
C’était toujours le bon sens de Morris.
Les hommes s’isolèrent au salon. Clara porta le café, une bouteille de grappa et une gubana qu’Esther avait préparé en souvenir de Beppa.
- Reste Clara,
- Mais…
Sestan ignora son « mais » et poursuivit.
- Beppa était nourrice. La femme avait perdu son bébé et notre mère était épuisée après l’accouchement. Linuccia a grandi au lait slovène. Après elle est naturellement restée. Tu sais Richard, le grand-père de mon père est arrivé d’Arménie, à pieds. Le papa de la petite Lucia est de Gorica, encore un « étranger ». Esther est portugaise, Elsa serait allemande et sa fille Carla un peu autrichienne puisqu’elle est née sous l’empire. N’est-ce pas Clara ? Moi j’ai fait mes études à Vienne. C’était cela notre Küstenland.
- Mais vous souhaitez que la ville redevienne italienne ?
- Je n’en sais rien, Richard, l’a-t-elle été ?
Six mois plus tard Richard rentrait en Amérique et Morris retrouvait son pays de Galles et ses troubles d’identité. Leurs départs coïncidèrent avec celui d’Esther. La séparation fut cruelle pour la mère et la fille. Comment Celina aurait-elle pu comprendre ? Son père lui parla d’un important voyage que devait effectuer sa maman et lui promit qu’elle la retrouverait dans un an.
Par bonheur, il y avait assez de femmes pour compenser cet amour perdu. La fillette s’accrochait à sa cousine Lucia et Carla veillait sur elles deux. Sestan retourna à la Pescheria, l’ersatz lui convenait.
En 1949 les élections confirmèrent qu’une large majorité des Triestins souhaitait son rattachement à l’Italie. Les Communistes se déchirèrent, Pro-Tito d’un coté et ceux du PCTLT fidèles au Komintern de l’autre. Ces derniers s’allièrent aux Socialistes et proposèrent le maintien et même le renforcement d’un état libre, indépendant de l’Italie.
Sestan retrouvait toujours ses amis du Flora où l’on parlait politique et les intellettuali du Garibaldi qui eux refusaient une polémique insensée à leurs yeux.
Le médecin accepta de recevoir sans frais des patients que lui envoyait le responsable des camps d’accueil où s’entassaient toujours plus de quinze mille personnes fuyant l’Istrie, Fiume et Capodistria. En ville, l’agitation s’amplifiait. La police britannique perdait patience et réagissait brutalement.
Cette année 1949, Sestan descendit à Rome pour obtenir un visa de voyage pour Israël. La lettre de recommandation de Brosenbach-Constantini lui fut utile.
Ensuite
8
En 1970, à 26 ans, Celina devint la plus jeune psychanalyste d’ « Italie ». Si le statut de l’état libre n’a pas été officiellement réglé, la ville appartient de fait à la mère patrie. Son père accepta de quitter sa maisonnette de Villa Opicina pour assister à la remise des diplômes. Le patriarche ne sortait plus de chez lui. Ce « Diogène » vivait modestement entouré de quelques chats dont se débarrassait Clara lorsqu’elle en avait trop chez elle au premier étage du 51 san Michele.
Elsa, l’ancienne prostituée, aurait pu ou du prendre une retraite méritée. C’est elle qui avait assuré la bonne marche et le succès de la Botegga Sestani. Elle encore qui avait permis aux femmes du « 51 » de vivre confortablement, ni le salaire de Falco ni les revenus de sa consultation y auraient suffi. Mais voilà, elle, qui ne mangeait pas de porc, avait pris l’habitude de ses salamis et de ses jambons fumés et elle ne se résignait pas à abandonner sa boutique. Avec les années, cette entrepreneure l’avait agrandie en se souciant de diversifier l’offre au gré des modes et des pouvoirs d’achats. Et pour accueillir clients et touristes de passage, cette maîtresse femme installa plusieurs tables, des chaises, un bar et un percolateur Illy.
Celina revoit une fois par an sa mère en Israël ; sa mère habite avec Emilie à Yehuda, pas loin de Tel Aviv. Les trois parlent gentiment de Falco. Chacune a sa manière. La jeune femme garde certains secrets, les longues discussions en soirée à Opicina, entre son père et elle. Des monologues paternels le plus souvent. Le psychanalyste a choisi de vivre ses dernières années dans cette pittoresque agglomération qui s’est transformée en banlieue. Des ouvriers ont refait le toit et réparé la cheminée. La haie a grandi et isole les résidents des nuisances de la route.
Celina ne comprend pas comment sa mère peut manifester tant d’amour pour son Emilie. L’infirmière a pris du poids, ses cheveux ont perdu leur couleur rouge. Elle s’est aussi tassée et ressemble à une boule de laine sur pattes. Dès sa naissance Emilie Roth s’est engagée dans la vie politique de l’état sioniste. C’est vrai qu’elle est restée gaie et pétillante, pleine d’humour. Falco n’a jamais été drôle, surprenant, il a vécu dans ses compartiments, dépourvu de fantaisie, sans colère. Les rares fois où il élevait la voix au « 51 », la tablée sursautait, les enfants pleuraient, plus personne n’osait sortir un mot. Lui-même, surpris, s’excusait et, bougon ou coupable, il se réfugiait au salon. Sa fille, psychanalyste elle aussi, imagine que c’est là le secret de son père, cet homme ne s’est jamais emporté, n’a jamais crié, protesté une fois ou l’autre mais sans perdre son sang froid.
- Mon père a le sang froid ?
Qui a-t-il aimé avec passion, s’interroge Celina ? Sestan partageait sa tendresse avec son entourage et surtout il écoutait, oubliant de répondre ou de commenter. Plus imbibé que d’habitude il lui arrivait, au Flora ou au Garibaldi, d’affirmer que lui Falco Sergiasestan, dit Sestaaaaani, n’était qu’une erreur chronologique, qu’il n’avait rien à faire en ce vingtième siècle en régression.
- J’appartiens à l’Antiquité où je n’étais alors qu’un modeste médecin.
L’accident était rare et enchantait ses amis qui auraient aimé le voir plus souvent oublier sa retenue.
Mon père a-t-il vécu un grand amour ? Il aurait pu se faire prêtre. Linuccia lui avait révélé qu’autrefois il y avait pensé. Falco voulait devenir capucin et partir aux missions en Afrique.
- Mais il aimait trop le corps des femmes. Je le sais. je le connais mon Falcolinetto. Nos cœurs et nos âmes il s’en méfie. Tiens, regarde, il passe ses journées à caresser les chats que lui abandonne Clara. Ton papa est un tendre, un faible, un têtu et un joueur, il n’a jamais été un amant fou. Il a désiré ta mère pour sa chevelure rouge. Emilie était rousse, les prostituées qu’il choisissait étaient rousses. Je ne dis pas cela pour le diminuer ou pour troubler l’affection que tu lui portes. Durant les années difficiles il nous a protégées en rusant avec l’ennemi, en faisant la pute lorsqu’il pensa que c’était nécessaire. Esther lui en a voulu de manquer de fierté, de refuser de se battre et de dire non, c’est ce qu’elle admire chez Emilie, cette volonté d’affronter l’ennemi quel que soit le prix. Mais nous sommes vivantes, toutes. Clara a eu beaucoup de chance. Ton père n’était pas né pour agir, c’est un contemplatif, ses patients l’adoraient, ici et à l’Institut. Il m’est arrivé de penser qu’il préférait l’amitié et la compagnie des hommes. Schinkel, je t’en ai parlé, et tu as lu ses travaux, Schinkel et lui se sont écrits longtemps après la guerre. Et mon Jovan qu’il a ramené du front dans un triste état. Mon Jovan serait mort deux fois sans son secours. Le docteur Basaglia ! Sais-tu que Falco l’a aidé à mourir alors qu’il souffrait le martyre avec sa tumeur au cerveau ? Même ce Chiari détesté de nous toutes, Falco l’a protégé et défendu à sa manière et tu as appris jusqu’où l’a conduit cette affection. Hebbel l’allemand, nous n’en voulions pas à la maison, un presque nazi. Falco s’était juré d’en faire son ami. Il a su le séduire. Morris qui nous a écrit récemment pour annoncer qu’il était devenu une femme. Et ses complices du Flora. Au début il y est allé à la recherche de son père qui a toujours préféré Roberto, les vieux sont morts l’un après l’autre remplacés par de nouveaux refaiseurs de monde. Et puis ses poètes du Garibaldi ! Qui sait, rêvait-il d’être un artiste à leur instar ? Et eux ? Ils ne voulaient que l’entendre raconter la psychanalyse. Ils le provoquaient pour qu’il les initie ! Tu en connais, hein, ils t’ont repérée ? Je sais que tu t’arrêtes souvent pour boire un café au Garibaldi. Et la vieille Rachel, la patronne de la Pescheria, dis, pourquoi crois-tu qu’elle nous ait confié Elsa et sa fille en une période où les gens s’espionnaient et se dénonçaient ?
- Tu l’aimes tant que ça mon papa ?
- Si nous n’avions pas été frère et sœur, je l’aurais épousé. Moi aussi je chérissais Roberto, plus homme, plus solide, mais les tendresses et les caresses, il les gardait pour ses amies. Ton père me serrait contre lui lorsque j’avais peur, en forêt, pendant nos vacances à Opicina, il m’apprenait à embrasser les arbres et à leur parler.
- Et oncle Jovan ?
- Jovan ? C’est un idéaliste, son écriture m’a d’abord séduite, ensuite j’ai compris qu’il s’enflammait pour son utopie slovène. Il aurait pu lutter avec des mots, il a préféré la résistance. Pourquoi aurais-je essayé de le retenir ? Je regrette qu’il n’ait pas compris assez vite ce que voulaient les Communistes. Les nationalistes ont été éliminés au profit des partisans d’une Grande Serbie socialiste. Ton père, Falco ressemble à cette ville, il ne sait pas à qui appartenir, à qui donner son coeur. L’Italie, l’Arménie, Vienne où il a tant appris. Le Karst de notre enfance est bien plus slovène qu’italien. Beppa, tu te souviens de Beppa, elle est la seule qui croyait en lui, elle le connaissait mieux que notre mère.
Linuccia a préféré demeurer au 51 de la via san Michele, avec sa Lucia plutôt que rejoindre son frère aîné et ses chats. Le souvenir de cette bombe qui explosa dans le tramway la hante encore et plus personne ne conduit l’Hispano pour faire les allers-retours à Opicina. Elle a besoin de sa ville. Elsa et Clara occupent définitivement l’appartement du premier, les Malabotta ne sont jamais rentrés. Les femmes du clan se retrouvent pour le repas du soir.
Clara a sacrifiée sa vie pour chaperonner Lucia la sourde, mais le mot sacrifier n’est pas convenable. D’abord c’était pour l’aimer et la protéger, ensuite elle a joué le rôle de préceptrice et plus tard elle a accompagnée l’étudiante, chaque jour, à l’Université en qualité de traductrice. Lucia a étudié l’archéologie. Clara n’a plus peur mais elle reste dans son monde. Avec les années on pourrait penser que c’est la sourde qui l’escorte. Ensemble elles ont effectué des stages en Toscane ou à Aquilée.
Celina a suivi des études de psychanalyse à Vienne et plus tard à Genève et à Chicago où Richard, l’ex-basketteur Yankee, propage les théories de la psichiatria democratica en rendant aux Triestins ce qui leur appartient. Et si une imprudente auditrice l’interroge en demandant où se trouve cette ville révolutionnaire de la psychiatrie, ce discret quinquagénaire s’enflamme et raconte la plus belle année de sa vie, son amour inavoué pour une jeune femme mystérieuse. Il raconte ses soirées au « 51 san Michele ». Au fond il s’ennuie de la guerre.
Celina a repris le cabinet de son père et collabore avec l’équipe de l’Institut provincial de psychiatrie qui n’interne plus aucun patient mais les traite en consultations ambulatoires. Il aura fallu plus de quarante ans et l’acharnement du vieux professeur Weiss pour que les travaux du Dr Basaglia soient reconnus.
En fin d’après-midi elle boit un café au Garibaldi ou au Flora, là, distante, elle écoute ces vieillards qui se disputent encore les dangers d’une écriture trop « simple » avant de revenir à leurs dissertations sur l’inutilité de l’existence et sur l’horreur de la sénilité. Ils le font dans leur patois en ignorant les touristes et leurs appareils photographiques.
- Toi, tu es la petite du Dottore ?
- Allez, laisse ton café, nous t’offrons l’apéritif, comment va ton papa ?
Parfois elle emmène Clara pour la sortir. Clara lui sert d’assistante, reçoit les visiteurs et répond au téléphone. Elle prend soin des chats, tous descendants de la « Malabotta ». On stérilise les males et elle ne garde qu’un petit à sa mère, les autres elle les endort à l’éther avant de les jeter dans la cuvette des WC. De cette manière il n’y en reste jamais plus de trois ou quatre. Lorsqu’ils sont vieux elle les emmène à Opicina où le Dottore les soigne avec tendresse.
Le samedi Clara monte à la synagogue et s’arrête au retour sur la tombe de Dame Rachel, au cimetière hébraïque qui voisine celui des orthodoxes, via della Pace. La fille n’a jamais essayé de convaincre sa mère de la suivre. Elsa ne veut plus croire en Dieu.
Celina va parfois s’asseoir au cœur de l’église san Nicolo. Lucia préfère la grand’messe de la cathédrale san Giusto, elle aime « entendre » l’organiste jouer de son vibrant instrument.
Linuccia n’a jamais revu Jovan qui serait mort dans une prison de Ljubljana en 1955. En 1971 son médecin diagnostiqua un cancer du sein. Elle fut opérée et suivit ensuite une radiothérapie au cobalt. Un an plus tard des métastases envahirent son cerveau. Il n’y avait plus rien à faire. Sa fille Lucia conduisit sa malheureuse mère à Opicina où Falco vit encore avec les chats de Clara. Il reste le dernier qui puisse l’aider.
Tandis que sa mère se reposait dans l’une des petites pièces de la maison de campagne, la sourde prépara du thé.
- Oncle Falcolinetto, je n’ose pas te le demander, j’ai peur, elle souffre trop. Mais…
- Tu en as parlé avec Celina, elle doit connaître l’oncologue qui s’occupe d’elle ?
- Oui, elle est allée le voir, il lui a dit que maman pouvait tenir encore trois ou quatre mois, il ne sait pas.
- Va l’embrasser avant de partir. Je verrai avec elle, signa-t-il.
En soirée le vieux médecin aida sa sœur à s’installer sur le divan, en face de la cheminée. Il avait préparé du vin chaud. Les chats se couchèrent près d’eux.
- On fait la chaise, Falco ?
- Pourquoi pas.
Linuccia se tourna péniblement sur le coté et il se colla derrière elle.
- Tu te souviens ?
- Tu penses à Roberto ?
- Mais non mon Falcolinetto.
- Je suis fatigué, si nous partions ensemble ? Celina et Lucia comprendraient. Clara va s’en aller en Israël et sa maman n’y trouverait rien de mal. Plus personne n’a besoin de moi.
- Mais, et les chats ?
Au matin il appela le médecin du quartier qui constata le décès de sa sœur. Personne ne posa de question à l’enterrement qui eut lieu au cimetière serbo-croate. Cusin, presque aveugle et soutenu par son fils, lut un des textes de son ami Giorgio Fani, l’ « écrivain qui n’écrit pas ».
Chaque juillet, Elsa ferme la botegga et monte seule à Gorizia où les petits-fils des Cankar la reçoivent familièrement. Les autres femmes se réfugient à Villa Opicina, comme on a renommée maintenant cette banlieue, pour tenir compagnie à Falco qui ne parle plus qu’à ses chats.
Le monde d’un homme solitaire. Quand il sera l’heure, sur sa tombe du cimetière serbo-croate, le vieux Cusin, s’il n’est pas mort, accompagnés des survivants du Garibaldi, disposera une de ses sculptures, une femme nue avec une longue chevelure peinte en rouge, en souvenir de leur ami. La couleur d’un rouge vif attire les oiseaux qui chient sur la tête. Sur le socle il a déjà gravé deux prénoms : Linuccia e Falco, sans dates.
Fausses Notes
9
Il est difficile de s’imaginer ce que fut l’angoisse des Triestins, de 1938 à 1954. La signature de l’accord final sur le partage des zones A et B de l’Etat libre de Trieste n’a eu lieu qu’en novembre 1975 et ne fut confirmé qu’en 1977.
En 1945 les Alliés et les Communistes définirent une frontière qui en l’espace de quelques heures sépara des villages et de familles voisines. Comment exprimer le sentiment de ces populations italiennes et slovènes, souvent mélangées depuis plus de cinq siècles, se retrouvant soudainement interdites de circuler librement ? Le mur de Berlin a été construit bien après l’occupation des armées victorieuses, anglaises, françaises, américaines et russes.
A Trieste la coupure s’est faite en moins de trois jours.
Entre 1945 et 1954 les citadins se sont accommodés de cet Etat libre qui, d’une certaine manière, les ramenait à la vie sous l’Empire à deux têtes. Ils pouvaient commercer en partenaires affranchis aussi bien avec l’arrière pays slovène, la Carinthie autrichienne et le « reste » de la Vénétie julienne. Ils appartenaient à la cuvette danubienne si chère à Claudio Magris.
Je reste convaincu qu’ils se seraient arrangés de ce fragile statut et de leur minuscule « pays » (plus grand que Monaco) si on leur avait donné le droit de voter. Si Trieste n’a pas basculé du coté yougoslave c’est aussi parce que Staline était mort en 53 et ses successeurs se méfiaient du socialiste Tito. Les héritiers du petit Père des peuples ont fait preuve d’une pareille « faiblesse » lors des négociations concernant l’Autriche dont ils occupaient un large territoire jusqu’en 1955.
Trieste n’a jamais produit ou attiré de grands artistes à l’instar de Venise. Venise la belle et vieille fille séduisante, cette orgueilleuse que les Triestins détestaient tellement qu’en 1382 ils préférèrent s’affilier au Saint Empire Germanique des Habsbourg. C'est-à-dire qu’ils choisirent librement l’autorité d’un maître qui parlait l’allemand et non l’italien. La ville comptait alors moins de 10'000 habitants, pour 100'000 à Venise.
Durant plusieurs centaines d’années ils allaient (Urbs fidelissima), et en y trouvant leur profit, cohabiter avec des fonctionnaires impériaux et un arrière-pays à majorité slovène (+ une minorité croate).
L’irrédentisme (rattachement à la « mère patrie ») n’a été qu’une escroquerie intellectuelle et un produit collatéral du Risorgimento (1848-1860), renaissance, parfois résurrection ou résurgence de l’unité italienne (Le Risorgimento étant lui aussi un effet secondaire des révolutions françaises et des guerres napoléoniennes). L’irrédentisme a inspiré les poètes mais il a favorisé la déchirure entre Slovène et Italiens qui vivaient ensemble, sinon en harmonie, sur la cote dalmate. On ne peut négliger l’impact de la révolution autrichienne de 1848 qui provoqua l’éclosion de nationalismes jusque là embryonnaires.
L’empire romain d’Occident a cessé d’exister en 476 lorsque Odoacre, d’origine germanique, renonça au titre d’empereur. Son Royaume d’Italie ne résistera que dix années aux attaques des barbares venus du nord. Qui furent ensuite les habitants de cette ville (environ 10'000 jusqu’en 1800).
Durant 1400 ans ce serait donc l’usage d’une langue commune ou majoritaire qui aurait maintenu en vie le sentiment d’une appartenance à une « idée italienne » ?
L’italien qu’on parle à Venise ou Trieste est incompréhensible aux Romains ou aux Turinois. Les racines restent latines comme celles du français, du franco-provençal, du catalan ou du castillan, mais avec de nombreux emprunts à l’allemand et aux langues slaves.
Pourtant c’est bien cet italien de Trieste qui révélera une littérature « régionale », qui se deviendra internationale grâce à l’« italien » (Saba, Svevo, Marin, Voghera, Quarantotti, Vegliani, Mattioni) plus rarement par le dialecte slovène (Boris Pahor, Kosovel). Les « meilleurs » restent de souche slave bien qu’ils aient écrit en italien : Slataper, Stuparich, tous relayés par des écrivains étrangers et par des traducteurs curieux. Il faut aussi admettre que ce n’est qu’à partir du début du XXe siècle, alors que l’empire austro-hongrois agonise, que l’on identifie des groupes d’écrivains sans jamais parler d’école littéraire.
Un autre aspect m’a troublé. L’essentiel de la créativité artistique se concentre sur l’écriture (surtout la poésie), on découvre peu de peintres, trois sculpteurs et des architectes (futurisme), tout juste deux compositeurs.
Et si Trieste n’a pas généré de courant artistique, son influence sur les créateurs étrangers a été modeste. Goethe, Kafka, Musil, Joyce, Rilke, Schiele, Fini et Burton ne sont même pas l’exception mais des hasards de circonstances. Ils la méprisèrent souvent. Trieste a fait plus pour Joyce que Joyce pour cette ville. En 1904 il devait enseigner l’anglais à l’école Berlitz de Pola (plus au sud, sur la cote dalmate). La place était prise, il s’engagea donc à Trieste, toujours chez Berlitz. A partir de 1920 il ne reviendra plus revoir ses amis triestins.
Quant aux écrivains de passage ils furent souvent des Vénitiens de cœur en goguette adriatique, Stendhal, Paul Morand par exemple.
Trois livres m’ont aidé :
- Trieste, une identité de frontière, de A.Ara et Cl.Magris, 1991 (version italienne : 1982)
- Trieste and the Meaning of Nowhere, de Jan Morris, 2001
- De Trieste à Dubrovnik, une ligne de fracture de l’Europe, G.Bossetti, 2006
Si le premier n’a pas répondu à mon attente, c’est de ma faute, j’espérais de Magris un « Trieste » à la hauteur de son « Danube ». Hélas Claudio a fini par me lasser avec son « hinterland » et sa « Mitteleuropa », ce grand germaniste triestin a occulté l’identité italienne, peut-être pour avouer discrètement qu’il doute de son importance (en somme comme moi).
Le deuxième est plein de modestie (ce qui repose). Jan Morris a connu cette ville alors qu’il servait au 9e Lanciers de la Reine, en 1945. Elle est revenue plus tard, 2001, dans un autre costume, celui d’écrivaine voyageuse. Le livre n’oublie rien et livre finalement la clef du mystère.
Le troisième, disponible sur le Net avec un peu de ruse, est le résultat d’un travail de fond. Trieste n’est plus le sujet unique mais le centre d’une fresque adriatique. Il me parait indispensable.
Parmi les écrivains, répétons-le, Slataper et Stuparich, les deux grands. Les autres restent des régionaux, ce qui ne diminue pas leur talent.
Bobi Bazlen ?
Etrange aussi, lorsqu’on fait cet inventaire, de découvrir que plus de la moitié étaient juifs.
Enfin, la place de la psychanalyse, dans ce bouillon littéraire que fut Trieste durant soixante ans, n’est pas volée, peut-être un effet de mode ? Deux médecins ont marqué la Vénétie julienne : Edoardo Weiss et Franco Basaglia, deux avant-gardistes de la psichatria democratica (fermeture des asiles).
Des personnes m’ont aidé, d’abord dans la préparation, parfois sans le savoir comme ce cher ABbé, dont je tais le nom en raison de ses fonctions officielles, C. et Ch. en acceptant de lire mes brouillons. Je souhaitais un regard d’ « amateurs ». Ensuite dans la vérification de certaines informations. Il arrive qu’on veuille trop bien faire ou qu’on accorde une place exagérée à un événement ou qu’on en sous-estime un autre, malhonnêtement.
Ainsi je n’oublie pas mon cher Duc d’Engelberg, comte de Saignon (et non pas de Saigon), natif de Bassano del Grappa en Vénétie (non julienne). C’est avec lui que j’ai traversé Trieste le 10 mai 1981, nous étions en route pour Dubrovnik.
C’est avec lui que j’ai fait d’autres bêtises.
Mon projet était d’écrire une histoire « sur » Trieste et non pas l’histoire de Trieste, que d’autres ont fait mieux que je ne pourrais le faire. Contrairement à mon « Momoh van Brugge » je n’ai jamais cherché le moindre effet. L’écriture est plate, les personnages ont le ventre mou (ce qui déplaira encore à certains). Les répétitions sont fréquentes. « comme », « temps », « tout », « quelques », « il y a », « durer », « autres » … reviennent (trop) souvent. Dans un premier jet, ma priorité a été de construire une charpente nue, l’ossature, un sapin de Noël sans décoration. Falco Sestan est un faux héros qu’on ne suit que parce qu’il remonte les ans.
Après plusieurs relectures j’ai peur d’avoir manqué mon objectif et, au bout du compte, n’ai-je pas écris un « Momoh II » ?
Il y a danger à surcharger un sapin, mais quel plaisir !
Malgré de bonnes résolutions, prises en décembre 2008, je me suis laissé souvent rattraper par l’envie (ou la manie) de préciser des moments « historiques ». C’est que Trieste voisine ces putains de Balkans si difficiles à comprendre.
Et puis sans le vouloir, les femmes ont envahi mon histoire. Les femmes de Trieste ? On peut chercher longtemps pour en identifier une vraie qui joua un rôle déterminant.
L’impératrice Marie-Thérèse (1717 – 1780), cette réformatrice fut la première à comprendre l’importance de Trieste et à défendre les intérêts spécifiques de cette ville portuaire. Sissi, épouse de l’avant-dernier empereur d’Autriche-Hongrie ?
Marisa Madieri, épouse de Magris, native de Fiume, exilée à Trieste ?
Je n’ai pas écrit l’histoire d’une famille mais celle d’une ville.
Ce travail « 2009 » est dédié à ma belle-sœur Josée.
Si la fatigue ne me prend pas, hélas, souvent, cette salope sait y faire, je compléterai mon ouvrage par deux annexes :
- une version anglaise
- une version imagée du texte original.
J’avais pensé « mettre au propre » mes chapitres de préparation et de recherches mais je n’en vois plus l’utilité. Ceux qui s’intéressent de près à l’histoire ou à la littérature savent bien où trouver d’excellentes synthèses.
Chronologie
- 177 "Tergeste" est sous contrôle romain
- 52 Xe Colonie romaine. Construction d’Aquilée
1236 Premier document attestant l'existence d'une communauté
Israélite à Trieste.
1306 Dante commence sa « Divine Comédie »
1349 Boccace commence son « Décaméron »
1369 - 1372 Trieste est occupée par Venise
1382 Trieste se donne à Léopold II de Habsbourg, Duc d'Autriche
1446 Michael, fils de Salomon de Nuremberg achète un vignoble à
Trieste (aujourd'hui via del Monte).
1515 Bataille de Marignan, François Ier bat les Suisses grâce à l'aide
des armées de Venise.
1522 Un décret du capitaine en charge de la ville de Trieste ordonne à
la population de ne plus lancer de cailloux sur les Juifs durant
la Semaine Sainte.
Jusqu'au milieu du XVIIe, en pleine Contre-réforme, l'Eglise
tentera de faire expulser les Juifs de Trieste mais l'Empereur
s'y opposera à chaque fois tout en autorisant la création d'un
1694 ghetto (quartier Ribergo, piazza del Rosario - via delle
Beccherie).
1719 Charles IV de Habsbourg déclare Trieste port ouvert à toutes
les communautés religieuses.
1748 Construction de la première synagogue à l'intérieur du ghetto
ainsi qu'une école hébraïque (Contrada delle Beccherie).
1753 Les riches familles juives obtiennent le droit de s'installer en
dehors du ghetto de Trieste.
1771 Marie Thérèse publie deux édits, l'un abolissant le port de
signes distinctifs et l'autre annulant la taxe de séjour imposée
aux "étrangers" (Leibsteuer). Ces deux documents furent
sauvés de la destruction par l’évêque Santin durant l'occupation Nazi (1943).
1797, 1805, 1809 Occupations françaises
1807 Traité de Tilsit (entente russo-française qui affaiblit la Prusse)
1809 - 1814 Trieste est intégrée aux provinces illyriennes par Napoléon
1812 Publication d'une grammaire illyrienne à Trieste par Sume
Starcevic
1830 Naissance du futur empereur François-Joseph (qui épousera Sissi). Son successeur ne portera jamais le titre d’empereur.
1835 Publication d'une grammaire et d'un dictionnaire en serbo-
croate tandis qu'à cette même époque Jernej Kopitar simplifie
le slovène.
1849 Les Autrichiens occupent Florence et la Toscane
1840 La langue illyrienne est reconnue sur le territoire dalmate
1848 Garibaldi participe à la « révolution italienne » engendrée par le mouvement du Risorgimento (Renaissance ou Résurgence) qui marque le début de la lutte d’indépendance et d’unification de l’Italie.
1848 Révolution autrichienne. D’une part les libéraux se soulèvent contre la monarchie et d’autre part les nationalismes slaves se réveillent. Elle sera durement maîtrisée.
1857 Achèvement de la ligne de chemin de fer Vienne - Trieste
1859 Bataille de Solferino. Autriche-Hongrie contre la France et le
Royaume de Sicile
1866 Bataille de Sadowa qui entraîne l’annexion de Venise par l'Italie
1871 L’Italie est unifiée (sauf Trentin et Trieste)
1870 – 1880 Deux millions d’Italiens s’expatrient (France et Amériques)
1878 Indépendance de la Serbie
1883 Ouverture de la ligne de l’Orient Express Londres – Istanbul
1896 Défaite italienne en Ethiopie (bataille d’Adoua)
1898 Assassinat de Sissi, épouse de l’empereur, à Genève
1898 Svevo publie son deuxième roman « Senilità »
1900 L’Italie compte 33 millions d’habitants, l’Autriche-Hongrie 47
1904 Premier voyage de Joyce à Trieste où il enseignera l’anglais
1906 Projet de création des Etats-Unis de Grande-Autriche par Aurel Popovic avec le soutien de l'archiduc François-Ferdinand d'Autriche qui sera assassiné à Sarajevo en 1914
1910 Boom économique en Autriche-Hongrie.
1910 Scipio Slataper, slovène né à Gorizia, publie « Il moi Carso ». Slataper sera tué en 1915 sur l’isonzo en se battant pour l’armée italienne alors qu’il était citoyen « autrichien »
1911, 12, 14 Séjour de R.M.Rilke au château de Duino
1911 Umberto Saba publie son premier recueil de poèmes
1912 Naufrage du Titanic
1915 Pacte de Londres. L'Italie accepte d'entrer en guerre, en cas de victoire elle recevrait le Trentin, le Tyrol (ad Brenner) une part de la Dalmatie et de l'Istrie ainsi que la Vénétie julienne.
1916 Mort de François-Joseph, empereur austro-hongrois.
1919 Nouvelle ligne de l’Orient-Express Trieste – Zagreb – Belgrade
1919 D’Annunzio lance sa marche sur Fiume
1920 Incendie par les squadristes (fascistes) du siège du journal socialiste Il Lavoratore
1920 Premier Traité de Rapallo qui accorde l’Istrie et Trieste à l’Italie
1921 Trieste est cédée à l'Italie. Fiume (plus au sud sur la cote est un état libre)
1922 Mussolini lance la marche sur Rome, le roi le désigne comme premier ministre.
1929 Crise économique mondiale
1934 Grands travaux en Italie
1935 Après la Libye, l’Italie attaque l’Ethiopie à l’arme chimique.
1936 L’Italie soutient Franco en Espagne
1938 Lois raciales en Italie donc à Trieste.
1938 Inaugurations de Cinecittà
1939 Invasion de l’Albanie par l’Italie fasciste
1941 Le Royaume de Yougoslavie adhère au pacte tripartite
(Allemagne-Italie-Japon)
1943 (1.10) La ville de Trieste est prise par les Allemands après avoir été brièvement occupée par les armées de Tito (nombreux massacres d’Italiens). Installation de fours crématoires et de chambres à gaz à la Risiera san Sabba par les nazis.
1943 Mussolini crée la république socialiste de Salò
1943 - 1945 Emprisonnement de 12 à 15'000 personnes (Juifs, slaves et
résistants italiens, Risiera di San Sabba).
1945 (1.5) Entrée des partisans titistes, suivie le lendemain par la 2e division néo-zélandaise du Général Freyberg. Les Yougoslaves resteront 40 jours durant lesquels ils massacreront de nombreux Italiens (fascistes et anti-fascistes) en utilisant les foibe et le même camp de la Risiera.
1945 Arrestation et exécution de Mussolini
1947 Le Traité de Paris crée un "Territoire libre de Trieste" sous
contrôle de l'ONU. Deux zones : A, italienne, 311'000 habitants et B, yougoslave, 54'000 habitants. 40'000 habitants de souche italienne abandonne la zone B entre 1947 et 1956.
1948 Giani Stuparich, triestin né d’un père istrien d’origine slave et d’une mère juive, publie « Trieste nei mei ricordi ».
1949 Malaparte publie « La Peau »
1954 La zone A est désormais administrée par l'Italie
1954 Fellini réalise « La Strada »
1957 L’Italie signe le traité de Rome, traité fondateur de l’Europe
1960 « La Dolce Vita » de Fellini obtient la palme d’Or à Cannes
1963 « Le Mani sulla città » de Rosi
1964 « L’Evangile selon saint Matthieu » de Pasolini (Frioulan)
1966 « Blow up » d’Antonioni
1974 Elsa Morante publie « La Storia »
1975 Traité d’Osimo sur l’annexion définitive
1975 Pasolini est assassiné
1977 Annexion définitive de Trieste par l’Italie et de l’Istrie par la Yougoslavie
1991 La Slovénie devient indépendante
2004 La Slovénie rejoint la Communauté européenne
2007 La Slovénie rentre dans la Zone Euro
LT 2009
Réflexion embrouillée, Vietnam, brouillon
Réflexion embrouillée
Si cette réflexion est lisiblement embrouillée, elle me parait intéressante, pas par mes commentaires mais par ce qu’elle évoque.
Rendons à César et à Confucius…
Il n’y a pas, dans ces petits papiers que je passe de temps en temps sur mon blogue, il n’y a pas d’intentions de convaincre. Je cherche, curieux, sans savoir bien pourquoi.
Impossible d’ailleurs d’identifier le déclic d’une réflexion. Là, je le relisais un vieux livre, Connaissance du Vietnam, P.Huard et M.Durand, Ecole Française d’Extrême-Orient, 1954.
Extraordinaire d’imaginer qu’il fut écrit à Hanoi, par des chercheurs de cette même Ecole située, derrière l’Opéra, et aujourd’hui transformée en Musée d’Histoire du Vietnam (rue Pham Ngu Lao, N°1).
Et publié en 1954, l’année de Dien Bien Phu !
Signalons qu’un temps cette Ecole fut aussi un musée sous l’occupation française, le musée Louis-Finot.
Ce qui me tourne dans la tête c’est un souci de comprendre quelle fut, est la part du confucianisme (son concept générique) dans la vie de tous les jours au Vietnam.
Mais voilà, un amateur qui n’a pas envie de se farcir toute une étude du confucianisme, qui ne s’en tiendra donc dangereusement qu’en surface. Amateur qui, bis repetita, se méfie de la profondeur (quoiqu’en ait dit récemment son Gauleiter Benoit XVI).
Et puis est-il concevable de s’intéresser au confucianisme sans lire un peu sur le bouddhisme et le taôisme ?
Le confucianisme est arrivé très tôt au Vietnam, dans les bagages des colonisateurs chinois. Les occupants s’en servirent pour administrer ce qu’ils considéraient comme une de leurs provinces.
Un aspect pratique du confucianisme était de cloisonner strictement les différentes classes sociales, l’occupant forçait ainsi chacun à se cantonner en son pré carré.
Si le confucianisme et le taôisme firent une entrée concomitante au Vietnam, le bouddhisme est plus tardif (IVème siècle après J.C.) et plus « superficiel » oserais-je dire. On pourrait penser qu’il n’a pas pu remplacer les croyances ancestrales. Au mieux il s’est assimilé par syncrétisme.
Ce qui pourrait expliquer l’amalgame qu’on peut trouver dans le crane d’un indigène.
A propos de crane, citons un bref extrait du travail de Do Xuan Hop (1941) sur la structure somatique des Vietnamiens : « le crane, généralement brachycéphale est de médiocre capacité (1341 cm cube) avec un cerveau représentant 1/37 du poids corporel… »
En fin de cette réflexion, je mettrai un paragraphe amusant sur l’ « Appareil génital », toujours selon les travaux de spécialistes vietnamiens de l’époque.
« La soumission à la Nature et à l’ordre de l’Univers avait développé une civilisation de l’instinct et fait de l’imprévoyance un devoir. Le cartésianisme, en liquidant le sentiment de dépendance dans la conscience occidentale, en faisant de la bête-machine l’antithèse du mythe totémiste, en excluant du monde tout type de protection paterno-maternel, en s’adressant, sans aucun intermédiaire et sans aucune intercession, à un dieu géométriquement libre, a apporté un changement profond dans les structures de la personne occidentale. Il lui a appris à intégrer l’abandon à elle-même, à maitriser son angoisse par des mécanismes efficaces de défense et à atteindre une autonomie capable de savoir scientifique, de puissance technique et de conceptions politiques libérales. Il y a, en effet, un rapport certain entre la notion de démocratie et celle de la réalité expérimentale et la personnalité peut concevoir l’une et l’autre. Ainsi, dès l’arrivée des Européens en Extrême-Orient, la civilisation de l’instinct et celle de l’objet se sont opposées comme deux styles de vie très différents. » Page 86 – 87. Connaissance du Vietnam, cité plus haut. (Le « gras » est mon initiative).
Rappel : il faut lire ce qui précède, non pas comme un tiers-mondialiste à la con qui vomit rien qu’en lisant le mot colonie, mais en imaginant l’environnement de la guerre d’Indochine, guerre qui battait son plein au moment de la rédaction de cet ouvrage. D’ailleurs la suite, - c’est tout un livre –, trop longue à recopier, permet de comprendre (un peu) la mentalité de l’occupant, d’un occupant passionné par la Culture vietnamienne, et moins complexé (supériorité) qu’on le rabâche souvent par de malhonnêtes raccourcis.
Je produirai en fin de texte un extrait qui donne une idée du regard d’un scientifique français sur la résistance armée.
Sincérité et honnêteté, les fondements du confucianisme.
La différence d’interprétation, occidentale ou orientale, de ces deux mots a pu causer bien des malentendus.
Que reste-t-il du confucianisme-à-la-viet aujourd’hui ? Et quelle salade en fait-on à l’heure de la mondialisation microsoftienne (+ OMC, WTO en anglais, + G20 + ASEAN)?
Ces milliers d’étudiants qui rentrent au pays après avoir obtenu d’excellents diplômes en Occident sont-ils en train de faire basculer la civilisation de l’instinct pour la remplacer par un « pragmatisme » capitaliste ou cartésien ?
Anecdote : je me souviens d’un dentiste strasbourgeois qui venait une fois par an travailler à Saigon à l’Institut d’odontologie. Il habitait comme moi à la villa Trang Diep (proche de la rue Nguyen van Thu, District 1). Son épouse était d’origine vietnamienne et sœur cadette de l’héritière de cette villa.
Parfois le soir en rentrant lui de son institut, moi de mon bureau, nous causions de tout et de rien. Il défendait la concision de la langue vietnamienne, moi j’en doutais mais poliment je ne le contrariais pas.
Dans mon activité professionnelle passée, une de mes difficultés majeures ne fut pas de communiquer avec nos collaborateurs vietnamiens mais de m’assurer qu’ils aient saisi le bon sens de ce que je racontais.
- Hier !
« Hier » en vietnamien, sans plus de précision, ça peut vous faire remonter le temps d’un jour d’un mois ou d’une année.
Lorsqu’une collaboratrice traduisait une de mes interventions, au bureau ou en compagnie de partenaires commerciaux, il lui fallait trois phrases pour convertir une des miennes. Peut-être disait-elle tout et son (mon) contraire par souci de ne froisser personne ?
Je ne sais pas combien de temps la langue vietnamienne résistera à la mondialisation. Elle ne possède pas l’équivalant de nos racines gréco-latines. Cela dépasse largement l’intégration de mots nouveaux d’origines techniques, médicales, scientifiques ou informatiques.
Le communisme (sous les différentes étiquettes qu’il a portées à travers l’histoire moderne), le communisme n’a fait que calquer l’organisation confucéenne de la société, certes en revisitant la définition des classes sociales et les ayants droit d’y entrer.
Les leaders de l’indépendance se sont d’abord servis du marxisme, du léninisme et du stalinisme comme des armes (la faucille, le marteau et le goulag !) lui permettant de fédérer les forces de la résistance dans un cadre discipliné.
Par la suite l’implantation forcée du socialisme s’est faite totalement sur le modèle mandarinal – lui-même d’inspiration confucéenne – dans les villages, dans les provinces et au sommet du pouvoir. On pourrait comparer cette « stratégie » à celle de l’Eglise romaine du Haut-Moyen-âge qui fit pareil en récupérant le modèle celtique.
L’Occident a mélangé le pouvoir des seigneurs et celui des religieux, l’Extrême-Orient a suivi un itinéraire un peu différent, le « religieux » n’ayant jamais pris la place du coutumier, un coutumier cependant plombé de rites mystérieux.
Et ce que fait le parti communiste ici, aujourd’hui est d’un ordre comparable. On a quasiment déifié l’Oncle Ho, le bureau politique du Comité central du Parti et ses services (souvent secrets) n’ont rien à envier à la Curie romaine. Les penseurs du régime fabriquent depuis une vingtaine d’année une sorte d’arbre généalogique « moralement acceptable », la célébration des « 1000 ans » de Hanoi en fut une des démonstrations les plus visibles.
Il y a quelques années on a récupéré le premier « roi » (jour férié), le fondateur de Hanoi l’empereur Ly Thai To, le sage guerrier Hung Dao,…
- En somme on en est resté à une civilisation de l’instinct ?
- C’est cela ma Juju.
La question, celle que je me pose, la société vietnamienne est-elle prête à accepter un pouvoir tricéphale : législatif, exécutif et judiciaire ? Si cela ne passe pas immédiatement par le pluripartisme, le respect de l’autonomie, autonomie responsable, de chacun des pouvoirs est indispensable. Rien ne changera tant que le Bureau politique du Parti n’accepte pas de les respecter.
En ce qui concerne la justice, la tradition ancestrale ne comprenait ni jurisprudence, ni doctrine. La loi exprimait la volonté du souverain qui devait cependant tenir compte des coutumes, coutumes qui règlent les problèmes non prévus par l’empereur. Coutumes ? Si elles n’étaient pas « religieuses » (jamais présentes dans la justice traditionnelle) elles se référaient à des rites qui, au bout du compte, finissaient par se confondre avec un semblant de droit religieux (ou sacré).
Rien de comparable donc, dans ce domaine de la justice, avec notre Moyen-âge européen ou avec l’empire musulman.
Durant la période coloniale, le Droit français a donc été perçu, lorsqu’il se substituait au droit coutumier, ce qui n’était pas fréquent aux échelons provinciaux ou villageois, comme une contrainte péniblement supportable. Pas tant par l’iniquité de ses lois, le droit français est en principe égalitaire et laïque, mais tout simplement parce qu’il prétendait s’imposer par la force.
Selon la tradition, cela peut paraitre surprenant, la Loi ignore les principes abstraits. Elle parle sans cesse de devoir que chacun doit remplir. C’est pourquoi la loi mélange le droit et la morale. Ce concept a été totalement repris dès l’indépendance de 1954 par les théoriciens du nouveau pouvoir. Bien sur il ne s’agit plus de morale confucéenne mais de morale marxiste-léniniste.
Rappel : l’enseignement de cette morale reste aujourd’hui prioritaire dans l’éducation et les notes obtenues par les élèves dans cette discipline sont décisives pour la suite de son cursus universitaire.
On entend souvent, de la bouche des Vietnamiens, que le maintien du monopartisme est préférable et convenable aux gens d’ici. Voilà bien là, la manifestation d’un manque de confiance en la « politique » qu’on peut expliquer par le regard que portent ces Vietnamiens sur leurs élites politiques.
La famille ! Que n’ai-je pas entendu et lu à ce sujet. Qu’elle ait été édifiée dans l’esprit confucéen, à travers deux millénaires, c’est évident. Le clan ou la cellule de type confucéen peut-elle résister aux chambardements provoqués par la croissance économique ?
La famille n’est plus l’assurance (sécurité sociale) d’autrefois. Les nouvelles générations quittent la maison pour construire la leur, ailleurs, parfois dans une autre ville. Tot ou tard ils enverront leurs parents crever dans des maisons de repos.
La solidité et la solidarité de la famille se sont construite sur les incertitudes (ou plus) de la société civile. Si aujourd’hui ce noyau explose, bombardé qu’il est par la modernisation, modernisation pourrie, la société civile n’offre toujours aucune alternative, l’esprit civique est mort.
Or le confucianisme est basé sur l’honnêteté et la sincérité. Le communisme n’a pas su ou voulu faire passer les valeurs de la générosité, du partage et de la solidarité. Qu’est devenu l’idéal égalitaire ? Aujourd’hui le parti est débordé sur sa droite par une économie libre de marché à orientation socialiste qui n’est rien d’autre qu’un capitalisme anarchique ou sauvage.
Autre anecdote : peu avant le Têt (de cette année) la banque nationale a imposé à tous les établissements financiers du pays un taux artificiel de change VNd – USd, le VNdong restant surévalué (19'500 VNd pour 1 USd). Voilà que des centaines de Saïgonnais foncent sur Phnom Penh (capitale du Cambodge) où le billet vert est utilisé comme monnaie courante (en attendant une stabilisation de la monnaie nationale khmère). Ces visiteurs d’un jour on complètement vidé les ATM (distributeurs automatiques de billets). Les ATM cambodgiens étant « chargés en USd. Au retour ces gens ont revendu leurs dollars à 21'500 au marché noir.
Anecdote disais-je mais elle confirme bien que ce « bon élève du FMI » en pleine croissance (7% ?) reste incapable de convaincre son peuple de son sérieux et de sa fiabilité.
- Tu t’es encore perdu mon papy.
- Ouaie, pas grave ma Juju. Cette réflexion embrouillée me permet d’observer mon village un peu moins mal, toujours en modeste amateur, et sans prétendre connaitre la moindre solution. Car le pays est bien malade, ma Juju. Ce dernier Têt (qui n’en finit pas, nom d’une pipe) m’a donné l’impression que tout un peuple se réfugiait sous un gros tas de coutumes, certaines à la limite du ridicule. Le fait-il simplement pour balancer le stress qui l’envahit désormais dans cet environnement de lucre ? Les Vietnamiens ont peur.
je hais le télephone
Pourquoi je hais le téléphone
Le sujet n’a pas un grand intérêt. La guéguerre des anciens et des modernes. Que cet instrument dynamise les activités commerciales, voilà une bonne chose, qu’il favorise la communication des personnes je n’y crois pas une seconde. Instrument utile en cas d’urgence.
En 1967, deuxième année de mon apprentissage en radiologie médicale, je fus autorisé à effectuer des gardes (nuit et week-end) là où je travaillais (Hôpital du Samaritain, Vevey, Suisse). Cet établissement régional de 150 chambres ne recevait que rarement de grosses urgences.
En somme le courant de l’imprévisible. Petits et gros drames du quotidien. Une dame qui se casse le col du fémur, un vieillard qui fait une occlusion intestinale, un obstétricien qui s’inquiète de la taille du bassin d’une parturiente à son terme*,…
Et puis, parfois, un patient hospitalisé qui n’arrivait plus à respirer.
En hiver nous recevions les accidentés du ski qu’on groupait pour les descendre en plaine au train de cinq heures (du soir). Cependant, à l’occasion, de vraies urgences se présentaient à la réception. Une tentative de suicide loupée, un voyageur ivre qui avait basculé sur la voie de chemin de fer, un accident de la circulation, une octogénaire ou un bébé qui avait avalé une cerise (et son noyau) par le trou du dimanche (« fausse route », c'est-à-dire la trachée à la place de l’œsophage).
Je me souviens d’un jeune cow-boy (du dimanche !) qui avait tiré avant de sortir complètement son colt de l’étui. La balle lui avait transpercé la cuisse et déchiré l’artère fémorale. Il en est mort.
A cette époque nous n’utilisions que des appareils de radiologie « conventionnels » (rayons X), pas de scanners.
Mais revenons à 1967. Nous étions autorisés à dormir à la maison durant ces gardes. En ce temps-là je louais un studio (avenue du château, La Tour de Peilz, Vaud, Suisse), ma chambre donnait sur le lac Léman. Alors voilà, le soir, la nuit, n’importe quand, le dimanche, le téléphone sonnait. Je sautais sur mon vélo et je grimpais jusqu’à l’hôpital dans les plus brefs délais.
C’était le vélo de mon père. Il l’avait acheté à Martigny, Valais, Suisse en 1955.
Il m’arrive de rêvé de ce vélo. La dernière fois que je l’ai utilisé c’était en 1976, il me semble l’avoir oublié à Genève.
Une jambe ou un poignet cassé, le chirurgien ou l’interne de service (selon la gravité) appelait alors l’anesthésiste qui injectait je ne sais quel produit. Le patient sombrait deux ou trois minutes dans un relaxant sommeil, on lui réduisait la fracture, je tirais un cliché pour voir si la position des os était satisfaisante et tout était dit.
Pareil en cas de luxation de l’épaule. Dans ce cas le vieux chirurgien couchait le patient à même le sol, il tirait à lui le bras blessé en appuyant fortement son pied déchaussé sous l’épaule luxée (sous l’aisselle précisément). On entendait un « crac » et la tête de l’humérus retrouvait sa place. Ce médecin avait tout appris pas loin de Stalingrad en 1942. Il faisait partie d’une mission suisse de la Croix Rouge mobilisée du coté allemand.
Si la cassure était mauvaise, le praticien posait une extension (jambe) et on attendait quelques jours pour plâtrer. Mais parfois l’affaire était sérieuse et la « salle » (d’opération) se mettait en branle. Au moins un chirurgien, une infirmière instrumentiste, l’anesthésiste, un aide et le technicien en radiologie. Quelle que soit l’heure.
Fracture du bassin, fracture ouverte d’un membre (c. à d. peau déchirée par les fragments d’os), amputation parfois,…
L’opération terminée je tirais un dernier cliché de contrôle. Et puis je rentrais dormir. Le téléphone pouvait sonner deux ou trois d’une nuit. Cinq ou six fois d’un dimanche.
Durant mon année à l’hôpital universitaire (Lausanne, Vaud Suisse, 1971), impossible de dormir, les urgences se bousculaient du soir au matin, nous devions rester sur place. Parfois nous avions de la chance, une ou deux heures de paix avant que ce sacré téléphone sonne à nouveau !
Je me reposais dans une petite chambre réservée au « piquet ». La fenêtre donnait sur le clocher de la Cathédrale (de Lausanne). En ce temps-là un crieur de nuit logé en son sommet y annonçait toutes les heures : « Il est trois heures…. », « Il est quatre heures »,… !
Pour travailler en dehors de la salle des urgences, nous disposions d’un appareil mobile de radiologie. Une grosse machine montée sur roulettes, 600 kg. « La salle » (bloc opératoire) craignait nos intrusions, difficile de préserver la stérilité des champs opératoires avec un pareil outil. En plus, mon intervention, positionnement de l’ampoule et de la cassette contenant le film sous le patient, cette intervention prenait un temps précieux, le chirurgien devait momentanément interrompre son travail. Impossible de rater le cliché, trop noir (surexposé), trop blanc (sous-exposé), mal centré…. Bien évidemment cela arrivait de temps à autre. Je me souviens d’un célèbre charcutier qui me punissait de mon échec en me lançant sauvagement quelques instruments (oublions les injures), d’un autre, heureusement, qui calmait le jeu et réduisait la tension en m’apportant de précieuses indications techniques.
Dans l’excitation on oubliait souvent de porter le tablier de plomb qui devait nous protéger des rayons x. Parmi les instrumentistes on trouvait de tout, des compatissantes, des matrones, des indifférentes,
Mais le pire, la nuit, seul, lorsque je devais pousser cette saloperie d’appareil mobile dans le gros ascenseur ** pour le transporter en salle d’op. Le monte-lit était vétuste et le poids de mon outil provoquait à l’arrivée un petit décalage de niveau. Il me fallait d’urgence trouver de l’aide pour sortir cette merde roulante du lift.
Plus tard, début des années « 70 », je m’installais à Clarens (Vaud, Suisse) pas très loin de l’hôpital de Montreux, 20 minutes à pieds. Pour une raison que j’ignore la compagnie du téléphone tardait à connecter ma ligne téléphonique au réseau. Lors de mes piquets, à chaque fois, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, la police débarquait à la maison et… m’embarquait à l’hôpital.
C’est depuis cette époque que je hais le téléphone.
Aujourd’hui bien sur, je m’énerve de l’utilisation abusive des téléphones portables. Sur les motos, au volant des voitures… et du bus.
Dulcinée a compris. Enfin presque. Lorsque nous sortons en Kia-chérie, soit elle laisse sonner soit elle se range sur le bord de la route (ce qui n’est qu’une pauvre solution compte tenu du trafic).
L’horreur c’est son gamin quand il partage notre repas.
Papy dit rien, il bâfre en vitesse et se tire prétextant un besoin de fumer sa pipe (sans déranger !).
L’horreur suprême : le « petit » qui fièrement me fait une démonstration de la qualité de son appareil, appareil, appareil muni d’une caméra. Via Skype il « communique visuellement et auditivement en continu avec sa bonne amie.
Je me souviens alors de ces lettres et cartes postales envoyées autrefois à mes « chéries » au fil des ans. Avec un timbre acheté à la poste. Et le temps de trouver une boite à lettres.
Et si cette histoire de téléphone portable était quand même une guerre des anciens et des modernes ?
* L’utilisation médicale des appareils d’ultrason est relativement récente dans les hôpitaux régionaux. Les ultrasons sont pourtant une chose ancienne. La guerre (radar) donna un sérieux coup de pouce au développement des recherches dans le domaine de la santé. J’avais une fois ou deux parlé du Professeur Kratochwill que j’avais visité à Vienne en 1981. Ce vieux gynécologue est à l’origine des examens ultrasoniques du fœtus.
L’ultrasonographie (ou échographie) est basée sur l’analyse des échos. Il faut trouver les bonnes ondes, la manière de les émettre et celle de capter le retour du son. Les techniques évoluent donc au gré des progrès de l’informatique.
En 1980 j’ai eu la chance de travailler pour une firme… australienne qui avait développé un appareillage original. Les sondes trempaient dans un réservoir d’eau et le patient se couchait sur une fenêtre au- dessus d’elles. Je pense que cette technique a été abandonnée. Elle présentait l’avantage de ne pas comprimer l’organe au moment de l’examen, ce que font aujourd’hui les appareils d’ultrasons.
** Cet ascenseur était souvent en panne. Les techniciens devaient le réparer au moins une fois par semaine. Manque de crédit, la direction refusait de le changer.
Un jour, un ouvrier qui tentait de le remettre en marche, fit une fausse manœuvre. Il s’était à moitié glissé sur le dessus de la cage. L’homme fut littéralement coupé en deux à hauteur du tronc. L’horrible de cette anecdote c’est que tout le personnel défila pour voir le « morceau qui restait », les jambes pendantes et le derrière du malheureux. Quelque chose entre impure curiosité et « intérêt professionnel ».
Loex, document
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Loëx. L'Asile, la Maison, l'Hôpital dans la presqu'île |
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En mai 2000, l’hôpital de Loëx a fêté ses 100 ans. Un siècle d’histoires, de péripéties et d’évolution permanente qui ont marqué et changé les vies des acteurs de ce lieu. Ce livre a été rédigé par l’historien genevois Armand Brulhart. Il nous emmène et nous replace dans le passé, afin de mieux cerner le présent pour ne pas oublier que si l’asile a traversé les épreuves du temps, c’est grâce à des hommes et de femmes soucieux du bien-être d’autrui et désireux de rendre la vie des patients plus agréable. Dans ce récit, Armand Brulhart nous raconte les changements de direction, les problèmes économiques et sociaux auxquels devaient faire face les dirigeants avec le budget restreint de l’hôpital. Il nous rappelle les transformations du site opérées durant le siècle passé, de la porcherie à l’annexe de Loëx en passant par le pavillon des femmes construit en 1929 ; autant d’événements historiques importants pour cet établissement. Les images témoignent de cette histoire, du vécu et de l’évolution du domaine, qui n’a cessé de s’agrandir et d’accueillir toujours plus de patients. Si au début de « l’aventure » ils étaient 31 malades dits incurables et non contagieux, en 1995 on dénombrait presque 800 personnes y travaillant ou y séjournant. Une croissance allant de pair avec un changement des mentalités, qui tend à considérer le patient non plus comme une personne anormale, mais bien comme un être humain ayant besoin de recevoir des soins. C’est aussi, ne l’oublions pas, grâce aux avancées technologiques dans le domaine médical et à une situation économique en pleine expansion.
En effet, en 1979, un journal produit et distribué à l’interne voit le jour. L’Arbre, dont l’idée de création revient au radiologue Raymond Luisier, était tenu par des collaborateurs de l’établissement et certains patients participaient à l’écriture d’articles et de reportages. Ces derniers composaient alors l’édition, sortie à chaque nouvelle saison de l’année. En tout, ce sont 55 numéros parus jusqu’à l’hiver 1995. Pendant sept ans, Roger d’Ivernois, autrefois journaliste au Journal de Genève, fut un de ses chroniqueurs parmi les pensionnaires. On retrouvera dans ce livre quelques-uns de ses textes. En parcourant cet ouvrage, on comprend mieux l’ambiance qui règne au sein de l’établissement. C’est un lieu peu commun, avec des gens de différents horizons qui s’accordent au mieux afin de faire de l’asile de Loëx un endroit où il fait bon vivre, et ce, malgré les différents problèmes rencontrés. Un livre d’histoire complet et tout à fait prenant. Rentrez là où l’on tente de vivre au quotidien en harmonie avec les autres, sur cette presqu’île à découvrir. |
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Benoît S |
Les héros, Vietnam, brouillon
Les héros
Encore un texte difficile à écrire. Mais l’exercice est plaisant, c.à.d. qu’il me procure un certain plaisir, pas tellement par son itinéraire (partir d’un point pour arriver quelque part). A ce propos, j’accepte l’idée de perdre parfois mon chemin, enfin de faire semblant de le perdre. Le Vietnam n’est pas le labyrinthe qu’on nous décrit parfois !
L’exercice me plait car il me permet (d’essayer) de comprendre, un peu, certains mécanismes de la vie hanoienne et, plus largement, tonkinoise.
Pourtant, évoquer les héros de la guerre, des guerres vietnamiennes modernes, c’est risqué. Une certaine légèreté pourrait blesser des personnes qui ont connu les horreurs de la guerre, qu’elles ne lisent pas ces lignes n’y change rien. 200'000 familles attendent toujours qu’on retrouve le corps (MIA) d’un père, d’un mari, d’un fils, d’une fille. C’est aussi risqué parce que politiquement incorrect.
Enfin si je parle de légèreté c’est bien pour rappeler mon amateurisme. Je ne suis spécialiste en rien, surtout pas en histoire.
On peut définir trois catégories de héros :
Les petits héros. Des gens, soldats ou résistants, particulièrement au cours de la guerre d’Indochine, dit parfois guerre anti-française, 1945 – 1954, des soldats qui s’illustrèrent par des actes individuels. Spontanés ? Par exemple en se lançant sous un char avec des explosifs. Beaucoup sont morts.
Durant la deuxième guerre, dite souvent guerre américaine, certains soldats nordistes se battirent avec courage aux abords du pont Doumer, pointant leurs canons russes vers le ciel, sous les bombes des avions américains. J’en connais un qui est devenu sourd. Il racontait comment son groupe tirait, tirait, tirait, comment ils pétaient de trouille, comment il en perdit (l’usage d’) une oreille.
Les héros prestigieux. J’ai raconté il y a quelques mois ma rencontre avec ce général, pilote de Mig 19 et 21. Au Tonkin, de 1969 à 1972, il réussit à descendre six avions ennemis.
On peut aussi penser au général Vuong Thua Vu, commandant de la fameuse division 308 qui lança l’assaut final sur le camp de Dien Bien Phu. Sans oublier le chef de l’armée, le général Giap.
Et Nguyen Van Toan qui conduisit l’attaque sur Saigon le 29 avril 1975.
Les héros par procuration. Il s’agit ici des proches d’un héros mort au combat. Certains ont su exploiter au mieux, et à leur profit, la reconnaissance du sacrifice d’un des leurs. D’autres, plus humbles ou naïfs, n’ont pas su.
Tous les pays ont leurs héros. En période de guerre ou de lutte de libération, chacun utilise ses héros pour motiver la troupe et pour convaincre une population encore « neutre » de choisir le bon camp.
Les résistants vietnamiens avaient besoin de la rigidité du parti communiste. Le parti, lui, avait besoin de héros.
L’armée nordiste a souvent appliqué une stratégie de combat en s’inspirant de l’Ecole militaire soviétique. Si Dien Bien Phu reste une victoire glorieuse, elle couta chère au Vietminh en vies humaines. L’Offensive du Têt 68 décima l’élite de la résistance sudiste.
C’est pourquoi j’écrivais plutôt qu’une certaine légèreté dans le traitement du sujet peut-être blessante. Heureusement le temps passe.
Qui se soucie « chez nous » de ce que fut le sacrifice des Confédérés à la fin du XVème siècle, à Morat ou à Nancy ? Et un siècle plus tôt, à Sempach « notre » légendaire Winkelried qui embrassa un faisceau de lances autrichiennes ouvrant ainsi un passage à ses camarades guerriers, nous en sourions aujourd’hui.
On peut donc se moquer des héros ? On peut même nier leur réalité historique.
Après la signature des accords de Genève, été 1954, un nouveau pouvoir s’installe progressivement à Hanoi. En fait le gouvernement de la fraiche République démocratique ( ?) du Vietnam ne pourra vraiment commencer à travailler qu’à partir de fin 1955. Il faudra en effet trois cents jours pour que l’armée française quitte le Nord (suivant les accords).
Les grandes réformes socialistes ne commenceront donc qu’à partir de 1956. Et c’est à partir de 1956 qu’on retrouve nos « héros » de la Guerre d’Indochine. Les mandarins et autres chefaillons des petites villes et des villages sont remplacés brutalement par des hommes de confiance du nouveau régime. C’est logique, il faut aller vite car, si toute la population, applaudit le départ du colonisateur, le parti reste fragile.
Et c’est alors là qu’interviennent ces « héros par procuration ». Frères, cousins, parents d’un héros mort, se voient confier des positions administratives, celles qu’occupaient les responsables traditionnels. Ces héros sont souvent des incapables et en même temps des intouchables.
A Hanoi, capitale de la république démocratique du Vietnam, il faut aussi remplacer l’appareil administratif colonial. On puise donc dans le stock des « héros » vivants et des fidèles du parti. Un héros c’est un homme courageux, dévoué. Et il attend une récompense.
C’est ainsi, par exemple, que le papa de Dulcinée, après une période de formation sur le tas, se vit confier des responsabilités au sein de l’embryonnaire ministère de l’Economie. Son héroïsme ? Une balle prise dans le cul au Laos. J’ai déjà parlé de cette « balle dans le cul ». Une balle en or puisque le papa, engagé de la première heure il est vrai et sincère patriote communiste, le papa donc grimpa vite dans une hiérarchie, largement composée de nuls. Dans son vieil âge cette balle lui vaudra encore une honorable pension et le droit de se faire soigner à « l’hôpital des Cadres », en chambre « privée » !
Si ce bon mais sévère papa n’avait pas de qualification particulière, il avait du bon sens et une conception draconienne de sa mission. En plus il était pragmatique.
Ce n’est pas par hasard qu’il occupa une position importante en Europe de l’est. Cette position lui permit d’accéder au rang de vice-ministre (sur le papier, la fonction ministérielle reste administrative et rarement politique). On lui fit cadeau de deux morceaux de maison. Plus tard il en donnera un à Lan-la-moralisatrice (sœur « 2 ») ce qui explique partiellement certains conflits actuels entre les 5 sœurs.
Deux morceaux de maison pour un homme qui ne demandait rien qu’à loger sa famille ! On imagine ce que ses pairs, plus avides, ont pu accaparer au fil des ans, le cœur serein… en juste récompense ! Des terrains, des maisons qui aujourd’hui seulement prennent valeur de fortunes immenses.
C’est là-dessus, sur ces avidités, que vit présentement la société hanoienne. On comprend aussi ce fameux droit prioritaire que s’accorde encore la Nomenklatura. Les héros mangent en premier.
Au sud ? La situation est plus complexe.
Caricaturons : au Sud chacun a un traitre dans sa famille, au nord chacun a un héros. Dès l’été 1975 le nord « parachuta » à Saigon et dans les provinces du sud des centaines, des milliers d’héroïques apparatchiks chargés de prendre les choses en main et de convertir au plus vite les fantoches aux bienfaits du marxisme.
Saigon avait vingt ans d’avance sur le Nord. Et personne n’avait imaginé une chute si rapide du Sud. Ces « parachutés » étaient dépassés, incapables de contrôler une société bien plus moderne que ce qu’ils avaient imaginé (ou que la propagande l’avait décrite). Mais ils avaient tout le pouvoir. On composa. Les Sudistes étaient bien qualifiés, ils possédaient un savoir-faire, ils possédaient des outils sophistiqués. Les hôpitaux, les usines, la télévision en couleur, une connaissance du monde,…
Et, sous leurs matelas, les fantoches avaient planqué de jolies fortunes en or.
Je vous laisse imaginer ce que fut « techniquement » la mise en place de la monnaie nationale (du Nord) au Sud.
Le Sudiste cependant ne connaissait rien du fonctionnement de l’appareil communiste du Nord, appareil qui en principe supervisait tout, signait toutes les autorisations. Il craignait ces bureaucrates incritiquables de Hanoi qui tranchaient sans discernement, sans savoir.
On composa. La fortune des uns permit d’acheter le blanc-seing des autres. C’est là une des clefs de la relation nord-sud. Car le système dure encore.
Notons dans ce processus la quasi absence (élimination) des survivants (Viêt-Cong) de la résistance sudiste, ce que fut leur frustration, devoir tout abandonner au grand frère nordiste ?
Anecdote : Je me souviens d’une visite d’un hôpital à Cantho (Delta du Mékong), en 1992. Réception officielle, grand repas et discours du directeur (originaire du nord).
Le sous-directeur, ancien directeur du même hôpital, devait jouer le rôle d’interprète :
- Inutile de vous traduire ses conneries, ça n’est que la propagande, ce directeur est un âne. La médecine il l’a apprise dans les maquis du Tonkin avant 1955, moi j’ai fait mes études aux Etats-Unis. D’ailleurs il ne comprend pas un mot d’anglais. Il est venu me sortir de mon camp de rééducation où on me faisait nettoyer les chiottes du matin au soir. Ce trou du cul ne sait pas opérer ! Il habite dans ma maison, il m’a piqué ma voiture, moi je viens maintenant travailler à vélo.
A coté de lui son voisin psychiatre retenait son rire. Ce psychiatre deviendra plus tard un de mes amis et me racontera ce que fut la « libération ». Il me parlera aussi des pathologies mentales actuelles dans le Mékong.
A partir de 1976 (réunification officielle) le nord a totalement pillé les richesses du sud. Cela dépasse l’imagination. Dulcinée parle encore avec « admiration » de tout ce qui arrivait au nord.
Tout cela montre que la réunification des cœurs est encore à réaliser. Et prétendre qu’il existe encore bien des cadavres dans les placards n’est pas une image.
Les héros dans tout ça ?
Les héros parachutés au Sud ont finalement organisé la rééducation des fantoches. 90 camps où furent internés plus de 800'000 personnes (7% de la population active). Certains affirment que la moitié n’en est jamais ressorti vivante.
Au nord, une nouvelle génération prend la relève de l’appareil d’état. Ce sont souvent les enfants de « héros », le népotisme reste vivace. Heureusement ces gens ont suivi d’excellentes formations universitaires, ici et à l’étranger. Leur désir de réforme et un souci d’efficacité (compétitivité) devraient « arranger les choses ».
Petite conclusion :
- Le rôle qu’a joué l’obligation de corrompre (des Sudistes) pour amadouer les « héros parachutés ». C’est souvent l’excuse qu’on entend sur l’état actuel de pourrissement de la société.
- Le principe du droit acquis, symbolisé (incarné) par les « héros » du nord. Une manière de justifier le « moi-d’abord… toi t’en étais pas » qui a dégénéré en se généralisant aujourd’hui sans plus de fondement héroïque. Et qui a infecté les coins les plus reculés du pays.
Et puis certains penseurs ont réussi, avec le temps, à confondre une idée du héros avec celle d’un membre (supposé) moralement correct du parti. C’est le soldat communiste qui a été courageux, c’est lui qui a gagné la guerre, c’est donc normal que ce soit lui qu’on récompense et si ce n’est lui ça sera son fils. Que la guerre soit finie depuis 35 ans n’y change rien (ou n‘a rien changé).
Voilà.
L’espoir ?
Il faut d’abord réconcilier les cœurs. Rendre les honneurs aux morts des « deux cotés » vietnamiens. Reconnaitre ce qu’il y avait de courage, de peur, de souffrance et pourquoi pas d’idéal dans cette armée qu’on s’obstine à appeler « fantoche ». On pourrait le faire subtilement, avec des téléfilms par exemple.
La moralisation de la société ? Elle passe par l’indépendance de la justice, c'est-à-dire par la reconnaissance de la Suprématie du Droit sur celle du Parti. Celui-ci n’aurait en théorie rien à craindre puisque, parti unique, il tient le Parlement.
Ensuite il est évident que les journalistes pourraient jouer un rôle « moralisateur » s’ils pouvaient travailler librement, sans crainte d’être punis.
Et finalement, une idée déjà exprimée, plus simple que je ne l’imaginais au départ : que chaque citoyen remplisse une déclaration de ses revenus et de sa fortune. Une équipe, modeste au départ mais jouissant d’une immunité, pourrait alors commencer un travail de vérification et le ministère des finances et, éventuellement, celui de la justice sanctionneraient les tricheurs.
Dans un pays comme le Vietnam, l’impact médiatique agirait rapidement comme une mise en garde. Cela ne règlerait pas d’un an l’autre la question de la corruption mais elle permettrait à chacun de se situer, soit du coté des contrevenants soit du coté des citoyens respectueux de la loi.
La curiosité, brouillon
La curiosité
Tiens, le fluor, on en dit parfois du mal mais cela n’empeche guère un tiers de l’humanité de s’en brosser les dents. Et lorsqu’on lit sur l’emballage la concentration en fluor on découvre alors « ppm » (en français : particules par million).
Votre dentifrice est-il un bactéricide, et, si oui, par quel composant ? Et si vous en étalez un gros centimètre ou la moitié, qu’est-ce que cela change ?
Je me demande souvent si les animaux domestiques ont une notion du temps. Juju sait-elle la différence entre un petit moment (ma sortie matinale) et une journée en ville (sans elle) ? On prete quelquefois d’étranges sentiments à nos animaux de compagnie. L’art de la manipulation par exemple. Un chien comprend-t-il l’humour ?
J’ai tenté vainement de reprendre ce petit texte sur la curiosité/
La curiosité ?
Est-ce un vilain défaut ?
Il n’est pas donné à tout le monde d’être curieux. Les ouvrières qui travaillent dans les fabriques de chaussures en banlieues de Saigon n’en ont guère l’énergie. Leurs Taïwanais de patrons, qui façonnent pour Adidas, Nike and Co, ne leur en laissent pas le temps.
Il en de même dans les unités hongkonguiennes qui produisent des vêtements. On oublie souvent que les matériaux de base sont importés, que la main d’œuvre est pauvrement rétribuée et que la marge bénéficiaire à l’exportation est faible, il faut donc que le travail soit dur pour etre rentable (Vendre pour un milliard de vêtements ou de chaussures ne laisse presque rien au Vietnam. Le Vietnam ne maitrise aucun relais intermédiaire, (grossistes, représentants de ces marques à l’étranger).
Pour être curieux il faut donc du temps, de l’énergie et si possible un guide (initiateur), quelqu’un qui éveille cette curiosité, vous avertisse « au début ». Un cocktail d’expérience et de connaissance de base peut aider la curiosité. Mais le patre des montagnes peut se montrer curieux naturellement, curieux de la nature par exemple.
Lorsque je faisais mon apprentissage en radiologie dans un hôpital de la Riviera du lac Léman, j’ai eu la chance d’être formé par un homme généreux et désintéressé. Un perfectionniste. Il cherchait toujours le meilleur.
« Jamais la quantité, p’tit con, la qualité, la qualité ! ».
Dans ma jeunesse j’avais déjà eu une autre chance, celle de pouvoir lire un grand nombre de livres que mon frère achetait. Ces livres étaient là, sous la main.
Du temps, de l’énergie, un guide et un environnement, voilà les ferments de la curiosité.
La curiosité est-elle un gène, un segment de notre ADN ? Pas donné à tous ? Je n’en sais rien. Avec les années je pense : « Pourquoi suis-je parti à travers le monde ? » Lorsque Dulcinée, agacée par certains de mes commentaires piquants sur « ces cons de Viets », lorsqu’elle me lance : « Pourquoi es-tu parti à travers le monde ? », alors je réponds que les montagnes (Dents du Midi) de mon pays devenaient trop lourdes, que je ne supportais plus l’étroitesse helvétique, celle du pays et celle des esprits. Est-ce bien la vérité ? Marius et Pagnol ne nous apportent pas de meilleures réponses. On trouve toujours, a posteriori, une bonne raison.
Quand on se penche sur l’histoire, celle des Grandes découvertes, par exemple, on reste surpris en observant comment ces capitaines surent convaincre leur Rey de financer leurs expéditions.
L’affaire est plus compliquée, on y trouve des jalousies entre états (Portugal – Espagne), des rivalités européennes.
Mais si ces grands navigateurs connaissaient le thé et la soie d’Orient, ils ne savaient pas encore ce qu’étaient la pomme de terre, le cacao, le café, la tomate, le tabac,…
Et puis ils ne sont pas partis pour l’or des Incas ou des Mayas, pas plus avec l’idée de tuer ces gens. Ca viendra plus tard.
A l’est de l’Europe Constantinople tombe aux mains des Musulmans en 1453, au sud, en Espagne la Reconquista s’achève en 1492, cette même année voilà Christophe Colomb qui prend la mer ! Cela fait un siècle que les Portugais explorent les cotes ouest de l’Afrique. (En 1492 meurt Piero della Francesca à Arezzo). Surprenant encore : En chine, 50 ans plus tôt Zheng He, ses 70 navires et 30'000 hommes, obéissant à leur empereur ruiné, abandonnent leurs explorations maritimes.
En passant : La troisième épouse de Philippe le Bon (bon pour manier l’épée), Isabelle est portugaise. En Bourgogne on connait donc tout de ces explorations maritime ibériquess. Philipe le Bon est le Duc de Bourgogne qui accepta de livrer Jeanne d’Arc aux Anglais, ses Alliés, comme chacun le sait.
La curiosité c’est bien plus que du surfing sur le net.
Autre chose qu’un hobby et ça ne fait pas de vous un spécialiste ou un connaisseur.
Le curieux prend le contre-pied d’une situation, comme un photographe qui cherche l’angle différent.
Sans toujours le vouloir, le curieux devient désormais critique.
Alors je pense maintenant aux élèves des écoles primaires qui sans malice voudraient poser des questions à leur maitre. Cela ne se fait pas au Vietnam. L’enseignant parle, les enfants notent dans le cahier (ce qui est déjà écrit dans le livre) ou répètent en chœur. L’école tue la curiosité et donc tout esprit d’initiative ou de créativité.
Les historiens du pays s’en tiennent eux aux versions utiles à la propagande. Peut-être il y a-t-il des exceptions dans le domaine archéologique, peu compromettant.
Heureusement les archives vietnamiennes existent et un jour ou l’autre une nouvelle génération d’historiens pourra y mettre son nez.
Les journalistes n’osent jamais poser des questions genantes. D’ailleurs, pour ceux qui regardent parfois les chaines nationales, le journaliste lance une question « générique » et ensuite l’interviewé continue en monologue, souvent en pointant un doigt tel un professeur qui professe.
Il y a là en plus une sorte de retenue « respectueuse » ou craintive héritée à la fois du confucianisme et du marxisme. Une mauvaise question serait comprise comme une provocation, un acte impoli.
Alors on peut s’inquiéter, existe-t-il encore, au fond du journaliste, cette curiosité professionnelle ?
Heureusement il y a Internet, entends-je, comme la solution miracle permettant de contourner les interdits.
Au début j’écrivais qu’un bon curieux a besoin d’un guide et c’est là la faiblesse du surfing sur la Toile. Le curieux, même superficiel, doit respecter des étapes dans ses « recherches » et bien comprendre l’environnement historique, politique ou culturel.
La curiosité peut-elle mourir ?
La curiosité est-elle érotisante ?
Intégration, Vietnam, brouillon
Entre cure-dent et intégration…
Parler de l’usage du cure-dent au Vietnam permettrait en une page et quelques photos d’entrer dans le monde secret de par ici. On pourrait le faire sans tomber dans les clichés. Mais cela sera pour une autre fois.
Dans un article (en anglais : « Once a Foreigner, Always a Foreigner ? » The Word/ Ha Noi, December 2009) Nick Ross pose une question actuelle sur l’intégration, actuelle à travers le monde. Ailleurs, en Europe par exemple, plus vite on prend les habitudes et la langue de son pays d’accueil, plus vite on s’intègrera. C’est du moins le rêve des politiciens et la théorie des sociologues.
“ You have been here twenty years, well you’re Vietnamese, then.”
L’affaire est cependant plus compliquée.
Au Vietnam un étranger reste toujours un “résident temporaire” aux yeux des “indigènes”. Qu’il épouse une dame d’ici et engendre une descendance n’y changeront rien. Seuls la maman et les enfants seront enregistrés dans le livret de famille (ho khau), le mari étranger bénéficiera, à sa demande, d’une carte de résident (nguoi tam chu). Et en cas de divorce le juge protégera toujours la mère vietnamienne.
Affaire de temps, de génération et de mentalité. L’évolution se fera lentement.
S’intégrer à quoi ? En Europe les traditions sont bien établies, contestées parfois, leur mutation prend des années.
Ici ? En pleine harmonie avec sa constitution socialiste, le Vietnam est en révolution permanente, il bouge, il s’adapte, il mue parfois. Les Hanoiens aiment plaisanter sur la statue de Le Nin (rue Dien Bien Phu), « Johnny Walker » qui retourne sa veste. Les anciens se souviennent de la « période stalinienne », des vaches maigres et des cartes de rationnement. Personne ne se sent coupable d’avoir été stalinien. Il y a deux ans une exposition rappelait ces souvenirs mêlés de souffrances (privations) et de nostalgie (1975 – 1986, en 1986 le 6e Congrès du PCV approuva la politique du Renouveau - Doi moi, la porte ouverte - ). Depuis lors l’économie du Vietnam explose. On parle désormais d’ « économie de marché à orientation socialiste ».
Rappel, 1995 : entrée du Vietnam dans l’ASEAN, 1998 : l’APEC, 2006 : OIC (WTO).
Alors, aujourd’hui ? S’intégrer à quoi ?
Enlever ses chaussures en visitant un ami, partager un repas traditionnel, circuler en ville comme tout’l’monde ? Et encore ?
En ce qui me concerne, l’intégration se fait dans la patience et l’humilité (une humilité telle que l’exigeait l’Oncle Ho). Je sors les ordures lorsque les éboueurs (et éboueuses) sonnent, je vais acheter nos miches de pain frais au marché, je joue chez moi le rôle du premier visiteur de l’an neuf en frappant à notre porte à minuit cinq, je siffle avec plaisir quelques bia hoi ou un ca phé den au bistrot du quartier, je salue poliment les anciens du village en soulevant mon chapeau ou ma casquette, « à la française », je participe aux repas de famille mais je ne parle pas la langue du pays.
Ce refus d’apprendre la langue, je l’explique ou le justifie (mal) par un souci de protéger mon identité (contre quoi la troquerais-je), par un instinct de survie. Nous ne sommes pas nombreux les « tay » à avoir survécu vingt ans dans ce pays. Parmi notre communauté helvétique, je n’en connais pas beaucoup. Trois, peut-être quatre qui ne parlent que peu ou pas le vietnamien.
Aller plus loin dans l’intégration ? J’ai certainement plus voyagé à l’intérieur du Vietnam que de nombreux Vietnamiens, de la pointe de Ca Mau à la frontière chinoise.
J’ai lu plus de livres vietnamiens (en français et en anglais) que la grande moyenne des autochtones.
L’histoire toute nue ?
La musique ? La traditionnelle est vite aussi ennuyeuse que notre yodel. La moderne !
La gastronomie ? Laquelle, celle de Hanoi et du Nord, celle de Hué, celle du Sud ? J’avoue préférer les plats de la Méditerranée, de l’Italie en passant par l’Afrique du Nord, par le Liban et la Grèce.
S’intégrer ? Accepter l’incivilité (ce fameux moi-d’abord), le népotisme et la corruption (corrompre l’idée première d’un projet, de toutes les manières)? Placer un certain « savoir-faire » avant le respect des règles du pays ? Ne serait-ce aller à l’encontre des efforts des autorités ?
L’équation n’est pas simple. Placer « l’esprit cartésien »des « tay » en face d’un pragmatisme local, mêlé d’opportunisme à court terme ? Les Vietnamiens aiment autant que nous ranger chacun dans une définition qui les rassure. L’Occidental n’est pourtant pas plus naïf qu’un Asiatique, pas moins tordu.
L’intégration c’est peut-être le regard qu’on pose au quotidien sur ce pays d’accueil. Aujourd’hui s’intégrer me parait être le refus d’une complaisance. Ne pas dire que c’est bien lorsque c’est merdeux. Je n’ai connu qu’un homme, un Français, qui parlait ainsi, sans détours, à nos partenaires vietnamiens. C’était parfois gênant mais il avait raison.
Suis-je en train de confondre « intégration » et respect des différences ?
En relisant ces quelques lignes je pense à ce qu’est la situation actuelle en Europe en cette matière d’intégration. Bien sur la comparaison a ses limites, la Suisse compte plus de 20% d’étrangers, le Vietnam ? 0,05 % (sans compter les Vietnamiens de souche chinoise)?
Le cure-dent eut été un sujet plus facile.
A suivre
Intégration 2, Vietnam, brouillon
Encore ?
Du chaos ou, plus modestement peut-être, de la confusion peut émerger une idée, pas une nouvelle, non. A la fin de notre histoire, mon ex-épouse suggéra à qui de droit que j’étais borderline. Sur le moment je n’ai pas réagi, me faire estampiller d’«original», de différent ne m’a jamais déplu.
J’aime la devise de Charles le Téméraire :………………………., la mienne est celle-ci : « Ce qui est facile tout le monde peut le faire, ce qui est difficile seuls quelques-uns peuvent l’accomplir ». Combien de fois cette conviction m’a-t-elle foutu dans la merde ?
En écrivant mon « Momoh Van Brugge », j’avais trouvé un moto au personnage principal : « Il dit ce qu’il fait et il fait ce qu’il dit ». Cela me convient aussi.
L’autre jour TV5 Monde diffusait un programme de la télévision suisse. On suivait le quotidien du personnel soignant et des « malades » d’une institution psychiatrique (Neuchâtel, Suisse). Ce n’est qu’en découvrant cette émission que j’ai compris ce qu’était cette pathologie.
Vivre en lisière de la réalité, sans trop savoir ce qu’est « l’Autre Coté » et faire de l’aller-retour entre deux. Un mot revenait souvent, l’automutilation. Un mot presque rassurant car voila bien une vilaine chose qui ne m’est jamais venu à l’esprit. Ouf !
Par automutilation il faut comprendre un ensemble de blessures physiques qu’une personne s’inflige à plusieurs reprises.
Il me semble me souvenir d’un film du suédois Bergman où un personnage se mutile le sexe. Je ne sais plus si c’était le mari ou la femme. Si c’est l’homme on peut imaginer qu’il ne pourra pas recommencer souvent !
Maintenant il est évident que nous tous, à un moment ou un autre, nous nous faisons souffrir « moralement » avec des intentions diverses. Manifester une frustration à quelqu’un ou punir ce quelqu’un.
Mais là c’est le domaine des mauvaises humeurs aux sens modernes et anciens. Pas de quoi se flageller.
Et puis, en passant, cette affaire d’automutilation nous ramène à des pratiques religieuses vieilles comme le monde.
Ceci dit j’avoue sans contrainte et sans honte que j’ai vécu souvent à la lisière d’une sorte de folie (délire ?) avec parfois le sentiment d’un danger, celui de ne plus être capable de « revenir » chez les Civilisés.
Vingt-cinq lignes pour en revenir à l’identité ! C’est cependant à 15'000 km d’où je suis né, et après 25 ans d’éloignement de ce point de départ, que j’y réfléchis.
Et en fait (évitons un « pour être honnête »), ce n’est pas ma personne qui m’intéresse mais les gens d’ici. Evidemment je dois utiliser quelques références personnelles pour tenter de comprendre. Pourquoi, par exemple, ai-je autant de difficultés à m’intégrer ?
S’intégrer à quoi, demandais-je l’aut’jour ? En somme on joue au Lego, on cherche la pièce qui puisse s’adapter à l’autre pour construire quelque chose.
- Parce que tu veux construire quelque chose ?
Tiens, voila encore une bonne question !
- Ne fait-on rien d’autre que de survivre en s’emmerdant dans une salle d’attente ?
- En compagnie de ces mécréants qui attendent Godot ?
- Sans oublier les marxistes et le cordonnier Nike.
- Vieux catho, va !
La vie est-elle un capital ? Et, lorsque l’on a assez ramassé de billes, fait du bien, approché ou réalisé ses projets, alors on s’accorde une retraite selon ses propres critères du mérite.
On lâche prise en arrêtant de jouer au con (travailler).
Qu’est-ce qui nous appartient et quoi de nos bien et de nous-mêmes appartient aux autres ou à un groupe (à une communauté, à un pays – le sien ou celui qui vous accueille -, à un troupeau (de croyants) ?
Un engagement (professionnel, moral, religieux, politique) s’interrompt-il, dans le respect de ce qui avait été convenu, dès lors que nous estimons le moment venu ? C’est bien cela la liberté d’un individu.
Est-ce là une convention universelle ou du bon sens cartésien à l’usage des Occidentaux ? Un lecteur pourra penser que j’oppose systématiquement l’Orient et l’Occident alors que par ailleurs, je répète ne pas croire aux différences, les Jaunes, les Noirs, les Blancs c’est kifkif bourricot.
Les histoires sont comparables bien que je m’interroge encore sur les raisons qui ont poussé l’empereur de Chine à mettre fin aux explorations maritimes des océans, au XVe siècle, alors que l’Espagne et le Portugal se lançaient à la découverte de nouveaux mondes. L’empereur en était informé.
Les cultures, les traditions ? L’avancée des connaissances scientifiques et philosophiques, les croyances religieuses ou mystiques ? Pas possible de nier certains décalages mais enfin, aujourd’hui, les civilisations se nivellent par le bas et tous les pays remontent la pente, à des allures inégales, à l’exception du Zimbabwe, de la Libye, de la Somalie, de la Birmanie et de l’Iran.
Alors ? L’appartenance ferait-elle la différence. En Asie le groupe possède encore l’individu – en Chine c’est une théorie officielle -, en Europe, si la crise économique perdure, la communauté reprendra possession de chaque tête de nœud.
- Marche au pas.
En Asie cette dominance du groupe sur l’individu convient à chacun car elle favorise encore la croissance économique. Si le peuple vietnamien (ou chinois) se résigne à vivre dans un totalitarisme politique obsolète c’est qu’il y trouve aujourd’hui son profit et que demain est un autre jour. Faites voter le peuple, il choisira la stabilité politique. Le pays n’est pas sous la coupe du Parti mais sous l’impérialisme du profit.
Il ne faut pas confondre la tyrannie et la puissance d’un groupe.
L’Occident traverse une période de doute. Il perd ses assurances. A commencer par celle qui devait garantir aux travailleurs une vieillesse honorable ! Rien de surprenant en Italie. Si la Grèce, l’Espagne et le Portugal se trouvaient un Gauleiter aussi finaud, on le suivrait comme un seul homme, comme en 33. Et à l’Est, ne vient-on pas de réhabiliter Staline qui redevient le petit père du peuple dans de tout frais livres d’histoire,
La démocratie européenne doit souvent choisir entre un esprit de tolérance, sa valeur fondamentale, et la tentation de légiférer sur tout, de manière à refiler à cette pute de Droit le soin d’imposer un modus vivendi. Les exemples sont nombreux et souvent caricaturaux comme le port du voile ou l’interdiction des minarets.
Il existe un risque de dérapage, des esprits fragiles accusent la laïcité de désintégrer nos vieillissantes sociétés. Le Droit est en principe « laïque » et libre d’influence politique.
Vu d’ici, la démocratie apparaît comme un système politique faible et souvent hypocrite. Les journalistes se régalent de certains accidents qui ridiculisent l’Occident et confortent le citoyen lecteur dans sa propre situation. Leur analyse reste simpliste mais efficace.
Je me suis encore une fois bien amusé.
A suivre.
L.T.
Distraction; Vietnam, brouillon
Distraction
Il faut bien un titre pour garder de l’ordre dans sa paperasserie. A vrai dire je ne garde presque rien, ou pas longtemps. Par exemple toutes ces photos prises depuis 2004 !
De nos voyages je fais des albums, une sorte de précaution. Mon épouse pourra les regarder lorsque je serai mort.
Distraction. Oui, car en fin il faut accorder à la discussion, au partage, à l’échange, un brin de légèreté.
J’aime assez l’idée de me considérer comme un (ex) sujet du Royaume de Lotharingie qui deviendra plus tard le Duché de Bourgogne (Grande Bourgogne). On appartient malgré soi à une ethnie ou à un troupeau. C’est vrai que mon pays, ma province, mon canton c’est le Valais, un Valais qui historiquement réussit à se tenir à l’écart des féodalités voisines (je ne sais par quel miracle ? Sa pauvreté et ses profondes vallées, peut-être). Et puis, quand il le fallait, les armées étrangères le traversaient sans lui demander la permission, le temps d’une campagne militaire (Hannibal, Napoléon). Les Rois de Bourgogne viendront se faire couronner à Saint-Maurice. Et Saint-Maurice (porte du Valais) est aussi sur l’itinéraire de la Via Francigena qui part de Canterbury pour se terminer à Rome.
Un an je « travaille » sur un sujet, le suivant je rafraîchis la maison. En 2003 j’écrivais une « Histoire de la révolution suisse de 2005 à 2010 ». Il me fallait faire le point sur mon pays d’origine et sur ses perspectives d’avenir. Comme souvent je n’ai pas gardé le texte, c’est dommage, une relecture, aujourd’hui, serait bien amusante. L’imprévisible est devenu l’acteur principal de notre époque.
En 2005 ce fut pour moi un devoir de réfléchir sur ce qu’est l’Islam. Quelques proches, goguenards, jouèrent le jeu et m’envoyèrent les ouvrages que je souhaitais lire. Bien sûrement j’ai lu le Coran avec mon regard de chrétien, comment pouvais-je faire autrement, mais en m’inspirant de l’enseignement de la philosophe Simone Weil (morte à Londres) : la concentration extrême ! Je n’ai rien écrit sur ce sujet.
2007 fut une année « Moyen-Âge ». Un merveilleux souvenir. L’annonce de la fin d’une époque (XVe) qui débouche sur la Renaissance, la Réforme, les Grandes Découvertes et l’Imprimerie (et l’arrêt des explorations maritimes chinoises et l’agonie de l’empire musulman).
C’est mon « Momoh van Brugge » un ouvrage que j’ai imprimé moi-même en trois exemplaires pour les ouvrir à trois dames de ma famille. Les exemplaires sont reliés à la main, l’impression est en couleur et comporte une multitude d’illustrations. Un lexique accompagne le « roman » car j’ai utilisé de nombreux mots de l’époque. J’en ai gardé un exemplaire nu (sans images), en souvenir et un dossier pour quelques amis qui souhaitaient le lire.
C’est l’histoire d’un bâtard adopté par un commerçant de Bruges, frère d’un peintre local. Le garçon fréquentera les ateliers des guildiens de la région mais comme il est daltonien son père adoptif l’initiera au commerce. Pas n’importe quel commerce, celui des essences et des herbes indispensables à la fabrication des couleurs. Car si ce jeune homme voit mal les nuances du rouge, du bleu et du jaune, il a le nez fin.
Et voilà qu’il voyage à travers l’Europe pour ses achats. Venise, Florence, Genève, Lyon, Paris, les villes de la vallée du Rhin, Bale…Il n’a pas l’âme commerçante mais il commerce.
Je me suis régalé en surfant sur la Toile à la recherche des peintres de ce temps-là.
Forcément il traversera des guerres, celles du Téméraire, Grandson, Morat, Nancy, la fin terrible du Bourguignon… et de la riche Bourgogne.
Rappel : Charles le Téméraire est l’arrière-grand-père de Charles Quint et le fils de Philippe le Bon qui vendit Jeanne d’Arc aux Anglais, ses alliés.
Dans cette aventure ma motivation était simple : qui aurais-je aimé être en d’autres temps ?
2009 fut pour moi la découverte de Trieste. Comment cette voisine de Venise a-t-elle pu manquer son heure de gloire ? Romaine jusqu’à la fin du IVe siècle, ville négligée du Saint Empire jusqu’au XVIIIe, elle deviendra brièvement le fleuron de l’empire austro-hongrois.
Trieste est le point unique de rencontre des cultures germaniques, italiennes et slaves.
Son histoire contemporaine (1905 – 1957) est dramatique. Bizarrement ce n’est qu’en 1977 qu’elle deviendra complètement italienne. Avec Trieste on découvre aussi l’Istrie et ses communautés italophones de la cote dalmate.
Plus surprenant encore, Trieste abritera les meilleurs écrivains « italiens » du début du vingtième siècle. Et parfois ils sont de souches hongroise, slovène ou tchèque.
Trieste fut aussi la ville la plus juive de l’Italie fasciste (65% des Juifs d’Italie). C’est encore à Trieste que Mussolini annoncera les lois raciales (1938), logique puisque c’est à Trieste que naquit le fascisme (1919). Etrange ville contrôlée par des bobbies anglais de 1945 à 1947.
Là je raconte l’aventure d’un jeune médecin triestin de famille « italienne » qui se retrouve en 1915 officier dans l’armée impériale autrichienne sur le front polonais. La suite ? En 1918 il se convertit à la psychiatrie ? Ca aussi on ne le sait pas, Trieste fut la première ville à fermer les « asiles de fous » (Dr Basaglia et Dr Weiss, tous deux « italiens »).
La suite c’est en fait l’histoire de Trieste de 1918, en traversant la période noire du fascisme et celle de l’occupation allemande, jusqu’aux années « soixante » quand la déchirure de Trieste se confirme et s’officialise.
Mes amis et quelques parents me demandent parfois pourquoi je n’écris pas sur mon pays d’accueil. D’abord cela ne m’intéresse pas beaucoup. Comme je vous l’écrivais, les témoignages locaux sont ennuyeux et rarement sincères. Ensuite on bascule vite dans « la politique » et c’est alors dangereux, écrire que le général Giap, commandant des armées nordistes, sacrifia l’élite de la résistance (les communistes sudistes appelés vietcong) en ordonnant l’offensive du Têt 68 où 40'000 vc périront en un mois. Supposer qu’il le fit pour préparer une prise totale du pouvoir au sud sans partage (ce qui arriva) est un crime.
Supposer que l’invasion du Cambodge à la fin des années « septante » cachait un des rêves du PCV : une Indochine (Vietnam, Laos, Cambodge) sous son contrôle unique, un autre crime passible de cinq ans de prison, ou pour moi d’une rapide expulsion.
Raconter la vraie fin du gauleiter national ? Impossible. Comment on le priva de sa petite bonne chinoise qu’il chérissait tant.
En 1976 alors que je travaillais près de Genève dans un hôpital pour chroniques lourds (les patients n’en sortaient que morts, une trentaine par mois), en 1976 je me promis de n’écrire que des « nouvelles », une centaine. Je l’ai fait, je les offrais à des amis, je les ai presque toutes perdues. La dernière date de 2003 et raconte quand même une histoire vietnamienne.
La publication (au sens large) ne m’intéresse pas, le partage avec des proches me suffit.
Mais l’écriture m’oblige à être curieux, à fouiller. Là je me préparais tranquillement sur un sujet qui me turlupine depuis quelques temps : les révolutions de 1848. Celles de Venise, Milan, Naples, Palerme, Vienne, Prague Budapest, Cracovie, Munich et Berlin.
1848 ? Un engrenage depuis la défaite de Napoléon et le Congrès de Vienne, la montée en puissance de l’Allemagne (prussienne), les colonisations (les empires coloniaux), les prémices du communisme, la guerre de 14 – 18, celle de 1939 – 1945, tout est lié et tout fermente en 1848. Dans ce voyage immobile ce sont les personnages qui m’intéressent à travers l’iconographie. Et aujourd’hui on trouve des choses extraordinaires sur la Toile.
Ma situation de retraité (sans pension) me laisse du temps. De plus je tiens à une discipline de travail, la paresse m’effraye. Je commence généralement par lire deux ou trois ouvrages en créant un glossaire où j’accumule images et chronologie. Parallèlement (une obsession) j’observe où en étaient les autres grands pays du monde, la Chine par exemple, comment évoluait la science, quels furent les grands artistes de ce temps-là. Elagage, tri.
La suite se dessine toute seule, je me laisse aller. Ce « travail » ne sert à rien sinon à maintenir mes facultés mentales en bon état de fonctionnement.
La profondeur, Vietnam, brouillon
C’est un texte difficile. A écrire car ma pensée n’est pas très claire, comment la traduire sans trop de maladresses ? Et, ensuite, difficile à lire tant je doute de la concentration et de la distance des lecteurs, de leur capacité à prendre cette distance. J’aime une certaine superficialité dans l’expression c’est pourquoi j’écris souvent en laissant des trous. Dans mes écritures (bis repetita) les individus n’existent pas, il n’y a qu’un tableau (je regrette souvent que ma chère Teu-teu-aux-gros-nénés ne puisse le comprendre, elle qui, théatreuse, accorde tant d’importance aux « caractères » (sens anglais du terme).
La profondeur ? Mon cul !
Voilà cinquante ans, que, de semaine en semaine, une mort coquine me taquine. Un psy remonterait la pente sans trop de peine et (m’) expliquerait cette létale attraction. Un gène ? Un mal de vivre ou une dépression chronique ?
Il m’apparait déjà nécessaire de préciser que je ne parle pas d’une envie de mourir mais banalement celle de ne plus être et agir (merci de laisser Lao Tseu en dehors de cette affaire). Conscient que de l’Autre Coté il n’y a rien ou rien de bandant, je veux dire rien dont je puis, pourrais être conscient.
A l’occasion je peux, j’ai pu paraitre niaiseux en évoquant ce que l’on appelle une foi religieuse. Cela peut encore paraitre ridicule, au sens de propre à exciter le rire ou la moquerie, qui n’est pas sensé, pas raisonnable, absurde.
Je sais pourquoi je veux croire, de bonnes raisons m’y encouragent et ces raisons n’ont rien à voir avec le Ciel, c’est une dette que je paye le cœur content.
Et c’est cette foutue foi qui, comme en retour de courtoisie (ah ! que j’aime l’amour courtois), le long de ces cinquante années, chacune pleine de semaine et de vertiges, c’est elle qui me fait remonter en surface quand je perds mon fond. Le Ciel comprendrait-Il donc mes raisons ? Je l’en remercie.
Mais revenons à la mort. Il n’y a rien dans cette acrobatie (intellectuelle, vaguement métaphysique) qui entretienne un gout du morbide, pas la moindre griffe gothique. La seule chose qui m’intéresse, m’effraye parfois, c’est la veille de la mort, ce qui l’amène, ce qui l’entraine, une longue maladie (ou une lente décrépitude, comme la vieillesse), l’accident.
Sans honte, sans scrupule, sans calcul, sans volonté, comme un cadeau (du Ciel ?) j’ai souvent tiré bénéfice de cette fragilité, de ce choix quasi quotidien qui me fait dire : « Bien, allons-y encore un jour ». Cadeau ? Oui, une sorte de sensibilité qui voisine celle des « écorchés », des émotifs, therefore de facto une sensibilité violente. Violente dans l’expression, l’expression de mes sentiments, violente dans certaines réactions.
Les hommes et les « dames » qui m’aiment (ou m’ont aimé) ont souvent perçu cette passion de la vie. Car si je souhaite ne plus être et ne plus agir, j’ai été (et je suis encore), j’ai agi (bien que je n’agisse presque plus), le plus souvent avec joie et bonheur.
Je l’ai écrit quelquefois, mes regrets passent dans moins d’une main, comme mes hontes. Mon existence est et a été « belle ». Le bilan est loin d’être mauvais, sans autosatisfaction, froidement, plus de bien que de mal. Là n’est pas la question.
Bien étrange bonhomme qui regrette, je le signalais récemment, de ne pas avoir emmené sa vieille chienne Chloé ici au Vietnam, il y a vingt ans et qui, par ailleurs, ne se sent nullement coupable d’avoir répudié sa (première) épouse, de manière peu élégante (il y a 18 ans) et sans se soucier de certains effets collatéraux, détruire une famille sans même vouloir en composer une autre, quelle idée ?
Dulcinée me reproche parfois de ne pas aimer son fils. Je lui réponds que j’aime son garçon comme j’aime les gens qui m’entourent, pas plus.
Mais admettons que ces réflexions soient égocentriques, c'est-à-dire égoïstes. Mes proches ont de l’affection pour moi, une affection qui m’aide.
Pourront-ils accepter (non pas comprendre) que j’en aie assez ? J’en ai assez depuis ma treizième année, sans savoir pourquoi, c'est-à-dire depuis cinquante ans.
Je le répète encore, je n’ai jamais pris la vie par dessous la jambe (enfin quelquefois). Je me suis engagé, j’ai été marxiste-léniniste, socialiste (je le reste de tout cœur), syndicaliste, j’ai fait ce que j’ai pu ici et là, soucieux de justice et d’égalité.
Patron-à-la-mords-moi-le-cul je me suis soucié du sort de mes collaborateurs. Ne suis-je pas le premier (dans mon domaine) au Vietnam qui ai assuré (maladie et accident) ses employés alors que ni les autorités locales, ni le HQ de la compagnie pour laquelle je travaillais ne s’en souciaient ?
Et lorsque je travaillais au Cameroun, ne me suis-je pas battu pour que les enfants de l’un de mes collaborateurs, mort dans un accident de voiture, puissent bénéficier d’une juste compensation financière ?
Lorsque l’on devient vieux on est en droit d’attendre que nos enfants prennent soin de vous. Je n’en espère pas tant. Mais soyons clairs. Les rôles vont dans ce sens et plus d’en l’autre.
Par la présente je revendique le droit de ne plus être. Mais rien ne presse, mon n’veu.
Tant que Juju vivra je vivrai.
Que sont mes amis devenus
Que j'avais de si près tenus
Et tant aimés
Ils ont été trop clairsemés
Je crois le vent les a ôtés
L'amour est morte
Ce sont amis que vent me porte
Et il ventait devant ma porte
Les emporta
Avec le temps qu'arbre défeuille
Quand il ne reste en branche feuille
Qui n'aille à terre
Avec pauvreté qui m'atterre
Qui de partout me fait la guerre
Au temps d'hiver
Ne convient pas que vous raconte
Comment je me suis mis à honte
En quelle manière
Que sont mes amis devenus
Que j'avais de si près tenus
Et tant aimés
Ils ont été trop clairsemés
Je crois le vent les a ôtés
L'amour est morte
Le mal ne sait pas seul venir
Tout ce qui m'était à venir
M'est advenu
Pauvre sens et pauvre mémoire
M'a Dieu donné, le roi de gloire
Et pauvre rente
Et droit au cul quand bise vente
Le vent me vient, le vent m'évente
L'amour est morte
Ce sont amis que vent emporte
Et il ventait devant ma porte
Les emporta
En attendant
En attendant l’orage
Bavard disiez-vous, bavard et demi ai-je répondu. Habituellement, à cette heure (15h30, Vietnam = Europe + 5 ou 6 en hiver), habituellement donc j’achève la mise à jour de mon modeste blogue.
Depuis 6 ans, chaque jour j’affiche quelques photos fraîches en ajoutant parfois un commentaire. Forcément avec le temps je me répète, ce rabâchement est devenu une sorte de bannière.
En effet ma vie de retraité dans cette banlieue de Hanoi, banlieue que je persiste à appeler « village », ma vie est routinière sinon monotone. Le matin je sors de chez moi une première fois, vers les six heures, je vais au pain (la miche de 200 g. coûte 2’500 VNd soit environ 15 cents américains).
Ensuite je prépare le petit déjeuner que mon épouse et moi-même nous partageons. Elle part au travail, je fais un brin de ménage et je retourne au « village » pour regarder les gens, boire un café (12'000 VNdongs, soit 75 cents US) et faire quelques achats.
Bien évidemment il y a quelques variantes, par exemple en fin de semaine ou lorsque je monte en ville (tabac et payements de factures. On peut régler ses factures via Internet mais c’est encore risqué).
Des vacances ? Rarissimes. Chaque deux ans nous volons vers l’Europe, visites de ce qu’il reste de ma famille (une sœur, un frère et ma fille). Au plus une dizaine de jours.
En effet le concept des « vacances » n’existe pas encore. Les Vietnamiens prennent des week-ends prolongés à l’occasion d’une fête ou d’une autre. L’inconvénient de cette formule est évident, tous les bons coins du pays sont envahis, le service hôtelier est déplorable et les prix doublent.
Une notable exception : le Têt, le nouvel an soli lunaire (en février). Là tout s’arrête pendant une semaine. Les ouvriers et le petit personnel retournent dans leur province avec ce qu’ils ont épargné l’an passé. C’est une célébration familiale, le moment de faire le point, de se retrouver, de visiter ses amis et surtout ses relations importantes (ici tout fonctionne par ses relations). On mange énormément.
Aujourd’hui la canicule m’a découragé. Pas de sortie, pas de photos, pas de mise à jour de mon blogue.
Le ciel est menaçant, l’atmosphère oppressante. La chienne et moi, nous attendons l’orage. Quand il tombe on a l’illusion d’un rafraîchissement, l’illusion.
Je vous l’ai écrit, l’histoire contemporaine du Vietnam ne m’intéresse pas trop. Certes j’ai lu, j’ai rencontré de vieux combattants des deux camps, j’ai visité des champs de bataille.
On a connu cela en Europe, des soldats qui vous racontent des choses terribles. On trouve dans la littérature vietnamienne deux ou trois livres intéressants où les auteurs parlent de leur trouille. Peur de mourir, d’être blessé mais aussi la peur, la nuit, en pleine foret. Un temps ces livres furent interdits par la censure locale. Aujourd’hui ils sont devenus des attrape-nigauds pour les touristes. Ceci n’enlève cependant rien à leur qualité.
Lorsque je travaillais à Saigon (1500 km à vol d’oiseau) mes collaborateurs, presque une garde prétorienne, m’emmenaient parfois en province. Nous remontions la nationale 1 (route mandarine), en voiture (une vieille Mercedes de location, voiture à laquelle j’avais droit par mon contrat d’expatrié). Nous faisions escale ici et là dans quelques hôpitaux de province. Le travail accompli ne nous débarquions… nulle part chez un docteur ou un autre, des anciens officiers de l’armée sudiste.
A ce point il faut préciser une chose importante. Au nord toutes les familles ont un héros. Depuis 1954 (partage du pays en deux républiques, départ des Français), de ce coté du pays il ne pouvait y avoir qu’un camp, celui du parti communiste.
Au sud, la situation s’apparente à une guerre civile malgré la présence américaine. Ce qui fait qu’en 1975 il y aura les bons, les patriotes, et les mauvais, les officiers et soldats de l’armée fantoche.
Mes gaillards étaient tous des anciens de cette armée aujourd’hui souvent méprisée et dont le pouvoir refuse de reconnaître à ses soldats un statut d’ancien combattant. Mieux, leur qualification (médecin, pharmacien) les avait propulsé dès leur recrutement au rang d’officier. Des lettrés en somme qui pouvaient lire une carte et parler anglais.
Ainsi donc ces escales en province n’avaient en réalité qu’un seul objectif : retrouver quelques vieux camarades de combats. Nous passions toute l’après-midi à boire et à manger, chacun racontant ses souvenirs terrifiants. Non pas dans un esprit de gloire ou éventuellement de revanche, non, la nostalgie de la guerre. Ce fut pour moi, chaque fois, une étonnante découverte. On me traduisait l’essentiel mais ça n’avait pas d’importance, il suffisait d’observer ces hommes pour comprendre ce que furent leurs peurs.
Mais ce qui les liait c’était leurs souvenirs des camps de rééducation. Certains d’entre eux y passèrent 7 ans. Il y a eu 99 camps de rééducation. Ces goulags à la vietnamienne « accueillirent » 800'000 personnes durant plus de dix ans, ce qui représente plus de 8 % de la population active du Sud de ce temps-là. La moitié disparaîtra.
Mon épouse, née du bon coté, les connaît tous. Personne n’est très fier de cette douloureuse période, personne n’en parle ouvertement.
Mon épouse, ah ! Parlons-en un peu. Son père fut un soldat de la première heure (Giap fonda l’armée en 1945). Mon beau-père, excellent francophone, fit la guerre au Laos (entre autres endroits). Il prit une balle dans le cul et reçut une médaille.
En 1955, lorsque le dernier Français quitta le Nord, il fut chargé de responsabilités commerciales avec l’Europe de l’Est. C’est ainsi qu’en 1962 il s’expatria en Roumanie avec sa famille (une femme et trois filles, les deux aînées restant au Vietnam pur poursuivre leurs études). Long voyage en train, la Chine, l’Union soviétique et finalement les Balkans.
A Bucarest tous les Vietnamiens logeaient dans l’enceinte de l’ambassade. C’est là que gamine elle rencontrera des étudiants, dont certains deviendront ministres.
Durant cette période elle apprit à jouer du violon et à aimer les pommes de terre. A la fin des années « soixante » le papa renvoya deux de ses filles au Vietnam.
A son retour au pays ma femme ne parlait que le roumain et ne connaissait rien du Vietnam. La discipline communiste forgera vite cette petite adolescente, les bombardements, les cartes de rationnement, le travail sur les digues et les évacuations soudaines en campagne achèveront vite sa mise à jour.
Pourtant, en 1980, lorsqu’elle doit choisir son université et peut-être un futur métier, elle optera pour une école d’interprètes avec l’anglais comme première langue.
L’anglais ? En ces années ce choix était politiquement risqué. Je pense que son père l’encouragea. Cet homme, autodidacte par la force des choses, avait compris qu’un autre temps viendrait et qu’un jour ou l’autre le pays s’ouvrirait au monde.
Ici je dois souligner que le Vietnam a vécu, d’abord par force et ensuite par choix, un long isolement qui a laissé de profondes séquelles. L’une, je le soulignais hier, c’est une méfiance viscérale envers les étrangers, en particulier les Occidentaux. Il serait injuste de faire une caricature trop sommaire d’un Occident « capitaliste ». Dès 1972 les Pays-Bas et la Suède seront présents au Nord. L’ambassade de Suède abritera à Hanoi jusqu’à 1000 coopérants.
Autres séquelles, en passant, le système « V » équivalant de notre système « D », la débrouillardise. Manquant de tout, on fabrique, on répare avec les moyens du bord. Le touriste s’en émerveille encore aujourd’hui. Oui mais voilà on produit des antibiotiques sans biodisponibilité, on remet en marche un générateur qui ne contrôle ni les basses ni les hautes tensions. Le pays paye encore un lourd tribut à cette manie du bricolage. Pire, c’est souvent inscrit dans les esprits, une obsession de la fausse économie. Ainsi en fut-il de la raffinerie de pétrole. Nous avons la faire lancèrent les techniciens locaux, pas besoin des étrangers. Dix ans plus tard c’est Total qui sauvera les meubles en prenant tout en main et en repartant de zéro. Dix ans perdus.
Ensuite (et pour en finir là-dessus) isolement et paranoïa terrorisante du parti, chacun a développé un réseau d’information qui n’est rien d’autre qu’un art de manipuler la rumeur. Pour survivre il fallait (jusqu’en 1990) prévoir n’importe quelle fantaisie des autorités qui changeaient les lois et les formalités d’une manière imprévisible.
Encore aujourd’hui, soudain voilà un bruit qui traverse la ville… il parait que. On se téléphone on prend quelques précautions.
Alors, pour se prémunir, on mise sur l’argent (dollar), sur l’or. Et puis si des fois c’est la fin des haricots, alors on mange, on mange, les Vietnamiens mangent tout’l’temps en se souvenant des deux famines, celle de 1945, 5 millions de morts et celle de 1980-1985 encore 5 millions de morts.
Lors d’une enquête on a demandé aux Vietnamiens ce qui comptait le plus pour eux. Les gens du Sud ont répondu, à 65%, l’argent, au nord 40%.
L’argent ! Pas ce qu’on fait avec ses sous, non, l’argent.
23 mars 2011
Bon à rien (texte en ébauche
Bon à rien
Le vieillissement appelle parfois un inventaire. On pourrait diviser en plusieurs chapitres cet inventaire comme ces politiciens qui reprennent le pouvoir, ce fameux « droit d’inventaire ».
- La vie familiale. Ce que l’on a construit (et/ou détruit) et son projet de fin de vie. Notre héritage, la dette envers nos géniteurs.
- La vie publique en incluant une « réussite sociale, professionnelle et pourquoi pas financière».
- L’accomplissement personnel de l’individu et aussi ses manquements. Ce qui dort en secret.
Je voudrais être capable de porter un regard lointain, en m’oubliant. Je crois que c’est possible sans sombrer dans un dédoublement de la personnalité (trouble dissociatif). Il y a une vieille chanson de Dalida que j’aime bien, « Pour en arriver là ».
Pour en arriver là
J'ai souvent oublié de prendre deux billets Ou de dire attends-moi Pour aller nulle part J'ai mis dans ma mémoire Que des débuts d'histoires Pour en arriver là Je crois bien qu'avec vous Si j'avais rendez-vous sans l'ombre d'un regret Je recommencerai
Pour arriver là.
Dernier couplet. Dalida pour les paroles… 1984
Il y a donc les politiques avec leur droit d’inventaire, celui de Prévert auquel on fait parfois référence sans trop savoir ce qu’il voulait nous signifier. Et puis, plus prosaïquement, l’audit comme l’entendent les économistes. Mais il ne serait pas mauvais que certains acceptent qu’on analyse leur « réussite » avec les critères appliqués par ces fameuses sociétés internationales qui cotent compagnies, pays, banques,… Par nature l’homme vieillissant a tendance à perdre la mémoire et à analyser avec gentillesse le « bilan » de son existence.
Et pourquoi se maltraiterait-on ? L’idée d’un inventaire n’est pas d’obtenir en bout de course une sorte de « lu et approuvé », bon pour le paradis. Mais, banalement, d’établir la liste des choses à encore faire avant qu’il ne soit trop tard.
Je le redis souvent à Dulcinée. Devant moi j’ai sept années décentes. Après ? Les années sous les tropiques comptent-elles double ? Je ne sais pas mais je crains d’être bien usé au-delà de mes 70 ans.
La vie familiale.
L’enfance et l’adolescence.
RAS. Ou alors une suite de chances telles que… être né en Suisse, troisième de fratrie, en ces belles années qui suivirent la Deuxième Guerre Mondiale, avoir eu le temps de grandir avec la nature toute proche, montagnes, forets, de l’espace, avoir vécu dans un « château », avoir pu étudier quelques années dans un collège « humaniste », avoir eu des livres sous la main, …
En froides saisons, au château, en soirée, nous nous tenions dans l’unique pièce chauffée par un poêle à mazout. Parfois on grillait des châtaignes sur le » couvercle du fourneau. Je me tenais assis sur une petite chaise de camping en répétant mes leçons à haute voix. Rien ne rentrait ou rien ne restait dans ma tête. Par contre à force de m’entendre, ma sœur et mon frère pouvaient dégorger sans peine ce que j’étais supposé apprendre. J’ai compris que je n’étais pas très intelligent. Certes il ne faut pas confondre intelligence et mémoire. Mais si la mémoire (en fait on en a 26 dans le cerveau, parait-il), si la mémoire est pauvre on ne va pas très loin. L’intelligence est faite d’échelons. Deux petites anecdotes (parmi des centaines) :
La première : Mon père était gendarme et nous occupions un appartement de fonction dans ce château, pas un très beau château il est vrai. Ce bâtiment abritait un tribunal, le poste de police, une prison, un petit musée et le registre foncier. Dans le gigantesque galetas de cette vieille bâtisse on avait entassé des centaines de vieux fusils de l’époque napoléonienne. Pourquoi, comment, quand ? Parfois, quelques camarades et moi-même, nous défilions en ville avec ces armes sur l’épaule au grand étonnement des citoyens.
La deuxième : le mercredi après-midi, vers les cinq heures, je me rendais dans un petit tea-room (le Comte Vert). Le patron laissait venir quelques gamins pour regarder la télévision (noir et blanc). Rintintin. Il fallait boire un coca pour avoir le droit de rester. Ma dette envers mes parents, je ne pourrai jamais la rembourser.
L’autre famille, celle que je suis supposé avoir co-construit. Un échec.
La vie publique.
L’activité professionnelle.
Il me semble avoir toujours travaillé. Ecolier je livrais des fleurs pour un horticulteur qui tenait une boutique avec sa femme. Parfois je faisais l’ouvrier dans sa plantation en périphérie de la petite ville où nous habitions. Plus tard ce fut le « tabac ». Une compagnie recrutait des étudiants en saison de récolte. Entre 12 et 17 ans je n’ai pas connu de grandes vacances estivales sans un petit job. Jeune homme. J’ai débuté ma formation de technicien en radiologie médicale le premier avril 1966, à un peu plus de 17 ans. Le souvenir de ma première journée reste inoubliable mais j’en ai déjà parlé ;
- Raconte encore, mon papy, j’oublie tout comme Annie Girardot qui est vient de mourir.
- Bon mais alors en vitesse. Un patient avait rendu tout son lavement baryté dans (autour) des WC. Ma chéfesse me demanda de nettoyer l’endroit. Une heure plus tard me croyant disparu je ne sais où elle ouvrit la porte des toilettes et me lança en riant : - Pas besoin de les faire à fond, juste un peu avant le patient suivant ! J’avais déjà vu de la merde mais jamais en pareille quantité (et si diluée). Ensuite le radiologue fit un examen de l’urètre chez un vieux monsieur. Il introduisit une grosse sonde dans la verge du pauvre homme avant d’injecter le produit de contraste. J’avais déjà vu le sexe d’un homme mais je n’avais jamais imaginée qu’on puisse y enfiler un tuyau (de caoutchouc) aussi gros ! Plus tard dans la journée il y eut deux urgences. Ma chéfesse me demanda de faire entrer une dame (espagnole) et de l’asseoir près de la table de radiologie. Cette ouvrière avait la main emballée dans un linge rouge de sang. Alors que j’ouvrais ce bandage de fortune… pouf voilà qu’un doigt tombe par terre. Je le ramasse vite fait et je le dépose sur la table tandis que mon ibérique tourne à l’hystérique. Elle n’avait pas compris jusque-là la violence de son accident. Je n’avais jamais touché un doigt fraichement coupé. Vers les cinq heures du soir la police (ambulanciers à l’époque) nous amena une jeune fille qui était tombée d’un engin durant son cours de gymnastique. Ma chéfesse, toujours elle, et moi-même, nous dévêtîmes l’adolescente. Elle se plaignait de fortes douleurs dorsales. C’était une fille d’origine italienne. Son corps était entièrement recouvert de poils noirs. J’avais déjà vu des (photos de) dames nues mais jamais aussi velue !
J’aurais aimé devenir mécanicien-dentiste, pas dentiste non, mais facteur de prothèses et de fausses dents. Plutôt curieux pour un bon à rien qui bricole misérablement et uniquement par obligation. Aurais-je voulu être un artiste ?
La musique ? Impossible, mon oreille est si pauvre qu’en classe, le professeur ne me demandait, le jour de l’examen, que de lire les notes : - S’il te plait contente-toi de lire les notes. Ce que je savais faire. La peinture ? Daltonien ! Tout est dit !
Le théâtre ? J’ai essayé mais sans pouvoir vaincre ma timidité. Ma mère m’y aurait encouragé. La sculpture ?
Oui. La photo, le cinéma ? Non. Mais j’ai toujours trouvé un étrange plaisir en développant des clichés (noir-blanc) sur papier, en chambre noire. L’instant où apparait l’image est fascinant.
- Alors l’écriture mon papy ?
- Oui, oui. Mais je n’ai rien à raconter ou alors de petites histoires.
Tu sais Juju, pour vraiment écrire il faut d’abord avoir un sujet important, ensuite un style (je n’ai qu’une manière) et une ambition. C’est cette dernière qui me manque le plus. Regarde, Juju, les éditeurs publient chaque mois un millier de livres (en langue française). Faire du mauvais Zola, du Maupassant pas rigolo, du chiant Cohen, du vulgaire Céline. Et je m’en tiens au francophone. Ah ! Si nous parlons de Cervantès ou de Dostoïevski ! Alors le silence s’impose.
- Pourtant tu as vécu dans de nombreux pays, tu as vu un tas d’choses ?
- Et pour cela on trouve bien assez d’écrivains voyageurs. Mais j’ai écris des poèmes, des lettres d’amour, des nouvelles, des romans (particulièrement mauvais), des pièces de théatre (à oublier). J’aurais aimé écrire du théâtre mais cela ne s’improvise pas, il faut connaitre les règles du jeu. Et puis je ne crois pas à l’importance des personnages (les dialogues m’ennuient), je vois la scène comme une toile (bien que je reste daltonien). Lors d’un voyage professionnel à Oulu (Finlande) j’avais assisté à une représentation d’une pièce de Tchékhov, sans comprendre un seul mot. On jouait à six heures du soir. A l’entracte le café et les biscuits étaient gratuits. C’est un étrange souvenir d’ailleurs que ces deux semaines vécues dans la nuit. Le matin j’arrivais à l’hôpital vers les sept heures. J’en ressortais à quatre heures de l’après-midi. Deux semaines sans voir la lumière du jour.
En remontant très loin, avant, bien avant j’aurais aimé devenir capucin et partir « aux missions » en Afrique. Je regrette de ne pas avoir persévéré. C’est vrai encore que j’aime trop le corps de la femme. Il y aurait peut-etre eu conflit d’intérêt ? L’engagement - Corporatif C’est un peu par hasard que je me suis intéressé aux problèmes de ma profession d’alors (1970) : technicien en radiologie. Nous n’étions que des sous-produits de la Santé, les serviteurs (faire-valoir ?) de ces messieurs les carabins. Comme celui d’infirmière, notre métier nourrit mal. Je suis arrivé dans ce milieu au moment où les « bonnes sœurs » lâchaient prise dans nos hôpitaux régionaux. Au début de mon apprentissage (Hôpital du Samaritain), sans compter les internes et les médecins consultants, nous n’étions que trois garçons pour 150 femmes (et jeunes filles !).
Evolution technique ? Les males ont fait progressivement leur entrée. Bref c’était l’époque où la « vocation » de soigner abandonnait la partie aux « techniciens ». C’était aussi une époque où les méthodes de travail évoluaient rapidement. Il avait, semble-t-il, paru évident à mes collègues de l’élire au comité régional de notre association professionnelle. C’est vrai, j’avais l’image d’un jeune homme (22 ans) calme, ouvert au consensus. Me suis-je pris au jeu ? Comme je l’écris plus avant, le métier payait mal, il y avait donc une sorte de « pression de la base ». Mais nous étions une association professionnelle et pas un syndicat. Bref j’ai « mouillé », je me suis engagé et puis « 1968 », pas loin, avait peut-être changé la donne. Je ne sais pas. Nos patrons médecins n’apprécièrent pas mes ruades, ils se comportaient toujours comme des mandarins. Cependant, en ce temps-là, je ne subis aucunes représailles, par ailleurs ma réputation de technicien était bonne, j’avais été formé par un des meilleurs d’entre nous (mon cher Urbain). Je payerai 15 ans plus tard mon « arrogance ».
Mon rôle est resté modeste mais « nous » avons pu faire bouger les choses, malgré la résistance de nos patrons médecins. - Syndical Mince alors ! C’est encore par hasard que j’ai mis le doigt dans le mouvement syndical (1977). Je travaillais alors dans une « maison » pour vieux chroniques. Entrée simple pour les patients, ils n’en sortaient que morts, un mois, un an, cinq ans après. 600 patients, dont 300 grabataires, 600 employés dont 300 sans qualification particulière, des italiens, des espagnols, des portugais,… Mon travail en radiologie me laissait beaucoup de temps libres. Alors je rendais service à quelques uns qui ne savaient pas écrire (ou formuler) une lettre de résiliation de location (appartement), qui peinaient à remplir leur déclaration d’impôt, qui voulaient protester contre une assurance refusant de les rembourser,… P’is voilà je me suis retrouvé « président de l’Intersyndicale » de l’établissement et, pire, délégué au Comité central des employés de l’Etat (de Genève), qu’on appelait « cartel ». Nous avions régulièrement des réunions mixtes avec les représentants des autorités de la République de Genève. Parfois ces assemblées avaient un caractère formel et les membres pouvaient voter sur des projets importants. Je me souviens d’un meeting houleux. En ces belles années, l’employeur (Etat) prenait à sa charge 13 % de la cotisation mensuelle à la caisse de retraite, l’employé 8 %. Une caisse de retraite qui épargne chaque mois 21 % du salaire de ses milliers d’employés ça en fait des sous à la banque ! Bref on nous proposa de placer une partie de cet argent dans l’immobilier… en Afrique du Sud ! Tollé du coté gauche du cartel syndical. Finalement le projet fut abandonné. En somme j’ai fait mon apprentissage sur le tas. Je ne connaissais rien à rien. Mon syndicat, minoritaire, était plutôt sur la droite, politiquement, ce qui ne me dérangeait pas. Rien de plus ennuyeux qu’un syndicat de gauche, rarement capable de compromis (nous étions à Genève, là où la Gauche était traditionnellement plus dure que dans le reste de la Suisse).
- Politique
Héritage paternel, je me suis toujours « senti » chrétien social, ce qui aujourd’hui ne veut plus dire grand-chose. En France on dirait « tendance Delors » ? Collégien (1960-1965) j’arrivais à amalgamer sans état d’âme pratiques religieuses et lecture assidue des « Etudes Soviétiques », mensuel gratuit que je recevais de l’Ambassade d’URSS. En 1965 je participais à ma première manif à Londres « Paix au Vietnam ». En 1967 je rejoignais la Ligue Marxiste révolutionnaire que manipulait à sa guise un individu machiavélique (Uldry). Oh, la, la, ces séances qu’on se faisait avec les camarades ! Je n’ai pas tenu longtemps et puis l’entrée des chars russes à Prague a fait le reste. Bon alors je me suis fait socialiste, carte (avec timbres) et cotisation. J’ai fait partie de la section de Montreux et ensuite de celle de Lausanne. Là les réunions étaient plus ouvertes. Volontaire, j’ai participé à une campagne électorale (communale) en distribuant des tracts dans la rue en compagnie d’une charmante candidate (qui fut un an la maitresse de ma fille au collège voisin). Toujours l’apprentissage ! Et des manifs ! Pour le Chili par exemple. Ou des soirées engagées avec Yvette Théraulaz, par exemple. J’ai cessé de cotiser et de participer aux activités du parti socialiste lorsque j’ai quitté la Suisse.
- Et le travail, mon papy ?
- C’est vrai ma Juju, il faut des sous pour vivre. Comme je l’écris plus avant, j’ai le sentiment d’avoir toujours travaillé. Ce qui peut paraitre étonnant pour un homme qui ne fait plus rien de bon depuis une dizaine d’années.
- 14 ans dans les hopitaux au bord du lac Léman (Suisse).
- 4 ans dans une compagnie australienne qui vendait des appareils médicaux à travers le monde.
- 4 ans dans un laboratoire pharmaceutique, en Suisse.
- 14 ans dans deux multinationales du médicament, en Afrique centrale et en Indochine.
Et au long de ma carrière il m’est arrivé de me prendre au sérieux.
- Petit chef. - Petit « patron ».
La vie intérieure.
Il y a donc un moment où on se pose la question, ou des questions. La première question est simple, a-t-on réalisé ce que l’on avait revé à la fin de son adolescence ? Non. A-t-on été fidèle à un certain idéal de jeunesse. Certainement mais avec des dérives et en perdant souvent mon chemin. A-t-on fait plus de « bien » que de mal ?

